Murshida Sharifa Goodenough : L’acquisition de la sagesse dans la vie


08 Aug 2012

(Revue La pensée soufie. No 52. 1976)

D’après les notes de la Conférence prononcée le 22 Mai 1936 à Paris. Sur l’auteur Lucy Goodenough (1876 – 1937), voir ici.

Tandis qu’il est très facile de puiser des connaissances dans les livres, il est extrêmement difficile d’acquérir la sagesse dans la vie. Pourtant, on pout dire — malgré tout l’intérêt présenté par les connaissances diverses — que les connaissances sans sagesse sont des jouets que l’on mettra de côté un jour lorsqu’on s’en lassera; alors que la sagesse à elle seul est un joyau dont la possession suffit à embellir toute une vie, quelles que soient les circonstances dans lesquelles cette vie se passe.

La sagesse s’acquiert en pensant aux actions qu’on a déjà faites, à leurs effets et à leurs conséquences; puis en pensant avant de parler, avant d’agir à la réaction que produiront nos paroles et nos actions et à l’effet qui en résultera.

Il est assez simple de juger des effets qu’ont eu nos actions passées sur nous-mêmes, nos entreprises, notre destinée notre entourage; d’imaginer et de comparer ce qui aurait pu être si nous avions agi autrement. Combien de fois ne nous avouons-nous pas à nous-mêmes: ah si j’avais agi de telle façon au lieu de faire ce que j’ai fait, les expériences pénibles qui s’en sont suivies aurait pis un autre cours…

La vie, en un sens, est comme voyager; on s’est longtemps occupé, on a longtemps voyagé dans une certaine direction; mais on s’aperçoit qu’on aurait pu aussi voyager dans une direction toute différente.

Or, lorsqu’on veut ainsi changer de direction pour prendre une orientation meilleure, plus favorable, on se rend compte qu’il est plus facile de juger les effets de nos actions passées que de prévoir quelle réaction vont avoir nos paroles et nos actions actuelles sur nos interlocuteurs, notre entourage desquels dépend notre succès. Une chose en train de se faire, ou qui va se faire est moins tangible pour notre esprit qu’une chose passé. Et selon que nous serons tranquilles ou qu’une émotion ou un peu de trouble nous aveuglera, nous interpréterons l’attitude des autres à notre égard, leurs sentiments, leurs paroles, leurs actions envers nous d’une façon entièrement différente; et en ce cas nous risquerons de les rapporter à quelque sentiment défavorable qui vient uniquement de leur part, qui n’a pas été appelé par nous.

Il est donc difficile de prévoir à l’avance l’effet d’une action ou d’une parole. Si c’était facile, combien la vie en serait rendue plus aisée! Mais tout le jeu de la vie, toute sa complexité réside en cela: en la difficulté de prévoir l’effet d’une parole donnée, déterminée, ou d’une action qu’on fera. Evidemment, plus on est sage et plus on aura prévu. Néanmoins cette prévision reste difficile pour tous; mais elle est peut-être moins difficile pour celui qui s’est habitué à observer la psychologie humaine, à se rendre compte de la réaction que produira telle parole qu’il pourra dire ou telle action qu’il pourra faire. S’il a développé son sentiment, il sentira : « cette parole qui paraît inoffensive, quel orage va-t-elle provoquer? « Cette observation anodine, on s’en souviendra pendant des années. Et d’ure si petite action me viendra de cette personne une rancune qui durera longtemps » Il faut s’habituer à sentir les dispositions d’esprit des êtres de son entourage pour en savoir les réactions. Il est plus difficile encore de sentir les dispositions des inconnus, de ceux que l’on voit pour la première fois. Mais souvent l’apparence d’un être, sa physionomie, sa manière de rester assis, de marcher ou de s’éloigner en disent assez long pour qu’on puisse penser : « Voilà une personne à qui je ne dois pas dire telle chose; avec cette autre, je dois agir de telle façon; avec cette autre encore, ne pas montrer mon sentiment; quant à celui-là, il faut le laisser agir. »

La sagesse est très complexe, mais elle se développe naturellement par l’observation de la psychologie des êtres. Quand notre sens psychologique se développe nous en arrivons à sentir et à percevoir ce que sentent et pensent ceux avec qui nous venons en contact; leurs sentiments deviennent nos sentiments; leurs impressions sont nos impressions. Quand nous en sommes là, avant même que nous parlions, l’impression que fera nos paroles est produite sur notre propre cœur; elles produisent la même impression sur nous qu’elles produiront sur eux et nous savons d’avance quelle couleur prendra l’atmosphère quand nous les aurons prononcées.

Hazrat Inayat Khan a dit que la sagesse consiste dans la connaissance et la compréhension de deux mondes, du monde intérieur et du monde extérieur. C’est pourquoi nous voyons constamment que des êtres très matérialistes, si bien développés qu’ils soient au point de vue intellectuel, ne sont jamais sages. Ils pourront être habiles, bon théoriciens; mais la sagesse n’a pas sa demeure chez eux. Et parfois nous rencontrons un être qui paraît simple, mais devant qui la vie semble être un problème résolu, une question à laquelle il a trouvé la réponse. Cela ne dépend pas de la complexité de l’intellect, mais de la clarté de l’esprit, de la profondeur du cœur.

Il est extrêmement rare de trouver quelqu’un qui sache à l’avance quels seront les effets d’une action, que ce soit une petite action, en apparence insignifiante, ou une action qui concerne le monde entier. Cependant, certains ont développé ce don et nous disons qu’ils ont du tact, du savoir-faire, qu’ils sont perspicaces. Ce sont les conseillers les plus sûrs, les meilleurs exemples à suivre.

Tout ce qui trouble l’esprit, tout ce qui met le cœur en émoi, tout ce qui trouble l’équilibre, ne serait-ce qu’un instant, voile nos yeux et la sagesse alors ne se fait plus entendre. La tranquillité intérieure est une condition essentielle pour acquérir la sagesse et pour la garder, ce qui ne veut nullement dire que les sages ou les êtres qui possèdent la sagesse ne sentent pas; ils sentent très profondément, constamment, avec sympathie et ils sortent les choses les plus délicates. Mais ils ne sont pas bouleversés par leurs sentiments.

Tandis qu’un être peu évolué, si sa patience est mise à l’épreuve, ne serait-ce que deux minutes, est choqué; il perd son sang-froid; une petite offense le met hors de lui; une petite inquiétude au sujet d’une chose peut-être assez triviale, le trouble. Mais s’il a senti quelque chose dans son cœur, le trouble n’est qu’à la surface, le fond, la profondeur est comme endormie et ne s’est pas émue. Mais chez celui qui a au moins un certain degré de sagesse, la profondeur s’émeut et cependant il ne perd ni l’équilibre, ni la tranquillité.

C’est par une observation constante de la vie et en maintenant l’équilibre du cœur et de l’esprit qu’on peut acquérir la sagesse; par une observation qui, pour être fructueuse, doit d’abord porter sur nous-même. Il est inutile d’observer autrui si nous ne nous sommes pas observés nous-mêmes.

La connaissance de notre propre être nous facilitera celle des autres, nous donnera la clé de leurs pensées, de leurs sentiments.

En l’absence de cette clé, ce serait comme si nous allions vers un but sans en connaitre le chemin; nous risquerions de nous égarer, d’aboutir à une erreur ou de provoquer un désordre qui serait un sujet de regret pour nous.

Encore faut-il avoir un but devant les yeux, et c’est une autre partie de la sagesse.

Il est souvent difficile de savoir si l’on est dans la bonne voie ou si l’on y est pas, si le but vers lequel on prétend aller sera satisfaisant à la fin. Et même si quelqu’un s’est toujours imaginé suivre la bonne voie, il peut se tromper. Peut-être se sera-t-il seulement tenu à quelque principe qu’il aura adopté une fois pour toutes sans en comprendre clairement les conséquences sur lui-même et sur autrui.

C’est encore par l’étude de nous-mêmes que nous pourrons comprendre la nature du but que nous poursuivons, par l’effet que la concentration sur ce but produit sur notre esprit, sur notre cœur.

Par conséquent, de quelque façon que nous considérions le sujet, c’est en s’étudiant constamment soi-même, en étudiant les effets et les réactions de nos pensées, de nos paroles, de nos actions personnelles que nous pourrons avoir une meilleure connaissance de nous-mêmes et d’autrui et que nous pourrons acquérir la sagesse de la vie.

Quelques Aphorismes

de

HAZRAT INAYAT KHAN

Ce qui vient du dehors n’est pas l’intuition; l’intuition est quelque chose qui s’élève de votre propre cœur et amène un sentiment de satisfaction, de bien-être et de bonheur.

Puisque la nature de la vie est action et réaction, chaque expérience extérieure a une réaction intérieure et chaque expérience intérieure a sa réaction dans la vie extérieure.

Plus on a de considération pour les sentiments des autres et plus on peut créer d’harmonie.

Le signe de l’âme illuminée est qu’elle est toujours prête à comprendre.

Le cerveau peut être appelé le siège de l’intelligence et le cœur, le trône de la sagesse.

Créer le bonheur pour soi-même et les autres est toute la philosophie de la religion.