Robert Linssen : Le silence intérieur


07 Nov 2008

(Extrait de l’ouvrage collectif « L’homme et la connaissance », Édition Courrier du livre 1965)

Les progrès surprenants de la science et de la technique ont, en moins d’un demi-siècle, bouleversé la face du monde. Les rythmes trépidants de la vie moderne éloignent l’homme du vingtième siècle des richesses intérieures, et même extérieures, d’une vie naturelle, simple et heureuse. Nous ne sommes plus harmonieux. Nous fuyons, la plupart, le silence et la solitude.

Le silence est pourtant une source inépuisable de forces physiques, nerveuses et spirituelles. Nos races agitées, inquiètes, névrosées, en ont un immense besoin. L’envahissement du bruit, à tous les niveaux de l’existence est l’un des maux de notre époque.

Très peu de personnes comprennent et réalisent ce qu’est le véritable silence. Il ne s’agit pas seulement d’une absence de bruits extérieurs.

Nous parlerons surtout, ici, du silence le plus important : le silence intérieur. Il s’agit de la paix et de l’harmonie du mental. Ce calme de la pensée est indispensable à la découverte des zones les plus profondes de la conscience. C’est à ces niveaux ultimes que résident les richesses intérieures de notre être véritable.

Mieux nous connaître pour mieux nous dépasser, tel est le but de la Vie. Nous découvrons alors, dans un émerveillement sans borne, la plénitude de l’Amour vrai et de la conscience impersonnelle nous reliant à la totalité de l’Univers. Dès cet instant, nous pouvons vivre le silence intérieur, au cœur même des vacarmes extérieurs.

Mieux encore : nous sommes la présence cosmique anonyme et silencieuse qui anime les Univers, depuis l’atome jusqu’aux galaxies.

Mais avant d’en arriver là, une tâche immédiate s’impose à nous : la réalisation correcte du silence mental. Nous spécifions « réalisation correcte », car si la plupart s’accordent à reconnaître la nécessité d’une pacification du mental, les méthodes qui nous proposent une telle réalisation sont non seulement divergentes, mais absolument contradictoires.

La façon dont nous envisageons le problème du silence mental ici, est très différente sinon à l’opposé de la plupart des méthodes de concentration traditionnelles basées sur la volonté et la discipline du « moi ».

Il s’agit d’un processus expérimental simple et naturel, dont le climat se trouve évoqué dans l’Advaïta indien, le Ch’an chinois, le Zen et la pensée de Krishnamurti.

Le développement de la volonté durcit notre musculature mentale.

Ce durcissement nous empêche d’être réceptif aux contenus des zones profondes de la conscience. La réalité spirituelle, résidant au-delà de la pensée, est d’une délicatesse, d’une finesse et d’une subtilité telles, que nous devons éliminer toutes tensions psychiques. Les conditions d’une parfaite disponibilité intérieure peuvent être résumées ainsi : une souplesse et une agilité extrêmes de l’esprit, une forme supérieure de sensibilité extrêmement lucide, une transparence naturelle et détendue.

Le silence intérieur véritable ne résulte pas d’un acte de volonté du « moi ».

Lorsqu’un silence se réalise dans de telles conditions il est artificiel et sous « tension ». Le Sage poserait immédiatement la question « qui » commande ce silence ? Pourquoi ?

Le silence intérieur véritable résulte non de la discipline du « moi », mais de la compréhension des énergies qui ont intérêt à entretenir les agitations du « moi ». Cette distinction est très importante. Le « moi » ne peut dissoudre le « moi » comme le dit Krishnamurti. Mais au cœur du « moi » peut s’installer une compréhension émanant d’un niveau de conscience cosmique dépassant ce « moi », et formant notre être réel.

Autrement dit, au lieu de nous évertuer à discipliner notre pensée par un effort émanant, d’ailleurs, d’une partie de cette pensée elle-même, il est beaucoup plus important de découvrir le fonctionnement et la signification de l’activité mentale. Le processus fondamental présidant à toutes les démarches de notre esprit, de nos émotions, de nos pensées, de nos actes, doit être mis en lumière.

Nous sommes beaucoup moins positifs et réellement pratiques que nous le croyons. Nous avons tendance à critiquer injustement les sagesses orientales en les accusant d’imprécision ou de philosophies d’évasions nébuleuses. Cette légende doit être détruite. En fait, si nous voulons être à la hauteur de l’esprit pratique et positif dont nous nous réclamons, nous devons être en mesure de répondre clairement à quatre questions fondamentales. Dans la mesure où nous sommes incapables de répondre clairement à ces questions, nous sommes dans l’ignorance des mobiles profonds de nos pensées, de nos sentiments et de nos actes. Dès lors, ne parlons plus de notre sens « pratique ».

Ces quatre questions fondamentales sont les suivantes :
Que pensons-nous ? Comment pensons-nous ? Pourquoi pensons-nous ? et surtout « Qui » pense ?

Les œuvres de Freud, de C. G. Jung et les progrès récents de la neurophysiologie permettent de répondre partiellement aux deux premières questions. Mais les réponses aux deux dernières sont beaucoup plus vagues.

La question du « pourquoi » de la pensée est intimement liée à celle de la réalité ou de la non-réalité du « moi ».

Existe-t-il réellement une entité statique, toujours identique à elle-même ? Ou n’existerait-il pas seulement une succession extraordinairement rapide et complexe de pensées (dépouillée de personnalité), à laquelle nous superposons arbitrairement la notion illusoire d’une entité permanente ? Telle est en tout cas la version des Eveillés du Ch’an, du Taoïsme, du Zen et de Krishnamurti. Pour eux, il n’y a pas réellement d’entité continue, statique, mais flux perpétuellement changeant d’une Vie Créatrice.

Une contradiction nous apparaît donc immédiatement : celle de l’apparente continuité du « moi » qui se veut une entité statique d’une part, et d’autre part, son essence profonde, essentiellement mouvante, créatrice.

* * *

Nous vivons tous dans une situation paradoxale : l’agitation mentale, qui nous exaspère et engendre la plupart de nos servitudes et conflits, est l’instrument de base de la pseudo-continuité du « moi ». Par elle, le « moi » se sent vivre. Il s’éprouve en tant qu’entité. Le sentiment d’une solidité et d’une continuité psychologiques nous confère une impression de sécurité.

Quelle impression avons-nous de notre conscience ? Un examen attentif nous la révèle comme un déroulement continu dans la durée. Depuis hier, à travers aujourd’hui, vers demain, nous avons l’impression illusoire d’un glissement uniforme.

En fait, la pensée n’est pas continue. Des intervalles de silence existent entre les pensées. Les psychologues indiens les désignent sous le nom de « Turîya ». Comment se fait-il que sur trois milliards d’êtres humains, seule, une infime minorité parvient à démasquer la comédie que le « moi » se joue à lui-même et lui donne l’impression d’être une entité continue ?

Y aurait-il donc, agissant dans la totalité du genre humain, une même force, masquant irrésistiblement à nos yeux la discontinuité et le caractère illusoire de notre pseudo-entité ? Et si cette force existe, quels buts poursuit-elle ?

Faute de place, nous donnerons à ces questions une réponse schématique permettant, cependant, d’éclairer le « pourquoi » de la pensée et de ses agitations.

La plupart de nos pensées résultent d’un réflexe d’auto-défense et d’une peur fondamentale. Une partie de nous-mêmes, située dans les zones les plus profondes de la conscience sait très bien que si nous étions confrontés un seul instant avec un des vides interstitiels existant entre deux pensées, le caractère illusoire de notre entité se révélerait avec une évidence telle que son règne prendrait fin. Or, cette partie de nous-mêmes ne veut, en aucun cas, prendre fin. Au contraire. Elle s’accroche désespérément à sa continuité. Les bouddhistes désignent cette force sous le nom de « Tanha » (la soif de devenir, de durer).

Les zones profondes de notre conscience ont une peur fondamentale de perdre leur sentiment de continuité et de ne plus « durer ».

L’agitation mentale résulte en grande partie d’un réflexe d’auto-défense garantissant la continuité du « moi ». Tel est le symbole du « vieil homme » dont parlent certaines Ecritures.

Chacun peut prendre conscience de ce qui précède. Chacun peut à la fois comprendre et sentir que l’agitation mentale n’est, en fait, que le réflexe d’auto-défense d’un instinct de conservation se situant dans les zones les plus profondes de l’Inconscient.

Nous portons, inscrites en nous, les mémoires obscures de tout le passé. Tant d’efforts ont été nécessaires avant d’aboutir à l’édification de l’être humain. Des milliards de naissances et de morts nous ont précédés. Une sorte d’inertie, de courant induit et secondaire, tend à nous faire stagner sur des niveaux acquis. Mais une mutation s’impose.

* * *

Du point de vue expérimental, deux étapes sont à franchir :
1°) La prise de conscience profonde et totale du fait que nous sommes égoïstes, et que toutes nos pensées, nos émotions, nos actes, ne sont que l’expression d’un désir de continuité, d’affirmation et d’expansion.
2°) Surprendre sur le vif, au moment même où il est à l’œuvre dans les zones profondes et superficielles de la conscience, le processus opérationnel de la pensée, et sa complicité dans la comédie de l’apparente continuité du « moi ».

Nous ne nous étendrons pas sur le premier paragraphe. II est évident. Encore faut-il dire qu’il ne suffit pas de le comprendre intellectuellement, mais de le sentir par une perception globale.

Le second paragraphe est parfaitement accessible et naturel. Il suffit d’y accorder l’attention complète que requiert un problème aussi fondamental.

A chaque instant, des pensées se présentent dans le champ de notre esprit. Elles arrivent imperceptiblement, un peu à la façon dont les vagues, d’abord lointaines, se dessinent progressivement à l’approche des plages de l’océan, puis finalement leurs contours se précisent, elles déferlent.

Mais une différence importante est à noter : tandis que les vagues se forment puis déferlent une à une, épuisant chacune la totalité du potentiel qui les anime, les pensées, au contraire, affluent en désordre total. A peine une pensée se présente-t-elle dans le champ de notre esprit, qu’une autre arrive et ne permet plus à la précédente de terminer sa course. Et ainsi de suite, toujours à un rythme incroyablement rapide et complexe. Chaque pensée inachevée est un acte incomplet, lourd en potentiel d’actions, de désirs, d’enchaînements au futur. En bref : voilà autant de garanties pour la continuité et la durée souhaitée ardemment par le « moi ».

L’expérience importante à réaliser consiste en ceci : après avoir pris profondément conscience de son désir de durée, il est nécessaire de surprendre sur le vif la pulsion profonde qui fait émerger la pensée.

Il ne s’agit pas d’une théorie mais d’un fait vivant. Un mouvement effectif n’est pas une théorie, ni un concept.

Il est parfaitement possible de comprendre et de sentir à la fois que les pulsions existant à l’arrière-plan de toutes nos pensées ne sont que des réflexes d’une peur fondamentale, celle de ne pas « continuer » en tant qu’entité. En un éclair, il nous est possible de saisir la vanité de toutes nos poursuites, leur stérilité et l’impasse totale dans laquelle nous nous étions engagés.

Le désir de continuité du « moi » apparaît ainsi avec évidence, comme étant le mobile de toute activité mentale.

Lorsque l’absurdité et l’inutilité de ce désir de continuité sont profondément comprises et senties (il s’agit d’une perception intégrale), la pulsion-réflexe d’auto défense du « moi » tombe d’elle-même. C’est le « lâcher prise » du Zen. A toutes nos tensions psychologiques antérieures succède soudain la joie, l’extase authentique d’un silence véritable où s’expriment les plus hauts sommets de l’Amour et de l’Intelligence.

Nous réalisons enfin le silence intérieur dans sa plénitude.

Il n’y a là rien de surnaturel ni de « surhumain ». Jusqu’à ce moment nous n’étions pas un être humain accompli, car nous ne possédions pas nos facultés. Nos facultés nous possédaient. Nous ne pensions pas librement. Nous « étions pensés ».

Dès l’instant de cette expérience, nous pouvons enfin donner à la pensée le juste rôle assigné, pour elle, par la Nature : un rôle d’instrument, un moyen de communication idéal, un outil pour le travail technique dont les possibilités sont immenses. Mais en nous, ce qui n’était qu’une fonction s’est pris pour une « entité ». Là se situe le drame de notre méprise.

Quelle est la différence entre le fonctionnement de la pensée chez l’homme ordinaire et l’Eveillé ?

Dans l’homme ordinaire, la pensée est utilisée en tant que complice de son désir inconscient de durée. Chez l’Eveillé, chaque pensée est adéquate aux circonstances. Chez l’homme ordinaire, aucune pensée ne termine sa course. Chacune d’elles laisse un résidu destiné à grossir les contenus de l’inconscient. Dans l’homme éveillé, chaque pensée termine complètement sa course et s’épuise en ne laissant aucun résidu. « Il ne sème plus de karma » comme le disent les orientaux. Ses pensées ne sont plus les complices de l’instinct de conservation.

Concluons en insistant sur le fait que seule une telle attitude intérieure nous permet de jouer adéquatement le jeu du monde, en étant libres de l’identification et de l’attachement aux apparences extérieures, tout en les regardant bien en face.

Ainsi qu’il est écrit dans la Bhagavad Gîta « Ce n’est pas l’action qui enchaîne l’homme, mais le désir du fruit de l’acte ».

Dans la réalisation de cette gratuité et de cette spontanéité se trouve la source de toutes les richesses sur tous les plans.

Il n’y a pas de plus haute félicité.