Alan Watts : Sentez-vous ?


20 Jun 2020

10 septembre 1970

La question semble impolie. Pourtant, elle ne l’est guère plus que demander : « Voyez-vous ? Entendez-vous ? » Nous admirons une « personne de goût », mais qu’y a-t-il de mal à une « personne d’odeur » ? C’est là l’un des mauvais usages de la grammaire anglaise. « Sentir » devrait vouloir dire : percevoir par le nez, et une « odeur » ne devrait rien désigner de plus qu’une « sensation nasale ». On devrait dire d’une personne à l’odeur corporelle particulièrement forte qu’elle « pue » et d’une sensation nasale déplaisante qu’elle est une « puanteur » et non pas une « odeur », car ce terme est aussi neutre que le mot « bruit ». Nous disposons de certains mots pour désigner des odeurs agréables — un parfum, une fragrance, un arôme. Mais je n’arrive pas à trouver de verbe qui serait l’antonyme de « puer » et qui voudrait dire : « déceler une odeur agréable ». Comme le fait le mot japonais kaori. Nous disposons de peu d’adjec­tifs s’appliquant spécifiquement au sens de l’odorat — fort, âcre, parfumé, infect, aromatique. « Odori­férant » et « puant » ne sont que de simples adjectifs verbaux. Odoriférant n’est qu’un latinisme affecté pour « qui a une odeur », tandis que « mus­qué », « odeur d’herbe », « odeur de poisson » ou « de cuir » n’en disent pas plus, par exemple, que l’odeur de l’herbe à musc elle-même. J’aimerais introduire le mot « crayeux » pour parler de toutes ces odeurs qui ont une dominante poussiéreuse ou crayeuse — craie de tableau noir, poudre de riz, fumée, poussière de la rue, etc.

Mais nous n’avons pas de spectre pour les odeurs comme nous en avons un pour la lumière, ou des échelles et des ragas comme pour le bruit. Un chat peut regarder un roi, et je peux écouter attentive­ment ce que vous dites. Je peux déguster et savourer votre vin à petites gorgées et même saisir votre main lors d’une rencontre. Il devient courant aux États-Unis de voir les jeunes gens s’enlacer. Mais renifler une autre personne délibérément, à moins qu’elle ne soit votre petite amie, ne se fait pas et vous met dans la situation de chiens se reniflant le postérieur. En dehors du parfum pour la femme et de la lotion après rasage pour l’homme, vous n’êtes pas censé sentir quoi que ce soit. Nous faisons cependant quelques exceptions pour certaines odeurs, telles celles des désinfectants. Un parfumier [1] habile tiendra soigneusement compte de l’odeur d’un corps féminin pour déterminer l’ingré­dient supplémentaire qui transformera son produit en un parfum unique. Mais dans la plupart des cas, nous préférons rester anonymes « odoriféremment » parlant. Certains d’entre nous aiment les roses, les jacinthes ou les mélanges de fleurs dans leurs appartements, mais dans la plupart des cas les maisons et les bureaux sont normalement sans odeur. Comme le dit G. K. Chesterton :

Ils ne sont pas dépourvus de nez

Mais Dieu n-ez pas sans savoir

Que l’homme n’a pas de nez.

Cela veut dire que l’odorat est un sens refoulé, réprimé. Il existe en permanence, mais est rituelle­ment ignoré, comme certains hommes de science ignorent les pressentiments et autres perceptions parapsychologiques. Freud avait, je crois, raison de nous montrer que les énergies refoulées deviennent étonnamment puissantes sans être nécessairement constructives. Ainsi, comme tout le monde le sait, nous ignorons et nous ne nous souvenons pas consciemment de tout ce qui s’est passé sous nos yeux ou de tout ce qui a été dit clairement et a voix haute à nos oreilles. Je connaissais un archevêque à la voix superbe, mais je ne me souviens pas de ce qu’il disait. J’ai eu de grandes conversations avec des femmes sans pouvoir me souvenir de leur toilette.

Mais quand un sens est virtuellement réprimé, il devient inconsciemment très puissant — le sens de 1’« inconscient » —, et c’est ainsi que, grâce à l’odorat, nous éprouvons des attirances ou des répulsions vis-à-vis de certaines personnes, de cer­tains endroits. Le pouvoir de l’odorat est également reconnu à sa façon inquiétante de vous rappeler des souvenirs ou des humeurs très précises. Nous croyons que par l’usage de l’eau et du savon les Caucasiens n’émettent pas d’odeur désagréable. Mais aussi propre qu’il puisse être, un carnivore pue aux narines d’un végétarien, et l’odeur d’un Anglais bien savonné est puanteur pour un Hottentot, qui, per contra, apprécie la compagnie de son peuple, qui se peigne les cheveux avec du beurre rance. Il est vrai que les gens de qualité portaient des bouquets de fleurs odorantes, dans ces anciennes villes d’Europe dont les caniveaux servaient de tout-à-l’égout. Les choses étaient un peu mieux au Japon, où les excréments humains étaient transpor­tés dans des charretons et jetés en tas dans les fermes puis répandus dans les champs, comme engrais.

Nous ne pouvons donc pas être sûrs de l’idée protestante courante qui veut que l’encens soit utilisé dans les cérémonies religieuses pour neutrali­ser la puanteur collective de ces assemblées négli­gées et malpropres. On a découvert que certaines odeurs exerçaient de puissants effets sur les esprits, que l’encens fait de pin, de cèdre, de bois d’aloès nous rappelait les hautes forêts solitaires, les envi­ronnements particulièrement favorables à la contemplation. Le santal, base la plus commune de l’encens en Asie, est légèrement plus érotique et, du fait qu’il est ligneux, rappelle beaucoup plus les forêts des tropiques que les montagnes. D’autres substances sont utilisées — musc, jasmin, rose —, mais elles sont bien plus appropriées dans les boudoirs que dans les temples. L’encens brûlé dans les temples du Moyen-Orient et d’Occident est essentiellement de l’oliban — gomme résineuse aromatique recueillie sur une variété d’arbres asiati­ques et africains de la famille des boswellias. Attention à l’encens en bâtonnets, cubes ou autres formes coniques de couleur noire et pourpre foncé, car celui-là peut avoir l’odeur fade des parfums bon marché, mélangés avec du savon. Tous les encens noirs ou pourpres n’appartiennent pas à ce type nocif, puisque quelques-uns des meilleurs ont ces couleurs-là, précisément.

Autant que je sache, aucun encens de qualité n’est fabriqué dans ce pays, en dehors des cônes beiges de genièvre et de pin fabriqués au Nouveau-Mexique et dans le Vermont. Insistez pour essayer des échantillons avant d’acheter quoi que ce soit, et souvenez-vous que l’encens de qualité doit, en brûlant, ressembler en quelque sorte à l’odeur qu’il a avant d’être allumé.

L’encens nous parvient sous trois formes : bâton­nets, poudre ou granulés. De temps à autre, l’en­cens peut être obtenu sous forme de copeaux. Le bâtonnet a plusieurs propriétés : il brûle tout seul, et le point d’ignition sert souvent, dans le yoga, pour la concentration. On mesure également le temps en regardant brûler le bâtonnet (spécialement lors d’une période de méditation). En poudre, en granulés ou en copeaux, l’encens est normale­ment brûlé sur du charbon de bois. On utilise soit des briquettes ordinaires, soit une espèce de char­bon de bois qui s’enflamme toute seule, imprégnée de salpêtre, que l’on peut acheter dans n’importe quel magasin de bondieuseries [2] catholiques.

Les catholiques occidentaux et les orthodoxes orientaux allument habituellement ce charbon de bois dans le fond d’encensoirs — récipients en argent ou en cuivre aux couvercles perforés, suspendus à des chaînes. Les prêtres les balancent cérémonieusement en direction de l’autel ou de l’assistance, et un clerc appelé thuriféraire en a la garde. L’encensoir des hindous et des bouddhistes est un récipient similaire, en cuivre, au couvercle perforé, mais il est doté d’un manche en bois — comme une casserole — au lieu de chaînes. Les; bouddhistes utilisent également diverses formes de koro — ustensiles en bronze, en cloisonné, en cuivre ou en céramique, remplis d’un mélange de sable et de cendres qui sert de base aux bâtonnets ou au charbon de bois. J’ai même vu de l’encens brûler tout seul sur du sable étale et fin au fond d’un immense koro au milieu d’une arabesque de lignes qui représentaient un symbole bouddhiste ésotéri­que. C’était à Jodo-in, un temple sur le mont Hiei, au-dessus de Kyoto. Ce temple est si ancien, si désuet et si paisible que je l’ai surnommé « le sanctuaire du bout du monde ».

Les bouddhistes zen utilisent le jinko, ou bois d’aloès — partie malade de l’arbre, qui se durcit et se couvre de protubérances. C’est une matière relativement plus chère. Il vaut mieux le brûler, non pas directement sur le charbon de bois, mais sur une plaque ou un petit plat en céramique de la taille d’une pièce de vingt-cinq cents.

Les Chinois et les Indochinois fabriquent un encens qui éloigne les insectes et qui a une odeur rappelant celle des feuilles mortes qu’on brûle en tas par un après-midi d’automne. Cet encens-là nous arrive sous la forme de bâtonnets bruns, longs et épais, ou de rouleaux verts. Les Amérindiens aiment utiliser les feuilles de cèdre ou de genévrier, en les jetant sur les ambres chaudes d’un feu rituel comme on en voit aux cérémonies peyotes où l’Homme de la Route, le chef, fait asseoir l’Homme du Cèdre à sa gauche pour que, dans le teepee, brûle l’encens toute la nuit.

Personne ne peut affirmer que l’encens — à part les quelques exemples contre lesquels je vous ai mis en garde — sente mauvais. Pourquoi les protestants ne font-ils alors pas brûler d’encens lors de leurs cérémonies religieuses ? Pourquoi la plupart des gens n’en ont-ils pas chez eux ? Les catholiques disent des gens qui évitent l’encens qu’ils ont « un nez protestant ». Est-ce un gaspillage d’argent ? Pas plus que les vitraux, les surplis, les chaires, les orgues, les lutrins et les fleurs sur l’autel. Est-ce contraire à la Bible ? L’Ancien Testament fourmille de directives en ce qui concerne une utilisation appropriée de l’encens et souligne qu’il ne faut pas l’utiliser comme substitut d’une authentique adoration. Cela rappelle-t-il le papisme ? Pas plus que les surplis, les génuflexions, les prières, une croix ou deux chandeliers sur l’autel. Pas plus que le papisme incroyable de l’Église épiscopalienne, où les deux offices principaux du dimanche sont habi­tuellement les offices monastiques des matines et des vêpres, distincts de l’eucharistie. Faire brûler de l’encens chez soi est-il un signe secret d’homosexua­lité ? Venez me dire ça, à moi !

La première raison, déjà mentionnée, est que nous supprimons le sens de l’odorat en général, Pour nous préparer peut-être à vivre dans des atmosphères où nous oserions à peine respirer. La deuxième raison est que l’encens est étranger à notre culture — comme manger des algues, du poisson cru, des escargots, des anguilles, des calamars, des oursins, des racines de lotus, des pousses de bambou ou des œufs de mouette —, et nous laisse ainsi dans l’ignorance de certains mets déli­cieux. Nous ne savons pas ce que nous manquons !

Mais la troisième raison va beaucoup plus loin. Avec le support de l’encens, la religion et le sexe peuvent « se glisser sous votre peau » et atteindre ce niveau non verbal, extatique, auquel on est tenté de s’abandonner. Ces chrétiens et ces juifs qui croient plus fermement en Diable qu’en Dieu ont toujours peur, au cas où ils se laisseraient aller, que le Diable gagne, sans savoir que ne pas se laisser aller, c’est déjà le Diable, maître de la situation. Car le contrôle de soi, c’est la domination de notre comportement par l’ego égoïste : son amour est faux, simulé et respectueux ; sa droiture est hypo­crite ; sa chasteté se transforme en cruauté ; ses idéaux spirituels sont des manières guindées de gonfler l’ego ; ses confessions de péché sont des manières subtiles pour l’emporter sur des gens plus ordinaires ; et sa bienfaisance fait bizarrement naî­tre la colère de ceux qui en bénéficient.

J’ai essayé, pendant des années, d’adoucir ce renoncement de soi, exempt d’humour et inhumai­nement égoïste, ce mode de vie fermé, raide et étroit, et de réformer sa technologie ingénieuse mais destructive en recourant à la spiritualité asiati­que, plus détendue, plus gaie et plus agréable. L’encens et ses usages ne sont que l’un des aspects de cette approche.

__________________________

1 En français dans le texte.

2 En français dans le texte.


Étiquettes : , Watts Alan W.