Jean Klein : Être sans qualification


06 Apr 2013

(Revue Être. No 2. 1ère année. 1973)

Le titre est de 3e Millénaire

Pour un esprit de faible discernement, le pronom « je » est toujours associé à de nombreuses qualifications ; je suis assis, je marche, j’écoute, je touche, je pense, je désire… et ce « je » est ainsi identifié à notre organisme psychosomatique, ce « je » se prend pour une entité indépendante et où il se trouve, à n’importe quel niveau moral ou intellectuel, il est enchaîné, enlacé, entravé. Du point de vue du « je » impersonnel, conscience unitive, il ne peut y avoir enlacement, ce « je » ne peut être enlacé.

La première pensée est celle du « je ». Elle est sans objet, et si nous dirigeons notre attention sur elle, elle se résorbe immédiatement dans une lucidité silencieuse, ce qui signifie être, sans qualification, absolument non-duelle. Ce je est ce que nous sommes. Il est suprême sujet et absolument non saisissable, il n’est ni une image, ni un objet. La différence entre le sujet suprême conscience et l’objet est seulement apparente, elle est due à la dualité : percipient-perçu. Ce que nous croyons être, l’extension dans un espace-temps, le monde, les objets ne sont rien d’autre que des expressions, des prolongements de ce « je » ultime.

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— Comment expérimenter le point de vue non duel ?

— Nous devons nous dégager du sens commun, de notre conditionnement, de nos habitudes de penser, pour pouvoir concevoir les choses dans leur vérité. La perception directe, l’appréhension de ce que nous sommes se révèle quand il y a élimination de tout concept (objet) appelé réalité, phénomène. Cette élimination n’est pas le résultat d’accumulations, d’appropriations puisqu’il n’y a rien à s’approprier, rien à atteindre, nous le sommes, nous ne pouvons, même un instant, ne pas l’être. La pensée apparaît et disparaît d’une manière discontinue, mais nous sommes un continuum.

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— Vous nous dites que, dans la recherche scientifique, vous voulez toujours découvrir de nouvelles directions, des perspectives nouvelles, des formules mathématiques conceptuelles à des degrés plus abstraits, mais l’origine est A, point de référence cependant où toutes les directions prennent leur départ et c’est A qui est le foyer d’expériences. Toutes les directions nous en éloignent forcément, ce chercheur est le cherché. L’expérience vécue ne peut jamais être un concept, ni un objet, ni affectivité, ni vue intellectuelle, elle est lucidité silencieuse du maintenant.

— Tant que nous nous considérons comme un acteur, un penseur, quoi que nous fassions ou pensions, c’est toujours un moi (le soi objectivé) qui agit, qui pense. La manipulation de notre conditionnement est enfermée dans un cercle vicieux.

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— Comment éliminer la peur, l’anxiété ?

— La peur, l’anxiété, l’affectivité sont des manifestations d’un moi objectivé, d’un soi personnalisé. Ce dernier se considère libre dans son action, sa volition et est soumis dans ses actes à la loi des complémentaires, des opposés (des contraires) : amour-haine, rouge-vert, etc., et l’acteur est obligé de recueillir les fruits de son action.

Si nous nous plaçons très souvent dans le soi impersonnel, nous ne retrouverons plus ces anciens schémas : « je suis l’acteur, le penseur » et, de ce point de vue, celui du soi impersonnel, il ne peut y avoir affectivité, peur, anxiété.

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— Dans l’expérience du soi, l’ultime accomplissement se produit. Du point de vue du soi, conscience intuitive, il n’y a pas de différence entre le « je suis », l’entourage et le monde. Le soi est l’autre. Le soi est au singulier, il n’y a pas plusieurs soi. L’homme identifié, le sujet-objet, se place comme un objet pour le sujet-soi, il est complètement distancié des objets, il est de moins en moins complice des anciens moules. Le tic de la personnification de son image se vide. C’est par la suite, par un établissement définitif, que le sujet et l’objet se vident de leur séparativité. La dissolution des opposés, des complémentaires se fait, il n’y a que le soi.

— Pouvons-nous jamais transcender le triple temps ?

— Du point de vue du moi-même, sujet-objet, nous ne pouvons pas connaître le présent, quand nous le considérons il est déjà le passé, ou un passé futur supposé. Du point de vue du sujet-soi, il ne peut y avoir de passé et de futur, le sujet-soi ne connaissant ni le temps ni l’espace. C’est une présence éternelle, non conceptuelle, « être » vécu.

Comme il n’y a plus de moi projeté, plus un penseur, un acteur, la pensée devient spontanée, directe, non conditionnée. L’acte est spontané, non volitif, il n’est pas engendré par les résidus du passé, il n’est pas une réaction. Il ne laisse pas lui-même de résidus. Toutes les habitudes de récapitulation et de stratégie nous quittent sans que nous les quittions. La lucidité silencieuse est sans intention, but ou résultat.

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— Si nous vivons du point de vue du soi, il n’y a pas de conflit. Le conflit surgit quand nous occupons un moi, une entité indépendante, ce qui est déjà un conflit. Cesser de penser devrait être cesser de penser comme un moi-même, une personnalité. Vivre intégralement signifierait vivre d’une façon impersonnelle, sans résultat, sans moins ni plus.

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— L’enchaînement éprouvé est seulement apparent. Si l’on se demande du point de vue du soi qui est enchaîné, le qui est inexistant, c’est un concept, une idée, une image, nul n’est enchaîné ni à libérer.

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— Adopter des disciplines, des techniques se fait uniquement en vue d’une extension, d’une dilatation du moi pour se fabriquer une personnalité, pour se distinguer de son entourage et entrer en compétition. Je ne pourrai jamais trouver ce que je suis, sujet-soi, au moyen d’une objectivation de moi-même, en faisant du soi un objet.

Pour que cette habitude de la projection nous quitte, laissons vivre cette image illusoire à laquelle nous sommes identifiés. Nous avons besoin de le voir très clairement, sur le vif. Très clairement veut dire sans la moindre fuite ou justification, sans vouloir changer ni défaire. Il faut l’avoir pleinement accepté, s’accepter. Si nous voyons ce mécanisme ainsi, en cours de route, aussi souvent que cela s’impose à nous, tôt ou tard cette image devient une forme vide, jusqu’à sa disparition définitive. Le sujet-objet image se résorbera dans je sujet-soi. Cette dépersonnalisation nous amène spontanément à être ce que nous sommes.

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— L’ultime percipient est toujours intemporel : comment pourrait-il autrement observer ce qui est changement. Si vous êtes dans un train en marche, vous ne pouvez pas constater qu’il est en marche, vous le pouvez seulement si vous vous placez à l’extérieur. Nous sommes l’intemporalité, seul ce que notre corps, nos sens, notre psychisme nous communiquent est temporel.

— Que faire ?

— Comprendre sur le vif qu’il n’y a rien à faire. La découverte de notre véritable nature ne dépend pas d’une action, elle n’est pas une chose parmi d’autres. Aussi longtemps qu’il y a encore un moi qui agit, il n’y a aucune différence si vous agissez ou si vous n’agissez pas, étant donné que dans l’un ou l’autre cas c’est toujours vous qui le faites, un moi.

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— Les objets du monde, notre environnement, ne sont rien d’autre que notre mental, notre organisme psychosomatique. Nous nous croyons une entité indépendante et nous sommes liés, enchaînés aux objets du monde et de notre environnement. C’est à ce carrefour que nous éprouvons répulsion-attraction, antipathie-sympathie. Ne cherchez donc pas à vous distancer du monde, mais plutôt de cette entité fantomatique, le moi. Vous serez spontanément ainsi décollés du monde et de votre environnement, vous vous éveillerez dans votre véritable soi.

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— Le monde apparaît toujours selon le point d’observation que nous prenons. Du point de vue de la personnalité, celui du conflit, il ne peut apparaître que comme un chaos. C’est notre propre chaos que nous lui surimposons. Nous retrouvons toujours dans la vision du monde les mêmes anciens rouages, clichés que nous avons déjà connus maintes fois. Du point de vue du soi impersonnel, il ne peut y avoir de conflit ; à chaque instant, nous nous retrouvons sur un terrain neuf, inédit.

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— Les complémentaires, les opposés n’ont aucune indépendance. Un concept se réfère toujours à son opposé : l’amour/la haine, le bien/ le mal, le chaud/le froid. Ils ne peuvent jamais être isolés. C’est par leur négation simultanée qu’ils se résorbent dans le soi véritable, non duel, intemporel. L’intemporel est une expérience vécue, non communicable par la parole car elle est strictement sans objet. C’est la perception directe du soi qui nous libérera des opposés.

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— L’investigation se fait sur le vif, absolument non intentionnelle, sans anticipation. Avec, comme instrument, une écoute non préhensive, désintéressée, sans projection d’un résultat. Elle déclenche un processus d’élimination spontanée, indépendamment de notre intervention et prépare en quelque sorte le terrain pour une perception simultanée, instantanée de la vérité. Notre véritable nature.

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— La projection d’une entité, d’une image, entrave la découverte de notre propre nature. La compréhension relative par raisonnement ne peut nous conduire à cette certitude. C’est la préhension d’une manière simultanée, instantanée, totale qui entraîne la résorption de cette pseudo-entité dans l’ultime connaisseur, notre terrain propre, ce que nous sommes.

Bien entendu, tout cela se passe plus vite que la caresse d’un rayon de soleil qui fait scintiller une goutte d’eau sur une feuille. Dans une parfaite non-temporalité où il y a, à la fois, absence de la présence d’une pensée (objet) et absence de l’absence.

Le discernement dans son sens le plus général est une démarche qui fonctionne d’une manière linéaire, par fraction, par série, qui n’est pas à confondre avec une expérience intemporelle, non horizontale. L’absence d’un moi-même est une présence totale et une écoute totale. Être est impensable, non objectifiable, mais seul Etre est véritablement connaître.