Le yoga signifie l’union, et celui qui l’atteint est un yogi. L’union de Prakriti et Purusha est indispensable à l’apparition de la conscience, qui marque l’arrivée de l’individu, ainsi que de tout le reste.
– Sri Nisargadatta Maharaj
Sant Tukaram [1] disait que le seul objet de son attention était le Seigneur Narayana, dont le nom évoque le souvenir et le refuge de la substance cosmique (Prakriti) et de l’esprit cosmique (Purusha), ainsi que de l’homme et de la femme. À partir de là, nous devons considérer le monde, l’expérience du monde et nous-mêmes. Les activités de savoir que « je suis » sont vécues de trois manières à travers les trois gunas (attributs de Prakriti). Les activités se produisent en raison du guna rajas, le mérite en est revendiqué par le guna tamas, et le guna sattva fournit la lumière et l’énergie aux deux premiers. Toutes ces qualités appartiennent à l’essence de la nourriture, sattva, qui vous confère votre sentiment d’être, entraînant des modifications mentales et une myriade d’activités. Votre être désigne l’existence lumineuse et est appelé Bhagwan, l’esprit cosmique originel. Dans cette luminosité — ce flot de lumière —, le monde se manifeste.
Telles deux mains travaillant à l’unisson, rajas et tamas accomplissent toutes les activités, y compris le travail de sattva. Prenez un instant pour réfléchir à ce qui est le plus important pour vous dans ce monde. La chose la plus importante est votre conscience, et cette conscience dépend de sattva, l’essence de la nourriture. Le goût de l’essence de la nourriture est le souvenir « Je suis ». Avec l’avènement de la conscience, vos multiples autres besoins commencent également, ou surgissent. Notre besoin principal est d’être en vie, de subsister, et ce besoin est la qualité de l’« illusion première », ou de l’« amour de soi ».
Toutes les activités sont dues à Prakriti, et les qualités susmentionnées décrivent ses actions et son comportement. L’expérience du monde est l’expérience de la substance cosmique. Purusha n’est qu’un témoin ; il ne participe à aucune activité. Prakriti peut être décrite comme l’obscurité, ou la nuit, et comme la lumière, ou le jour. L’obscurité indique l’ignorance (tamas) et la lumière (sattva) indique la connaissance (jnana). Avant la clarté de la lumière du soleil, vous acceptiez l’ego, ainsi que le corps et son genre comme la racine de qui vous êtes.
La personne ignorante
Les gens s’identifient souvent à la forme corporelle et aux activités des gunas. On dit que nous renaissons sans cesse et que nous souffrons karmiquement à cause de cette identification, ainsi que de la croyance selon laquelle nous sommes les auteurs des actes. La personne ignorante (tamasique) est submergée d’informations et est facilement influencée par ce savoir. L’ignorance signifie s’imaginer être ce que nous ne sommes pas. Toute activité accomplie à travers cette identité sera empreinte d’ignorance et d’obscurité. La personne ignorante finit par mourir avec la même conviction, restant prisonnière du champ de Prakriti et de Maya.
En réalité, les actions ne sont pas les nôtres, mais sont dues aux gunas. Il y a simplement l’apparence des gunas, et nous n’avons pas à nous préoccuper des expériences qui se produisent à cause d’eux. Celui qui connaît le secret de ce que je décris devient le connaisseur des gunas. Lorsqu’il y a illumination grâce au Sadguru, alors l’obscurité, ou la nuit, se dissout. Grâce à sattva, nous en venons à savoir que « nous sommes ».
Alors, quelle est la nature des gunas ? Ils s’apparentent aux qualités de l’essence de la nourriture. Considérez les différentes saveurs des aliments, telles que le sucré, le piquant, l’acide, etc. Une saveur peut-elle créer un véritable asservissement ? La conscience de chaque personne reflète la qualité des divers éléments de l’essence des aliments. Comment pourraient-ils être enchaînés ? Notre conscience (sattva) est comme la douceur de la nourriture.
En s’attachant à son existence éphémère, on oublie le Soi. Mais le dévot reçoit une indication du Sadguru, et, instantanément, il ou elle réalise l’inconditionné ainsi que les trois gunas et les trois états. Il ou elle atteint un état qui ne peut être mesuré par le temps.
L’affirmation de l’ego, « Je suis le corps ; le corps est ma forme », disparaîtra. Avec la disparition de votre identité corporelle, le mouvement et l’obscurité de l’ego s’évanouiront sans effort, comme le lever du soleil et la dissolution spontanée de la nuit. L’obscurité nous fait imaginer que nous avons une forme, mais nous sommes, en réalité, sans forme. Tout comme le jour et la nuit n’existent pas ensemble en même temps, de même, le Purusha et la Prakriti ne surgissent pas à l’unisson. Alors que le Purusha reste caché et non manifesté, la Prakriti est manifestée.
Prakriti est semblable à une forteresse. Le corps est la forteresse et l’ego (qui est l’identité liée au corps) en est le protecteur. L’ego lui-même est obscurité. Mais lorsque le jour éclaire cette obscurité, révélant la fausseté de l’idée d’être une forme, la vérité de votre absence de forme se révèle. Il devient alors clair que vous n’avez pas de corps et que vous n’avez pas de forme. Avec cette prise de conscience, il est également clair que vous n’êtes ni homme ni femme.
Au-delà de l’asservissement
Une fois que vous réalisez que vous n’êtes pas le corps, vous transcendez les trois gunas. Vous êtes, en vérité, l’illumination dans le corps, Bhagavan, qui est comme le soleil, le jnana-surya. Les ténèbres n’ont plus aucune emprise lorsque vous êtes fermement établi dans la conviction que vous n’êtes pas le corps ; la Prakriti et Maya s’évanouissent tout simplement. Il n’est pas nécessaire de les chasser. Après le lever du soleil, même la nuit la plus sombre s’évanouit. Mais si le soleil ne se lève pas, l’obscurité semble réelle.
Celui qui se croit être le corps crée involontairement un ego. Lorsqu’il n’y a pas de forme, il n’y a pas d’ego ! Ahankar signifie : « Je suis le corps, c’est ma forme ». À cause de cette conviction, la Prakriti devient puissante. Mais lorsqu’on devient un jnani et que l’on comprend que le corps n’est pas sa forme, il devient évident que le corps est attribuable à son « je suis », qui est la qualité de l’essence de la nourriture. Dépassant enfin la forteresse, le jnani n’est ni le corps ni l’essence de la nourriture — il ou elle est sans attribut, au-delà de la naissance, au-delà de la mort, au-delà de l’ego. Tout cela se produit spontanément et simultanément. Pour le jnani, il n’y a ni venue ni départ, mais la grâce du Guru est nécessaire.
Grâce à sattva, vous avez pris conscience de votre existence. Grâce à rajas, il y a des activités. Grâce à tamas, il y a revendication ou attribution du mérite pour ces activités. Toutes ces choses sont les qualités de l’essence de la nourriture, et vous n’êtes pas l’essence de la nourriture ! Une fois que vous aurez pris conscience de cela, quels besoins aurez-vous ? Quels seront vos soucis ? Pour quoi aurez-vous des désirs et des sentiments ? Les trois gunas sont sans forme, tout comme les trois états, mais ils aiment l’attachement et s’attachent à l’amour !
Le témoin est l’Atma. L’Atma est antérieur à tous les états et à tous les gunas. L’oublier, se plonger dans les gunas et s’identifier au corps conduit à l’esclavage, qui n’est qu’un concept. Ce sont vos idées et vos concepts qui vous ont enchaînés. À vrai dire, même les gunas ne sont pas enchaînés. Rien n’est enchaîné. Le guna sattva, ou essence de la nourriture, est comme une particule d’or. L’existence de sattva est due aux cinq éléments, et provient de la terre. Les cinq éléments créent la végétation, la végétation engendre la conscience, et les trois états apparaissent.
Le goût de la Réalité suprême
Autrefois, un régime végétarien approprié était recommandé pour purifier sattva. On croyait qu’en consommant de la nourriture non végétarienne, l’attachement aux plaisirs des sens augmentait. De même, le lait de vache était très important dans ce régime purificateur, car ce lait est pur et sa consommation tenait éloigné des goûts et des habitudes néfastes. On croyait également que la consommation de lait de vache aidait à la réalisation de soi, car la vache était associée au Brahmane — la conviction d’être Brahman. On disait : « Servir une vache, c’est servir un Brahmane » (ce qui signifie « Servir un Sage »), et les vaches étaient donc protégées.
Votre sentiment de « je suis » n’a ni forme ni apparence, mais il possède le goût de la Réalité suprême. Cette connaissance indique notre existence ou notre présence. Tout comme la douceur est la qualité du sucre, de même, notre « je suis » est la qualité de sattva. La conscience indique notre présence, ou notre existence (Le Grand Rappel). La connaissance « je suis » est une connaissance matérielle.
C’est un yoga (union) de huit éléments : les cinq éléments et les trois gunas. Le « je suis » est la qualité de Prakriti et non celle du véritable Soi. Lorsque vous en venez à comprendre sattva et que vous réalisez que vous n’êtes même pas sattva, vous allez au-delà de l’être, de la conscience, du « je suis ».
Le jnani ne se fie pas aux ouï-dire, car sa connaissance est directe. Il ou elle sait qu’il ou elle n’est pas le corps, mais le « je suis » lui-même, le principe Ishwara. Mais même alors, sa connaissance et son être sont dus au sattva guna, l’essence de la nourriture ! Ishwara est aussi la création de Maya, l’Illusion.
Prenez place, adoptez une posture stable qui ne relève pas du corps, mais de la conviction, et vous recevrez toute l’étendue des informations concernant les trois gunas et les trois états : la veille, le rêve et le sommeil profond. Cette trinité est la qualité de sattva, l’essence de la nourriture, et agit à travers les trois gunas. L’expérience de la naissance n’est rien d’autre que l’apparition de ces états. La douceur est une qualité du sucre, mais le sucre n’est pas ses qualités. Sachez que vous n’êtes pas sattva (ou l’essence de la nourriture) et réalisez que vous ne jouez aucun rôle dans aucune activité fondée sur les gunas. Je suis le témoin de la conscience, sattva. Je ne suis pas le corps. Mais alors, que suis-je ?
Je suis l’Absolu, où il n’y a pas d’attributs. Je ne me soucie pas des activités. L’univers est ma vision.
La conscience et l’univers coexistent. Nous pouvons appeler cette conscience Ishwara ; elle est en harmonie avec l’univers, et celui qui réalise ce Soi non duel sait qu’il est l’Absolu. L’Absolu n’est pas affecté par les gunas.
Par la méditation et la récitation d’un mantra, l’essence de la nourriture et la conscience sont purifiées. Grâce à la dévotion, toutes les impuretés du guna sattva sont purifiées, créant ainsi les conditions propices à l’atteinte de la connaissance du Soi et à l’abandon de l’attachement aux objets des sens.
« Prends, Seigneur, en Toi-même
mon sens du moi ; et laisse-le disparaître complètement.
Prends, Seigneur, ma vie,
Vis ma vie en moi.
Je ne vis plus, Seigneur,
Car désormais en moi
C’est Toi qui vis.
Oui, entre Toi et moi, mon Dieu,
Il n’y a plus de place pour le « je » et le « mien ».
– Saint Tukaram
Extrait de I am not the body
____________________
1 Saint Tukaram Maharaj était un poète hindou et sant du XVIIe siècle, figure majeure du mouvement bhakti au Maharashtra, en Inde.