Archaka : Le cosmos immortel


21 Apr 2015

(Extrait de Alexandre Kalda: Le Dieu de Dieu. Flammarion 1989) 

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À chaque étape de l’évolution, correspond la découverte, au même endroit, sur la même Terre, d’un royaume tout à fait différent, régi par de tout autres lois, cependant que le cosmos, alentour, demeure identique, croyons-nous.

Mais pouvons-nous affirmer que lui-même ne se modifie pas, que ne sont pas évanescentes les structures que nous lui connaissons aujourd’hui et qu’inlassablement recense notre fièvre de savoir ? Qui nous dit que cette apparence, pourtant hermétique, des choses matérielles n’est pas un masque, un simple vêtement, ou la page qu’il faudra un jour tourner d’un livre où est depuis toujours décrite l’aventure où nous semblons nous lancer à l’aveuglette et dont, toutefois, le but est d’avance atteint ?

Qui nous dit qu’un changement se produisant en nous demain nous ne verrons pas du même coup l’univers chan­ger sous nos yeux extatiques, tandis qu’autour de nous ceux que n’aura pas touchés la métamorphose continue­ront de le voir comme nous le voyons aujourd’hui ?

Ainsi les choses se sont-elles produites hier. Le passage de l’absence de Temps, d’Espace cosmique, de Mort, de Dieu à leur hantise, à leur omniprésence irrécusable et dont l’esprit humain parvient cependant à douter, ce pas­sage de l’intemporel au temporel n’a apposé son sceau que sur ceux-là qui l’avaient accompli. Les autres sont morts dans les toundras glacées ou dans les savanes brûlantes, ou bien ils se sont accommodés des conditions imposées sans connaître de mutations : ils sont restés en arrière, dans leur animalité, n’ont pas quitté leur Éden enseveli sous les neiges d’Europe ou desséché par le soleil africain.

Pour eux, toujours pas de ces dimensions où nous évo­luons, pas de Temps dont éprouver la fuite ni d’Espace dont interroger la splendeur, pas de Mort dont affronter à chaque pas l’inexorable mépris ni de Dieu dont s’enivrer, se consoler ou s’irriter — rien que la Vie, son instinct sans yeux et néanmoins si sûr, son élan irréfléchi et néanmoins sagace, sa force dormante et néanmoins si prompte. La Nature en soi, dirions-nous, la voyant par nos sens humains et ne nous doutant pas qu’en soi, justement, elle peut être différente.

Il nous semble d’ailleurs que, pour entrer dans le Temps, il nous a fallu quitter la Nature, qu’à compter de ce moment où, la Mort devenant sacrée, nous avons, dans des corps néandertaliens, commencé de sentir passer le flux des choses, se dérouler les phases de notre vie, alors qu’elles étaient toutes situées jusque-là dans un présent nébuleux, nous nous sommes dépris de la Nature et l’avons même trahie.

L’enchaînement psychologique des événements rempla­çant leur immédiateté physique s’est peu à peu traduit par l’impression d’une responsabilité, d’une part que nous prendrions aux actes commis, à travers nous, par la Nature, d’un principe de causalité, d’un sens du péché — car la perception du Temps implique le sens du péché dans la mesure où l’esprit voit soudain les faits de la vie selon une ordonnance particulière, où l’un paraît mener fatalement à l’autre, où celui-ci semble être la consé­quence inévitable de celui-là.

Le sens du péché n’a, en effet, rien à voir avec la morale. Quiconque vit dans la conscience de l’écoulement du Temps ne peut y échapper. Depuis soixante mille ans, cette impression qu’une chose en entraîne une autre a été transformée en impératif de la vie humaine, qu’elle soit laïque ou religieuse, mais essentiellement elle est liée à un simple fonctionnement de nos sens physiques.

De même Dieu n’a-t-il rien à voir avec les églises où, pourtant, on l’enferme et l’adore. Ce que nous appelons Dieu est également lié à la perception du Temps. Tout ce qui vit en dehors de cette vision linéaire du monde est incapable de se figurer Dieu, cause et aboutissement du monde et de chaque forme de vie dans le monde.

Mais d’un autre côté, pour celui qui a dépassé la conscience temporelle, Dieu ne ressemble à rien de ce que nous pouvons concevoir, car il équivaut à une perception spontanée de l’Éternité. Éternel, c’est-à-dire existant dans une simultanéité de tous les instants et de tous les espaces possibles, il existe aussi sans avoir jamais commencé et sans devoir finir jamais.

Pour la conscience qui, affranchie du mode temporel, découvre cet absolu de l’Être, le principe de causalité s’annule de soi-même. Il ne peut être question de se plier encore au sens du Bien et du Mal. Tout est d’avance et à jamais accompli. Intérieurement, l’architecture édifiée par les millénaires s’est lézardée et, à la longue, s’écroule et disparaît. L’innocence est reconquise — ou plutôt l’état sans péché, qui se conquiert en échappant à l’emprise du Temps, est révélé. Il n’est pas retour en arrière, à un Éden préhistorique, à une idiotie pré-humaine, mais découverte, par-delà toute morale, tout dogme, toute confession, d’une inévitable transcendance de l’humanité.

Si une mutation doit un jour se produire, elle ne peut aller que dans ce sens, que nous libérer de la condition tem­porelle et nous faire naître hors de la sphère de la causa­lité.

Peut-être d’autres pouvoirs nous seront-ils auparavant donnés, analogues à ceux qui jalonnèrent le chemin autre­fois tracé jusqu’à nous et dont l’homme de Neandertal fut peu à peu le réceptacle. Mais de même qu’avec nos symphonies, nos équations, nos pyramides et nos fusées nous sommes le résultat prodigieux de ce cannibale, de même notre aboutissement est-il dans une race pour laquelle, tout naturellement, la Mort n’existera plus, en tout cas au sens où nous l’entendons, et pour laquelle la durée ne sera pas persistance dans l’écoulement, mais présence essentielle et toujours identique bien que toujours nouvelle.

L’Espace ne pourra dès lors nous apparaître que sous un aspect entièrement différent, et c’est que nous en aurons saisi une autre dimension, aujourd’hui insoupçonnable bien qu’elle existe déjà. Cette dimension s’étant fait jour en nous, il nous sera possible d’y vivre, de la reconnaître hors de nous — ou plutôt cette dimension fera peut-être qu’il n’y aura plus de dedans et de dehors, plus rien qui nous sépare du reste des choses et que chacun de nous sera en soi l’univers. Il va sans dire que cet univers-là ne ressemblera guère à celui que nous voyons aujourd’hui.

Chimère ? Sans doute. Mais quelle chimère n’aurait-ce pas été, il y a cent mille ans, d’imaginer qu’un jour une créature percevrait le Temps, sonderait les profondeurs sidérales, s’insurgerait contre la Mort et adorerait l’Invi­sible ? Que tout serait gouverné par une loi reliant la cause à l’effet ? Stigmatisé par l’obsession, profane ou sacrée, du péché, de son châtiment physique ou spirituel, et de la rétribution, temporaire ou éternelle, des actes vertueux ? Quelle chimère n’aurait-ce pas été de rêver au sac et au ressac de foules immenses se hâtant vers des usines ou des lieux de plaisir et de nations entières se massacrant au nom d’idéaux peut-être plus complémentaires que contradictoires ?

Quelle risible chimère, en effet, de présager les Néandertaliens accomplissant leurs rites et de voir naître, des cadavres qu’ils ensevelissaient, l’enfilade des civilisations qui se sont succédé au cours de notre déploiement ! Quelle songerie grotesque de contempler dans leur avenir les zig­gourats de Babylone et les sphinges d’Égypte, la muraille de Chine et les rampes de lancement de cap Canaveral ! Et que le Christ, Napoléon ou Léonard de Vinci doivent être leurs descendants, que des arts et des techniques encore à venir doivent prendre en eux leur source, quelle dérisoire ineptie !

Est-ce de ces hommes en deçà de l’Histoire que serait issue notre Histoire si riche et si complexe ? Du plan obtus de leurs jours, le florilège de nos dons ? Ces ancêtres inopportuns nous font crier au scandale ou au sacrilège, s’ils ne nous plongent dans l’émerveillement. Nous n’aimons guère que de si proches parents soient si peu glorieux, quand, au contraire, nous devrions reconnaître en eux ce qui nous est le plus essentiel.

Les mains qui taillaient les silex en outils moustériens étaient semblables aux nôtres, les yeux qui guettaient l’aurochs ou le rhinocéros laineux étaient comme nos yeux, les esprits qui imaginèrent d’ensevelir les morts étaient peut-être ceux d’anthropophages qui nous épou­vanteraient (bien que nous ayons crucifié Jésus, jeté Mozart à la fosse commune et exterminé des millions de Juifs), mais ces esprits-là étaient frères des nôtres. Alors qu’avant l’homme de Neandertal, même s’il y avait des mains pour tailler les pierres (selon le style acheuléen) et des yeux pour guetter le gibier, l’esprit ne percevait pas ce qui est notre élément psychologique naturel.

À cette époque où aucune créature ne s’interrogeait sur la Mort et n’avait besoin d’idolâtrer l’Inconnu, ne sentait le fleuve des âges s’écouler sans trêve et le jardin du cosmos s’épanouir au cœur de la nuit, la chimère aurait été la plus grotesque et la plus improbable, il aurait vraiment été aberrant de conjecturer tout ce qui occupe à présent notre pensée quotidienne. Aussi aberrant que de prophétiser aujourd’hui celui qui nous succédera. Annoncer les dimen­sions et les abstractions où nous vivons aurait suscité la même incompréhension, peut-être, que d’augurer à présent la métamorphose de l’homme et de l’univers en une réalité différente.

Et pourtant, il y a eu Neandertal, ce passage effrayant, long de milliers d’années, ce rampement obscur jusqu’à l’intelligence, ce péché originel qui a bouleversé l’ordre, l’apparence, le rythme de la Nature et dont, peu à peu, nous sommes nés. De même est-il donc possible qu’en ce moment précis nous cheminions vers une tout autre vision du monde où, pour l’être que nous deviendrons, rien n’existera plus de ce que nous connaissons.

Le mouvement qui doit nous transformer sera aussi natu­rel que celui qui changea hier les néandertaliens en cette race de misère et d’espoir à laquelle nous sommes si fiers d’appartenir. Aussi complexe et naturel et aussi indépen­dant de notre volonté, il nous façonnera sans doute petit à petit, dissolvant l’une après l’autre les ombres intérieures qui nous empêchent de voir, éclairant de lueurs nouvelles le visage des êtres et des choses, leur donnant une autre apparence et un sens différent, les unissant à nous par des rapports aujourd’hui insoupçonnés.

La Nature qui a enfanté l’homme en l’extirpant patiem­ment de carcasses non humaines peut bien ciseler en nous la silhouette solaire d’un être qui dépasse d’emblée tout ce que nous sommes et savons. Mais notre Histoire, alors ? Jetés au rebut, nos millénaires de peines innombrables et de maigres consolations ? Tenus pour rien, nos efforts, nos échecs et nos victoires ? Et l’amour que, parfois, nous avons éprouvé les uns pour les autres, cela serait brusque­ment aussi pitoyable et vain que les coutumes des hommes des cavernes ? Le Bouddha, soudain, ne vaudrait pas mieux qu’un chaman préhistorique ? Un poème de Tagore pas davantage qu’un cri lancé dans les étendues gelées ? Et nos lèvres baisant des lèvres aimées s’évanouiraient à jamais de la mémoire terrestre ? La fièvre de nos corps enlacés disparaîtrait dans l’oubli ? Il y aurait autre chose de plus beau, de plus grand, de plus fort, de plus lumi­neux ? Des béatitudes plus intenses ? Une vie plus totale­ment vivante ?

Est-ce donc cela qui nous attend : de toute façon, notre disparition ? De toute façon, la Mort ? Individuellement et comme race ? Nous avions appris à reconnaître notre propre mort, sur le plan personnel, et à envisager la fin de notre espèce. Mais voici qu’une prémonition s’empare de nous et nous fait entrevoir d’autres lendemains pour la Terre, l’aurore d’une autre race à laquelle nous n’aurons servi que de marchepied et qui, peut-être, nous oubliera comme nous avons oublié Neandertal et Cro-Magnon. Et cette fin-là nous apparaît la pire.

Suivant que nous croyons ou non à la réincarnation, l’annonce aboutit, en fait, à une vanité irrémédiable ou à une espérance sans pareille. Si nous n’y croyons pas, tout nous est retiré, jusqu’au désir de perdurer dans la mémoire des hommes futurs. Si nous y croyons, c’est à nous directement qu’au contraire s’adresse la prophétie. Et c’est nous-mêmes, personnellement, qui devons devenir ces êtres de lumière dont l’esquisse ensorcelle déjà notre pensée.

Or, précisément, si ces êtres doivent vivre dans une dimension qui dépasse le Temps et la Mort, s’ils doivent exister dans le plan de l’Éternel et de l’Immortel, être éternels eux-mêmes, ne faut-il pas qu’ils existent dès avant que nous n’atteignions à ce plan? S’ils doivent être immor­tels, ne faut-il pas que, dès à présent, ils échappent à la Mort, qu’en ce moment précis ils la traversent ainsi qu’une frontière diaphane où, régulièrement, ils se dévêtent de leurs visages et de leurs noms ? Ne faut-il pas que, depuis toujours, ils ne cessent de prendre un corps après l’autre — de se réincarner ? Ne faut-il pas qu’ils n’aient jamais cessé d’être, d’une manière ou d’une autre ? Ne faut-il pas qu’ils existent au gré des mutations et dès avant l’apparition du monde ? Ne faut-il pas qu’ils pré­cèdent le Temps, s’ils doivent le dépasser ?

Pour être immortel, en effet, ne faut-il pas ne pas être né ?

Jusqu’à présent, était seule envisagée l’immortalité de l’âme, qu’au prix d’une catharsis inflexible on pouvait savourer en une illumination suprême, découvrant alors qu’immortelle l’âme était fatalement innascible, qu’éter­nelle elle était nécessairement infinie — qu’elle était Dieu.

Tel était le but des disciplines yoguiques. Mais on ne visait qu’un état immatériel. Il n’était pas question d’immortalité physique, bien que le taoïsme et la kabbale en aient fait l’un des objets majeurs de leur quête. Qu’était cependant la pérennité du corps à laquelle, dans leur cas, on espérait atteindre ? Quelle individualité vou­lait-on préserver dans les siècles des siècles ? Voulait-on être à jamais le même homme et ne posséder à jamais qu’un savoir, un bonheur et des pouvoirs humains ? Se sur­vivre sans fin grâce à quelque jouvence ? Piètre conception de l’éternité, de son caractère non humain, de son infini­tude, de cette dimension qu’elle représente et qui pulvé­rise toutes les autres.

Lorsque, dans sa conscience, l’homme dépasse la sphère du Temps où nous nous mouvons d’habitude, tout ce qu’il tient pour sien se volatilise obligatoirement. Son corps, ses sentiments, sa pensée se détachent de lui, ne le concernent plus. Il est mort à lui-même et, dès lors, il est immortel. Son individualité se dissolvant, il devient universel et même il transcende l’univers, il est l’au-delà de lumière que notre langue est impuissante à nommer. Il se connaît Dieu et sait que tout est Dieu, que tout est sans début et sans fin, sans cause et sans résultat, sans origine ni destination, parce que, depuis toujours et à jamais, tout, sans la moindre exception, existe en cet état immuable et parfait.

Ainsi parlent les sages dont on dit qu’ils ont eu la vision de Dieu — qui, pour eux, n’est pas ce que nous appelons Dieu, en sorte qu’il leur arrive d’affirmer qu’il n’existe pas.

Rien de commun, donc, avec l’immortalité que l’on poursuivrait pour conserver, par magie, l’illusion de cette personnalité enchaînée à l’ignorance. On ne peut vendre son âme ni au diable ni à Dieu pour se connaître éternel. Dieu lui-même est lié à nos conceptions temporelles, et c’est à ces conceptions que, fatalement, on a affaire. Rien n’est d’ailleurs plus trompeur que ce mot de Dieu, dont on a fait, au cours des millénaires, le parangon de toutes sortes de vertus opposées, que l’on a craint ou adoré comme le Père, le Maître, le Juge, la Mère, l’Amant, le Frère, l’Enfant, toutes choses qui appartiennent en propre à l’esprit humain et ne le dépassent pas.

Mais que serait un Dieu qui ne dépasse pas absolument tout ce que l’homme peut concevoir ? Un Dieu qui ne serait pas une dimension inconnue de l’existence univer­selle ? Que serait un Dieu moral, tabellion de nos erreurs et, par là même, enfermé, comme nous, dans le principe de causalité, dans la sphère du Temps ?

Si Dieu existe, il ne peut qu’être étranger aux religions, quelles qu’elles soient. Ou plutôt, puisque quelque chose existe par-delà toute expression, que la science ne cesse de frôler et dont certains mystiques font l’expérience, cette chose ne peut pas plus se transmettre dans une formule mathématique que dans un mantra. Tout au plus la for­mule et le mantra peuvent-ils en suggérer l’existence. Mais nul ne peut comprendre la nature de Dieu qui ne devienne Dieu d’abord. Sans identification, il n’est pas de connaissance réelle. Même en notre étude des phéno­mènes de la Nature, nous ne parvenons qu’à un savoir hésitant et fragmentaire, faute de nous dépouiller de nous-mêmes pour être ce que nous étudions.

Dimension encore invécue de l’univers, plan aspatial et supratemporel, état immuable de la réalité, sans explica­tion ni raison d’être, Dieu peut être tout cela, et l’est effec­tivement pour le voyant dont l’âme s’est dissoute en lui lors d’une extase qui, en temps humain, n’a peut-être duré qu’un instant, mais contenait intégralement l’Éternité — car l’Éternité ne peut se diviser : de même que chaque point de l’infini est en soi l’infini, porte en soi la qualité de l’infini, de même la moindre fraction de ce qui est pour nous le Temps la contient-il tout entière, est-il en soi-même éternel.

Or, tel est l’état de conscience qui correspond à l’immortalité et auquel l’évolution nous conduit lentement depuis les cavernes de la Préhistoire et les tombes de Neandertal en nous faisant franchir des gouffres et tra­verser des temples dont aucun, finalement, ne nous retient ni ne nous engloutit.

C’est à établir une telle perception naturelle qu’œuvre en nous le mouvement de la Vie. De l’indifférence au Temps à son dépassement, de la découverte de la causalité et de son rigoureux triomphe dans les codes sociaux et religieux à sa transcendance en un état qui dépasse le Bien et le Mal, de la conscience de la Mort à la conscience de l’Immortalité, la Nature ne fait que nous sculpter de plus en plus précisément, que parachever, au creuset de la souffrance, la magique effigie de l’Invisible incarné.

Un jour, dont nul ne peut évaluer la date, Dieu aura notre visage — ou nous serons le visage de Dieu, voyant alors l’univers ainsi que notre propre corps, ne connaissant plus la distance ni le moment, rien de ce qui sépare ou rap­proche, ayant tout, étant tout en une inviolable immé­diateté.

Pourquoi non, puisque c’est là ce que, de tout son être, peut voir et vivre celui qui connaît Dieu ? Pourquoi serait-il un anormal dans la Nature, plutôt qu’un messager qui, dans les Écritures que nous vénérons, témoigne juste­ment de ce qu’il a vu ? Cette dimension grandit en nous sans que nous le sachions. Depuis le tout début, elle ne cesse de grandir. Elle a germé en les êtres qui nous ont précédés. Et en nous, elle prolifère, cette dimension que nous appelons Dieu et qui est une autre façon de voir le monde et d’y exister.

D’un corps à l’autre, depuis l’aube des choses, elle pré­cise notre figure définitivement, augmentant ceci et reje­tant cela, d’une vie à l’autre jouant avec nos os et avec notre chair afin d’y loger l’appareil de plus en plus complexe de nos perceptions. Et d’un corps à l’autre, de vie en vie, c’est nous-mêmes et tous ceux dont le mouve­ment nous porte et que nous entraînons dans le nôtre, c’est nous qu’elle ne cesse ainsi de modeler.

Nous qui, demain — dans combien de siècles au juste ? peu importe —, serons les êtres lumineux qui doivent vivre physiquement en la dimension de l’Éternité, c’est nous qui, hier, étions les êtres insensibles au Temps, nous qui, médusés, grognions dans les ravins enténébrés de la Vie, nous qui, il y a deux millions d’années, fabriquions à coups de pierre furieux et maladroits les tout premiers outils, nous qui, il y a huit cent mille ans, apprivoisions le feu, nous qui, pendant le grand Âge de Glace, nous ingéniant à survivre, sommes brusquement devenus intelligents, nous qui, alors, avons pour la première fois creusé des fosses pour enfouir nos morts.

Faut-il, dans un sens ou un autre, continuer la liste ? Remonter plus haut ? Nous rapprocher, au contraire, de l’heure de notre cycle ? Si la réincarnation a un sens, elle ne peut être que ce pèlerinage d’une forme physique moins élaborée à une autre plus développée, plus consciente et plus subtile. Elle ne peut être que cet aveugle cheminement jadis entrepris et qui nous a menés, au gré des métamorphoses, jusqu’à la nef de notre corps actuel, et qui se poursuit encore et se fait plus clair, plus impératif, plus enchanteur et plus aventureux [1].

Entrepris par qui, ce voyage ? Par qui, sinon par celui-là même que, demain, nous devons être et qui dépasse le Temps, se trouve donc au début, au milieu, à la fin et unit toutes les phases en un perpétuel Présent ?

Les yeux bandés, nous avançons, découvrant, d’âge en âge, un royaume peint sur l’envers de nos paupières. Par­fois, le paysage s’écaille et laisse entrevoir autre chose, qui nous semble plus vrai. Pressant le pas, nous continuons d’avancer, mais sans au juste savoir où nous mène notre divine errance, ni même si elle a un but et si tout cela — l’univers et son développement et notre présence qui se développe en lui — a le moindre sens, remplit le moindre dessein. Mais il nous semble que, s’il n’y a pas de mobile à notre existence, il ne peut y en avoir non plus à celle des millions de galaxies qui nous entourent de leurs milliards de soleils.

En revanche, si nous trouvons un sens à notre vie, il se communique aussitôt à l’immensité cosmique, car il n’est pas possible que ce qui élucide notre présence n’éclaire pas du même coup ce en quoi elle s’inscrit. D’ailleurs, la Science moderne ne cesse d’aller dans cette direction, considérant que l’univers existe pour que quelque chose en prenne conscience, qu’il y a, dès l’origine, un plan que suit l’Énergie dans l’organisation des choses, que, dès avant le Big Bang, la Matière est en quelque sorte programmée pour donner forme à ce qui sera capable de la contempler ou de l’analyser et, peut-être alors, d’en franchir l’appa­rence. Darwinisme sidéral qui peut nous conduire à bien des découvertes.

Et peut-être faut-il, en effet, appliquer les lois de l’évo­lution à ce grouillement stellaire qui fait fleurir l’or au-dessus de nos têtes. Peut-être faut-il s’en servir non à titre d’analogie, mais comme d’un processus unique et partout semblable à travers l’infinité du monde. Peut-être faut-il alors savoir déchiffrer en nous-mêmes l’histoire du cos­mos, perçu différemment par des espèces différentes, selon des longueurs d’ondes différentes, qu’elles soient lumineuses ou sonores ou autres, selon des forces gravi­fiques différentes qui, fatalement, orchestrent différem­ment les formes de la vie.

Notre siècle, en s’ouvrant à la relativité, à la notion d’incertitude, à la mécanique quantique, à la double nature de la lumière et aux trous noirs, n’a fait que jeter les bases d’une Science dont nous ne pouvons encore sup­puter les implications, mais qui, d’ores et déjà, nous détache de ce qui fut jadis acquis par une lente mutation chez les hominiens : le Temps, l’Espace, peut-être la Mort. Peut-être Dieu, aussi.

Comme un vaisseau de plus en plus sûr de sa route, la Science s’enfonce dans un avenir où la Matière du monde — et donc de notre être — est sans cesse moins concrète. Et dressant la carte du voyage, les savants jouent sur le papier avec le probable, le plausible et l’impossible jusqu’à ce que, de tant de calculs, sourde la lumière d’une nouvelle loi où l’univers puisse être différemment capté par la pensée — avant d’être vécu autrement par l’être tout entier.

D’une certaine manière, il semble vraiment que nous soyons à la veille d’une révolution aussi formidable que celle où se fit la naissance du Temps sur la Terre, qui fut aussi naissance de l’Espace, de la Mort et de Dieu. De plus en plus, les physiciens parlent de quantités qui ne sont ni l’Espace ni le Temps, mais qui existent, auxquelles aboutissent inéluctablement leurs investigations et que l’esprit humain ne peut appréhender qu’en s’annihilant, pour ainsi dire.

De même, autrefois, une autre forme d’intelligence que la nôtre — une intelligence non intellectuelle — a-t-elle dû se plier à ce qui l’envahissait, s’annuler dans la pensée qui la remodelait, la rendant plus souple et plus capable. Inventer le Temps, hier — et demain, l’Éternité —, tel semble être le but que poursuit la Nature, l’étape déjà franchie et celle qu’elle veut nous faire atteindre.

Et si, en notre destinée, se lit le destin du cosmos, si les lois de l’évolution qui s’appliquent à nous valent aussi pour le cosmos, alors tel est également le but qu’elle veut atteindre à une plus vaste échelle : un cosmos éternel — qui n’aurait jamais commencé ni ne devrait jamais finir ; faut-il s’interdire d’y songer, refuser l’hypothèse, la juger plus chimérique qu’aucune autre ?

Et cependant, si un être, un jour, doit devenir maté­riellement immortel, où le pourrait-il ailleurs qu’en un uni­vers matériel transposé dans l’Éternité ?

Dès lors, il nous faut consentir à l’ultime évidence : ce cos­mos où nous vivons, que nous explorons, dont nous cher­chons à nous emparer n’est qu’une image de quelque chose que nous n’avons pas encore les moyens de connaître et dont, cependant, nous ne cessons de nous rap­procher.

Notre aspiration à l’immortalité, ce rêve qui nous berce, et qui ne se formerait même pas s’il ne correspondait à quelque chose en nous, en notre constitution, n’a de sens que si le monde doit lui-même devenir immortel, puisque l’on ne peut être immortel que dans un lieu d’immortalité — dans un lieu qui échappe au Temps, se perçoit sans début et sans fin et, pourtant, est intégral, un lieu a-local, aussi, qu’aucune limite ne peut situer ni circonscrire, un lieu où la naissance n’existe pas plus que la Mort et où, par conséquent, nous devons déjà nous trouver en ce moment précis sans le savoir.

Est-ce le Royaume de Dieu dont parlent les Juifs et les chrétiens ? Peut-être, bien qu’il ne soit pas indispensable de croire en Dieu pour le voir et y accéder. En fait, il s’agit uniquement d’une perception du monde et de soi, qui nous fait pareils à des dieux, pareils à Dieu lui-même, ou mieux nous rend la mémoire de notre vraie nature et de la vérité du monde.

C’est vers l’absence d’Espace et de Temps que nous nous acheminons, vers un état de notre être dont rien ne peut encore nous donner l’idée, qu’aucune de nos réalisa­tions actuelles ne saurait préfigurer davantage qu’hier aucun silex acheuléen n’aurait laissé prévoir qu’un silex mieux taillé appartiendrait plus tard à une race qui croi­rait à l’au-delà et pour laquelle se seraient ouvertes les portes de l’Espace et du Temps afin d’enfanter, plus encore, notre sublime et si fragile espèce.

Que ce que nous appelons l’Espace et le Temps ait existé avant que, sur Terre, nulle conscience n’ait eu les moyens de s’en apercevoir, nous n’en saurions douter. Pourquoi douterions-nous qu’existe autre chose, qui les dépasse, avant qu’aucune conscience terrestre ne soit à même de s’en rendre compte ?

Dans l’enchâssement des mondes, il en est un — et peut-être d’autres à sa suite — qu’il nous reste à découvrir. À l’endroit même où nous nous trouvons, où nous pensons, sentons, existons et qui, pour chaque autre espèce, nous l’avons vu, revêt un autre aspect, est d’avance situé le plan de notre transcendance, où tout ce que nous connaissons aujourd’hui apparaît différemment, où la Matière est autre, et autre l’univers galactique, où la distance ne joue ni dans l’Espace ni dans le Temps, où tout est immédiat, constant et neuf.

La physique théorique peut nous en faire rêver parfois et même entrebâiller l’huis du futur. Mais alors, ce n’est que notre pensée la plus subtile qui parvient à se hisser vers ces cimes à l’air raréfié. Tandis que ce qui doit se pro­duire, c’est un changement de nature où, spontanément, nous verrons le monde baigner dans cette lumière qui, pour le moment, à notre insu, le baigne déjà et depuis tou­jours.

Il est possible qu’il en soit, parmi nous, qui, pour mieux comprendre, éprouvent le besoin de parler de Dieu, d’utili­ser les notions familières de divinité originelle, de paradis perdu et retrouvé, mais c’est risquer d’enfermer l’avenu dans des notions qui, jadis indispensables à notre développement, ont, au cours des âges, épuisé leur charisme et dans la plupart des pays, ne sont plus que reliques poussiéreuses.

Beaucoup, d’autre part, cherchent une nouvelle morale et voudraient, non sans quelque naïveté, que s’élabore une religion en quelque sorte areligieuse, qui rejetterait toutes les religions existantes.

Mais ce dont il est question est tout autre. Il ne s’agit ni de confirmer ni de réfuter la pensée religieuse. Il s’agit d’entrer dans un autre plan que la Science d’aujourd’hui nous fait au moins autant pressentir que les plus hautes révélations mystiques, qu’elle lave de ses tatouages rituels et de ses ors sacrificiels, sans toutefois réussir à l’élucider davantage.

Du moins le sens du mérite et du démérite cesse-t-il d’y tenir le devant de la scène. Nous ne pénétrerons pas dans cet autre univers, ou plutôt nous n’acquerrons pas cette nouvelle conscience de l’univers en récompense de nos bonnes actions, mais parce qu’en nous l’évolution sera arrivée au point où le passage sera devenu possible. El ceux qui seront « rejetés dans les ténèbres extérieures [2]» ne seront pas damnés pour autant. Ils continueront d’évoluer jusqu’au moment où ils atteindront à leur tour le seuil où, victorieux de l’Espace et du Temps, du Bien et du Mal, de la Mort et de Dieu, ils découvriront le cosmos immortel.

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1 Citer tout ce qui a été écrit sur la réincarnation, sujet tabou et souvent déconsidéré en Occident, est bien entendu impossible. Le mythe d’Er, dans La République, de Platon, suffira-t-il ? Ou l’autorité de Tolstoï ? « Tout comme nous vivons des milliers de rêves en notre vie présente, écrit-il, de même celle-ci n’en est qu’une parmi des milliers. […] Notre vie n’est qu’un des rêves d’une vie plus réelle, et il en sera à jamais ainsi, jusqu’à ce que nous atteignions la toute der­nière, la véritable, la vie divine. »
Sur le sens de la réincarnation, peu de textes sont aussi clairs que ce poème soufi :
Quand j’étais pierre, je suis mort et je suis devenu plante ;
Quand j’étais plante, je suis mort et je suis parvenu au rang d’animal ;
Quand j’étais animal, je suis mort et j’ai atteint l’état d’homme ;
Pourquoi aurais-je peur ? Quand ai-je perdu quelque chose en mourant ?
Sri Aurobindo, enfin, expose de façon exhaustive, dans
La Vie divine et dans Renaissance et karma, la nécessité et le processus de ce qu’il appelle re­naissance.

2 Matthieu, 8, 12.