Dr Yves Davrou : La sophrologie, démarche profane vers la vole initiatique


30 Aug 2013

(Revue Question De. No 46. Février-Mars 1982)

Il m’a toujours paru curieux de constater à quel point le silence entourait l’« initiation » à l’initiation. Certes, seul le vécu de chacun doit être à la base de l’initiation, mais encore faut-il avoir l’outil nécessaire. Le rituel est sensé, dit-on, être cet outil, mais combien de candidats à l’initiation, d’apprentis, ne sont-ils pas restés trop longtemps, pour ne pas dire toujours, frappés de perplexité devant ces rituels pratiqués machinalement, c’est-à-dire sans la disponibilité d’appréhension nécessaire à leur compréhension ? Le rituel dont la signi­fication n’a pas été saisie devient, peu à peu, inutile et ridicule. Cela est à ce point vrai que nombre d’Écoles à vocation première initiatique, n’ayant pas « senti » le symbolisme sous-jacent au rituel, abandonnent ce dernier, le trouvant pesant et stu­pide. Ces Écoles ne sont plus alors que des assem­blées profanes où la politique reprend ses droits.

Par contre, j’ai été frappé par l’éveil à la recherche sym­bolique que pouvait susciter les exercices proposés par la Sophrologie, science de la conscience. En tant que thérapeute, j’ai eu la surprise de rencontrer, maintes fois, des patients venus consulter pour tel symptôme orga­nique et qui après compensation ou guérison dudit symp­tôme par les techniques sophrologiques, demandaient la poursuite de leur entraînement avec une nouvelle demande, une nouvelle optique : celle du développement de leur personnalité. Un des signes avant-coureurs le plus souvent constatés, étant la prolifération onirique avec des rêves dont les « patients » retenaient le contenu à leur réveil, chose « anormale » en ce sens qu’ils avaient l’im­pression de ne jamais se souvenir auparavant d’avoir rêvé. À présent, le langage onirique avait sur eux une telle pression qu’ils étaient attirés vers leur compréhension avec le désir de poursuivre les exercices qui les avaient déclenchés.

Il a donc fallu que je fasse moi-même, avant tout, ma propre démarche initiatique afin de pouvoir répondre à cette nouvelle demande. En effet, une telle préparation n’est pas prévue dans les programmes de nos facultés de Médecine !

La force intégrante

Le mot initiation vient du latin INITIARE qui signifie COMMENCER. Il est sous-entendu que ce commencement implique une suite, c’est-à-dire une démarche vers la Voie conduisant aux profondeurs secrètes. Cette définition peut être rapprochée du fameux « Connais-toi, toi-même ».

Le rôle de l’Initiateur, du guide qui nous est accordé si on le demande, est justement de montrer la Voie condui­sant à nos profondeurs secrètes, c’est-à-dire à la « prise de conscience » de notre Conscience.

La Sophrologie, science de la Conscience, propose des moyens, c’est-à-dire des techniques et des méthodes qui permettent le développement qualitatif de la conscience. Elle favorise ainsi la prise de conscience des phénomènes de la conscience. Mais qu’est au juste la Conscience ? Je la définirais, sophrologiquement parlant, comme la FORCE qui permet l’intégration des différents éléments, physiques et psychiques, de l’individu. Or la FORCE achève tous les travaux.

Cette FORCE, la conscience, est unique, c’est-à-dire indi­visible : pour la Sophrologie, le corps, par exemple, et la Conscience ne sont qu’une seule et même chose. Elle est, aussi, dynamique, c’est-à-dire que tant quantitativement (veille <–> sommeil) que qualitativement, la conscience n’est pas statique, elle est en perpétuel mouvement qu’il faut apprendre à maîtriser pour la développer. La conscience est encore originale : si les structures de la Conscience sont universelles (par exemple, la mémoire) les contenus, eux, sont individuels (le souvenir). Nous avons tous une mémoire mais nos souvenirs sont diffé­rents ; c’est là que réside l’originalité de cette FORCE en chacun de nous… Enfin, la conscience humaine est transcendante. La transcendance peut se vivre au cours même de l’existence mais aussi au-delà de l’existence, là où commence notre rendez-vous avec l’éternité. La transcendance est ce qui peut se vivre au-delà de l’expé­rience.

Écouter le symbole

C’est cette qualité de la conscience, de cette force, sa transcendance, qui me paraît être la qualité fondamen­tale, en tous les cas en ce qui concerne le sujet qui nous intéresse ici. C’est cette qualité que toutes les Écoles Ini­tiatiques cherchent à activer afin d’aller au-delà de l’expé­rience. Le rituel, encore une fois, est un excellent moyen, à condition qu’il soit vécu, senti, perçu, à condition qu’il y ait prise de conscience.

Cette qualité de pouvoir dépasser la simple expérience est le fait de la dimension qualitative extraordinaire que peut atteindre notre conscience ordinaire. Je dirais que notre état de conscience ordinaire, en Occident s’entend, est dominé par l’une de ses fonctions : la Rationalité. Or cette fonction Pensée, logique et rationnelle, si elle est utilisable dans l’état de conscience ordinaire pour appré­hender l’expérience, elle devient inefficace, inutile et, même gênante lorsqu’il s’agit d’appréhender ce qui se trouve au-delà de l’expérience dans l’état de conscience extraordinaire où c’est la fonction Intuition qui sera pré­dominante pour l’approche transcendante. La Pensée rejette souvent l’intuition et l’imagination comme étant des sources d’erreurs ! L’intuition accepte la rationalité pour son efficacité de traduction ordinaire et nécessaire. Aussi, comment se pourrait-il que le novice éduqué depuis sa plus tendre enfance à utiliser presque exclusivement la rationalité et la logique, puisse, sans nouvelle éducation ou préparation, mettre cette fonction entre parenthèses momentanées, le temps d’écouter le symbole ?

Cette Voie des profondeurs nous mène aux mystères dévoilés, à la condition que nous sachions comprendre le langage symbolique, seul langage adéquat puisqu’il contient le paradoxe qui est au fond de nous et que seule l’intuition, fonction d’appréhension de la Vérité, sans par­ticipation de la Rationalité, nous permet de saisir.

Comment nous préparer à la libération de cette fonction intuitive, fonction de « divination » ? C’est ici que je pro­pose la démarche sophrologique oui est une orientation vers l’observation du phénomène, de manière « participa­tive », sans faire jouer, autant que faire se peut, la ratio­nalité.

Une relaxation dynamique

Le premier temps de cette « participation » est la concen­tration et, puisqu’il y a rituel gestuel, donc corporel, cette concentration va se faire sur la corporalité. Le corps, en effet, est le substrat d’une autre fonction de la conscience : la sensorialité. Le corps, ne l’oublions pas, c’est aussi la conscience, la FORCE.

Afin de pouvoir arrêter le magnétophone conditionné de la Pensée, qui ne nous donne que des réponses réflexes et emplies d’a priori, il faut donc commencer par percevoir les sensations émises par le corps activé. Les gestes, les postures des rituels peuvent très bien être ces exercices de corporalisation de la conscience : il faut, très simple­ment, en prendre conscience : il faut en prendre conscience sinon ces postures ne servent à rien, elles deviennent ridicules et sont donc, souvent, abandonnées. Or, sans rituel, il n’y a pas d’initiation.

Il faut donc retrouver notre corporalité en tant que réa­lité vécue, et surtout notre capacité de concentration, d’at­tention, aussi exclusives que possibles.

« Le secret de l’efficacité en profondeur d’un exercice – dit K.G. Durkheim – repose sur la répétition régulière (…). Ce n’est que lorsque le « moi » n’a plus besoin d’em­ployer sa volonté à « faire » et que la crainte de ne pas réussir les gestes a disparu que l’on peut, en exécutant l’exercice, sentir les forces curatives surgir de ses propres profondeurs. »

Le premier degré de la Relaxation Dynamique que nous propose la Sophrologie, avec sa répétition « rituelique » profane, nous permet également de mettre en route un processus de préparation nécessaire à la disponibilité indispensable pour la poursuite de l’initiation. Il s’agit de quelques exercices physiques entrecoupés de pauses de récupération au cours desquelles on va « laisser-venir » toutes les sensations amplifiées par les mouvements et les intégrer, en prendre conscience, grâce à une concentration exclusive. Le processus d’écoute du symbole demande une participation totale de l’individu, physique et psychique. La répétition des exercices par l’entraînement va nous permettre d’acquérir, en peu de temps, les bases essen­tielles de toute initiation : concentration de disponibi­lité ; corporalisation de la conscience, FORCE que l’on peut ainsi développer. Nous aurons ainsi, fait les premiers pas vers la Voie initiatique.

Mais il n’y a pas d’initiation vraie non plus sans Amour ou, mieux encore, sans capacité d’aimer, sans la Beauté. La conscience humaine possède cette autre fonction mer­veilleuse que C.G. Jung nomme la fonction Sentiment. Il ne s’agit pas ici du faux Amour, c’est-à-dire celui dans lequel nous projetons notre petit amour de nous-même, mesquin et égoïste, au travers d’un-amour-alibi Il s’agit ici encore de prendre conscience de notre capacité d’ap­préhender le mystère avec amour, dans sa beauté. A. Cay­cedo, fondateur de la Sophrologie, dit bien que la phéno­ménologie de la conscience est basée sur l’observation de ses phénomènes afin de les comprendre et… de les aimer.

L’activation de l’intuition

Le deuxième degré de la Relaxation Dynamique que nous suggère la Sophrologie nous propose un but essentiel, la prise de conscience de cette fonction Sentiment, fonc­tion d’appréciation globale, de nous-même, affective, certes, mais aussi éthique et esthétique. Dans une pos­ture rituélique nous pourrons alors non seulement nous percevoir dans notre corporalité, mais aussi nous voir existants et présents avec nos compagnons les hommes, perpétuant un geste probablement millénaire.

Ce deuxième pas franchi est assimilé grâce à la répétition, nous pourrons aborder le troisième pas de notre démarche préparatoire à l’accession initiatique : l’activa­tion de l’Intuition, la seule fonction capable, à propre­ment parler, de saisir le symbole. C’est ici que les deux premiers degrés de la Relaxation Dynamique trouvent leur véritable récompense dans la Méditation. Il est difficile de parler de méditation puisque seul son vécu peut nous permettre sa compréhension. Il s’agit, très sommai­rement et superficiellement parlant, de faire en sorte que l’objet sur lequel nous portons notre attention (par exemple, concentration sur le corps), devienne sujet, c’est-à-dire que nous ne fassions plus qu’un avec nous-mêmes, que tout notre être se révèle à nous dans une fusion totale avec lui.

Le troisième degré de la Relaxation Dynamique sophro­logique, issu du zen japonais, nous propose une telle démarche en nous apprenant le « laisser-faire », le « lâcher-prise » qui est l’abaissement des phares de la rationalité pour qu’éclate l’éblouissante lumière de l’Intuition qui nous révélera le symbole en nous. Peut-être alors aurons nous cette maîtrise de nous-mêmes qui est le signe de la sagesse.

Pour conclure, je propose un schéma simple (peut être simpliste !) qui résumera peut-être mieux encore que les mots, ce que j’ai essayé d’expliciter.