Jean-Louis Siémons : Des modèles de réincarnation sans âme


07 Jul 2015

(Extrait de La Réincarnation, Des preuves aux certitudes Éditions Retz 1982) 

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L’idée de réincarnation implique chez l’homme l’existence d’un « dehors » et d’un « dedans », d’un corps périssable et de ce qu’on a tendance à appeler un Esprit, capable de persister après la mort pour se manifester ensuite dans un nouveau corps. Après ses grandes conquêtes sur la matière, la Science s’avise maintenant de s’annexer l’Esprit. Science et Conscience se cherchent.

On note cependant une fâcheuse confusion à interpréter l’Esprit en termes d’informatique. On prend le mens pour le Spiritus, le psy­chique, dans ce qu’il a de réductible à des mécanismes de saisie, de mémorisation, et de traitement de l’information, avec ce qu’il y a de Conscience éveillée dans le spirituel [1].

Sans matière physique, nous avait-on affirmé, pas d’Esprit. Mais, la page se tourne : voici l’ère du matérialisme transcendant ; on apprend que la Matière avait justement une face cachée : l’Esprit. Aussi, soyons rassurés, le « Moi » ne se perdra pas. Dans un univers dont le tissu est indestructible, il réapparaîtra sans cesse. Comme l’ont cru les Chinois : « Tu revivras dans tes milliers de descendants. »

Un modèle à mémoire génétique

Ian Stevenson évoque cette hypothèse dans ses Twenty Cases (p. 304). Les prétendues mémoires de vies passées arriveraient alors comme des affleurements à la conscience des expériences d’antécédents du sujet. Dans ce cas, il faudrait admettre que « l’homme se  » souvient  » avec toute l’imagerie visuelle et autre de ce qui est arrivé à ses ancêtres, tout comme par exemple un oiseau peut  » se souvenir  » de la manière de voler une fois poussé hors du nid ». Une manière d’instinct.

Dans cette hypothèse audacieuse, le Moi resterait imprimé (avec celui de tous nos parents) sur la base moléculaire de l’hérédité — ce qui revient à attribuer aux gènes des pouvoirs de transmission un peu fantastiques [2], qu’on n’avait pas encore osé leur prêter. Notons avec tristesse que nous ne communiquerions de la sorte à nos enfants qu’une partie bien tronquée de notre Moi — privé de tout ce qu’il devient après le temps de la procréation. Il est vrai que pour le généticien moderne cela ne compte guère : « L’individu n’est qu’un artefact contin­gent inventé par les gènes pour se reproduire. » Sans doute aussi pour réaliser un perfectionnement.

Une nouveauté : les électrons savants

Jean Charon n’a pas cherché à construire une théorie de la réincarna­tion. Mais avec la philosophie qu’il nous offre en accordant aux élec­trons tous les pouvoirs qu’on prête à l’Esprit (traduisez : le mental mécanique), nous ne sommes plus en peine pour expliquer l’univers, l’évolution, et maint problème épineux où ont achoppé les métaphysi­ciens impuissants. Et nous ne craignons plus la mort. Dans l’électron, micro-trou noir rempli de lumière, s’emmagasine et s’organise pour l’éternité l’information, ou (pour être plus scientifique) s’accroît la néguentropie.

Et mon Moi, votre Moi, tout s’y trouve en marques dynamiques indé­lébiles. Comme l’écrit Jean Charon [3] : « Chaque électron ayant appartenu à notre corps (ou au moins à notre A.D.N.) est porteur de notre Je entier. »

Et, à chaque seconde, nous respirons des électrons chargés du Moi de Jules César et de Cléopâtre. Ces corpuscules pleins d’Esprit, sem­blant sortis d’un roman de science-fiction, subissent une sorte de « transhumance » en se fixant dans une espèce vivante puis dans l’autre pour y augmenter leur savoir. L’évolution ascendante à l’échelle particulaire [4].

Pour construire un homme, il faut montrer patte blanche : les électrons au travail sur les lieux de la première cellule n’accepteront les étrangers que s’ils ont un « niveau néguentropique » au moins égal. Électrons incompétents s’abstenir. Jusqu’où va la ségrégation ?

Il est vrai que pour reproduire une molécule d’A.D.N. il faut des experts en recopiage. Et Jean Charon de conclure : il doit y avoir quelque chose de très vrai et de très profond dans les théories de la Réincarnation. On se prend à rêver : pourquoi un nombre suffisant de ces électrons savants (et voyageurs) ne réussiraient-ils pas à se regrouper un jour ensemble pour me reconstruire en entier, ou presque, en n’acceptant comme collaborateurs que des « anciens » avec qui ils me constituent aujourd’hui ?

Ne soyons pas si individualistes : à quoi bon refaire le même être ? Réjouissons-nous déjà en pensant que nos électrons se retrouvent indiscutablement, ici et là, avec ceux de nos êtres chers pour s’engager en d’amoureuses interactions…

La Science nous réserve de ces surprises. Il faut le temps de s’y habituer.

Il ne nous appartient pas de juger. Laissons les néo-gnostiques de Princeton, de Paris et d’ailleurs régler entre eux leurs débats.

Observons seulement que Charon, physicien-philosophe, doublé sou­vent d’un poète et d’un moraliste, récupère aisément, au profit de ce qui n’est encore qu’une théorie, tout ce qui a été dit de l’inconscient collectif, du mental cosmique, de la lumière astrale… avec ce que ces notions ont pu fournir d’éléments pour expliquer la parapsycholo­gie.

Notons aussi que ces migrations électroniques d’une forme à l’autre ressemblent par plus d’un trait à ce qui est appelé tout bonnement métempsychose [5] par la Théosophie — qui ne la confond pas avec la réincarnation. Au fond, les intelligents corpuscules ne renferment peut-être pas tout l’Esprit de l’Univers, mais pourraient n’être encore que des débutants par rapport à d’autres entités plus « spirituelles ». Qui pourrait le dire ?

En sanskrit le mot anu désigne une particule infinitésimale — un atome. Le Purusha suprême au sommet de l’échelle des êtres est dit « plus subtil que l’atomique ». Bien loin du psychisme terrestre. Question de vibrations peut-être? Esprit et Matière sont les deux facettes, les deux pôles d’une même réalité.

Tous médiums

Jadis plus d’un hérétique cathare est mort sur le bûcher. S’il est resté quelque chose du psychisme de ces malheureux qu’a-t-il pu en advenir ? Supposons que la « coque astrale » de l’un d’eux, pleine de vitalité et d’énergies psychiques, ait pu traverser les siècles et nous arrive douée encore d’une certaine cohérence : si l’Ego de l’ancien cathare vient alors à s’incarner, il y a de grandes chances que cette « coque » soit attirée puissamment vers lui, par l’affinité du passé, et se mette à interférer dans la vie psychique de la personne nouvelle. Par des rêves, des cauchemars, reflétant des souvenirs fortement imprimés dans la coque, porteuse, rappelons-le, de toute la mémoire détaillée de la vie écoulée.

Un Moi précédent viendrait ainsi coloniser le Moi actuel, et le pertur­ber [6]. Pure hypothèse, bien entendu, que la Théosophie n’écarte d’ail­leurs pas.

Si maintenant ces restes psychiques, après leur lente désagréga­tion naturelle, ont perdu leur cohérence, le « Moi » antérieur ne pourra manifester que des bribes de souvenirs. De vagues réminis­cences, ou quelques images passagères. D’ailleurs, s’il est vrai, comme beaucoup de gens l’affirment, que nous sommes tous un peu « médiums », il se pourrait même que nous captions nous-mêmes cer­taines images flottantes qui nous sont parfaitement étrangères mais qui prennent vie dans notre sphère psychique, à un moment où nous sommes particulièrement « réceptifs ». Nous aurions ainsi l’impres­sion de revivre une vie passée — mais ce serait… celle d’un autre — un inconnu.

C’est ce genre de modèle insolite (mais ingénieux) de réincarnation­-sans-âme qu’a retenu René Guénon, dans son livre l’Erreur Spirite, pour expliquer à toute force tous les souvenirs prétendus de vies passées.

Le collectif et l’individuel

Finalement, que ce soit par l’hérédité, les électrons savants, ou les restes psychiques, la foule de nos prédécesseurs est en nous [7]. Elle nous pénètre comme une cohorte « de présences vivantes dont les ascen­dances se perdent dans les profondeurs insondables de l’éternité », comme l’écrit A. David-Neel [8]. L’individuel apparaît ici comme un reflet, une incarnation particulière du collectif passé (et présent). Chaque être pousse comme un champignon d’un jour sur un mycélium qui est la propriété du tout. Et son propre apport enrichit le substrat collectif. La morale est sauve : le champignon doit fournir sa part d’humus.

On ne peut plus guère nier cette influence de l’humus collectif sur chacun. Et, dit-on, si nous y creusions profondément, nous y trouverions toute la mémoire de l’Histoire de l’humanité, plus ou moins codée en images universelles et en archétypes. C’est dans cette mémoire qu’ont puisé les peuples pour créer leurs grands mythes comparables d’une tradition à l’autre.

En 1888, Mme Blavatsky écrivait déjà à ce sujet : « Aussi désordonnée et incontrôlée qu’elle soit, l’imagination des masses n’aurait jamais pu concevoir et fabriquer ex nihilo… une telle richesse de récits extraordinaires si elle n’avait pas disposé, pour lui servir de noyau central, des réminiscences flottantes, obscures et vagues qui réunissent les chaînons brisés de la chaîne du temps pour en former le mystérieux fondement onirique de notre conscience col­lective [9]. »

Cette idée a fait son chemin. Tous les modèles de réincarnation-­sans-âme s’appuient sur quelque chose de vraisemblable. L’individu doit énormément à la collectivité. Mais cette remarque n’exclut pas ipso facto la validité de tout modèle-avec-âme.

Les Jésus et les Bouddha ont été comme l’efflorescence de leur temps. Ils ont tiré du mental collectif tout ce qui était assimilable, comme semences de vérité, par les êtres qui les entouraient. Ils se sont appuyés sur de puissants archétypes subconscients. Mais l’un a parlé du Royaume des Cieux où les richesses accumulées par l’individu sont inaltérables, et où s’élève l’âme immortelle un jour métamorphosée, revêtue d’un corps glorieux. Et, même pour le Bouddha, il existe un lien unificateur qui réunit la chaîne des incarnations. Au bout de cette chaîne : un Éveillé, qui revoit toutes ses vies antérieures — pas celles de la foule des autres.

L’individu et la collectivité marchent assurément la main dans la main. Rien n’empêche d’accorder à chacun des deux une longue histoire parallèle. L’intuition des peuples les a toujours poussés à croire à une entité immortelle qui suit son propre itinéraire. Ici, le rationaliste objecte : cette intuition n’est que réaction viscérale qui, au spectacle de la mort, fait sortir de la psyché l’image rassurante d’une âme inalté­rable, avec un Dieu projeté au ciel pour la protéger et l’établir un jour dans l’éternité d’un bonheur sans mélange.

Peut-être. Mais le compliment peut se retourner en toute sérénité. N’est-ce pas aussi par une sorte de réaction viscérale qu’une frange de nos contemporains se hâte de prêter une oreille complice à toute élabo­ration rationnelle, même farfelue et indémontrable, pourvu qu’elle fasse semblant de dévoiler en termes scientifiques ce qui se cachait hier encore sous le fatras des « superstitions grossières » ?

N’importe quoi, plutôt que d’accepter l’idée d’une conscience perma­nente survivant à la mort [10]. Nous ne sommes plus des bigots !

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1 En termes de l’hindouisme, on confond manas, ou l’antahkarana, avec le témoin des méca­nismes psychiques.

2 Fantastique pour fantastique, on peut accueillir cette information donnée par Mme Blavatsky (en 1877) : chaque individu possède dans sa sphère psychique les images de ses anté­cédents ; il peut arriver qu’une femme enceinte projette ainsi sur son enfant l’image physique d’un ancêtre lointain qu’elle n’a jamais connu. Duplication d’une apparence extérieure, mais non réincarnation.

3 Jean E. Charon, L’Esprit cet inconnu, Albin Michel, Paris, 1977 (p. 141).

4 Pas toujours ascendante, hélas! Quand il arrive que le lion dévore l’explorateur.

5 Il peut être intéressant de signaler ici que Mme Blavatsky a désigné parfois les atomes de la science du nom de molécules (en raison sans doute de leur complexité). Ce qu’elle a appelé un « atome » doit être considéré à son échelle « comme une âme, une monade, un petit univers doué de conscience, donc de mémoire » (Secret Doctrine, II, 672). Par ailleurs, elle a ajouté que chaque atome est une « entité indépendante » et chaque cellule une « unité consciente ». Dès que des atomes se groupent pour former des cellules, celles-ci deviennent douées de conscience (propre à chaque espèce de cellule) et de libre arbitre pour agir dans les limites de la loi. Ce qui, en somme, leur donne droit à une petite marge d’erreur dans leurs processus. Tout cela semble trouver des échos de nos jours.

6 Le Dr Guirdham, psychiatre anglais, a observé ainsi un cas remarquable de patiente obsédée par des souvenirs remontant à l’époque des cathares. Voir : Les Cathares et la Réincarnation, Payot, 1972. Pour ce médecin, c’est, bien entendu, l’âme de l’héroïne qui s’est retrouvée en Angleterre, selon la conception classique de la réincarnation.

7 Il faut avouer que les modèles de ce chapitre qui sont marqués du rationalisme occidental se rapprochent de certaines conceptions des primitifs chez qui, par excellence, la collectivité revit et s’entretient dans la multiplicité des individus du groupe avec, il est vrai, un plus grand réalisme.

8 Les Enseignements secrets des bouddhistes tibétains, op. cit., p. 100.

9 En anglais : « … the mysterious, dream foundation of our collective consciousness. » (Secret Doctrine, II, 293.)

10 Curieusement, ce blocage obstiné du rationaliste qui se refuse toute survie aura sa consé­quence post mortem, si on en croit la Théosophie : l’oblitération effective de toute expérience de conscience. La mort est un monde d’effets. Dans ce cas, une période de repos mais pas de rêve céleste.