Carlo Suarès : La fin du grand mythe VI


02 Apr 2016

(Extrait de Carnet No 6. Juin 1931)

Le laboureur et le berger

Nous avons vu avec Caïn et Abel que mythiquement, le « je » libéré tue à chaque instant le « je » mythique. C’est Caïn le laboureur qui tue Abel le berger, afin de féconder une terre qui, rassasiée mais violentée, refusera de le nourrir. Le berger a un troupeau à conserver et à protéger. Le laboureur n’a rien à conserver ni à protéger. Disons qu’il n’est pas sentimental. Mais les troupeaux veulent des bergers, des bergers qui les consolent, des bergers très charitables, qui sacrifieront quand même, bien entendu, la chair et la graisse des premiers-nés du troupeau. Cela, n’est-ce pas, ils disent qu’on ne peut pas l’empêcher. Puis tout le troupeau de moutons doit se laisser tondre, puis se laisser manger. Cela non plus on ne peut pas l’empêcher. Dieu, coûte que coûte, doit être le bon berger, c’est sa fonction, comme c’est celle de son fils Abel. Pour ces troupeaux affolés l’Éternel demeure incompréhensible.

La fin comme moyen

Afin de comprendre les personnages Dieu et Éternel, nous les examinerons dans quelques scènes bibliques (puisque la Bible est le compte-rendu le plus important de leur pièce). Nous avons déjà surpris le personnage Dieu, dès le « commencement », coincé dans des dualités sans fin. C’est que le Dieu cosmogonique n’a résolu l’équation « je-cela » que virtuellement : après la « création » des cieux et de la terre il n’y a que des ténèbres sur la surface de l’abîme, et l’esprit de Dieu se meut au-dessus des eaux. Puis quand vient la lumière elle ne peut que se séparer des ténèbres en devenant un des termes d’une dualité. Si l’équation était vraiment résolue l’esprit de Dieu ne serait pas en mouvement au-dessus des eaux, il serait partout et aussi dans les eaux elles-mêmes, les eaux procréatrices de la chair et antinomiques de l’esprit, car il aurait vaincu l’antinomie; quant à la lumière elle ne s’opposerait pas aux ténèbres, elle les épouserait.

Mais l’antinomie n’est vaincue que théoriquement. L’esprit de Dieu commence par comprendre qu’il y a un problème, et invoque la lumière : « que la lumière soit ». Il a la solution : c’est de faire semblant d’avoir la solution. Ce n’est pas absurde, c’est la seule issue possible au problème métaphysique : il faut utiliser la fin comme moyen. Nous reviendrons plus loin sur cette voie de la connaissance à laquelle s’opposent la plupart des systèmes religieux car ils ignorent la vraie métaphysique. Aussitôt que la lumière est, elle tombe dans l’antinomie fatale où tout se sépare en deux : Dieu sépara la lumière d’avec les ténèbres…, etc.

La dualité manifestée

Comme par un sort magique, celui qui est dans la dualité ne peut rien toucher qui ne soit aussitôt scindé en deux, chaque partie étant elle-même scindée en deux, et scindant en deux ce qu’elle touche, et ainsi de suite indéfiniment, vertigineusement. Même la non-dualité que cherche celui qui est dans la dualité, même ce qu’il veut appeler la non-dualité absolue est frappé de ce même sort, car elle ne peut ni se manifester ni ne pas se manifester. C’est l’envoûtement dont nous avons parlé au début de cet exposé.

C’est ainsi qu’il faut lire les deuxième et troisième chapitres de la Genèse. L’hermaphrodite virtuel a deux noms : il s’appelle Éternel-Dieu. Dieu n’était donc en effet, qu’un des termes du binôme, ce qui explique toute sa cosmogonie. Il crée et multiplie dans le temps et l’espace, il est donc féminin par rapport à « l’Éternel ». Il est féminin comme tout ce qui multiplie la matière. Pourtant c’est lui qui s’est écrié : « Que la lumière soit! » Remarquons que cette exclamation n’est pas du tout un acte de création, mais une invocation, dont le ton diffère totalement de tout ce qui suit dans le développement cosmogonique. Cette invocation donne déjà en germe tout le thème du Mythe : l’élément féminin demande la lumière, et marque les étapes de la victoire, une à une.

Comment et pourquoi lire les textes

Notre dessein est beaucoup trop vaste pour que nous puissions nous attarder à des commentaires de textes dont la nature est d’être inépuisables. Nous y retracerons rapidement le déroulement du thème mythique, en indiquant surtout des passages qui, sans ce fil conducteur, demeureraient toujours obscurs. Grâce à ce fil conducteur chacun pourra lire et comprendre ce thème très simple : l’inconscient humain a créé un rêve qui doit être vaincu, soumis, puis transmué, puis qui doit donner naissance à la Vérité absolue. Ce thème est très simple, mais il est exprimé par des symboles bibliques qui peuvent et doivent être lus sur plusieurs registres à la fois; en outre chaque symbole étant à l’intérieur de la dualité, est masculin d’un côté et féminin de l’autre; ainsi le thème si simple devient assez difficile à déchiffrer. Ce qui importe le plus cependant c’est de comprendre le Mythe dans son ensemble, et de constater que les individus humains, dans tout le cours de l’Histoire, se sont identifiés aux symboles mythiques au point de jouer les rôles et de s’identifier à eux. Nous avons déjà beaucoup insisté sur ce point, et nous ne cesserons d’y revenir, car il nous semble indispensable que l’humanité rejette enfin ces rôles mythiques commandés par la puissance hypnotique de l’inconscient.

Nous pensons avoir déjà en quelque mesure démonté les premiers rouages inconscients qui ont donné naissance à tous les noms dont on appelle la dualité primordiale. Celle-ci est la définition même des « je » individuels, séparés, que sont les hommes, ou plutôt les sous-hommes. Si nous parvenons cependant à faire émerger complètement de l’inconscient cette définition, et tous les subterfuges que l’inconscient a inventés pour calmer sa peur de ne pas savoir, alors les « rôles », avec toutes leurs « valeurs », religieuses, sociales, etc… tomberont et permettront à la Vérité de surgir. Tous les systèmes, toutes les croyances, toutes les convictions, toutes les armatures morales où l’on se réfugie pour ne pas mourir de désespoir devant la donnée toute nue du grand dilemme insoluble, doivent tomber pour que la Vérité apparaisse, qui est la Vie et la disparition du dilemme.

Se faire couper le prépuce pour faire entrer « Dieu » dans la « chair », ou communier pour la même raison, ou se soumettre à une morale, à une hiérarchie sociale, ou posséder de l’argent, ou jouer dans la famille, sans le savoir, les rôles mythiques du père, du fils, de la mère, de la fille, ou jouer dans la vie sociale ces mêmes rôles, ces mêmes personnages mythiques sous des aspects différents, etc…, etc… tout cela et jusqu’à la façon dont on satisfait ou dont on étouffe les désirs sexuels, c’est assumer des rôles inconscients dans une pièce que l’on ne connaît pas, c’est vouloir prolonger la pièce quand elle est finie.

C’est ainsi qu’il faut lire les textes bibliques, mythologiques, philosophiques et historiques : pour voir comment tout cela a été joué, comment tout cela n’a été qu’une représentation, pour être enfin spectateur, pour cesser de jouer à cette Comédie sous-humaine qui a assez duré, pour ramener tout ce passé dans le présent, pour ramener les siècles dans l’instant éternel où tout est consommé.

Les significations des mots

L’inconscient ayant une fois établi des correspondances entre des symboles les maintient à travers tout le Mythe. Nous pouvons résumer les correspondances principales en les classant dans la dualité :

1° le « je » progressif individuel, composé d’états successifs dont chacun est la résultante de tous ceux qui précèdent et dont le mouvement égotiste est centripète, correspond à la femme, à ses deux éléments, la terre et l’eau; à la chair, à la matière; à tout ce qui est produit matériellement, la machine, etc… à tout ce qui a donné naissance à ce « je » isolé : au sommeil qui cause la fragmentation de la conscience; donc au principe même de la dualité (la connaissance du bien et du mal, etc…) au sens analytique; au devenir, etc.

2° le principe « cela », impersonnel, absolu, éternel, l’essence permanente des choses, absolument immuable et dont cependant émane un mouvement centrifuge qui s’extériorise en univers, correspond à l’homme et à ses deux éléments l’air et le feu; au sang, représentation du feu; au vin, représentation du sang; etc.

Les personnages humains, femmes et hommes, s’identifient, selon leur sexe, à l’un de ces deux pôles, et jouent à travers ce que l’on appelle les événements historiques, les rôles que l’équation mythique primitive leur a assignés, et cela jusqu’à la fin des temps, c’est-à-dire jusqu’à la résolution totale de l’équation métaphysique.

En lisant les textes bibliques et mythologiques, nous nous apercevons que chaque épisode où sont en scène les symboles du Mythe contient à lui seul la totalité du thème particulier qui se joue à ce moment-là. C’est ce que nous tâcherons d’examiner. Nous étudierons aussi les situations où se trouvent les différents personnages entre eux suivant qu’ils appartiennent à une équation ou à l’autre, et les changements qui se produisent dans ces situations au fur et à mesure que se résout l’équation, tout au long de l’histoire. Nous verrons alors se résoudre l’équation par une admirable synthèse. Le principe émanant masculin qui jusqu’alors s’obstinait à tomber du ciel, celui qu’on appelait l’Esprit, l’Éternel, invisible, inconnu, tout-puissant, inaccessible, voici que tout d’un coup il émerge de la Femme (la matière, la chair, la terre, la machine). Le fruit du « je » qui est mort dans le bon sol déclare alors tranquillement que la terre a toujours été un point du ciel sans haut ni bas, qu’elle a enfanté l’Éternité, que l’homme est né, et qu’il entend vivre libre, sans cauchemars, heureux, en pleine possession de sa raison d’être, vainqueur de la dualité sous-humaine, libéré même de la conscience.

Dieu meurt dans l’Éternel

Répétons cependant que l’équation primitive est inconsciente, et rappelons la loi du renversement de réalité, qui, dans le thème judéo-chrétien donne naissance aux deux principaux personnages bibliques : Dieu et l’Éternel. De tous les personnages ce sont les plus importants, parce qu’ils personnifient l’équation elle-même.

Le Dieu de la genèse est le résultat d’un « cela », moins réel moins senti que le principe « je », et qui, absorbé par le « je » (qui désire le connaître) fait aussitôt semblant d’avoir résolu l’équation que « je » ne peut résoudre. En somme Dieu, dans la Comédie métaphysique, est la solution virtuelle de l’équation, qui devient un personnage. Ce personnage utilise « la fin comme moyen ». C’est en quelque sorte un bluff, mais un bluff indispensable, puisqu’il est la solution en puissance. « La puissance » est le bluff métaphysique qui n’a en mains que ce qu’il n’a pas : « l’acte » en lequel il se transformera.

Nous avons montré plus haut que ce personnage « Solution-virtuelle » prend en mains les deux termes de l’équation, « je » et « cela ». Nous avons dit que parce qu’il prétend connaître les deux termes, il devient de ce fait plus réel que le seul terme « je » (seul réel et connu) dont il apaise ainsi la peur de l’inconnu tout en établissant pour lui le seul mode de vie qui s’adapte à sa volonté femelle, de durer dans le temps au moyen de créations successives. Si nous revenons sur cette partie de notre exposé en le développant c’est parce qu’elle est essentielle et qu’elle nous permettra de situer les métaphysiques, les théogonies et les cosmogonies du cycle « je-cela », depuis l’Égypte jusqu’à nos jours, dans leur équation mythique. (Dans la nécessité où nous sommes de nous limiter nous ne pourrons qu’indiquer quelques traits des cosmogonies asiatiques « cela-je », dont le processus de cristallisation est exactement l’opposé du « je-cela »).

Comme conséquence de ce premier personnage pseudo-génésiaque, Dieu, nous voyons surgir le second personnage, l’Éternel qui, lui, est dans la Comédie mythique, la solution réelle de l’équation, mais qui devient personnage aussi. Notons ici un point essentiel: si la solution réelle de l’équation devient un personnage c’est parce que l’équation étant mythique sa solution l’est aussi. Nous avons déjà dit que la Vérité ne se compose pas d’une équation flanquée de sa solution, mais que dans la Vérité l’équation a disparu, ainsi que sa solution. Nous pouvons donc dire qu’une fois que l’équation est posée sa solution existe réellement; nous pouvons également et par définition dire que « l’Éternel » est la solution réelle de l’équation. Mais n’oublions pas que ni l’équation ni sa solution « divine » ne sont vraies. Nous verrons en effet plus loin comment, comme dans un décor de théâtre, tout peut être à la fois « réel » mais pas du tout « vrai ». Une fois la représentation terminée, les décors de carton et les accessoires sont toujours là mais ne transmettent plus rien. Ainsi est, à la fin du Mythe, toute conception d’une divinité, quelle qu’elle soit.

L’Éternel, ou solution réelle, n’intervient jamais, à aucun moment, dans le premier chapitre de la Genèse (où Dieu, solution virtuelle, fait semblant de créer le Monde) ; dans les chapitres 2 et 3 (sur la formation de l’homme) l’Éternel et Dieu sont mêlés; dans le chapitre 4 ils se séparent, Dieu demeure avec Seth « qui remplace Abel », l’Éternel s’en va, disparaît avec Caïn. « Et c’est alors, dit le texte en terminant ce chapitre, que l’on commença à invoquer le nom de l’Éternel ».

N’oublions donc jamais que « l’Éternel » biblique, qui parle, agit, etc… est la solution réelle d’une équation mythique c’est-à-dire qu’elle est elle-même mythique. Ce personnage est ce vers quoi tend Dieu, ce vers quoi il meurt, il est la direction et l’axe du mouvement mythique. « Invoquer le nom de l’Éternel », dire que « l’Éternel est Dieu », c’est comprendre que la solution virtuelle, Dieu, n’est que virtuelle, et l’amener à devenir réelle en se conformant au plan mythique, qui est le thème de la Comédie.

Cette marche en avant de races entières vers la résolution de l’équation primordiale « je-cela » commence donc à s’exprimer par un monothéisme qui voudrait tendre vers l’Éternité dès l’instant où le « je » s’aperçoit que la première solution (tous les dieux) n’était que virtuelle, et qu’il commence à en être inquiet. Il se tourne alors aussitôt vers la solution réelle, que dans son langage mythique il appelle l’unique, l’Éternel, etc.

Inquiétudes

Le « je » commence à s’inquiéter lorsque la solution virtuelle parvient à lui imposer le sentiment que lui, qui se sentait solidement réel, pourrait ne l’être pas. Nous avons vu comment et pourquoi s’effectue ce changement, ce renversement de réalité. On comprend bien cependant qu’il ne s’effectue pas d’un coup. Il lui faut au contraire une longue période historique. Nous voyons même que pour s’accomplir ce changement a eu besoin pendant longtemps de deux expressions complémentaires, bien qu’appartenant toutes les deux au même Mythe : la branche grecque et la branche judéo-chrétienne. Toutes deux partent de la même souche égyptienne, et se réunissent dans le Christianisme; cependant la branche grecque étant féminine dans un cycle féminin se développe et meurt aussi sans inquiétude sauf dans sa crise dionysiaque que nous étudierons plus loin; tandis que la branche judéo-chrétienne est mâle dans un cycle féminin, et exprime par conséquent une situation très dramatique… Dieu, solution virtuelle, entraîne l’homme à signer un pacte qui, à travers une passion incroyable finira par renverser complètement tout son sens du réel. Ce qu’il croit être la vie, Dieu lui dira que c’est la mort, la mort au contraire deviendra la vie, la vraie richesse deviendra la pauvreté, les premiers deviendront les derniers, et ainsi de suite indéfiniment. Le « je » se trouve pris dans une aventure insensée dont il ne peut sortir, dont il ne peut pas ne pas sortir, où il ne cesse de mourir et de ressusciter. Ce qu’il y a de plus certain c’est qu’il ne peut pas revenir en arrière, ce qui apparaît moins, c’est qu’il ne peut même pas avancer…

Nous arrivons ici à découvrir un des caractères les plus mystérieux de l’Éternel : si en effet la solution virtuelle, Dieu, s’efforce par tous les moyens possibles de parvenir à sa réalité, la solution réelle, l’Éternel, se dérobe constamment, se refuse, semble brusquement vouloir démolir tout ce qui a été fait, puis de nouveau, en grande hâte, exige des efforts inouïs pour que tout s’achève, pour encore une fois, au dernier moment, tenter de tout détruire de ses propres mains.

L’inquiétude de l’homme à côté de celle de l’Éternel n’est que l’angoisse d’un enfant. Parfois l’Éternel a l’air d’être complètement fou. Ainsi, il apparaît à Moïse, il lui parle, il lui explique sa mission, il le pousse à aller en Égypte pour arracher son peuple du joug de Pharaon; quand Moise hésite il l’encourage; quand Moïse hésite encore parce qu’il n’a pas la parole facile, et à cause de mille autres difficultés, il le rassure encore; Aaron parlera à sa place; toutes les difficultés seront vaincues… bref Moïse se décide. « Va, lui dit l’Éternel, car tous ceux qui en voulaient à ta vie sont morts ». Moïse est rassuré, il est enfin confiant, il est sur le point de partir. Sa mission est de demander à Pharaon de laisser partir ce peuple auquel l’Éternel tient tellement. Alors l’Éternel, comme dernière promesse lui dit : « Vois tous les prodiges que je mets en ta main : tu les feras devant Pharaon. Et moi j’endurcirai son cœur, et il ne laissera point aller le peuple ».

C’est admirable, et très clair : l’Éternel a un pouvoir sur Pharaon, puisqu’il peut lui endurcir le cœur. S’il n’avait aucun pouvoir on comprendrait qu’il dise à Moïse : « Va, je serai avec toi, nous lutterons ensemble contre Pharaon, nous tâcherons d’être les plus forts ». Mais ce n’est pas cela du tout; il lui dit : « Va, et sois tranquille, ce que je veux que tu demandes à Pharaon, je ferai en sorte qu’il ne te l’accorde pas ». D’une part il prend une peine infinie pour combiner des prodiges, qui forceront un consentement, d’autre part il prend la même peine pour qu’il y ait refus. Et tout cela n’est encore rien, car après avoir pris Moïse sous sa protection, après l’avoir désarmé en lui disant que tous ceux qui en voulaient à sa vie sont morts, que commence-t-il immédiatement par faire? « Pendant le voyage, en un lieu où Moïse passa la nuit, l’Éternel l’attaqua et voulut le faire mourir » !

Nous reviendrons plus loin sur la façon ahurissante dont Séphora sauva Moïse. Tout cet épisode qui pourrait se passer dans un asile d’aliénés est au contraire sublime quand on sait le lire. A tout instant l’Éternel joue un double jeu. Nous l’avions déjà vu avec Caïn et Abel, et maintenant, que nous le savons cela ne peut plus nous échapper.

Les deux fonctions de l’Éternel

Nous avons dit que le Mythe est le devenir qui transforme la solution virtuelle de l’équation humaine en solution réelle. Ce mythe développe une modalité Temps, dont la durée est déterminée par les masses humaines en présence. Or si d’une part la résolution virtuelle (Dieu) tend uniquement vers sa résolution réelle (l’Éternel), il apparaît que le rôle de l’Éternel est double. En effet, sa première fonction est d’amener Dieu à lui, de montrer la voie, d’être en somme l’auteur, le metteur en scène et l’animateur de la pièce. Mais sa deuxième fonction est d’empêcher par tous les moyens possibles que le dénouement se produise trop tôt. Ce serait en effet une catastrophe épouvantable, un accouchement avant terme, un avortement, tout serait à recommencer. Alors l’Éternel prend toutes les précautions possibles pour empêcher ce désastre : il ne marque la fin d’une scène, il n’accorde une étape, que lorsqu’il en est parfaitement sûr. Lorsqu’on va trop vite il est impitoyable, il s’irrite, il devient terriblement jaloux. C’est ainsi qu’il défend contre Adam et Ève l’arbre de vie, car l’avortement aurait été certain, c’est ainsi qu’il confond tous les langages des hommes, qui, unis dans une admirable fraternité avaient entrepris, avant terme, de construire une tour jusqu’au ciel, qu’il transforme en tour de Babel.

Dans les premiers chapitres de la Genèse, lorsque Dieu et l’Éternel sont encore des personnages très distincts, ce rôle de l’Éternel est très clair. Le geste définitif ce n’est jamais Dieu qui le fait, mais c’est lui. Dieu ordonne à Noé de construire l’arche, mais c’est l’Éternel qui lui dit d’y entrer. Ensuite Dieu ordonne à Noé de faire entrer avec lui « de toute chair deux à deux ayant souffle de vie », et c’est l’Éternel qui ferme la porte sur lui. Dieu remplit son rôle de devenir féminin, l’Éternel marque l’acte. C’est Dieu, ce n’est jamais l’Éternel qui dit « soyez fécond, multipliez et remplissez la terre », car cette fécondation-là est femelle. Ce n’est que graduellement que les deux personnages se confondent, jusqu’à ce que l’Éternel soit remplacé par Dieu, dans la violente affirmation des évangiles. A ce moment il semble que le rôle de « retardateur » n’ait plus de raison d’être, car si l’accomplissement n’est pas encore là, du moins le dernier acte a-t-il commencé, Dieu et la femme ayant définitivement cessé d’être femelles.

Afin de comprendre ce rôle de « retardateur » nous voici contraints d’abandonner provisoirement Dieu, l’Éternel, Adam, Ève, et toute la Bible, et d’aller chercher encore plus loin que nous ne l’avons fait jusqu’ici l’origine de l’équation humaine. Le rôle du « retardement » est en effet essentiel car il empoisonne encore l’inconscient de presque tous les hommes, alors que le Mythe est terminé. Le désir de « retarder » marque aujourd’hui, après l’enfantement, la volonté d’étouffer le nouveau-né en le faisant rentrer dans le sein de sa mère. Si, en effet, lorsqu’il s’agit de la solution authentique et réelle de l’équation, l’Éternel a toutes les raisons du monde de se contracter, pour ainsi dire, pendant que dure le Mythe, afin de susciter une réaction et un effort, sans lesquels tout achèvement ne serait qu’emprunté et illusoire, nous voyons en chacun ce phénomène naturel se déformer du fait qu’il devient artificiel et qu’il s’appuie sur des données inconscientes et des solutions irréelles.

Le complexe du retardement

La volonté que chacun a de dérober à ceux qu’il estime trop faibles ce qu’il considère comme une vérité « dangereuse » (pour les autres), cette volonté de retarder la révélation de cette vérité jusqu’au moment où les autres devront l’arracher est ce que nous appellerons le complexe du retardement, dont nous rechercherons la cause originelle antérieurement même à la formation de l’équation primordiale « je-cela ».

Ce complexe ne provient ni de l’esprit d’autorité ni de l’orgueil, mais il est antérieur à eux, ainsi que nous le verrons plus loin. Il ne s’appuie pas sur certains traits de caractères, mais sur des données psychologiques qui symbolisent un état de choses inhérent à la nature humaine. Il existe donc indépendamment de toutes les circonstances, mais chaque individu le possède en germe, au point de le retourner non seulement contre les autres mais aussi contre soi-même. Nous voyons ainsi selon la loi habituelle du renversement, que ce qui était une vérité devient le pire obstacle de la vérité.

Nous avons déjà dit que ce qui alimente constamment le Mythe est la peur. La peur qu’a l’individu de vivre au sein d’une équation non résolue deviendrait intolérable au bout de quelques secondes si cette même peur n’inventait aussitôt des raisons pour se rassurer. Or la meilleure de toutes les raisons possibles de se rassurer et que la Vérité est dangereuse, donc qu’il vaut beaucoup mieux ne pas encore tenter de la conquérir car on n’est pas encore prêt! De cela résulte tout de suite un grand soulagement, qui à son tour endort, hypnotise le désir que l’on pourrait avoir d’aller au fond de son être. La peur que l’on éprouve à ne pas connaître sa raison d’être s’évanouit afin de calmer une autre peur, atroce, celle que l’on éprouve en pensant que l’avènement de la Vérité pourrait bien bouleverser l’existence entière. Parce qu’on ne veut pas vivre dangereusement on explique « pourquoi on ne connaît pas la solution de son être : on n’est pas prêt !… » Cette pression de la peur maintient l’individu dans son modus vivendi provisoire (sa famille, ses occupations, ses distractions, ses lois civiles, morales, religieuses, etc…) en apaisant son esprit, et littéralement refoule l’individu dans une position où il demeure en-deçà de lui-même, en lui imposant l’idée que c’est « bien ».

Or, tout modus vivendi, quel qu’il soit, est en somme une solution provisoire de l’équation, un pis aller, mais un pis aller possible, dont la base, le sol, est un substratum inconscient, celui dont nous avons déjà parlé plus haut, qui identifie l’individu à des choses (objets, idées, sentiments, etc…) qui le rassurent parce qu’elles sont familières.

En somme tout individu que l’on rencontre, au lieu de s’être creusé profondément jusqu’à son équation primordiale et irréductible, s’est reposé à un moment donné sur des explications secondes, des causes secondes, s’y est installé, a refusé d’aller plus loin, a refusé de se labourer encore, est devenu le berger de tous ses troupeaux inconscients. Il est arrêté au moment où le labour l’aurait vraiment dérangé, où il aurait commencé à l’arracher à ses possessions, à ses amours, à son sens personnel, voire à son propre « je ». Si à ce moment-là il n’avait trouvé une excellente raison de s’arrêter, il aurait été contraint, poussé par son affolement, de détruire sa propre réalité, au bénéfice de la réalité que malgré lui cherche à lui imposer la solution virtuelle de l’équation « je-cela » (ainsi que nous l’avons déjà vu avec la loi du renversement de réalité). Et cette raison que cherche l’individu, il la trouve précisément dans la volonté de retardement qui appartient à la solution réelle avec cette différence qu’il l’attribue à la solution virtuelle, Dieu, le Bien, etc… (la seule qu’il connaisse). Cette dernière représente déjà pour lui la perfection. Quant à sa propre situation, statique et absurde, il l’appelle devenir!

Il applique ainsi un principe vrai en le renversant, c’est-à-dire en s’opposant à lui. C’est ainsi que les catastrophes finissent par se produire, car il est impossible d’aller indéfiniment à reculons. Il y a une limite à la compression : lorsqu’on a trop comprimé, quelque chose éclate quelque part; et c’est précisément au moment où cela éclate que cesse la marche à reculons, dans des révolutions.

Il n’est point nécessaire de s’étendre sur des exemples de ce complexe du retardement. Appliqué aux autres : on le trouve chez les parents qui indéfiniment « protègent » leurs enfants et déguisent pour eux tout l’univers afin de retarder le plus possible le moment où ils verront les choses face à face; on le trouve dans tous les grands Mystères religieux où des initiés conservent avec le plus grand soin des secrets qu’ils ne peuvent pas divulguer, car les foules, « n’étant pas prêtes », ne pourraient pas les recevoir sans danger; on le trouve dans toutes les Églises dont le but est de « distribuer » quelque chose, mais en retardant le plus possible l’avènement définitif de la Vérité qui rendrait inutiles toutes les Églises; on le trouve chaque fois qu’un pays en gouverne un autre en déclarant que celui-ci n’est pas encore assez mûr pour se gouverner tout seul; on le trouve chez tous les politiciens qui ne dosent les vérités des budgets, et des situations politiques en général, que dans la mesure où le public acceptera ces situations sans trop protester; on le trouve dans tous les communiqués de tous les pays tous les jours, depuis Août 1914 jusqu’à la prochaine guerre; on le trouve partout et toujours chaque fois que quelqu’un croit posséder une vérité quelconque et que pour une raison quelconque, égoïste ou altruiste, il s’imagine devoir la doser, l’adultérer, la diminuer, la voiler, afin d’en retarder l’effet. C’est une des données inconscientes les plus enracinées, les plus formidables, les plus cruelles et les plus onctueusement recouvertes de grands mots à « principes » que les classes au pouvoir utilisent contre les classes qu’elles oppriment, en usurpant le nom de « l’Éternel ».

Appliqué à soi ce complexe du retardement est visible chaque fois que sous un prétexte quelconque un individu retarde le moment où enfin il vivra conformément à ce qu’il croit être la vérité; il se trouve trop faible; il a des devoirs envers les autres; il ne veut pas faire de la peine à ceux qu’il aime; il n’est pas assez évolué; les autres ne sont pas assez évolués; on ne le comprendrait pas; il ne comprendrait plus les autres; il a besoin d’avaler d’abord toute la Somme théologique; il a lu trop de livres, il doit les oublier; on a besoin de lui; il a besoin des autres; la Vérité est inhumaine; indéfiniment; chacun peut ajouter à cette liste ses propres raisons (excellentes); cela revient toujours à ceci : on se protège soi-même contre une vérité qui si elle arrivait trop vite « produirait les pires calamités ».

Le complexe du retardement n’a qu’un mot pour qualifier la vérité : elle est intempestive. Nous allons essayer de retracer son origine.

L’équation cosmique

Pourtant l’Éternel biblique n’a pas ces mêmes raisons pour exercer son rôle de « retardateur ». Aussi bien l’exerce-t-il tout à fait autrement. Ce rôle dépasse considérablement les différents points de vue individuels. L’Éternel semble véritablement devoir enfanter et semble décidé à ne pas enfanter trop tôt. Ce qu’il doit enfanter c’est la réalisation de la solution, c’est-à-dire qu’il doit s’enfanter lui-même, et le fait de retarder cette réalisation n’est pas autre chose que la création du Temps. Ainsi il crée du temps, il interpose toujours du temps entre lui virtuel et lui résolu, afin que lui virtuel le rattrape en dévorant ce temps, en le détruisant. Si donc la création du temps est une séparation dans la conscience, elle est aussi le moyen de réacquérir la non-dualité de la vie par une espèce de compétition qui consiste à réabsorber le temps plus vite qu’il n’est fabriqué. La victoire doit être arrachée par la solution virtuelle de l’équation, qui finit par se perdre dans la solution réelle, en développant en elle-même le pouvoir de courir assez vite pour la rattraper. C’est ce pouvoir qui a de la valeur : une conjonction artificielle octroyée par la solution réelle qui consentirait à s’arrêter ne serait-ce qu’un instant dans sa fuite ne donnerait aucun résultat.

Nous voici à l’intérieur d’un problème « temps » qu’à dessein nous n’avions pas encore envisagé jusqu’ici. Nous n’avions considéré le temps que comme une notion de durée à l’intérieur des « je » séparés, individuels, sous-humains. Ici nous nous trouvons à l’intérieur d’un temps pré-mythique, puisque les personnages en présence (les deux solutions, virtuelle et réelle, de l’équation) n’existent déjà qu’en fonction d’une modalité « temps » dont l’histoire mythique ne sera que la projection. La comédie psychologique et historique dont le thème est « je-cela » ou « cela-je » n’est donc elle-même que la projection d’une comédie purement métaphysique dont les personnages, réduits à leurs noms les plus simples, ne peuvent cette fois-ci que s’appeler « quelque chose » et « ? ».

Le « ? », ce point d’interrogation (qui ressemble assez à un serpent) englobe toutes les questions que chacun peut se poser : il y a quelque chose, soit, mais quoi? pourquoi? comment?… etc… Ce « ? » veut dire « pourquoi n’y a-t-il pas un néant? Simplement un néant, qui, n’existant pas, n’aurait pas à chercher sa raison d’être? » Le néant est la seule chose (si l’on peut ainsi s’exprimer) que nous puissions comprendre et qu’il nous soit impossible de concevoir, tandis que quel que soit l’objet que nous concevions il nous est impossible en fin de compte de le comprendre. En effet, ceux dont le désir de connaissance est insatiable ne peuvent en aucune façon se reposer en paix dans une cause « Nme » ou « première », car celle-ci, parfaitement indifférente à l’énorme gymnastique qu’il a fallu faire pour arriver à elle, remet devant nous, ironiquement, tout le problème depuis le commencement : « comment? », « pourquoi? »… Et toutes les hypothèses d’évolution sur l’origine de l’homme, toutes les sciences biologiques, paléontologiques, etc., etc… qui ne tiennent pas compte de cet irréductible nécessité où nous sommes de résoudre l’inconnu métaphysique, ne servent à rien non plus, car si en quelque mesure elles nous décrivent les résultats de certains phénomènes, elles laissent intact le « ? » originel.

L’homme ou le « ? »

Si nous n’avons pas posé, dès le début de cet exposé, le problème fondamental de cette façon, mais si nous l’avons d’abord présenté sous sa forme mythique « je » et « cela » c’est d’abord parce que chacun porte en soi ce problème sous son aspect mythique, ensuite pour que nous puissions situer les métaphysiques, les philosophies, les religions que nous connaissons, ainsi que toute l’histoire humaine à l’intérieur de leur véritable cadre, qui est mythique. Nous n’avons jusqu’ici donné que quelques illustrations du Mythe, et quelques clés qui permettront à ceux que ce point de vue intéresse de découvrir des aspects nouveaux de l’histoire de l’inconscient. Mais nous voici parvenus à un point où il nous est possible d’entrer dans un domaine d’où l’ordre chronologique n’est plus tout à fait absent; les personnages bibliques nous obligent à remonter à l’Égypte, l’Égypte aux périodes totémiques, les totems aux périodes incalculablement lointaines des nombreuses préhistoires, et celles-ci à l’origine de l’homme.

La première question qui se présente à nous est : « quel est ce temps chronologique qui intervient ici et qui existerait même si l’on balayait de la surface de la Terre tous les êtres humains? Qu’est-ce que c’est que le temps d’une montre? »

Or il est évident que nous ne trouverons pas la réponse à cette question en remontant les siècles. Les ères innombrables au cours desquelles s’est déroulée l’évolution du globe ne nous font pas assister à la naissance du phénomène Temps : « le commencement créa la dualité », avons-nous dit, c’est exact en ce qui concerne les « je » individuels et leur notion du temps, et cela leur indique la porte de sortie : supprimer la dualité; mais nous pouvons imaginer des périodes pré-humaines ayant duré des millions de siècles, indépendamment du fait que des êtres quelconques aient éprouvé ou non cette durée, et voici que surgit de nouveau le « ? » ironique, irréductible : qu’est donc cette durée qui existe par elle-même, indépendamment du fait qu’elle se sait ou non? pourquoi quelque chose? pourquoi ces siècles? Ainsi, bien que nous ayons dépersonnalisé l’équation « cela-je » (ou « je-cela ») bien que nous ayons remplacé le « je » par « ? » et le « cela » objectif par « quelque chose » qui n’est ni objectif ni subjectif mais les deux à la fois ou aucun des deux, nous revoici, après un plongeon où nous avons voulu disparaître, en train d’émerger du « ? » de l’équation métaphysique impersonnelle en nous identifiant à l’interrogation. Nous voici en train d’affirmer que même si le « ? » ne s’exprimait pas à lui-même, il était là en puissance, caché dans « quelque chose », prêt à s’exprimer. Or quel est ce « ? » s’il n’est encore « quelque chose » ? et pourquoi donc se sépare-t-il de lui-même? Pourquoi s’oppose-t-il lui-même à « quelque chose » (comme s’il était en dehors de ce « quelque chose ») si ce n’est pour se constater lui-même? Le « ? » veut-il dire, en se plaçant en-dehors de « quelque chose », qu’il n’est rien? Non, au contraire, il ne se pose que parce qu’il est « quelque chose », il est donc ce « quelque chose » lui-même, donc en se constatant il se nie.

Nous venons de voir que notre nature nous oblige à nous identifier toujours, en fin de compte, à ce « ? » jusqu’à son anéantissement. Nous nous identifions à lui sur tous les registres de notre pensée, depuis le « quel est l’horloger qui a fait cette montre? » jusqu’au « ? » primordial, inexprimable, irréductible, jusqu’à ce « ? » qui depuis longtemps a renoncé à poursuivre indéfiniment des effets et des causes, jusqu’à ce « ? » de contemplation qui dépasse toutes les facultés. Ce « ? » est posé par l’homme, et uniquement par l’homme : ni les arbres ni les pierres ni les bêtes ne le posent; le « ? » est inhérent à l’homme, il est l’essence même de l’homme, il lui donne naissance et à la fois le pousse vers son achèvement, il est l’ancêtre et l’avenir. Donc ce « ? » qui s’oppose à « quelque chose » pour constater que « quelque chose » c’est lui; ce « ? » qui s’interroge pour se contempler et se contemple en se niant; ce « ? » qui a toujours été là, dans « quelque chose », puisqu’il est « quelque chose »; ce « ? » doit constater qu’il est à la fois l’interrogation et la réponse, l’homme et l’univers entier : l’univers c’est l’homme.

Devant une constatation aussi simple nous nous sentons presque obligés de nous excuser. Nous sommes presque confus : ce n’est même pas nouveau! A la rigueur une combinaison étonnante de Brahma, de Jéhovah et de Einstein nous aurait permis de réunir en une religion toutes les religions de la terre; en un évangile universel tous les livres sacrés de tous les pays y compris la philosophie, la science et les arts; en un culte universel tout le « bien », le « beau », etc…, etc… Excusons-nous donc en disant que nous ne cherchons ici ni le bien ni le beau mais la Vérité, et passons à une première conclusion que voici :

Le « ? » éternel d’un « quelque chose » éternel, est éternellement résolu. En effet le « ? » qui est ce « quelque chose » lui-même ne peut trouver sa réponse qu’en lui-même, donc la possède déjà. Cette réponse est en dehors de la notion de durée, en dehors du Temps complètement, cette réponse est la Vérité éternelle dont nous avons déjà parlé au début de cet exposé, Vérité extra-mythique, inconditionnée, absolue.

Le temps et l’observateur

Qu’il y ait ou non un observateur du temps cela ne change en rien la question, puisque l’observateur n’est qu’une modalité du temps lui-même.

Si l’on se souvient de ce que nous disions au sujet du temps des rêves, on comprend comment une durée peut très aisément se faire constater et mesurer objectivement par des personnages qu’elle a elle-même créés : il suffit que nous soyons des fonctions du temps pour que nous puissions mesurer le temps objectivement. En effet, tout examen objectif émane d’une position établie qui, sans détruire son propre équilibre (sens du « je », sens d’être, sens de durée, etc…) se penche vers l’objet qu’il s’agit d’examiner, et le fait constater par la, modalité même autour de laquelle s’est établi l’équilibre de l’observateur. C’est ainsi (nous l’avons déjà indiqué) que toutes les ontologies sont mythiques, ainsi que toutes les cosmogonies, ainsi que toutes les sciences objectives, ainsi que les philosophies : elles s’appuient sur une pseudo-résolution inavouée de l’équation personnelle de l’observateur.

Le point de vue extra-mythique ne peut se laisser bluffer par des philosophies de ce genre-là qui, si elles ne résidaient entièrement d’avance dans une position prise par l’inconscient ne pourraient pas même s’exprimer. En disant « l’univers est réel » ou « le temps est réel, qu’il y ait ou non un observateur pour le constater », nous ne faisons que dire « si l’univers-temps-espace se pense comme je me pense moi-même, il ne peut que se trouver réel » ; ce qui revient à dire une chose à la fois évidente, puisque s’il se pense comme se pense ce « je » qui se base sur sa propre réalité il ne peut se penser qu’en fonction de lui-même, et inutile puisque s’il ne se pense pas ce ne sont que des « je » qui peuvent le trouver réel en lui attribuant la notion qu’ils ont eux-mêmes de leur réalité propre.

Un « je » qui se trouve irréel dit de la même façon que l’univers est irréel, et que le temps est irréel, même s’il y a un observateur pour le constater objectivement. Cette constatation n’exprime que le refus de ce « je » de se croire plus réel que « cela » (équation Orient).

En reprenant maintenant notre première définition de l’homme (l’homme est la dualité au moment où elle constate l’antinomie de ses deux termes au moyen d’un « je » individualisé et isolé), nous voyons qu’elle se résout finalement dans notre seconde définition : l’homme est l’univers. En effet, cette dualité primordiale est l’équation métaphysique que nous avons appelée « quelque chose – ? » et cette équation n’a rien ajouté à elle-même au moyen de la conscience humaine qui a constaté l’impossible coexistence de deux termes antinomiques, rien car elle ne peut jamais rien ajouter à elle-même. Qu’il y ait ou non observateur la situation est donc la même, car l’observateur, ainsi que nous l’avons vu, n’étant qu’une modalité de la donnée primordiale, ne peut rien apporter qui n’y soit déjà entièrement. Donc la dualité primordiale ne peut à travers le temps et l’espace développer la vie sur la terre et créer le type humain le plus parfait possible que pour se dire à elle-même qu’elle n’existe pas à cause même qu’elle se pose. Cette dualité primordiale est partie de sa propre fin, qui est l’homme universel, et c’est ainsi que les deux définitions se rejoignent.

Nous venons de voir que cette dualité primordiale (dont nous avons déjà indiqué qu’elle s’oblige à prendre conscience d’elle-même par une représentation sexuelle) lorsqu’elle est réduite à son essence, ne peut — en s’interrogeant ou en d’autres termes en se constatant — que se nier puisqu’elle est éternellement résolue. En toute vérité, elle existe de ne pas exister, ou l’on peut dire encore qu’elle n’existe pas du fait même qu’elle existe. Ce point, à la fois point de départ et point d’arrivée, à la fois point de conscience et espace, est commun à tout « devenir », à celui des « je » individuels comme à celui de la planète qui leur donne naissance : l’humain, qui est l’aboutissement, est dès l’origine de sa propre représentation totalement présent, intégralement résolu. Dès l’instant où la Terre a commencé à se condenser et à développer la vie, elle n’a pas fait autre chose qu’amener le problème à constater sa propre résolution éternelle. De ce fait, en vérité, le problème n’existe pas en tant que problème, mais il est l’universel humain; et sa propre constatation n’ajoute rien à cette suprême Vérité, ainsi que nous l’avons vu de toutes les constatations.

Une théorie de l’évolution

Ainsi se résout le problème humain universel au sein d’une Vérité qui étant absolue n’a pas d’autre but qu’elle même, mais qui du fait « qu’il y a quelque chose » est positive.

Toute science non mythique du développement de la vie sur la planète doit tenir compte de cet absolu métaphysique, sous peine d’être une mécanique tournant à vide. Nous constaterons, en fait, que la science après avoir passé par des périodes d’hypothèses puériles rejoint aujourd’hui, dans le domaine rigoureusement scientifique, l’indestructible réalité métaphysique. Nous donnerons à titre d’exemple un aperçu extrêmement rapide de la nouvelle doctrine biologique d’Edgar Daqué, professeur à l’Université de Munich, dont M. Hans Mühlestein a donné un résumé dans Cahiers d’Art (N° 10 de 1930). Cette doctrine, dont M. Mühlestein nous dit qu’elle est basée sur des études paléontologiques très rigoureuses (mais ceci dépasse notre compétence et d’ailleurs nous ne l’indiquons ici, nous le répétons, que comme exemple d’une fusion possible de la science expérimentale et de la métaphysique) cette doctrine qui démontre « la possibilité — du point de vue de l’histoire de la nature — et la nécessité — du point de vue de la philosophie de la nature — d’une humanité prédiluvienne, « oppose au rationalisme primitif qui établit une évolution progressive depuis le protozoaire jusqu’à l’homme moderne… le concept plus profond de l’adaptation intérieure à la fin, concept de vraie raison, d’origine métaphysique ». Au sein de chaque genre de type, selon Daqué, il ne peut y avoir de progrès, mais des spécialisations successives. Le représentant du type le plus parfait qualitativement — en ce qu’il comporte la totalité de ses possibilités, — doit donc toujours se trouver au début de son apparition.

En se basant sur des indices que donnent des époques géologiques extrêmement anciennes, le prof. Daqué reconstruit un arbre généalogique, et fait partir l’homme immédiatement de la forme primitive hypothétique de toute la série des vertébrés. De cette forme, il fait dériver d’une part toute la généalogie des vertébrés, de l’autre celle de l’homme. « Les diverses espèces de singes ne sont rien d’autres que des hominides ultérieurs, provenant successivement, par voie de dégénérescence du type humain… Ils ne sauraient entrer en ligne de compte comme ses ancêtres, mais ne sont que des branches latérales sans prolongement, spécialisées à outrance, du tronc commun… Dans la mesure où nous pouvons établir un rapport génétique entre l’homme et les mammifères, ils apparaissent comme des spécialisations plus limitées. Mais cela revient à dire que l’homme est plus proche de la forme idéale primitive, que l’homme est plus ancien, et que par conséquent bien que la créature suprême, il n’est certainement pas une créature très spécialisée parmi ses pareils ».

Au contraire, la créature suprême est celle en qui sont encore toutes les possibilités de spécialisation, et qui s’est maintenue en évitant chaque fois de se spécialiser, ou en d’autres termes, en retardant chaque fois sa spécialisation, tandis que sombraient toutes les branches latérales dans une spécialisation sans issue. (Ainsi l’embryon humain passe à travers toutes les formes animales mais en prenant bien garde de ne jamais s’arrêter dans ces formes qui en se détachant du tronc primitif, ont tué en elles, dans le règne animal, les possibilités, qui par définition sont infinies et universelles, du germe primordial. Le seul but du germe humain est de lutter contre ces spécialisations qui à chaque instant le sollicitent. Sa seule fonction en somme est de retarder sa chute indéfiniment. Nous arrivons ici à une des données les plus importantes et les plus secrètes du mythe humain, et nous voyons réapparaître ici le rôle de « retardateur » de l’Éternel, sous un aspect qui ne manquera pas de jeter de vives lumières sur le Mythe tout entier.

« Daqué peut, du reste (selon M. Mühlestein) se réclamer également d’autres autorités importantes de l’anthropologie. C’est ainsi que le savant d’Amsterdam, Bolk, déclare que l’animal supérieur n’a point la forme humaine, non point parce qu’il ne l’atteint pas, mais parce qu’il la traverse trop rapidement; contrairement à tous tes autres vertébrés, qui furent poussés plus rapidement dans la spécialisation générale, l’homme serait une forme embryonnaire ralentie, dans son développement, mais parvenue à son degré de maturité; et c’est précisément en gardant cette forme de l’embryon primitif, qu’il dépasserait justement le règne animal… Mais Daqué va plus loin et tire les deux conséquences capitales suivantes :

1° L’homme est son propre type, sa propre forme primitive, et son arbre généalogique est terminé.

2° L’homme sous la forme primordiale la plus lointaine qu’on puisse imaginer, à savoir sous la forme embryonnaire, est déjà l’homme.

Enfin, Daqué démontre que l’homme constitue la forme primitive de tout ce qui vit. « La créature animale se montre d’autant plus semblable à l’homme qu’elle a surgi plus tard de l’arbre généalogique idéal : en dernier lieu apparaissent les anthropopithèques, puis, tout récemment, l’homme de l’époque glacière encore un peu plus proche du pithèque, les Australiens, etc… Ainsi la doctrine d’après laquelle le règne animal serait sorti de l’homme répond-elle beaucoup mieux aux faits établis scientifiquement que les doctrines darwiniennes, etc… Cette doctrine « fait surgir à nos yeux dans l’évolution de la vie sur la terre des âges nouveaux, des ères dépassant de beaucoup tout ce que nous étions habitués à concevoir ». Au cours de ces ères l’homme aurait vécu sous des formes biologiques tout à fait différentes des formes actuelles. Nous verrons plus loin comment l’homme, entité psychique, a peut-être été représenté par des formes qui ont beaucoup varié. Mais toutes ces questions sont encore très sujettes à discussion, et la science ne fait que commencer des investigations à travers des ères incalculables, qu’il y a quelques années encore elle ne soupçonnait même pas. Retenons ceci, que toute doctrine scientifique dépourvue de connaissance métaphysique ne peut qu’aller se perdre dans des illusions stériles, et que par contre il n’est pas impossible de concilier la physique et la métaphysique en satisfaisant à la fois notre plus haute raison et notre raisonnement. Nous constatons que « seule une doctrine de l’évolution dépourvue de toute théorie de la connaissance… pouvait soutenir (en introduisant l’idée d’un « supérieur » et d’un « inférieur » dans l’examen physique de la nature) quelque chose d’aussi absurde en soi, à savoir que le supérieur descend de l’inférieur, sans que le supérieur vive déjà virtuellement enclos dans l’inférieur. S’il y a depuis les temps de la préhistoire jusqu’à nos jours une évolution organique de la vie, une évolution réelle fondée dans la nature, il faut que la forme suprême, la forme la plus parfaite, soit en même temps le sens et le contenu de la forme primordiale elle-même ». Il fallait donc que la création des types primordiaux animaux et végétaux précédât la création de la forme humaine, en vertu d’une nécessité interne. En d’autres termes « il fallait que dans le tronc primitif de l’homme, déjà définissable intérieurement dans les états physiques originels de la vie, l’élément animal génétique se distingue et se scinde sous une forme de plus en plus forte, de plus en plus semblable à l’homme, afin que la forme physique humaine elle-même, finisse par apparaître de plus en plus pure, de plus en plus indépendante, de plus en plus conforme au type primordial, telle que nous la connaissons actuellement ». Et Daqué se résume de la façon suivante : « toute science à la fin d’une culture, offre la répétition et la confirmation des convictions qui étaient celles des premiers âges dans le domaine de la philosophie de la nature et de la religion, mais sous un nouveau costume, intellectualisé ».

Nous pouvons maintenant reprendre notre récit mythique, car l’homme métaphysique vient de nous livrer le secret de sa volonté de retardement : il ne pouvait s’enfanter qu’en se maintenant jalousement. Nous verrons surgir dans l’inconscient mythique des souvenirs effroyables de chutes et de catastrophes, de Satan, du Serpent et de son complice le grand Crocodile sur lesquels dut triompher le Dieu Râ; mais nous verrons d’abord dans les époques les plus reculées comment par des totémisations successives l’homme métaphysique, après avoir laissé échapper hors de lui-même par des spécialisations intempestives mais nécessaires tous les règnes de la nature, fut contraint de les faire réabsorber par l’homme primitif afin de se consommer.


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