Jean-Pierre Lombard : La Gnose en exercice. Lecture De Raymond Abellio


31 Oct 2010

(Revue 3e Millénaire. Ancienne Série. No 3. Juillet-Août 1982)

Après Stéphane Lupasco (ou avec) voici Raymond Abellio. Un autre esprit marginal et original. Une profondeur de réflexion éblouissante. La pensée apparaît d’une telle évidence qu’il en devient comique qu’elle ne soit mieux étudiée. Jean-Pierre Lombard qui le connaît bien vous propose ici une introduction à la lecture de l’œuvre d’Abellio. Gageons qu’il saura vous donner l’envie de lire quelques-uns des livres dont il parle et que vous aussi receviez le choc de cette pensée incandescente.

« Eh bien, me dit Drameille déjà engagé sur la chaussée,

qu’est-ce que tu attends ? »

QUAND au plus fort de l’été provençal une jeune femme superbe, potière de surcroît, me lança au visage que ce que je pouvais écrire alors lui semblait de plaisantes constructions esthétiques mais balbutiements naïfs au regard de l’esprit et que je trouverais sans doute grand profit à la lecture de Raymond Abellio, je pris l’exemplaire éreinté de Les Yeux d’Ézéchiel sont ouverts qu’elle me tendit avec l’obscure certitude que ma vie dans cette main se jouait en même temps que s’écroulaient les artifices et les tâtonnements nés de mon désarroi. J’étais après tout venu chercher ici quelque cautère à mes blessures, en me brûlant avec.

J’emportai mon livre à la citadelle de Forcalquier par le sentier le plus abrupt. Le dos aux ruines du château, tourné vers le chemin désert, j’entrepris ma lecture au soleil matinal.

L’étonnement extrême s’enlève des limites originelles quand l’aperçu bouleversé s’éveille regard. Royal émerveillement. « L’ivresse de la rigueur est la plus haute ivresse. » Ce livre était écrit pour moi et, ce jour-là, pour moi seul. J’apprivoisai le sens du nom urgence, le sens des noms futilité, conscience, amour et libération. De nombreuses lectures ne sont en vérité que poussières infécondes quand elles ne vous agissent point. Une seule peut les reprendre toutes — même les pires — et les intensifier comme ce matin-là, en produisant enfin quelque maigre fruit aigre. A tout le moins cela provoque l’idée de sa potentielle germination.

Tout est proche et lointain à qui subitement sait voir et reconnaître ce qu’il a toujours su confusément dans sa nuit troublée. Abellio venait à l’heure juste me montrer qu’il n’y a pas d’échec, mais descente et montée. « Heureux celui qui finit par abolir en lui cette insupportable distance entre ce qu’il est et ce qu’il devient. » Prendre conscience que « la vie et la mort ne sont qu’une suite d’illusions qu’il faut rendre claires » constitue le présent de toute une vie.

Pareille cure de désespérance décapée et d’éveil poussé jusqu’au paroxysme génère la plus grande joie à condition de ne point faire un reposoir à sa tête meurtrie du point d’appui d’épreuves plus hautes. Car l’épreuve ne donne que ce qu’elle peut : ce que l’on y place de fierté, d’humilité et d’exercice du détachement, sans mesure à l’aune de l’esprit. Elle sape en tout cas la facilité des émois dont la fièvre masque la stupeur. Dans la stupeur se trouve contenue la stupidité, douleurs incluses, toujours commode.

« Il est dans la vie d’un homme des conjonctions fatales, des points d’accumulation où le sort semble faire large mesure d’étranges et déroutantes nouveautés. Ce sont des moments singuliers où notre vie, tout entière cabrée et suspendue dans cet affrontement, soudain se rebrousse et prend un autre cours. »

La part invisible et, à mon sens, la plus volumineuse, des livres de Raymond Abellio est constituée par les « exercices » spirituels que leur lecture implique. Les romans et les mémoires sont loin de faire exception à cela. Récits d’une méditation ils requièrent la méditation du récit et de l’ensemble organique d’idées nées du récit. Frappé d’un souci permanent de densité, de resserrement du sens des « événements » et des « actes » poussés au paroxysme, le narrateur est le lieu de cohésion et le centre de constitution des idées. Cela oblige le lecteur à vivre sa lecture, « en lui et pour lui », dirait Husserl.

Ordonnant une dynamique du roman où domine l’intellect sur les passions, Abellio fonde une autre rationalité et un art à la mesure de celui-ci. On, communique un savoir, on communie dans la connaissance. Alors parler des « faits » de lecture objectifs comme s’il existait dans le monde, avant toute subjectivation, de l’objectif communicable à l’état pur est une naïveté suicidaire pour l’esprit. La vérité ne supporte pas longtemps cette utopie comme on verra, tirant profit de l’occasion pour appliquer à ce problème la méthode d’Abellio.

Prenons un texte (un tissu de signes). Il est dans une première phase de lecture le support de notre décodage, c’est-à-dire de notre activité nerveuse, organique. On voit bien que la lecture sera purement réceptrice et passive, fascination, si elle en reste ainsi à la lettre et n’active pas à son tour le décodage en un savoir réfléchi par lui. Du contenu sémantique de ce savoir la conscience du lecteur se charge et transcende toute la structure en se bouclant sur le corpus textuel lui-même.

Interrompre le mouvement structurel au pôle du savoir consiste à créer un court-circuit sémantique.

C’est en rester à l’illusion du savoir objectif en occultant la nécessaire subjectivisation opérée, qui intensifie le texte même. Le retour sur soi du lecteur conscient appelle en effet une méditation sans fin de ce corpus, à la vitesse de sa propre pensée. Ceci renvoie du même coup bien loin les perversités diaboliques que l’on peut voir dans sa propre ignorance. Là aussi, « il faut se donner corps et âme, et garder pour soi l’essentiel : le regard », tant il est vérifiable que l’intensité de la conscience se suffit à elle-même. Dans son remarquable article du Cahier de l’Herne consacré à Raymond Abellio, Michel Camus indique très bien que « la lecture n’a de sens que si nous intégrons dans nos cellules ce qu’elle inspire ». La lecture de la lecture, vie vécue, se fait pouvoir.

Ce qui précède pose le difficile problème de la maîtrise telle qu’elle est généralement conçue par les ésotéristes. « Seule la conscience dans l’intensification de son retour sur soi est initiatrice d’elle-même », précise encore Michel Camus. La maîtrise conférée par un maître est une institution. La maîtrise engendrée par la conscience est une ordination. Dans le premier cas, cela fonctionne sur un modèle linéaire, la dualité maître-disciple, dans le second cas, sur un modèle sphérique (six pôles). Dans le premier cas, l’épreuve est un aboutissement, dans le second l’épreuve n’a pas de terme et s’évanouit comme notion d’épreuve pour celle de point d’appui sans cesse renouvelé.

La maîtrise est un vécu de conscience, pas une attitude réceptrice, sanctionnée par une initiation limitée dans le temps. La gnose est toujours inchoative [1]. L’émergence d’une conscience transcendantale s’opère mais ne se reçoit pas comme une investiture, ni d’une personne, ni d’un corpus dogmatique et fidéiste.

On n’a jamais au fond à se convertir qu’à sa propre pensée.

J’ai montré dans le Cahier de l’Herne la vanité des distinctions de « genres littéraires » dans l’œuvre de Raymond Abellio qui comprend d’un point de vue strictement éditorial des romans, des essais, des mémoires, des journaux et une pièce de théâtre. Pour Abellio, deux types d’écriture s’opposent et se complètent. L’un relève du « fruit » : les essais.

Abellio a souvent souligné sa confrontation permanente au problème du déséquilibre nécessaire, dynamique, (« toujours la balance, jamais l’équilibre ») entre l’aspect narratif et l’aspect philosophique de ses romans en regard de ses livres théoriques. Si le problème stylistique est de rythmer la transcription de la vie intérieure des personnages, pôles dialectiques générateurs de la montée spirituelle du narrateur au centre du récit initiatique, le problème du lecteur, je le répète, est, à l’intérieur du texte, de rythmer la méditation de sa propre subjectivité, interdépendante de la pensée de l’auteur. C’est pour lui se confronter à son propre niveau gnostique, c’est-à-dire à sa propre relativité en tant qu’être cause-de-soi et cause-du-monde. Ainsi le roman abellien — et il en est peu qui méritent comme lui d’être appelés gnostiques — demeure récit au prix d’une sur-écriture sans cesse affinée et remise en chantier. Il reste aussi une œuvre d’art opératoire et initiatique au prix d’une sur-lecture.

Impuissants à produire celle-ci, les esthètes de tous bords font reproche d’intellectualisme à un écrivain qui ne sépare justement pas le mental du physique et du psychique.

Pour ce que j’ai vu de Musil, il en allait de même, quand il écrit : « Nous n’avons pas trop d’intellect et trop peu d’âme, mais pas assez d’intellect dans les questions de l’âme. »

C’est peut-être à retenir dans un pays où l’on note qu’« un conteur de fables ne devrait pas se permettre d’être trop intelligent. » (Robert Poulet).

Approche de la gnose

Comme j’ai tenté de le montrer dans les pages qui précèdent, l’œuvre d’Abellio ne se livre entièrement qu’à une lecture philosophique : j’entends qu’elle suppose évidemment chez son lecteur une certaine inclination, une certaine aptitude au discours philosophique, mais plus encore une activité spirituelle véridiquement vécue. Car, pour citer Maître Eckhart : « Aussi longtemps que l’homme ne s’égalera pas à cette vérité, il ne comprendra pas ce discours. » C’est exiger beaucoup de son lecteur, mais l’œuvre considérée est d’une telle valeur opératoire pour l’accomplissement spirituel de l’homme avancé aujourd’hui qu’elle mérite entre bien peu d’autres une étude approfondie et une franche mise en route. Dans cette œuvre, le lecteur est à la fois clef et serrure. Ceci implique que l’on peut l’aborder selon la perspective que l’on voudra, la voie royale étant toujours la vôtre.

Par gnose, Raymond Abellio entend « l’activité constituante de la conscience claire ». C’est-à-dire la déification de l’homme par l’émergence de sa conscience transcendantale, « naissance de Dieu en nous » pour Maître Eckhart, la transfiguration du monde et des corps.

Le seul postulat proposé est le plus englobant : l’interdépendance universelle, qui a l’avantage considérable de transcender d’emblée tout autre postulat et « d’éviter de porter un jugement de valeur, c’est-à-dire de partialité et de rejet, sur la nature même de la multiplicité apparente de l’être ».

De l’adhésion ou du rejet, chacun ne peut répondre que pour soi.

« Le postulat de l’interdépendance universelle rend en effet immédiatement caduques tout un ensemble de notions propices à l’analyse discursive qui se croit véridique alors qu’elle est seulement efficace. Admettre ce postulat c’est par exemple renoncer à des notions rassurantes comme celles de hasard (objectif ou subjectif), de libre arbitre, de causalité. C’est remettre en question tout ce qui implique une idée de limite, de fragmentation en parties, de système clos, ce qui ne va pas sans bouleverser les notions d’ordre et de temps successif, d’origine et de fin, de naissance et de mort. Et un tel postulat, qui se confond à la limite avec celui de l’intersubjectivité absolue, c’est-à-dire la possibilité ultime de compénétration universelle des consciences fait ressortir immédiatement que rien ne peut se produire en acte « quelque part » qui ne soit présent en pensée dans la totalité de l’univers, en sorte que le Moi cesse aussitôt, au moins en profondeur, d’être un point de départ, sinon un point d’appui, et que l’on ne pourra y revenir que par un long parcours de « transfiguration », dont on apprendra (car il faut l’apprendre tout autant que le vivre) qu’il est tout au long dynamisé par l’antisymétrie présente au cœur de l’être. »

Cette longue citation extraite du texte qu’Abellio rédigea spécialement pour le Cahier de l’Herne ; en liminaire des approches de sa pensée inaugure un véritable programme de conversion du regard de l’homme qui ne pourra être compris que s’il est déjà vécu.

La connaissance est alors l’intuition, contemplation du Sens.

En accord avec toutes les traditions, on peut soutenir qu’en tout individu se distinguent trois « niveaux » : corps, âme et esprit, ou bien encore un niveau organique ou physique, un niveau psychique, enfin un niveau intellectuel ou mental. Cette distinction est pure commodité de langage en ce sens que les trois corps ainsi distingués ne forment qu’un tout unitaire. A ces trois niveaux correspondent les comportements, les passions et l’intelligence ou raison. Toujours en première approximation naïve on pourra dire que le champ religieux, pris au sens littéral de religere, se structure sur la triplicité dévotion, mystique, gnose. Celle-ci intégrant les deux autres, de même que l’esprit intègre psyché et corps. On notera que la dévotion s’attache au rite par le comportement, la mystique à l’effusion par l’ascèse et la gnose à la connaissance par l’étude et la méditation.

L’œuvre d’Abellio tout entière s’enlève sur le fond de la triple crise du sexe, de l’art et de la métaphysique corrélée avec les trois « niveaux » cités. On comprendra dès lors pourquoi Abellio met en œuvre une constitution de l’amour conçu comme dépassement de la sexualité « de l’état de réflexe en état de pouvoir ». L’activité sexuelle se fait « yoga » suprême, ascèse intégrante, conduite intensificatrice de conscience. Pour Abellio, « la science du sexe et du germe, est assurément la science des sciences. » Je renvoie au chapitre X § 39 de La Structure Absolue où tout ceci est exposé de la manière la plus éclairante. Dans le Cahier de l’Herne déjà cité, Michel Lafond illustre les fondements de cette érotique transcendantale.

De même Abellio est amené à fonder une esthétique transcendantale par le dépassement intensificateur des facteurs de fascination et de communion qui s’opposent en toute création comme en toute contemplation, retrouvant ainsi l’art sans art du Zen.

La recherche philosophique d’Abellio accomplit la refonte totale amorcée par Husserl, du substrat métaphysique de la science, de la métaphysique elle-même, régénérée par l’épuration rigoureuse de toute mystique (MUEIN, se fermer les yeux), et enfin de la logique par l’instauration d’une dialectique non linéaire.

La phénoménologie génétique inaugurée par Abellio vient sortir la recherche phénoménologique de Husserl de son impasse : la subjectivité transcendantale (Je) fondatrice de l’intersubjectivité (Nous). On sait qu’Abellio renonce à cette fondation absolue dans laquelle Husserl échoua, en prenant l’intersubjectivité comme postulat.

L’outil proposé par Abellio est « la structure absolue ». L’opération de la structure absolue consiste dans un champ donné à nommer quatre pôles répartis en deux couples d’oppositions qui se croisent en deux mouvements de rotation. Ceux-ci appellent un axe de rotation bipolaire qui marque l’assomption des essences en haut, leur incarnation en bas. « Aucun champ ne pouvant être considéré comme clos, précise Abellio, il est nécessaire que la structure serve en quelque sorte de charnière commune à tous les champs « successifs » de plus en plus étendus et de plus en plus intégrants. « La structure absolue est donc la transformation d’une linéarité en sphéricité et comme telle émergence de la conscience transcendantale.

En intériorisant radicalement la sphère tout entière du Verbe, la phénoménologie génétique constitue un véritable ésotérisme, mais solaire, celui-ci, et qui ne pleure pas sur un lointain Age d’Or spirituel évanoui dans le cours de l’histoire quand il est présent dans la conscience.

« Il ne s’agit pas de voir Dieu, écrit Abellio dans son journal de l’année 1971, il s’agit de l’être. » C’est être moine que de parvenir à l’unité. Le tout de la gnose respecte bien les trois vœux traditionnels : la « pauvreté » qui consiste se détacher, au centre de la croix tournante, des dualités ; la « chasteté » qui consiste connaître la femme que l’on a en soi, par l’amour physique ; et l’« obéissance » qui consiste étudier la Loi qui soutient le monde, ainsi que le dit le Zohar, en être le prêtre, c’est-à-dire Dieu.

Au moment où je pense arrêter ces quelques lignes, le monde s’énerve à, bouter le feu un point glacé de sa carte pour avoir tant exténué l’étendue de ses territoires. C’est un progrès considérable que d’intensifier ainsi sa mort en réduisant l’ampleur à un caillou. Sans doute sommes-nous quelques-uns, nulle part, ne pas trouver vain d’ériger l’aube millénaire, encore et toujours, avec une sérénité parfaitement désespérée. Les Yeux d’Ézéchiel sont ouverts dans la Fosse de Babel. Ce matin, je reçois de mon ami Dautun ce poème de René Char, lu Tokyo :

« Toutes les feintes auxquelles les circonstances me contraignent allongent mon innocence. Une main gigantesque me porte sur sa paume. Chacune de ses lignes qualifie ma conduite. Et je demeure là, comme une plante dans son sol bien que ma maison soit de nulle part. »

BIBLIOGRAPHIE DE RAYMOND ABELLIO (1982)

Aux éditions Gallimard :

« Les Yeux d’Ézéchiel sont ouverts »

« Vers un nouveau prophétisme »

« La Bible, document chiffré », 2 volumes

« La Fosse de Babel »

« La Structure absolue »

« Ma Dernière Mémoire », tome 1 « Un Faubourg de Toulouse » ; tome 2 « Les Militants » « Dans une âme et un corps », Journal de l’année 1971

« Approches de la nouvelle gnose »

Aux éditions Flammarion :

« Heureux les Pacifiques » « Assomption de l’Europe » « La Fin de l’ésotérisme »

Aux éditions Ramsay :

« Ma Dernière Mémoire, tome 3, Sol Invictus »

Aux éditions de l’Herne :

Textes de Raymond Abellio dans le Cahier n° 36 qui lui est consacré « Le Postulat de l’interdépendance universelle »

« Fondements d’esthétiqe, Fondements d’éthique » (fragments 1950-1978) «Fondements de cosmologie » (fragments 1951)

« Journal de Suisse (1951)

Aux éditions Pierre Belfond : « Entretiens » avec Marie-Thérèse de Brosses

Œuvres de J-P. Lombard

Œuvres de Maître Eckhart : Sermons-traités de Johannes Eckhart, avec Paul Petit (1988)

Dialogue avec Raymond Abellio (1985)

Raymond Abellio (1979)


[1] Inchoative : se dit des verbes qui indiquent le début ou la progression d’une action.