Patrick Lebail : Le temps et l’espérance


11 Mar 2009

(Extrait de L’homme et la connaissance, édition Le courrier du livre 1965)

Je vous convie à freiner un instant le courant de vos pensées pour considérer lucidement votre situation.

Vous êtes ici, sur votre chaise, en cet instant où vous jetez un regard sur vous-mêmes. Il est 21 heures. Votre passé est derrière vous : revivez votre arrivée en bas de l’escalier, sa montée, le passage du couloir, le moment où vous avez choisi votre chaise. Quant à votre futur immédiat, c’est moi-même qui m’en trouve chargé pour une heure.

Vous voici donc posés entre votre futur et votre passé. Vous êtes « en situation » entre les temps révolus et les temps à venir, comme serait situé au milieu d’un élastique bien tendu le nœud que vous y auriez fait.

C’est exactement l’aspect où vous apparait, à première vue, le présent. Il est pour nous « ce qui est ici », mais équilibre aussi entre deux tensions adverses : le passé, qui s’accroit sans cesse, et le futur, qui sur le plan cosmique est sans mesure et qui, pour nous, mortels, s’amenuise continuellement.

Dès que nous sommes devenus conscients d’être situés à la jonction du futur et du passé, il nous faut abandonner la conception simplifiée qui nous fait voir dans le présent un simple équilibre statique, celui du nœud sur un élastique. Tout est mouvement ! L’existence est dynamique. Le temps nous emporte avec lui. L’intuition qui assimile le présent à un équilibre est trop vague : l’équilibre, c’est la stabilité, que nous ne trouvons ni en nous-mêmes, ni en dehors de nous. Dépouillons alors le présent de son apparence d’équilibre. Ne se réduit-il pas, dès cette opération, à un instant sans épaisseur, prélevé sur une course dont la vitesse serait la seule réalité ?

La vie nous apparait comme le lieu de notre existence, comme une route que nous parcourons en voyageurs toujours trop pressés. Dans notre sac, nous avons bouclé notre mince bagage, quelques articles de pacotille : le souvenir et ses fleurs fanées, l’espoir qui nous tire en avant.

L’espoir ? C’est bien plutôt vers le gouffre d’un futur insondable que nous sommes conduits. Nous envisageons ce futur avec des sentiments contradictoires. Nous espérons que s’y réaliseront nos désirs, qu’y disparaitront nos entraves. Nous y appréhendons un inconnu vaguement redoutable, qui recèle, en tout cas, notre terminaison. De même, le passé n’est pas chose morte, vieille lune, compte soldé par quitus définitif. Il vit en nous, gonflé de nostalgies, habité de troubles secrets. Futurs et passé débordent de puissances émotives. Ce sont les moteurs de notre vie psychique profonde. Ils s’y jouent dans l’ambivalence: l’espoir et l’appréhension, le regret et le soulagement, s’y présentent en couples que rien ne saurait dissocier. Les torsions et les détentes de notre affectivité font mouvoir nos jambes sur la route de la vie. Sans elles, nous resterions cois comme des brutes, assis par terre au milieu du chemin. Le passé et le futur sont les nappes où s’alimentent les sources incontrôlées qui jaillissent dans notre psychisme. Ils nous troublent, mais ils nous font avancer.

Et nous détalons dans la vie, à l’exemple du coureur qui serpente à toutes jambes sur les routes sinueuses d’un paysage immobile. Il fuit un passé qui le talonne, il se précipite vers un futur qui l’attire, qui le fascine, qu’il ne saurait éviter. Notre condition humaine réalise le mouvement perpétuel. Nous vivons exclusivement dans le temps. Le constater n’est pas une abstraction philosophique. Jamais le coureur ne ralentit son allure, pour souffler un petit peu. Que notre vie se déroule dans le temps, est, pour nous, une évidence constante. C’est un sentiment inné, que justifie toute notre expérience. Il ne nous quitte pas plus que le battement de notre cœur, cette horloge naturelle qui nous évoque, par son rythme, la chute des grains de l’universel sablier.

S’il est un lieu, pour nous, c’est bien l’impermanence. Douloureuse impermanence ! Nous, qui sommes assoiffés de certitude et d’accomplissement, nous abandonnons continuellement ce que nous avons acquis. Tout flue, tout se modifie. A chaque instant tout disparait, pour faire place à un monde nouveau. Il entre en notre possession la durée d’un éclair, et s’anéantit définitivement l’instant d’après.

On conçoit aisément que ceux qui raisonnent en même temps qu’ils ressentent, dérivent de ce perpétuel changement une sorte d’étourdissement, une mélancolie aux cent visages : le tædium vitæ classique, le spleen de l’anglais romantique, l’agnosticisme ou le désespoir. Nulle dialectique, en effet, ne peut mordre sur l’impermanence du monde. Rien ne peut logiquement relier deux évènements, même consécutifs. Il est impossible de les confronter, de les assigner à comparaitre par devant nous. Ce sont des ombres évanescentes ; à peine apparus, ils sombrent dans l’insubstantialité. La course ne s’arrête pas. Sa vitesse nous emporte, éberlués. Le passé nous pousse et le futur nous tire. Leur pression ne se relâche pas. Suivant l’expression du Yoga-Vasishtha [1] « Constellés d’une foule d’imperfections, nous sommes égaillés dans le désert de la vie. »

Qu’est devenu notre présent ? Laminé entre futur et passé, il ne manifeste aucune épaisseur à proprement parler. C’est un concept d’allure mathématique, un passage à la limite, qui donne zéro. Il est extra-plat, ce coureur dans un paysage, que nous sommes ! Nous faisons figure de personnages découpés dans du papier. Nous ne sommes pas plus matériels qu’un mouvement de l’air. Nous sommes aussi fugaces que le vent et que l’ombre, qu’une risée sur ces Eaux de la Vie dont nous parle le Véda.

Cependant, le fait même de notre existence vient contredire les extrêmes où le pessimisme voudrait nous entrainer. Il y a quelque chose de faux dans l’idée de ce coureur dénué de substance, ce personnage de dessin animé, cette silhouette en papier japonais, ce mobile impalpable, purement cinétique, dépourvu de toute masse. Quel étrange mécanisme déplace-t-il donc ce rien sur la vaste plaine du monde ? Sans que- nous le sachions, son image nous obsède. Elle est à la fois vraie et fausse. Nous allons tenter de l’exorciser.

L’exorcisme du coureur, dont la fugacité nous inquiète, requiert que la nature du Temps soit comprise. Nageurs essoufflés sur l’océan de la vie, nous voudrions bien aborder au rivage pour être en mesure de nous sécher. Seule une compréhension véritable pourra nous faire reprendre pied.

Notre présent n’est assurément pas un nœud bien fixe au beau milieu d’un élastique. Sa nature est plutôt celle d’une pierre lancée par une fronde. Elle parcourt rapidement son orbite, et révèle à tout instant l’équilibre parfait des forces [2] diverses qui s’exercent sur elle. Son mouvement n’est réellement qu’un autre aspect de l’immobilité : dès que nous cherchons à cerner le temps par la dialectique, à l’enserrer dans les rets de la pure logique, nous aboutissons à des paradoxes de ce genre.

Alors nous sommes tentés de sortir des difficultés que suscite l’invention d’une définition précise, en faisant appel à une perspective générale qui nous épargne d’attaquer le problème de trop près. Nous énonçons que le Temps est le lieu des évènements, comme le paysage est le lieu des arbres, des routes, des maisons… bref, de tous les objets.

Il serait donc, dans cette optique, le lieu de notre expérience, jalonné par les péripéties de notre aventure terrestre.

Cette vue est commode, mais nettement insuffisante. Elle est trop théorique, trop schématique. Elle est arbitrairement dépouillée de ce mouvement du réel qui habite si éloquemment en notre organisme. Notre vie n’est pas une carte géographique, mais une exploration de l’imprévisible. Inversons donc cette approche pour y injecter du dynamisme. Nous évitons, pour ce faire, de poser a priori qu’il existe des évènements distincts, localisés dans un espace temporel mythique que nous inventons pour les besoins de cause. Prenons en main le rasoir d’Occam et retranchons toute spéculation. Exprimons plutôt que nous constatons une succession d’évènements, ce qui nous pousse à dire qu’il existe un Temps. Les évènements ne sont-ils pas ce que nous ressentons directement, sans médiation ? Le Temps, lui, n’est qu’une inférence. Il suffit de lui accorder la signification d’un mouvement, celui qui accompagne la cascade des évènements, pour que s’y trouve résumé intuitivement et de façon fort suggestive tout le dynamisme de notre expérience, cet écoulement phénoménal qui s’impose si fortement à nous.

Il est avantageux d’adopter cette position, car elle nous permet de considérer identiquement à la fois les évènements « concrets » du monde « externe » et les évènements « immatériels » de notre monde « interne ».

Nous ne sommes plus obligés d’en faire deux catégories distinctes. Nous réintégrons dans le cadre universel des Évènements les pensées, les sensations, les tensions volitives, qui n’ont pas d’autre consistance que le mouvement de notre esprit. On pourrait dire que le Temps est la matière de nos pensées, si son essence n’était pas immatérialité.

Nous imaginons que nous percevons directement le Temps, en raison de notre préoccupation permanente au sujet du passé et du futur. Notre pensée vacille continuellement entre ces deux pôles antagonistes et délave ainsi le trait sans épaisseur qui est l’instant présent. Le Temps nous parait être le reposoir des choses. Cela provient du jeu de notre imagination, de notre inquiétude, de nos espoirs et de nos appréhensions, qui nous font supputer mille évènements, soit révolus, soit escomptés.

Le sentiment du Temps, qui parfois nous étreint, est uniquement la sensation d’un tiraillement interne. C’est le bousculement, le froissement incessant, de légères tensions affectives, la houle des désirs subconscients. Que si nous dépouillons le Temps de ces colorations, nous reconnaissons aisément, derrière leur manteau, la simple et parfaite continuité du flot des choses, des vaguelettes de notre esprit. Leur coulée ne présente ni faille ni soubresaut. Il est inutile d’évoquer un temps qui soit distinct des êtres. C’est un concept inutile, qui ne sert qu’à nous angoisser. Nous avons avantage à l’éliminer, car il n’explique rien et complique tout. Bornons-nous plutôt à constater la mouvante transformation de toutes choses.

Cependant, nous nous interrogeons. Quel est donc leur mouvement, ou pour mieux dire, leur mouvance ? Quelle est cette infinie plasticité des êtres ? Pourquoi sont-ils insaisissables à la manière de Protée ? Nous avons jeté le temps par-dessus bord, mais nous voulons conserver les évènements, « ce qui arrive », pour ne pas verser dans l’absurde, ni dans la fiction pure. Nous venons de lever toute une armée de nouvelles perplexités. Sans un Temps, arrive-t-il donc quelque chose ? OU sont passés des évènements qui n’ont plus, semble-t-il, de substance ? Hors du Temps, y a-t-il quelque chose qui change ? En ôtant le Temps, n’avons-nous pas coupé ce fil qui symbolise à nos yeux l’ordre du monde ? Ne risquons-nous pas d’y introduire un chaos qui le ramène définitivement dans la zone de l’inexplicable ?

La question peut d’autant plus se poser que l’analyse védantique a ruiné les notions si claires, et pourtant si fausses, sur lesquelles reposent la plupart de nos convictions innées. Objets distincts, évènements, spectateur et spectacle, mouvement, devenir et causalité, tout a été balayé par la bombe qu’ont magistralement lancée les anciens instructeurs du Vedanta. Son explosion a définitivement ébranlé nos certitudes naïves. Pour l’homme qui suit la voie du Vedanta, une investigation rationnelle, honnête et pénétrante, a fissuré tout ce qu’il pensait savoir sur le monde lorsqu’il ne l’avait pas vraiment considéré.

De cette bombe, il est facile d’analyser l’explosif. Voici le verdict du chimiste. Le passé n’est plus. Le futur n’est pas encore. Le présent n’a pas d’épaisseur. Tout ce qui relève du Temps est inexistant, illusoire et futile. La conséquence ne s’en fait pas attendre. Notre voyageur dans la vie, c’est-à-dire nous-même, était déjà réduit à un coureur infiniment diaphane. Or, voici que ce coureur disparait, qu’il se volatilise. Circonstance très grave, il sort très discrètement, sans le moindre bruit, sans que rien ne soit changé ! Nous ne pouvons en être surpris : il avait déjà perdu toute substance, il était devenu plus mince que du papier.

La pensée profonde des grands maitres va plus loin.

Elle ne nous quitte heureusement pas en chemin. Elle ne nous assigne, comme statut, ni l’erreur, ni le néant. Le Temps est assurément rejeté comme une conception illusoire et dangereuse. Le Temps, les Événements, la Causalité, sont tous dépouillés de leur apparente vérité. C’est au profit d’une réalité plus ample, qui les englobe et les explique, et dont ils constituent seulement quelques-uns des aspects.

La présence de l’Univers est certaine. Le Vedanta ne songe pas à la nier, mais il nie que l’Univers change. L’Univers bouge et se plisse, peut-être, mais sans se transformer. Son équilibre est aussi constant que celui de la pierre dans son orbite. La substance de l’Univers est éternelle ; elle est immuable aussi. Des énergies inconnaissables s’y jouent librement, pour modifier sans arrêt la face du monde et notre âme aussi, qui se trouve avec lui en parfaite continuité.

Tout se transforme, mais rien ne change. L’eau devient glace ou vapeur : elle ne cesse pas d’être de l’eau. Notre conscience se fait joie, tristesse ou indifférence sans changer pour cela de nature. Les mêmes atomes circulent entre le sol, les plantes, les animaux et les hommes, sans faire autre chose qu’entrer en différentes combinaisons. Des mêmes touches d’un piano on peut tirer toutes les musiques. Un danseur [3], en ses diverses attitudes, est toujours le même danseur.

Nous ne devons pas nous angoisser parce que nous projetons d’évacuer le Temps. Nous ne perdons rien de valable en abandonnant l’impermanence. Ce à quoi nous renonçons, c’est à notre malaise ou notre désespoir. Nous acquérons en contre-partie des certitudes sans prix : une permanence intemporelle plus véridique ; l’arrière-plan d’une ultime stabilité.

Notre esprit s’affole des images qu’il engendre lui-même. Au prime abord, notre vie nous apparait comme un faisceau de dynamismes orientés, un écoulement dans un canal qui nous mène au grand déversoir de la mort. Mais en ce canal rien ne s’écoule. Les eaux de la vie sont inépuisables, parce que jamais nul ne les diminue en y venant puiser.

Il est possible de parvenir à une véritable acceptation de l’impermanence. Cette acceptation consiste à la comprendre, puis à la rejeter comme une dépouille sèche dont nous revêtons l’éclat d’une immuable Réalité. Notre héritage n’est pas le nihilisme, l’agnosticisme, le désespoir. Il est détachement, c’est-à-dire dépassement. On retrouve ici le sens de l’invocation upanishadique [4]:

« Conduis-nous des ténèbres à la lumière,
« Conduis-nous de la mort à l’immortalité. »

Lorsque nous sommes agrippés d’une main à l’espoir, de l’autre à la nostalgie, notre lot est frayeur, désirs fous, mordante récollection du passé. La crispation sur le Temps ne peut que nous décevoir.

Il nous faut, pour vivre en paix, ne plus nous sentir impliqués dans les choses, conquérir notre indépendance. Ceci oblige à tenter d’apercevoir, sous l’enveloppe fascinante dont les pare notre esprit, leur unique et splendide substance : le Réel, qui est intime, en même temps qu’il est infini. Comme l’écrit Gaudapâda [5]: « Il est pris pour les choses de ce monde ». Elles en sont le voile, qu’il nous appartient de soulever.

Une voie pour ce faire est la réflexion sur ce Temps si mystérieux. Elle nous aide à prendre quelque altitude pour survoler nos misères, à conquérir de l’indépendance, à mieux apercevoir la vérité du monde. La seule illusion y aura finalement été d’avoir pensé être asservis, alors que de toute éternité nous sommes purs, sans limites et libérés.

Le présent qui nous pèse, la destinée qui nous effraie, l’anxiété qui étreint notre âme, le poids si lourd du passé : autant de fantômes qui peuvent s’évanouir en fumée impalpable. Il suffit de vraiment comprendre que le Temps n’a pas d’essence. C’est un vocable. C’est la dénomination générique que nous appliquons aux modifications sans fin qui se jouent sur la face d’un univers unique, lui-même continuum sans faille, ni début, ni fin.

Sa draperie bouge légèrement. Le souffle irrésistible des énergies divines en agite majestueusement les plis. L’amplitude de ce mouvement dépasse notre entendement. Quand nous tentons de le considérer, la tête nous tourne. La pensée cosmique qu’il manifeste est un vin trop capiteux pour nous. Nos étourdissements se traduisent par d’innombrables divagations philosophiques et religieuses, qui fabulent sur le Temps, le devenir, la prédestination, la création et l’éternité. Nous devrions pourtant avoir la tête plus solide et comprendre que rien de cette pensée ne nous est proprement étranger : nous sommes, après tout, un des plis de la grande draperie. Rien ne devrait nous épouvanter, dans un contact familier avec la conscience suprême, indéfiniment créatrice. La transformation du monde s’y déroule en pleine lumière. Nul mystère inquiétant ni sombre ne s’y trouve caché.

Les choses sont simples, leur essence n’évolue pas. Rien ne nait, rien ne meurt. Le continuum vivant reste entier. Ceux que nous avons aimés n’étaient que des rayons particulièrement brillants de la lumière universelle. Nous avons été surpris de reconnaître en eux son clair reflet.

Cette lumière, nous affirme le Vedanta, nous n’en avons jamais été privés.

La conclusion est claire : il n’y a pas d’impermanence. Le passé ne s’accroit pas, le futur ne s’amenuise pas. Le passé ne nous fuit pas, le futur ne se rue pas à notre rencontre. Il existe seulement une pure intemporalité. On ne peut même dire qu’il y ait un présent, ni surtout un « présent permanent ». Seul est évident un reflet mouvant de la plénitude de l’être. Une action, que nous appelons divine, en émerge inlassablement et le module selon tous les aspects du monde.

Ce dernier n’est autre qu’une risée qui se propage sur un insondable océan. L’énigme qu’il nous pose se résout au sein d’un détachement véritable, qui nous élève au-dessus de sa fascination. De même, pour comprendre le mouvement d’un fleuve, il en faut apercevoir l’eau. Le détachement viendra de lui-même lorsque nous verrons clairement la sublime simplicité des choses.

Nous substituerons aux crispations de l’espoir, la détente de l’espérance : l’espérance, qui est attitude de foi, qui n’est attente de rien, qui se satisfait de toutes choses.

Le coureur dans la vie, qui nous ressemble comme un frère, avait tout l’air de s’être fondu dans le néant. Bien an contraire, il s’est intégré dans une totalité. Il s’est finalement aperçu qu’il faisait partie du paysage. Nul pouvoir n’aurait été capable de l’en arracher. Il acquiert, par là même, des dimensions infinies, celles de l’univers entier. Il s’est réconcilié avec sa propre substance. Il a compris que l’union du coureur avec le paysage est aussi indissoluble que celle du spectateur avec le spectacle. Il n’y a pas, à proprement parler, de spectateur qui confronte un spectacle. C’est une conception commode durant la course [6] mais elle est insuffisante. Ils sont unis dans la Réalité.

Dans cet esprit, la Mândûkya-Upanishad affirme que l’homme assagi devient origine, devient résorption, devient universel. En ses propres termes, du même coup élucidés : « Il participe au Soi par le Soi, celui qui détient cette connaissance. »

Nous sommes maintenant en possession de la formulation la meilleure : le Temps est ce qui manifeste la Réalité. Nous comprenons qu’il soit insaisissable. Même quand nous en avons compris la nature par l’effort de notre pensée, nous ne pouvons nous en abstraire par un simple geste de la raison. En notre état actuel, c’est le Temps qui nous alimente ; cela durera aussi longtemps que nous vivrons en lui.

Son flot bouillonne sans relâche sur nos rives. Nous sommes un des canaux par lesquels se rue le débordement des énergies divines. C’est le milieu superfluide où nous nageons. Nous y trouvons, par une alchimie subtile, tous les éléments de notre conservation.

La Chandogya-Upanishad nous parle [7] du grand arbre qui tire de la terre ses sucs nourriciers et se réjouit d’en vivre. Nous aussi, nous sommes des arbres, à la complexe ramure. C’est dans le Temps que nous sommes plantés. Nous en tirons notre vie, combien mouvante, la fontaine de nos pensées, et l’espérance d’y trouver le vrai. Le Temps est notre substance même, celle de notre corps comme celle de nos pensées. Il n’est pas notre destructeur, mais notre habile et divin constructeur. Nous l’appelons de noms divers : puissance divine ou mâyâ, l’Illusion créatrice. Nous y baignons comme le poisson évolue dans l’eau, comme l’oiseau s’appuie sur l’air.

Cette immersion possède même la seule permanence que nous puissions repérer dans le monde. Elle est celle du jaillissement par lequel le Temps nous porte et nous crée. Cependant, le méditant peut quelquefois traverser les flots de son torrent. L’horloge de son souffle ralentit à mesure qu’il s’apaise. Son cœur bat calmement, sans mesurer la succession d’aucune pensée. L’éclairage intérieur croît en lui et fait peu à peu pâlir la présence d’un monde où il se sent de moins en moins impliqué. Ces rythmes naturels rejoignent la pulsation qui fait évoluer sourdement l’univers, et le méditant avec lui. Il se condense en une présence plus vaste, dont l’aspect temporel se dissipe à mesure que sa concentration s’intensifie. Un effort ultime place l’adepte au-delà du plan du sensible. Élevé hors du temps, il voit alors couler la transformation des choses, sans toutefois y participer. C’est en lui qu’il découvre l’infini, intemporel et simple. Le Temps n’en est qu’un visage, celui qui rend sans limite la variété des possibles. Sa réalité n’est autre que la Conscience impersonnelle, dont l’évidence l’envahit totalement.

Cette méditation dépasse nos capacités. Nous restons baignés dans les flots du Temps, même si notre analyse et notre intuition nous ont montré qu’en lui nous trouvons seulement l’espoir, tandis qu’en dehors de lui réside notre espérance. Cependant, nous sommes inaliénablement « capables d’immortalité » [8]. Il nous suffit, pour en être dignes, de savoir ne pas nous opposer au flot du Temps, de consentir à nous y abandonner comme à l’expression de la puissance divine.

Je vous propose donc de faire vôtre cette maxime du Veda :

« Kâlah kâle mâm nayati »
« Le Temps me conduit dans le Temps ».

[1] 1-26-41.
[2] gravitation, force centrifuge, force de Coriolis, magnétisme…
[3] Shiva !
[4] Brihad-âranyaka Upanishad, 1-3-28.
[5] Mândûkya Kârikâ, 2-19.
[6] par exemple, pendant l’effort du yoga.
[7] 6-11-1.
[8] Mandukya-Kârikâ, 4-92.