Vimala Thakar
Questionner l'autorité du passé conditionné

Le 20ème siècle qui se termine a été l’un des siècles les plus turbulents et les plus violents de l’histoire de l’homme. Il y a eu un certain nombre de découvertes et d’événements révolutionnaires dans ce siècle, peut-être dans chaque domaine de la vie sociale, collective et individuelle. Ce siècle a vu deux guerres mondiales. […]

Le 20ème siècle qui se termine a été l’un des siècles les plus turbulents et les plus violents de l’histoire de l’homme. Il y a eu un certain nombre de découvertes et d’événements révolutionnaires dans ce siècle, peut-être dans chaque domaine de la vie sociale, collective et individuelle. Ce siècle a vu deux guerres mondiales. Ce siècle a vu le militantisme d’état contrecarré par l’anarchie et l’insurrection organisée des terroristes. Il a vu l’avènement et la chute de l’empire communiste. Il a vu la construction de cet empire et sa déconstruction. Il a même vu la démolition de beaucoup des théories de Marx et de Lénine. Ce siècle voit le délabrement du capitalisme consumériste. Il a vu des découvertes radicales et des changements dans les théories de la physique, de la théorie du big bang à la dernière théorie de création comme étant une explosion d’un vide condensé. Il a vu les changements révolutionnaires du champ de la psychologie. La théorie de la libido de Freud a été rejetée par certains. Certains travaillent sur la théorie de l’inconscient collectif de Jung à l’institut de recherche Jungien de Zurich. Dans le domaine des sciences économiques également il y a eu des changements fondamentaux. Nous avons vu la fin de la théorie de l’apartheid et la fin de ce gouvernement antidémocratique en Afrique du Sud. Nous avons vu l’unification des deux Allemagnes. Nous avons vu la lutte extraordinaire qui continue au Moyen-Orient et celles de pays comme la Yougoslavie et la Tchécoslovaquie et ainsi de suite.

Dans chaque domaine de la vie, les gens remettent en cause la validité des modes de vie traditionnels, des modèles traditionnels d’éducation, des théories et des dogmes au nom de la religion et de la spiritualité. Partout les gens s’interrogent. Autant que je sache, la vie au 20ème siècle a été une expérience extrêmement excitante et épanouissante, entourée par des défis, des défis sacrés partout. Ainsi, quand nous remettons en cause la validité d’accepter l’autorité de la pensée, nous répondons aux changements qui ont lieu même dans la science de la psychologie.

Enquête au sujet de mourir au passé

Les gens ont considéré l’esprit comme une propriété individuelle. L’ego était une autorité incontestée. Les psychologues tentaient d’équiper l’ego pour qu’il puisse s’insérer dans les structures sociales, il fallait le discipliner, le contrôler et ainsi de suite. Maintenant ils découvrent, dans la dernière partie du 20ème siècle, que l’esprit individuel est un mythe. C’est un mythe à abandonner. C’est une superstition psychologique qui doit être laissée de côté.

Ainsi, certains d’entre nous qui sommes réunis ici dans cette pièce, nous explorons ensemble comment l’autorité du passé peut être laissée de côté. Le mouvement de l’esprit conditionné peut-il s’interrompre seul, par ses propres moyens ? Ces quelques instants que j’ai passés à dresser devant vous le contexte global, ont été motivés par le désir de partager avec vous le fait que cette recherche au sujet de la mort de l’esprit, mourir au passé tandis que l’on vit, n’est pas une petite recherche égocentrique. Elle n’est pas née d’une ambition personnelle pour le Nirvana, l’émancipation ou la libération. Nous le faisons au nom de la race humaine toute entière. Nous ne pouvons pas vivre isolés.

Si les découvertes technologiques, économiques, politiques et scientifiques affectent notre mode de vie et ont un impact profond sur nos relations sociales, l’interrogation, l’exploration que nous menons dans le domaine de la psychologie, ne peut être ignorée.

La question de la méditation ou de la liberté inconditionnelle de la conscience n’est pas une question personnelle. Elle a un contenu global impersonnel et c’est pourquoi ce questionnement n’est pas le luxe d’un petit nombre de privilégiés, de ceux qui n’ont pas à s’inquiéter d’avoir deux repas par jour. Ce n’est pas un divertissement émouvant ou une provocation intellectuelle pour la classe qui en a le loisir. Psychologiquement parlant, c’est une question de vie ou de mort. Donc regardons cela très patiemment ce matin et avançons ensemble point par point.

Jeux de l’esprit et changements périphériques

Un être humain sensible et vigilant se livre d’abord aux plaisirs des sens. Avec une petite éducation scolaire verbale et théorique, le champ du plaisir s’éloigne du physique pour devenir plus psychologique. Le plaisir de la connaissance, le plaisir des expériences, le plaisir de l’érudition, tout cela nous attire et nous y dépensons notre énergie, nous concentrons nos énergies sur ces plaisirs. Quand nous voyons les limitations des plaisirs psychologiques, nous nous tournons vers l’occulte, le transcendantal, l’extra-sensoriel. Nous essayons d’acquérir, de pratiquer et de cultiver des techniques et des méthodes : le Tantra, les Mantras, le Hatha Yoga et ainsi de suite, en vue d’expériences transcendantales, d’expériences occultes. Comme la connaissance verbale, comme la connaissance scolaire donne un certain poli au cerveau, à la parole et provoque quelques changements périphériques mineurs au niveau de la conscience, ce qui est impliqué ici dans le domaine de l’occulte, dans le domaine des perceptions extra-sensorielles et des expériences transcendantales provoque également un certain poli et une certaine amélioration, quelques changements périphériques. Les changements se produisent au niveau de la façon de se comporter, de la façon de s’exprimer et parce que les exercices transcendantaux réveillent également des énergies latentes et dormantes en nous, cela nous donne un sentiment de puissance.

Certaines personnes apprennent à contrôler, même à supprimer leurs émotions. Ils essayent de sublimer la structure de la pensée. Ils jouent un grand nombre de jeux avec l’esprit et cela leur donne une satisfaction provisoire, mais très vite, ils découvrent que ces changements sont sur la circonférence. Ce sont seulement des changements périphériques, des changements externes. Le verbal est également externe. Ces changements ne causent pas un changement qualitatif de l’être intérieur.

Les pouvoirs de l’esprit sont augmentés. Le cerveau est affiné, sophistiqué. La mémoire s’est enrichie des mots (parlés ou écrits par la race humaine) mais au fond de notre être nous restons la même personne – violente, lascive, avide, charitable, petite. Cela ne met pas fin à la douleur intérieure, à la misère de la fierté, de la vanité, de la crainte, de l’agressivité. On peut alors se dire :« ces pratiques de suppression ou de sublimation, ces indulgences et ces dénis ne nous emmènent pas très loin. Alors tournons-nous vers autre chose ». Alors on commence à s’asseoir en silence, à chanter des Mantras ou des chants de dévotion (bajan), ou bien on se concentre sur quelque idole. Nous passons notre temps admirablement pendant une heure ou deux, et cette pratique, ce retrait du champ de l’action, apaise les nerfs torturés, les apaise dans une certaine mesure. Ce calme, cette tranquillité nous donne une sorte de plaisir qui est différent de la satisfaction obtenue par l’indulgence ou la suppression. On se dit, « Ah ! Ça y est. Maintenant j’ai éprouvé le silence. J’ai expérimenté la paix. Je sais ce qu’est la relaxation pour quelques heures ». Mais ensuite, on est de nouveau dans le mouvement des relations et on s’aperçoit que la paix s’en est allée. Il suffit d’un incident qui ne me plaît pas, de quelque chose qui m’est désagréable, de quelque chose qui me dérange, de quelques mots ou gestes d’une autre personne m’irritent, m’ennuient, me dérangent. Si mon travail, mes actions ne produisent pas les résultats anticipés ou calculés, alors je commence à m’inquiéter. L’anxiété, la névrose, l’inquiétude, la mélancolie, tout cela réapparaît.

La paix pour deux heures, la relaxation pour deux heures et retour dans le champ des tensions, conflits intérieurs, contradictions, instabilités et ainsi de suite. Ainsi, graduellement on note qu’au nom de la Sadhana, de l’auto-éducation spirituelle, on développe une personnalité divisée. On trouve un certain plaisir pendant ces deux heures de chant, de pratique, de concentration ou de silence etc. c’est une période d’observation non-réactionnelle pendant quelques heures et puis il y a 15 ou 16 heures de conflit, de contradiction et de tension. Il y a une division dans la personnalité. C’est très important de noter cette schizophrénie douce qui s’est développée. À moins qu’elle ne soit contrecarrée, à moins qu’on ne fasse très attention à voir que cette division ne se cristallise dans un clivage, on peut développer une personnalité hypocrite. On peut feindre d’être religieux, un être spirituel. Je ne parle pas encore du monde. Je parle de nous-mêmes. Nous pouvons tricher avec nous-mêmes, nous pouvons nous mentir à nous-mêmes. Ainsi, la division peut se cristalliser en un clivage, et la schizophrénie douce peut devenir une névrose aiguë.

Mes amis, l’oratrice a voyagé pendant 40 ans dans un grand nombre de pays, sur les divers continents du monde, et c’est avec une grande tristesse qu’elle a vu des personnes schizophrènes qui étaient appelées des personnes religieuses, des personnes spirituelles. Leur clivage était justifié au nom de la religion, au nom de la tradition. Donc, que fait-on ? Pourquoi est-ce que l’autorité du passé revient, la fatalité de la connaissance nous emprisonne, pourquoi le modèle de comportement traditionnel nous asservit-il, et pourquoi l’association et les significations normalisées des mots nous obligent-elles à nous comporter de certaines manières ? Ainsi, deux heures ou quatre heures de retrait dans certaines pratiques n’est pas la solution.

On s’interroge comment être entier, comment maintenir l’intégrité organique de notre vie, rester un être humain entier, non fragmenté en homme économique, homme politique, père de famille, homme d’affaires et développer ainsi divers systèmes de valeurs incompatibles entre eux. Ces codes de conduite et ces systèmes de valeurs ont été greffés au sac de chair et d’os, il porte sûrement cette charge, tout ce qui n’est pas la vie et tout ce qui ne vit pas. Ainsi cette fragmentation, ces divisions, ce clivage, doivent se terminer.

Le mouvement mental répétitif

La religion est la fin de la souffrance et de la douleur psychologique. La spiritualité comme science de la conscience, implique la fin de toute fragmentation, de tout clivage, de toutes les contradictions. Ainsi, si les pratiques, les techniques, les méthodes et les retraites périodiques ne fournissent aucune solution, que faisons-nous de nous-mêmes ? Vous voyez, pourquoi la question de « mourir à l’esprit » a surgi ? Les inventions et les découvertes du 20ème siècle nous ont montré comment le mouvement mental est un mouvement mécanique. Nous vivons avec des ordinateurs, les cerveaux électroniques peuvent recevoir l’information, ils peuvent conserver l’information, jouer avec les permutations, les combinaisons des données, et même les reproduire. Donc, la mémoire, la mémoire très riche, ne nous étonne plus. La fonction cérébrale qui perçoit, interprète, conserve, et reproduit ne nous étonne pas autant qu’elle étonnait les personnes du 19ème siècle. L’érudition, les connaissances, ne créent plus cette attitude d’énorme respect. Nous avons vu que tous ces mouvements sont mécaniques et quand l’information, l’information organisée, qui est la connaissance, est introduite dans notre système, comme elle est introduite dans un ordinateur, un cerveau électronique, elle nous conditionne. Le 20ème siècle nous a prouvé que la substance de la conscience est la connaissance, la pensée, l’expérience de la race humaine toute entière, et elle nous conditionne. Ainsi, nous avons vu les limitations de la connaissance et nous avons vu la nature mécanique répétitive du mouvement cérébral, du mouvement mental et nous nous sommes rendus compte qu’il n’y a là aucune liberté, tant que nous vivons du mouvement répétitif, mécanique, du plaisir et de la douleur, de la peine et de la joie momentanée, de l’honneur et de l’humiliation, du prestige et ainsi de suite. Tant que nous jouons avec ces mouvements mécaniques répétitifs pour 40, 50, 60 ans, tant que nous continuons ces mouvements répétitifs en termes d’économie ou de politique, que nous les continuons au nom de la religion ou de la spiritualité, répétant les soi-disant mots sacrés, pendant tout ce temps là il n’y aura aucune liberté.

Faire avec l’élan du passé

En chaque cœur humain il y a une aspiration pour la liberté sans condition, dépouillée des mouvements du passé et non entravée par les conditionnements du passé. Cette aspiration pour la liberté sans condition n’a pas à être enseignée. Elle ne vient pas des livres. Peut-être que les espèces non-humaines et humaines sont nées avec elle. L’aspiration pour la perfection, l’aspiration pour la pureté, l’aspiration pour la beauté, l’aspiration pour la liberté, elles sont toutes non-rationnelles, c’est le contenu non-cérébral de notre être. Ainsi, ce contenu nous pousse, nous oblige à nous demander si le physique est limité par les lois de la nature biologiques et si le psychologique est limité et conditionné par la connaissance, l’expérience du passé, alors où est la liberté ? Y a-t-il quelque liberté ? Ou est-ce une utopie psychique ? Y a-t-il quelque chose que l’on puisse appeler Satori, Nirvana, émancipation, Moksha, ou bien tous ces termes ne sont-ils que des mots, des coquilles vides sans perles ? C’est la question que se pose pendant sa vie chaque être intelligent, chaque personne raisonnable, vigilante, même si elle ne lit aucun livre religieux ou écriture sainte. Ces questions vous hantent quand vous êtes torturé par le mouvement répétitif du mental. On voit très clairement que le mouvement du mental quelle qu’en soit la direction, même sans aucune restriction ou suppression, toute sublimation, n’importe quel mouvement du mental sous n’importe quelle forme, n’importe quelle expérience, à n’importe quel niveau, nous conditionne et nous limite. Donc, y a-t-il une façon de sonder et d’explorer où l’activité du savoir et de l’expérience ne soit pas impliquée ? Svp voyez avec moi.

Si une exploration non-cérébrale et non neurochimique pouvait avoir lieu, alors que ferait-on de la vitesse, de l’inertie des milliers d’années contenues dans notre corps ? Nous devons analyser le défi avant que nous essayions de trouver la solution. Peut être, l’analyse du défi contient la réponse ou la solution. Nous devons sonder, nous devons creuser cela profondément.

Maintenant nous nous interrogeons pour savoir s’il est possible de laisser s’arrêter l’élan des milliers d’années introduit dans notre être tout entier, comment pouvons-nous en arriver là ? L’être humain est un être multidimensionnel, un être très complexe. La complexité de la vie humaine est le vrai mystère. Il y a une globalité, une globalité organique dans son contenu. Il est extrêmement complexe. Ainsi c’est un beau défi que d’y être confronté. Pour vivre au niveau physique avec le monde fini et les structures socio-économiques qui sont le contenu de la société et de la vie sociale, on doit employer les connaissances et l’expérience du passé.

On ne peut pas échapper à la responsabilité d’utiliser le passé contenu dans notre être. Nous ne pouvons pas gâcher et jeter l’héritage, la civilisation humaine, la culture humaine, le fait de nommer, identifier, comparer, évaluer. La complexité merveilleuse de la civilisation et de la culture, ne doit pas être jetée par la fenêtre. Elle doit être employée. Ainsi, au niveau physique, la mémoire fonctionnelle, l’utilisation de la structure pensante est non seulement une chose inévitable, mais c’est même quelque chose de souhaitable. De l’énergie est contenue dans l’être physique et psychologique. Nous sommes les produits du passé. Vous ne pouvez pas fuir l’essence existentielle de votre être. Ainsi à un certain niveau, la pensée, la connaissance, le passé doivent être employés sans devenir dépendant d’eux, sans être hantés par eux, sans en faire une autorité. Maintenant, pourquoi ne devrions-nous pas, à partir d’eux, créer une autorité ? Que se produit-il si l’autorité est créée ? Regardons cela.

L’autorité et ses conséquences

La terre entière, la planète est un vaste territoire rempli d’espace, un grand nombre de spécimens de race humaine habitent cette planète. Donc, les conditionnements ont eu lieu selon la région, selon le climat, selon la flore et la faune, les conditionnements dans le régime, les conditionnements dans l’habillement, les conditionnements dans les modes de comportements physiques et psychologiques, les conditionnements dans les modèles de comportements. Ils sont d’une grande variété. La communauté humaine globale est un jardin de tant de conceptions des conditionnements, l’Hindou, le Musulman, le Chrétien, le Juif, le Bouddhiste, le Jaïn, le Sikh, le tribal et ainsi de suite. C’est un vaste jardin avec un grand nombre de parfums, un grand nombre de saveurs.

Maintenant, si je crée une autorité à partir des conditionnements Hindous, des conditionnements brahmaniques, des conditionnements indiens et que toutes personnes habitant en Inde créent ce sentiment collectif de l’autorité, ce sens de l’autorité m’isolera de vous. L’Hindou est isolé du Musulman parce qu’il a également créé une autorité à partir de la conception de ses propres conditionnements. Le Chrétien catholique a son autorité qui l’isole même des protestants, des presbytériens, des unitariens, des méthodistes et ainsi de suite. L’autorité existe même chez les Bouddhistes, parmi les disciples du mahayana, du hinayana et du theravada. De même elle existe parmi les swetambaras et les digambaras dans la communauté jaïn.

Vous voyez, du moment que vous créez un sentiment d’autorité, il est accompagné d’un sentiment de supériorité. L’autorité vous isole. Vous devenez un prisonnier. L’autorité peut vous mener à un attachement obsédant à votre mode de comportement, à votre code de conduite, à votre ensemble de valeurs, et puis commence la comparaison, puis commence le sentiment de supériorité et d’infériorité. De tels écrans nous divisent. Ils ne nous permettent pas d’entrer en relation avec l’autre. La science et la technologie ont créé cette envie de partager le globe, de partager la planète. Supposez maintenant que je ne crée pas un sentiment d’autorité. Est-ce qu’alors je dois être sélectif et choisir quels conditionnements sont à accepter ou à rejeter ? Le 20ème siècle a joué avec ça également. De beaux noms ont été donnés à cette attitude, mais nous n’avons pas le temps de développer ce point. Cette conviction intellectuelle, artificielle et délibérée, que toutes les religions se valent et donc que nous devons vivre ensemble, ainsi que d’autres attitudes semblables, ne vous mènent pas très loin. Elles peuvent créer un aspect formel de partager la vie mais en dedans, vous êtes divisé, tout d’abord convaincu de la supériorité de votre manière, de vos valeurs et ainsi de suite. Cette division intérieure, ce sentiment intérieur d’autorité, cet isolement intérieur qui endommage même l’acte d’entrer en relations, doit finir.

Mémoire fonctionnelle et mémoire psychologique

Ainsi, nous avons la responsabilité de maintenir la mémoire fonctionnelle, l’utilisation fonctionnelle de la structure-pensée, comme nous le faisons maintenant. Nous employons des mots français. Chacun de nous – l’auditeur et l’orateur – emploie le passé. Avec les dictionnaires comme ouvrages de référence, nous nous accordons vraisemblablement sur les significations des mots. Par conséquent, un dialogue ou une communication peut avoir lieu. Ainsi, nous employons la structure de la pensée. Nous employons la mémoire. Il n’y a rien de mal à les employer. Elles ne font aucun dommage. Une montagne s’appelle une montagne et la rivière s’appelle une rivière, un océan un océan et ainsi de suite. Mais en venant aux relations psychologiques, je maintiens la mémoire. C’est « ma » vie, c’est « mon » mari. Nous sommes mariés et il y a des relations de propriété et de possession. Donc, dès que je vois mon mari ou mon épouse, non seulement le mot « mari » ou « épouse », ou « fils », ou « fille », se réveille, mais cela active le sens de la possession, de possédant. Je sens que je suis moralement autorisé à dominer mon mari ou mon épouse, à posséder mes enfants et j’essaie de faire de mes enfants des copies carbone, « mes » copies carbone. Mon ami – lui ou elle – ne devrait pas se tourner vers d’autres, et ainsi de suite.

Dans les relations psychologiques, la mémoire des mots nous empêche de regarder la personne. Alors vous ne pouvez pas regarder votre mari ou votre épouse, comme êtres humains. Vous ne pouvez pas écouter l’autre personne. Il est ou elle est le client et je suis l’avocat, l’homme d’affaires, le consommateur, le producteur, l’intermédiaire. Alors la mémoire crée un sentiment d’être autorisé à utiliser la propriété et la possession. Alors j’exerce ce caractère possessif. Dans les affaires, dans l’industrie, je paye très habilement la fidélité aux théories de profit et de perte. Je veux dégager de plus en plus de bénéfices, pas en tant que moyen de subsistance, mais parce que le gain, de plus en plus, est un signe de prestige. Je dois avoir un solde bancaire de plus en plus élevé. Ainsi le travail ou la profession au niveau économique, non seulement dans l’industrie mais aussi le travail de professeur ou de représentant des personnes devant la loi, ne demeure pas au niveau de gagner un moyen de subsistance. Il est transformé en avidité pour l’argent, de n’importe quelle façon, par intérêt pour l’argent, dans l’intérêt du plaisir. Vous voyez, comment les mots et la mémoire psychologique endommagent la qualité de la conscience. Après tout, l’argent doit être gagné comme moyen de subsistance à un niveau convenable, à un niveau raisonnablement confortable. Mais aujourd’hui vous ne pouvez pas soutenir que vous gagnez un moyen de subsistance. Vous devez parler de gagner de l’argent par tous les moyens. Alors vous dites qu’il y a de la corruption et vous nommez des comités d’anti-corruption et ainsi de suite. C’est un jeu ridicule que la race humaine joue pathétiquement avec elle-même ! C’est un jeu d’aveuglement pathétique et déchirant, individuel et collectif.

Donc est-ce que nous pouvons jeter au niveau psychologique et employer au niveau physique, l’autorité du passé, l’autorité de la structure-pensée, l’autorité des idées, du je et du non-moi, avec ses décorations : avec l’argent, les connaissances ou le prestige ? C’est une responsabilité complexe. Vous ne pouvez pas échapper à la partie émotive de votre être, en desséchant toutes les émotions au nom de la pureté ou du célibat ou pour telle ou telle autre raison. Vous priveriez alors la vie humaine de sa richesse, de sa chaleur et de sa tendresse. Vous ne pouvez pas échapper à la rationalité et aller de nouveau dans la primitivité des croyances et de la crédulité. De la même façon, vous ne pouvez pas vous enfuir, vous ne pouvez pas échapper à la responsabilité d’employer la pensée et la connaissance à un certain niveau et en même temps vous ne devez pas leur permettre de fonctionner au niveau psychologique, et encore moins au niveau trans-psychologique.

Qu’est-ce que le niveau trans-psychologique ? Nos relations avec la vie cosmique auto-générée, autopropulsée, ce phénomène cosmique auto-régulé, la vie multi-universelle, interagissant parmi des douzaines de systèmes solaires et planétaires. Ainsi, quand nous devons découvrir nos relations organiques, la nature de nos relations avec cette vie cosmique auto-générée, si nous sommes chargés de mots, si nous sommes chargés de traditions, alors nous essayerons de mesurer cette divinité, ce phénomène auto-produit de la vie cosmique. Nous essayerons de la mesurer avec nos propres mots. Nous essayerons de la mesurer en termes d’unité et de multitude. Nous nous permettrons de l’appeler Brahman ou Ishvara, Dieu ou Allah. Nous essayerons de savoir si elle est informe ou avec une forme. Nos perceptions reflètent nos limitations intérieures mais nous les imposerons à cette Vie cosmique.

Donc, il devient plus que nécessaire de nous libérer de l’autorité de toutes les mesures, de tous les symboles et de tous les mots à ce niveau de l’enquête et de l’exploration, exactement comme nous devons être libres de ces associations au niveau psychologique. Sinon, nous ne pourrons jamais nous regarder les uns les autres en dehors de notre espace intérieur. Vos mots et votre mémoire d’hier, faite d’éloge et de flatterie, ou de critique et de condamnation, viendront entre vous et moi. Nous réagirons selon les comportements d’hier. Il n’y a aucune issue à la misère humaine et à la souffrance si nos relations sont régies, propulsées, modulées et commandées par des souvenirs.

Utiliser le passé objectivement

Alors, est-il possible d’utiliser le passé objectivement, en connaissant ses limitations, en connaissant sa nature conditionnée ? Est-il possible d’employer le passé au niveau biologique, au niveau physique, au niveau social quand nous devons traiter avec les structures faites par l’humanité, les institutions humaines et tout cela ? Si nous ne sommes pas attachés, si nous ne sommes pas dépendants du passé, alors une belle retenue survient, sans abstinence, sans insistance, sans aucune attitude dogmatique. C’est seulement la dépendance qui crée un déséquilibre intérieur et, mes amis, le déséquilibre est une impureté. Chaque déséquilibre est une impureté. Ainsi, nous devons nous instruire pour employer le passé, pour pouvoir l’utiliser dans son domaine relatif, sans tomber dans les déséquilibres provoqués par l’attachement, la dépendance, l’avidité, la convoitise ou la mesquinerie. Alors en se tournant vers l’autre niveau, le psychologique, est-il possible de percevoir l’être humain dans le présent, l’aujourd’hui, que ce soit l’épouse ou le mari, les enfants ou le voisin ou n’importe qui d’autre ? Est-il possible de regarder la personne, sans que votre perception soit polluée par la mémoire ? Votre perception peut-elle être libre ?

Nous avons un ami en Amérique du Sud, un biologiste – le Dr. Umberto, qui a écrit un livre sur la chimie de la connaissance. Qu’arrive-t-il à la chimie de votre corps quand vous voyez ? La qualité de votre connaissance affecte-t-elle l’objet que vous voyez ? C’est un beau livre. Le Dr. Umberto a participé à nos séminaires sur la synthèse de la science et de la spiritualité au Chili, en Argentine et également dans quelques pays européens. La chimie de la connaissance ! Un autre ami, Fritjof Capra, a écrit non seulement au sujet du Tao de la Vie, mais également au sujet de la danse des innombrables énergies. Il l’appelle la danse de Shiva. Ainsi, quand l’esprit est exempt des déséquilibres provoqués par la mémoire, alors il peut y avoir une communion entre vous et moi. Si nous sommes enchaînés, si notre intelligence, notre sensibilité est enchaînée à la mémoire, alors évidemment, la perception ne peut pas être une perception factuelle. Elle sera tordue, légèrement ou intensément. Une déformation dans la perception aura comme conséquence une réaction tordue. Elle ne vous permettra pas de « répondre », parce que la réponse est quelque chose qui est exempte de réaction. La réponse est née dans l’espace de la liberté intérieure alors que les réactions sont les mouvements du passé en vous. Vous êtes programmé à réagir de certaines manières. Alors vous ne réagissez pas ! Les réactions vous emploient pour s’exprimer elles-mêmes. Voyez bien ceci, s’il vous plaît. Nous traitons de la physique de la conscience. La spiritualité traite de la physique de la conscience. Car s’il y a la physique de la matière, il y a également la physique de l’énergie. La méditation ce n’est rien d’autre qu’harmoniser toutes les énergies, les exercer sans aucun déséquilibre. Alors la vie devient harmonieuse. L’harmonie est le chant de la vie, l’ordre est son expression dans les relations réelles, et l’amour en est son parfum.

Ainsi, ce matin nous avons regardé ce siècle turbulent et violent, et nous avons vu comment il y a eu des turbulences dans chaque domaine de la vie. Nous avons également examiné et interrogé la validité de tout. Cela avait été fait d’une manière crue par les Hippies et les Beatles. Cette interrogation a été posée, non d’une si belle manière, par ceux qui exploraient la liberté sexuelle. Elle a été posée par la jeunesse de l’Europe pour consolider les forces de la rationalité vers la fin des années 60. Cette interrogation a été faite par mon ami Dubcek en Tchécoslovaquie, remettant en cause l’autorité même de l’empire communiste si puissant. Elle a été également faite par mon ami Lech Walesa en Pologne. Il est devenu le fondateur du mouvement Solidarnosc. Cela a été une véritable question sacrée, brisant les images projetées, brisant les écrans de l’hypocrisie. Ils ont de la chance ceux qui ont vécu le 20ème siècle. L’interrogation a été également faite par Mikhaïl Gorbatchev, qui a parlé de la coexistence non-idéologique des deux blocs. C’était en 1987. C’est un siècle beau et très excitant, quand l’autorité de l’esprit a été interrogée. On a découvert que chaque mouvement mental est mécanique, que ce soit dans le domaine physique, psychologique ou soi-disant spirituel.

Le mouvement mental est en lui-même la projection du passé. Il ne devient pas plus pur ou plus juste simplement parce qu’on l’oriente sur le soi-disant divin. L’esprit c’est le passé. On peut ne jamais accéder au présent par le passé. C’est une découverte du 20ème siècle. La deuxième découverte c’est qu’il n’y a pas d’esprit ou d’ego individuel. Il n’y a que des modèles cérébraux, des modèles de comportement neurochimiques introduits dans l’être humain et indéfiniment répétés. Ces deux découvertes dans le domaine de la psychologie, ainsi que les découvertes de la science et de la technologie nous obligeant à vivre avec les ordinateurs, les cerveaux électroniques, tout cela nous a obligés à nous interroger pour découvrir s’il y a quelque chose de spécifique aux êtres humains, en dehors des cerveaux programmés et des structures biologiques conditionnées. Y a-t-il quelque chose de plus? Y a-t-il quelque liberté ?

Bien, le partage est sans fin. Mais l’horloge m’indique que nous devrions conclure la session de ce matin. Vous m’avez donné une occasion de partager avec vous les perceptions les plus secrètes et la compréhension la plus sacrée. C’est comme partager la chair et le sang de la vie. Ce ne sont pas des entretiens. Je ne suis pas une autorité pour donner des discours ou des entretiens. Je partage avec des amis, et ce partage est méditation.

QUESTIONS ET RÉPONSES

Question : Ce matin une observation très fine a été faite : l’aspiration pour la liberté sans conditions existe en chaque personne. Elle est innée. Ainsi, il était question que pour quelques rares personnes cette aspiration fleurit et s’accomplit d’elle-même parce que ce sont des investigateurs très sérieux. Pour quelques autres l’aspiration n’est ni très sérieuse ni très faible, donc elle existe et ils en ont conscience. Dans la plupart des cas les personnes ne sont même pas conscientes qu’une telle aspiration puisse se trouver en eux. Comment expliquer cette différence dans les diverses personnes ? Est-il possible d’intensifier cette aspiration consciemment et de la transformer en un désir immédiat et urgent pour la liberté sans conditions ? Il y avait également une sous-question : Est-ce que le désir pour la liberté est un désir comme un autre ? Car n’est-il pas contradictoire qu’une telle aspiration existe pour la liberté alors qu’on dit souvent que tant qu’un désir existe, la Vérité ne peut pas pénétrer le cerveau. Ainsi, même le désir pour la liberté devrait-il être abandonné à l’étape finale. Cette interprétation est-elle correcte ?

Vimalaji : La question formulée par le groupe fait qu’il est nécessaire de regarder la nature fondamentale de la Vie. Ce que nous appelons la Vie, la Vie cosmique, au niveau du macrocosme, semble se découvrir sans cesse, indiquant ainsi son contenu sans fin. Le mouvement de la Vie cosmique semble être le mouvement d’une créativité inépuisable se manifestant en diverses formes, modalités, objets. Nous sommes nés de cette créativité.

Nous ne sommes pas nés du péché ou dans le péché. Nous sommes nés dans le bonheur de la créativité. Nous partageons l’énergie créative avec la Vie. Ainsi, quand il a été dit ce matin que l’essence existentielle, au cœur de notre être, est l’aspiration pour la liberté sans conditions, on pourrait aussi dire l’amour ou la vérité sans conditions, on pourrait employer d’autres mots également, quand on a dit que l’aspiration est là au cœur de notre être, on a voulu dire que la créativité, l’énergie créative a besoin de se découvrir, se révéler ou se manifester elle-même. La liberté sans conditions est la nature de la Vie. La vérité est la nature de la Vie. L’amour et la compassion sont la nature de la Vie. Tous sont des synonymes de la créativité inépuisable de la Vie. Puisqu’elle est inépuisable, parce qu’elle s’accomplit en se manifestant, dans ce pays les personnes sages d’autrefois ont employé le terme « Divinité ». La Vie est la Divinité elle-même, et au cœur de notre être est cette Divinité, voulant s’exprimer sous forme de liberté, d’amour et de compassion sans conditions. À moins que cela ne se produise, il n’y a pas de paix, cette paix invincible ou harmonie en nous-mêmes.

Vous avez correctement remarqué que les gens ne sont même pas conscients de cela. Les personnes en Europe, en Amérique, en Australie ne sont pas conscientes de cela, parce qu’elles ont été conditionnées à croire que l’homme est né dans le péché, du péché, et que l’humanité a besoin d’un rédempteur, d’un sauveur pour venir laver leurs péchés avec son propre sang. Ainsi la conscience de cette nature essentielle ou essence existentielle n’est pas là dans les pays occidentaux. Je ne dirai pas la même chose pour le Moyen-Orient ou les pays Orientaux. C’était là. Et même en Inde, il y a encore deux siècles, même l’illettré et le plus pauvre des pauvres avait conscience de la Divinité de la Vie en lui et à l’extérieur de lui. Cette conscience a disparu au cours de ces deux derniers siècles où le système éducatif occidental s’est répandu ici. La conscience de notre propre nature essentielle ou de l’essence de notre être doit être réveillée par l’éducation. Dans ce pays ils l’appelaient Sanskara. Qui suis-je, que suis-je, qu’est-ce que la vie, qu’est-ce que la mort, qu’est-ce que ce mystère de la relation? Ces questions ont été abordées dans les familles et les écoles, pas dans la langue moderne de la physique et de la psychologie, mais dans une langue très simple. Mais il est vrai qu’aujourd’hui, à l’heure où nous sommes, la conscience a été recouverte par le culte du matérialisme, le culte consumériste, le culte des plaisirs sensuels et psychologiques. Mais cette essence étant là, il est possible, en fournissant une atmosphère appropriée, à la maison et dans les écoles, de réveiller cette conscience. Swami Vivekananda avait l’habitude de dire : l’éducation est là pour la manifestation de la Divinité en dedans. C’est le but de l’éducation.

Maintenant, certains en sont conscients de temps en temps, ils s’en rendent même compte, mais cette aspiration ne devient pas un désir intense et profond consumant leur être entier. Cela reste comme un vœux pieux. Cela peut rester comme une ambition intellectuelle. Cela peut aussi rester comme un désir de thésauriser : vouloir acquérir, obtenir. Mais cela ne devient pas la flamme d’un désir ardent. Pourquoi en est-il ainsi ? Si une personne est intellectuellement convaincue et comprend les implications de la méditation, de la transmutation ou de la transformation, pourquoi cela ne devient-il pas un désir ardent ? Nous n’avons pas besoin d’aller voir très profondément pour découvrir la cause, parce que la raison est très simple. Il n’y a pas la volonté de payer le prix de la consommation de cette aspiration. Si le désir devient vraiment ardent et que l’on s’achemine en direction de la consommation de ce désir ardent, on a peur que le statu quo, social et économique, soit bouleversé. On appréhende, parce que l’inconnaissable, l’incalculable, l’innommable créativité toute imprégnante, ne peut pas être commandée, contrôlée, manipulée par notre activité cérébrale. La pensée ne peut pas la commander. La pensée ne peut rien lui dicter, elle ne peut la commander. Ainsi on a peur de l’avenir. Que m’arrivera-t-il si vraiment la mutation psychologique a lieu et si ce contenu actuel de la conscience, la structure de la pensée, ses mouvements, ses sauvegardes, ses mécanismes de défense, toutes ces valeurs disparaissent à jamais ? Que se produira-t-il ? Il n’y a pas de volonté de laisser aller le connu à moins que l’inconnu et l’inconnaissable puissent être reconnus sur une carte, prévus, établis, autant aujourd’hui que demain. Ainsi la réticence à payer le prix de la croissance et de la floraison de cette aspiration est le véritable obstacle.

Intellectuellement nous pouvons savoir que nos sens et nos organes sensoriels ne sont pas les derniers critères de la vérité de ce que nous percevons. Les impressions que les sens nous rapportent, les organes sensoriels, sont inachevés. Elles peuvent être souillées par nos modes et attitudes subjectifs. Nous savons tout cela, mais le contact sensuel avec le monde objectif, avec le monde matériel nous donne une sensation de sécurité. Nous aimons croire que ce que nous voyons est l’absolue réalité. Nous aimons croire que sous le changement est quelque chose d’inchangeable. Donc il y a une réticence à se réconcilier avec les changements qui ont lieu. La révélation, la manifestation est un mouvement dynamique. La réalité de la Vie n’est pas statique, elle ne se révèle pas une fois pour toutes, il n’y a pas de fin. Même la Vérité est perçue infiniment, avec de nouvelles nuances. Des nuances de la Vérité non perçues ce matin, ont pu être perçues cet après-midi. La Vie étant infinie, la Vérité étant infinie, personne ne peut prétendre avoir perçu et compris la Vérité totale, personne ne peut prétendre détenir la Vérité totale. Nous sommes habitués à détenir des choses. Même les connaissances verbales que nous pensons avoir acquises, nous les tenons en sécurité dans notre mémoire.

Ainsi quand on se rend compte que la liberté ne peut pas être capturée par l’esprit, que la Vérité ne peut pas être mesurée et exprimés par nous, que la liberté ne peut pas être la possession de notre personnalité, alors on fait marche arrière. Nous parlons de la liberté mais nous prenons grand soin du réseau de nos esclavages. Nous parlons de la liberté sans conditions, liberté absolue, et nous préservons notre sentiment d’appartenance. Nous sommes très vigilants à ce sujet. Ainsi il me semble que la volonté de se consacrer à la vérité que l’on a comprise, la volonté de vivre la vérité au moment où on la comprend, sans la souiller avec des considérations étrangères, il me semble que cette volonté n’est pas là pour bon nombre d’entre nous, pour la plupart d’entre nous. Ce n’est pas que nous ne la comprenons pas. Ce n’est pas que nous ne pouvons pas la percevoir. Mais le cheminement de cette aspiration est bloqué par nous, intentionnellement ou involontairement. Nous veillons à ce que cela ne devienne pas un désir ardent irrépressible. Nous veillons à ce que cette aspiration ne devienne pas le principal désir.

Venons au mot, ce beau mot « désir ». L’aspiration est une sensation indifférenciée et non individualisée pour la vérité, pour la liberté, pour l’amour. Quand l’aspiration est convertie en désir et puis en besoin, alors elle commence à agir sur nous. Le désir est une aspiration activée. Il me semble que l’énergie du désir est employée par nous pour nous éloigner de nous-mêmes. Les objets autour de nous, les personnes autour de nous, l’argent, la puissance ou les plaisirs sont convertis en objets de désir. Nous dirigeons cette énergie du désir en dehors de nous-mêmes en acquérant, obtenant, capturant, ou bien en arrivant quelque part, en atteignant une destination, loin de la réalité de la vie, du fait de mon être. Ainsi, le désir qui aurait pu être une énergie de l’intérieur, consacrée à l’exploration de ce qui est au delà de l’esprit et du cerveau, mais en nous-mêmes, cela qui pourrait avoir été employé ou pourrait être employé pour le pèlerinage intérieur, cette énergie est dépensée dans un mouvement extérieur d’acquisition. Cette activité extérieure d’acquisition se doit de fonctionner dans un monde comparatif, concurrentiel, puis-je dire brutal, où la corruption règne en maître.

On doit travailler tellement dur pour la satisfaction de ce désir de thésauriser. On travaille très dur et on souffre des conflits, des contradictions, des insultes, des humiliations, des trahisons. Ainsi dans le domaine de la dualité, dans la tension de la dualité, nous éloignant de l’essence de notre être, nous essayons de survivre dans la société violente qui nous entoure, dans la société névrotique qui nous entoure, et nous sommes épuisés. Avant même 40 ou 50 ans, on peut avoir gagné de l’argent, être puissant, avoir une famille, du prestige, mais on est épuisé psychologiquement. Chaque jour, après huit heures de travail, il n’y a aucun ressourcement par une nouvelle énergie, on reste vidé. Le stress et les contraintes laissent des traces sur la sensibilité de l’être. Supposons que le désir ne soit pas pour quelque objet externe, supposons que le désir, qui a activé l’énergie de l’aspiration soit seulement pour apprendre et découvrir la nature de la vérité, alors pourquoi y aurait-il un mouvement vers l’extérieur, pourquoi y aurait-il un mouvement thésauriseur ? Si vous devez devenir un diplômé ou un universitaire supérieur, alors vous devez vous livrer à un mouvement de thésaurisation. Vous acquérez la connaissance, vous acquérez des diplômes, vous passez par les concours et ainsi de suite. Mais apprendre ne peut sûrement pas être un mouvement thésaurisateur.

La Vérité toute pénétrante est en moi et je suis entouré par elle, elle est partout. Elle peut donc être découverte intérieurement. Ainsi, l’aspiration activée devient un désir, si c’est la seule motivation de l’étude et de la découverte. La découverte personnelle de la Vérité est le contenu de la religion. Le désir d’apprendre et de découvrir par nous-mêmes pourrait être l’issue, mais nous n’avons aucune patience, nous avons été formés à acquérir. Nous avons lu des livres pour l’acquisition, nous écoutons des entretiens, nous rassemblons des idées, puis nous choisissons, nous rejetons, nous comparons. Ainsi, savoir est plus important pour nous que comprendre. Quand on est investi dans l’étude, alors il n’y a aucun stockage de connaissances.

Puis-je passer quelques minutes sur le mot étude et voir comment il mène à la découverte ? Prenons le mot « silence ». J’ai lu sur lui, j’ai entendu parler de lui. Mais maintenant comment est-ce que j’apprends ? Verbalement, j’ai l’information, mais cette information n’est qu’une connaissance théorique au sujet du silence. Elle n’a aucun lien direct avec lui. Il n’y a aucune rencontre directe, aucun contact, aucune intimité avec le fait du silence. La description du silence n’est pas le contenu du silence. La description n’est pas ce qui est décrit, le mot n’est pas la chose. Donc je me dis, bien, j’ai eu tellement de connaissances au sujet du silence, maintenant je voudrais l’étudier. Je vais m’asseoir. Si le silence, au sujet duquel j’ai lu et entendu, est la discontinuité du mouvement mental, je me donne une occasion pour que ce mouvement mental en moi cesse. Laissez-moi lui donner une occasion. Vous ne pouvez pas avoir une technique ou une méthodologie ou une formule pour réveiller le silence. Le silence n’est pas le résultat de ma volonté ou de mon action. Ce n’est pas l’effet d’une cause. C’est peut être une dimension de la vie, comme le temps est une dimension de la vie. Peut être que le silence est une dimension de la vie. Peut être que le bruit est une extension du silence. Donc comment j’apprends ? Je mets de côté les livres, je mets de côté toute autorité et je consacre un certain temps à être seul avec la Vie en moi et autour de moi. Permettez-lui de se produire. Alors on va rencontrer le mouvement des pensées, le mouvement de la mémoire, le mouvement de l’imagination, les idées sur l’avenir, sur le passé. Je serai confronté à tout cela mais je m’assieds là pour apprendre et découvrir. Alors, je ne serai pas découragé par l’exposition du contenu de moi-même, la substance contenue dans ma conscience. Je m’assois, me détends et je laisse cette exposition avoir lieu.

Ainsi, l’étude exige un contact ou une rencontre intime avec le fait. Le mot n’est pas le fait. Le mot « Dieu » n’est pas la Divinité. Le mot « Dieu » n’a en soi aucune sainteté. Donc, quand on ne permet pas à la flamme du désir de se déplacer vers l’extérieur, vers une idée, vers un objet, vers une personne, elle s’exerce alors pour apprendre et découvrir, et, vu qu’il n’y a pas là de dualité, vu qu’il n’y a pas là de mouvement thésauriseur, il n’y a aucune fatigue ni aucun épuisement. Restant au centre de notre être, demeurant avec la flamme de ce désir, on est transporté dans une dimension de non-dualité, de non-division. Ainsi, le désir comme énergie allant vers les objets extérieurs devient source et cause de souffrance et de douleur, c’est lui qui crée le réseau des esclavages. Mais l’énergie du désir investie dans la perception intérieure se trouve convertie en une envie irrépressible.

Vous savez, nous avons peur de la liberté. Nous avons peur de la vérité, nous avons peur de la liberté, nous avons peur de la vie, nous avons peur de la mort. Et cette crainte a été inculquée en nous, elle a été semée en nous au nom de la religion, au nom de l’éthique, de la morale, de la sécurité économique et de la sécurité psychologique.

Ainsi, intellectuellement nous voudrions être libres. alors qu’émotionnellement nous continuons à consolider et nourrir le réseau des esclavages. Pouvons-nous approfondir ce point pendant quelques minutes ? J’ai vu que le mouvement mental est un mouvement mécanique répétitif. J’ai vu que c’est un mouvement conditionné. J’ai vu que toute la connaissance se compose de superbe concepts et d’idées greffés sur la perception. C’est notre vie. J’ai vu tout cela. Maintenant, après avoir vu tout ceci, est-ce que tous ces pièges disparaissent ? Si à la naissance il y a de l’humanité en moi, alors l’Indianité, l’Hindouité, la Christianité sont des conditionnements. Avons-nous la volonté de vivre cette humanité nue et d’entrer en rapport avec les autres êtres humains en étant humains, sans préférence et préjugés ? Sommes-nous prêts à nous fonder sur cela, pour être enracinés dans cette pure humanité de notre être, pour être en rapport avec les autres sur ce registre ? Le fait de dire d’un coté que ce sont des conditionnements et de l’autre continuer d’employer ces préférences et préjugés comme sécurité dans nos relations avec les autres, tout cela ne crée-t-il pas une contradiction qui épuise notre énergie, notre vitalité ?

Nous comprenons que l’unité de la famille est un bel arrangement existant dans la société humaine depuis d’incalculables siècles. Elle permet à des êtres humains d’avoir un débouché pour exprimer leur impulsion sexuelle, d’avoir cette proximité où le « je », le « moi » et le « mien » peuvent se satisfaire harmonieusement. Pour apprendre, pour s’ajuster, pour s’adapter, pour donner, pour prendre, c’est une disposition faite par la société. Mais le fait d’être le mari ou la femme de, le père ou la mère de, n’est pas la vérité absolue. C’est un rôle qu’on a pris. Afin de satisfaire diverses impulsions, l’environnement et les relations se sont installés. Comprenons-nous bien ceci ? Et pouvons-nous regarder les membres de notre famille comme des êtres humains ayant leurs propres personnalités, ayant besoin de liberté, sans vouloir les dominer, sans dépendre de eux ? Regardez même les chercheurs qui ont soif de transformation, Mukti, Moksha, Nirvana. Regardez les quand ils sont dans des liens de parenté. La compréhension de la vérité est mise de côté et nous permettons à ces conditionnements de polluer nos perceptions, de souiller nos réponses. Alors comment ce désir de liberté ou cette aspiration pour la liberté et pour la vérité, l’amour et la compassion, comment cela peut-il se matérialiser, comment cela peut-il advenir, fleurir dans ces conditions? Non, nous disons que nous nous libérerons d’abord et qu’ensuite nous laisserons tomber tout cela. D’abord entrer dans l’état transformé, puis cela se fera ensuite. Mais à partir du moment où la compréhension intellectuelle de la vérité a eu lieu, pourquoi créez-vous un délai entre la compréhension et l’action? C’est ce délai spontané entre la perception de la vérité et le fait de vivre cette vérité qui est le terreau de toute la souffrance.

Il se trouve justement qu’aujourd’hui c’est l’anniversaire de la mort de Vinobaji avec qui j’ai travaillé étroitement pendant dix années. Quand il s’est rendu compte que son cœur ne fonctionnait pas correctement, son cœur n’était pas dans une très bonne forme, il a appelé les membres de l’Ashram. Son frère Balkobaji et Dada Dharmadhikari se trouvaient donc être présents. C’était en 1982, le 15 novembre, lorsqu’il mourut. Mais une semaine avant cela, il les a appelés et il a dit en Marathi : J’ai consulté les médecins, mon cœur ne peut pas continuer longtemps. Donc à partir d’aujourd’hui j’arrête de parler. Je ne toucherai même pas une goutte d’eau et je ne prononcerai plus un mot. Il a réalisé l’approche de la mort, et il a voulu se préparer pour l’événement de la mort. Il n’a pas voulu être tué. Il a voulu mourir. Ainsi, aucune nourriture, aucune eau, aucun discours. Il m’a demandée. Je voyageais quelque part, et je décommandai alors tous mes programmes, Je suis allée à Pavnar. C’était son cinquième jour sans aucune eau ni aucune parole. Et ce jour de 1982, le matin, il dit, « Rama, Krishna, Hari » et il partit. Il a dit, je pars. Voyez sa compréhension de la vérité et comment il vivait cette vérité. Il a vécu glorieusement et a remis son corps à la mort.

C’est ainsi qu’était morte une autre personne appelée Krishna Prem en 1965 à Mirtola, dans l’Uttar Vrindavana en Himalaya. C’était cette façon de faire bon accueil à la mort. C’était aussi ainsi que Socrate l’avait accueillie il y a des siècles, quand le poison lui fut donné, il a commencé à observer l’effet du poison dans son corps.

Dire verbalement que nous savons que la mort est une partie de la vie et que tout ce qui est né meurt, est une chose, mais vouloir lui faire bon accueil quand les symptômes de son arrivée commencent à se manifester est totalement autre chose. Savoir verbalement que la Divinité imprègne tout et nous imprègne également, c’est une chose, mais permettre à cette Divinité qui veut embrasser tous et chacun dans l’amour et la compassion, permettre à toutes les frontières et clôtures faites par l’homme d’être démantelées, permettre à la vérité de démanteler les structures que nous avons bâties autour de nous-mêmes, c’est une autre histoire. Après avoir vu le faux en tant que faux, nous ne laissons pas tomber le faux. Nous nous y accrochons. C’est pourquoi, bien que l’aspiration soit potentiellement là, comme essence de la Vie dans chaque être humain, l’humanité a jusqu’à présent systématiquement accumulé des blocages, de beaux obstacles sur le chemin, pour que cela ne se produise pas.

Pour finir, Monsieur, on nous a dit depuis des milliers d’années que nous avons besoin d’un Guru ou d’un Maître. On nous a dit qu’à moins que vous ne vous rendiez auprès d’un Guru, ou d’un Maître, aucun Maître ou Guru ne pourra provoquer votre émancipation. On nous a dit que ce n’est pas quelque chose qui peut nous arriver, mais quelque chose qui sera provoqué par la grâce d’un Guru. D’où cette idée que c’est le privilège d’un petit nombre d’être libre et de provoquer la liberté d’autres personnes, les élus, c’est cette idée qui créa également bien des inhibitions chez nous. Comment est-ce que je puis être libre ? Cela pourrait-il m’arriver à moi ? C’est l’autorité de cette idée qui créa un genre d’incapacité psychologique.

Avez-vous vu des personnes handicapées physiques ? Mais pour la plupart d’entre nous, nous ne nous rendons pas compte que nous sommes des handicapés psychiques. Ainsi nous pensons que la liberté sans conditions, Mukti, Moksha, c’est quelque chose que nous ne pouvons qu’implorer. Nous devrions aspirer à elle, et quelqu’un d’autre nous la donnerait, nous guidant vers elle. Ainsi nous pensons que la grâce est exigée. L’autorité de l’idée de grâce ne produit pas nécessairement l’humilité véritable, mais elle produit la faiblesse et la dépendance. Voyez bien cela s’il vous plaît, c’est la substance de notre vie qui nous incite à courir d’un professeur à l’autre, d’une théorie à un dogme, d’une méthodologie à une technique. Nous sommes à la recherche des techniques, des méthodes, des maîtres qui nous l’apporteront. Nous ne voyons pas que la perception de la Vérité elle-même nous rend libres. La Liberté n’est pas le résultat ou la récompense d’une action. C’est le parfum de la compréhension, à moins que vous n’écrasiez la compréhension au nom des traditions, des théories et des dogmes. Ainsi il me semble qu’être une lumière pour soi-même, vivre à la lumière de sa propre compréhension, aussi petite que soit cette compréhension, c’est la seule manière pour que se réalise cette aspiration.

(Extrait de L’ART DE MOURIR TOUT EN VIVANT par Vimala Thakar, Dialogues ayant eu lieu à Mont Abu (Inde) en novembre 1994 Traduction libre de Patrick Delhumeau). Emprunté au site Français consacré à Vimala et son œuvre