Dominique Schmidt : Le yoga de Sri Aurobindo


23 Oct 2015

En 1974, déçu du monde et de la société, Dominique Schmidt quitte la France pour émigrer en Australie. Puis il vit de nombreuses années à Pondichéry en Inde où il fait de longues recherches sur la Vie Divine de Sri Aurobindo. L’étude des deux sages indiens, J. Krishnamurti et Sri Aurobindo, l’amène à un changement radical de conscience et d’orientation de son existence.

Après 40 ans de voyage, Dominique s installe dans les Cévennes pour y créer un lieu d’accueil et de recherche sur la nouvelle conscience. Avec sa compagne Angelique, il rénove une immense ruine dans un cadre magique de silence et de beauté qui est maintenant prête à accueillir ceux qui aspirent à une transformation intérieure.

Pour plus d’informations vous pouvez contacter Dominique via son adresse email : schmidt_dominique@hotmail.com

(Dominique Schmidt est l’auteur des ouvrages suivants : La Révolution de la Conscience, Dialogue sur les Ecrits Inédits de Krishnamurti, Le Nouvel Homme selon Sri Aurobindo et Krishnamurti, Le Mystère autour de Krishnamurti, La Grande Aventure Initiatique).

(Extrait de Le Nouvel homme selon Sri Aurobindo et Krishnamurti par Dominique Schmidt. 2009)

« Notre existence de surface n’est qu’une surface, et c’est là que l’Ignorance règne en souveraine absolue ; pour connaître, il nous faut entrer en nous-mêmes et voir avec une connaissance intérieure. Tout ce qui est formulé à la surface est une représentation infime et diminuée de notre plus vaste et secrète existence. Nous ne pouvons trouver le moi immobile en nous que lorsque les activités mentales et vitales extérieures sont apaisées ; puisqu’il est établi tout au fond de nous-mêmes et n’est représenté à la surface que par le sens intuitif de notre propre existence, et faussement représenté par le sens de l’ego mental, vital et physique, c’est donc dans le silence mental [1] que doit se faire l’expérience de sa vérité. (.…)

Derrière ces activités occultes se tient une entité psychique, vrai support de notre individualisation ; l’ego n’est qu’un substitut extérieur et faux, car c’est cette âme secrète qui soutient notre expérience de nous-mêmes et notre expérience du monde et maintient leur cohésion ; l’ego extérieur mental, vital et physique est une construction superficielle de la Nature. C’est seulement quand nous avons vu que notre moi et notre nature forment un tout, dans les profondeurs comme à la surface, que nous pouvons acquérir une base véritable de connaissance. » [2]

« Nous ne sommes plus maintenant de petites personnalités séparées mais des centres d’une action universelle en contact direct avec les forces cosmiques. » [3]

Le yoga de Sri Aurobindo est unique car, selon sa vision de l’existence, l’évolution de l’individu ne peut être séparée de l’évolution du cosmos. Dans le passé, la pratique du yoga était surtout réservée à la libération personnelle ; le cosmos était perçu soit comme une illusion, soit comme une entité phénoménale limitée de laquelle l’âme devait s’échapper. Sri Aurobindo, par contre, ne sépare pas l’individu du cosmos. D’après lui, ils forment les deux aspects d’une réalité encore plus haute dont ils seraient une expression manifestée dans des buts bien spécifiques. En fait, le cosmique mental, le cosmique vital, le cosmique physique, qui forment notre cosmos, interpénètrent toutes les existences et les influencent dans leur constitution interne, dans la composition de leur nature.

L’individu n’existe pas en soi, il fait partie d’un Tout qui lui est inconnu. Pour découvrir la vérité de son existence, il doit donc pénétrer le mystère de ce Grand Inconnu, dont notre cosmos est une manifestation. Ce Grand Inconnu, créateur de notre univers et source de tout ce qui existe, Sri Aurobindo le nomme Existence-Conscience-Béatitude (Satchitânanda). C’est donc de Cela que procèdent notre cosmos et tous les plans de la Nature qui le constituent. Pour pratiquer le yoga, il nous faut donc préalablement connaître les différents plans qui forment notre monde ; autrement nous ne pouvons avoir ni vraie connaissance, ni assise pour une action juste. Le yoga de Sri Aurobindo n’est pas seulement libération de l’individu, Nirvana, hors de la manifestation, dans l’extase de l’absolu, mais perfection des différents pouvoirs de la conscience de l’Être dans la Nature.

La source primordiale de tout ce qui existe, jusqu’à la poussière atomique, de l’infiniment petit à l’infiniment grand, le Sacré de Krishnamurti, Sri Aurobindo l’appelle le Divin suprême. Ces termes nous orientent vers une vision spirituelle de notre monde. Même si son développement présent semble aller à l’encontre de cette haute conception de l’existence, Sri Aurobindo nous donne une explication téléologique qui rend compte de ces anomalies, de ces imperfections, dont l’évolution est la clef. Le point de départ, le Divin suprême, est appelé en termes philosophiques le non-manifeste, pour indiquer l’aspect intemporel et aspatial, et donc inconditionné de sa nature ; dès qu’il y a manifestation, en revanche, le temps et l’espace donnent une forme à l’Être et deviennent principes de conditionnement. En d’autres termes, l’Être pur, qui est aussi essence ou énergie pure, lorsqu’il est manifesté dans une forme, devient limité par celle-ci. C’est cette limitation qui devient principe de conditionnement. Le non-manifeste est donc l’essence de l’Être primordial, qui lorsqu’il est manifesté prend forme dans un monde délimité et conditionné. D’un côté, nous avons la pure liberté de l’Être infini qui existe dans la non-dualité (le non-manifeste), et de l’autre, nous avons l’emprisonnement [4] de l’Être dans la manifestation d’un monde d’où émane une multitude de formes qui existent dans la dualité. L’Être pur se suffit à lui-même et connaît le bonheur infini, la béatitude. En revanche, lorsqu’il est manifesté, l’Être pur devient tout ce qui existe, les innombrables créatures qui peuplent notre monde, ce qui suscite un jeu relationnel de dépendance étroite entre les êtres finis. Ce jeu relationnel provoque la dualité née de la séparation phénoménale entre les êtres. L’Être pur, créateur de la manifestation, n’est pas affecté par cette dualité qu’il a engendrée, comme le réservoir de l’énergie universelle de l’électricité n’est pas diminué en sa nature par les ampoules qui la canalisent. Prisonniers de la dualité, nous ignorons l’existence de l’Être pur qui est supposé être l’essence de notre monde et de chaque créature. Comme une ampoule de 100 W qui éclaire une pièce obscure doit sa lumière à l’électricité, même si elle l’ignore, la Vérité de notre être réside dans le principe premier qui nous a engendrés. La connaissance de notre vraie origine nous libère de notre ignorance individuelle et nous fait découvrir notre être essentiel. Voyons donc comment Sri Aurobindo nous révèle ce complexe mystère de l’existence et nous explique la raison du yoga, la nécessité de le pratiquer pour épanouir tous les aspects profonds de notre être.

« Lorsqu’on parle de l’étincelle divine [5], on considère l’âme comme une parcelle du Divin descendue dans la manifestation, plutôt que comme un élément qui se serait séparé du cosmos. C’est la nature qui s’est formée en émergeant des forces cosmiques : le mental est sorti du mental cosmique, la vie de la vie cosmique, le corps de la Matière cosmique.

L’âme accède à trois réalisations : (1) la réalisation de l’être psychique et de la conscience psychique qui constituent l’élément divin dans l’évolution ; (2) la réalisation du Moi cosmique qui est en tous ; (3) la réalisation du Divin suprême, d’où sont venus à la fois l’individu et le cosmos, et de l’être individuel (Jivâtman) comme parcelle éternelle du Divin. » [6]

LA DESCENTE (INVOLUTION)

« La terre est un champ matériel d’évolution. Le Mental et la Vie, le Supramental, Satchidânanda, sont en principe ‘involués’, contenus dans la conscience terrestre ; mais tout d’abord, seule la matière s’organise; puis la vie descend du plan vital pour donner une forme, une organisation et une activité au principe de vie dans la matière, elle crée la plante et l’animal ; ensuite, le mental descend du plan mental et crée l’homme. À présent, le Supramental doit descendre afin de créer une race supramentale. » [7]

Une notion essentielle pour mieux comprendre la constitution de notre cosmos et de notre monde est le principe d’involution et d’évolution exprimé par la descente du divin dans la manifestation. « La création a descendu tous les degrés depuis le Supramental jusqu’à la Matière et à chaque degré elle a créé un monde, un règne, un plan ou un ordre propre à ce degré. » [8] Le premier mouvement dans la création de notre monde est le principe d’involution qui est donc antérieur au mouvement d’évolution. Ce processus involutif et évolutif est comme une échelle dont les barreaux nous permettent la descente et la montée. La descente de l’Être pur dans la manifestation établit tout d’abord des plans typiques, c’est-à-dire non évolutifs. Au fur et à mesure de sa descente, à chaque barreau, la lumière de l’Être pur diminue, jusqu’à l’obscurité complète lorsqu’elle atteint la matière. La lumière de la pure existence est complètement obscurcie par sa densité et apparaît comme une non-­existence. C’est ainsi que tous les principes des plans involués dans la descente se trouvent emprisonnés dans la matière même. L’emprisonnement dans l’obscurité de la matière incite la conscience à se libérer de cette emprise et à regagner la lumière perdue en remontant les échelons de l’échelle. Le principe ascendant implique donc une évolution croissante de la conscience, où à chaque barreau plus élevé, elle perçoit davantage la réalité. Le premier barreau de l’échelle, c’est-à-dire le plus bas, la laisse donc dans la complète ignorance des réalités exposées dans les échelons supérieurs. Lorsqu’elle accède au dernier échelon, la vérité dans toute son ampleur lui est révélée, la vision de la réalité est complète. Dans notre évolution présente, notre conscience, qui a atteint l’échelon mental, se trouve dans un clair-obscur, au milieu de l’échelle, où sa vision est encore voilée.

À chaque échelon plus élevé de l’échelle de l’évolution, la conscience est transformée par les vérités existant dans ce nouveau plan de la réalité, ce qui lui permet de percevoir celle-ci plus richement, harmonieusement et adéquatement. Dans les échelons inférieurs, représentatifs de l’ignorance, la conscience existe essentiellement dans la division et la séparation. Au fur et à mesure de sa montée, elle recherche la connaissance, le principe d’unité qui sous-tend la manifestation et la multiplicité des êtres. Avec chaque échelon gravi, la conscience transcende et inclut les matériaux de la réalité inférieure, les transformant en les valeurs de la réalité plus large de l’échelon supérieur. Par exemple, le racisme, expression de l’attachement démesuré à sa propre culture, à sa nationalité, devient, à un plan supérieur de la conscience, la joie de vivre dans un monde enrichi par les différentes races et cultures. Au fur et à mesure que la conscience évolue, elle ressent de plus en plus l’amour pur de la réalité supérieure, où elle découvre la présence de l’Un dans autrui. En revanche, dans son expérience des échelons inférieurs, ayant perdu le principe d’unité, elle vit dans la séparation, la douleur et le plaisir, qu’elle confond trop souvent avec l’amour authentique.

Le principe d’involution précédant l’évolution est donc nécessaire pour qu’il y ait pression sur ce qui doit évoluer. Le plan supérieur suscite une tension dans ce qui est involué dans le plan inférieur pour qu’il se libère. C’est cette tension inconsciente qui gît dans chaque être qui est responsable du dynamisme de l’évolution de la conscience.

Le Divin suprême dont la nature est pure existence, conscience et béatitude, se serait manifesté en involuant son Être dans notre monde matériel comme forme et habitat propice à un jeu d’évolution. Notre monde n’est qu’une possibilité d’expression de cette intelligence divine et transcendante. Le Divin suprême a donc choisi de se jeter un défi à lui-même en se manifestant à l’opposé de ce qu’il est vraiment. Ainsi, en se cachant dans l’obscurité de la matière, il suscite un jeu de surprises, qui garde le suspense et la tension nécessaire en sa création et ses créatures. L’être perdu dans le gouffre de la matière recherche inconsciemment et désespérément son origine divine et sa divine béatitude. Dans l’inconscient de tout être pensant réside sa nature originelle qui le pousse à la rechercher obscurément à travers les expériences de la vie ; c’est cette tension et la frustration de ne pas être pleinement qui suscitent le processus dynamique de l’évolution.

« Ainsi, la nature même du jeu cosmique tel que l’a réalisé Satchidânanda dans la vastitude de Son existence étendue comme Espace et Temps nous amène à concevoir d’abord une involution et une absorption de l’être conscient dans la densité et l’infinie divisibilité de la substance, car autrement il ne peut y avoir de variation finie ; puis une émergence en l’être formel, en l’être vivant, en l’être pensant, de la force qui s’est elle-même emprisonnée ; et finalement, un affranchissement de l’être formé et pensant qui se réalise librement comme l’Un et Infini jouant dans le monde et, par cet affranchissement, recouvre l’existence­-conscience-béatitude illimitée qu’il est déjà secrètement, réellement et éternellement. Ce triple mouvement est toute la clef de l’énigme du monde. » [9]

La Nature, Prakriti, est le principe exécutif du Divin suprême, c’est elle qui organise les différents plans de notre cosmos et, dans sa descente progressive, qui élabore le mental cosmique, la vie cosmique et la matière cosmique dont sont nés le mental, la vie et le corps individuels. « Le physique est évidement la base ; celle du surmental se situe entre les deux hémisphères. L’hémisphère inférieur contient nécessairement tout le mental, y compris ses plans supérieurs, ainsi que le vital et le physique. L’hémisphère supérieur contient l’Existence-Conscience-Béatitude divine qui trouve sa formulation dans le supramental. Le surmental est situé au sommet de l’hémisphère inférieur ; il est le plan intermédiaire ou plan de transition entre les deux. » [10]

Le Divin suprême dont la nature divine est composée de l’Être pur, Conscience-force et Béatitude, se manifeste premièrement dans le plan supramental de l’hémisphère supérieur. Le Supramental est la Conscience-de-Vérité de l’absolu même en toute sa pureté. Dans ce plan de la réalité supramentale, l’être n’a encore subi aucune altération, aucune division de lui-même où pourraient s’infiltrer la fausseté, l’ignorance et le mensonge, comme dans l’hémisphère inférieur de notre monde. Par contre, la force, le pouvoir, la conscience, la vérité, la connaissance, l’unité, la béatitude de ce plan supérieur se dégradent et diminuent progressivement au fur et à mesure que l’Être suprême se voile dans la création de plans successifs descendant jusqu’à sa chute finale dans l’abîme le plus obscur de la matière, dont l’expression est la fragmentation, la division, la séparation, figurée par l’atome. L’hémisphère supérieur représenté par le plan supramental est pure Lumière, pure Connaissance [11]. En revanche, l’hémisphère inférieur est gouverné par le principe de l’Ignorance dont les plans mental, vital et physique, successivement, sont les expressions caractéristiques. Néanmoins, cette Ignorance n’est pas absolue, elle est plutôt une Connaissance involuée et voilée du Suprême qui habite tous les plans inférieurs l’homme, l’animal, le végétal, le minéral. Dans l’atome même, l’Intelligence divine s’est complètement enfouie afin de permettre à cette forme la plus obscure de sa création de se mouvoir selon ses propres lois et ses propres désirs. « Elle arrange parfaitement son ordre des choses et guide l’impulsion instinctive ou l’élan inconscient vers une fin que possède la Toute-Connaissance, mais qui est retenue derrière un voile, inconnue de la forme instrumentale de l’existence et cependant parfaitement efficace dans l’instinct ou l’impulsion. » [12]

« Chaque atome n’est qu’une concentration de la force totale, de la conscience totale, de l’être total en des formes phénoménales de lui-même. » [13] « L’obscurité est le corps condensé de la lumière, l’Inconscient abrite en lui-même tout le Supraconscient caché. » [14] Cette connaissance involuée dans la forme devient ainsi Ignorance, car elle ne détient plus la Connaissance pure mais elle est mue par le principe de limitation et circonscrite par les besoins de l’organisme qui véhicule l’étincelle divine. L’âme est ainsi complètement ensevelie dans ce jeu de surface de la forme. Cette dialectique de la forme, de l’organisme et de la conscience qui se cache dans la profondeur de l’être, déclenche le processus évolutif qui est la loi de notre univers en devenir.

Afin de mieux comprendre le principe d’évolution qui suit le mouvement involutif de la Conscience suprême dans sa descente, reprenons la métaphore de l’échelle qui nous permettra de mieux discerner intellectuellement l’énigme de notre monde et le mystère de notre existence. Le principe moteur de notre univers, de notre monde, est le Devenir, qui est l’expression créatrice de l’Être pur (Satchidânanda). Sans ce pouvoir de devenir, l’Être pur ne serait plus qu’impotence. Ce Devenir n’opère pas par hasard mais suit un plan prédéterminé qui consiste premièrement en une Involution de la conscience même de l’Être pur à l’opposé de ce qu’Il est dans sa nature transcendante, c’est-à-dire dans sa conscience pure et sans forme.

En haut de l’échelle, où débute la création de notre univers, se trouve le plan supramental [15]. Il est le plan de conscience le plus élevé, dans lequel résident toutes les vérités, aussi bien universelles qu’individuelles. Lorsque la Conscience suprême descend d’un échelon sur l’échelle, elle devient une forme diminuée d’Elle-même et établit ainsi un plan de réalité moindre, où la conscience perd un peu de sa Vérité première. Cet échelon, Sri Aurobindo le désigne par le terme Surmental. Le Surmental est le point le plus développé du Mental, il est aussi le point transitoire entre l’hémisphère supérieur (Vérité et Connaissance pures, Vidyâ) et l’inférieur (l’Ignorance cosmique, Avidyâ). Son rôle principal dans la stratégie de la manifestation est de traduire l’unité pure du Supramental en la multiplicité qui régit notre cosmos. Le Surmental est donc le médiateur de l’unité et de la multiplicité. Sa fonction métaphysique dans la descente est la création de la multiplicité de l’unité originelle, et dans la montée, c’est-à-dire au retour de la conscience de son parcours évolutif le recouvrement de l’unité suprême du Supramental. Le principe d’involution consiste donc en la création de nouveaux champs d’expressions, de nouveaux modes d’être où le plan supérieur devient involué dans les fonctions du nouveau principe inférieur, c’est-à-dire où il se trouve caché, en latence, dans la subconscience de la nouvelle création. Et à chaque échelon inférieur, en suivant cette loi de diminution progressive des champs de conscience, un nouvel ordre de la nature est conçu. Nous arrivons ainsi à l’échelon du Cosmique mental représenté individuellement par l’homme dont la raison est la fonction principale ; en descendant un échelon plus bas dans la manifestation se situe le Cosmique vital dont l’animal et la plante sont les représentants caractéristiques ; enfin, tout en bas de l’échelle, figure la création du Cosmique physique, matériel, dont le règne minéral et atomique obscurcit au maximum la conscience de l’Être qui se trouve complètement ensevelie dans la forme qu’Il a créée de sa substance. Dans cet état de matérialité, l’Être pur devient l’opposé de ce qu’il est vraiment dans sa substance lumineuse, dans sa nature pure, non-contaminée par sa création. Ainsi, ayant atteint l’obscurité la plus ténébreuse, la divisibilité la plus séparatrice, l’Être devenu apparente nescience dans l’atome commence sa marche évolutive, au sein des restrictions et des lois posées par les instruments et organismes de manifestation qu’Il a créés.

Voici en résumé les différentes formes de mental qui procèdent respectivement du Supramental dans sa descente involutive – du plan Surmental, qui est la sphère des dieux, au Mental intuitif, ensuite illuminé, au Mental supérieur. Ces trois formes du mental, bien qu’elles ne soient pas l’intelligence pure non-diluée du Supramental, vivent toutes dans l’unité et aspirent toutes à la lumière ultime, à l’existence-conscience-béatitude du Divin suprême dont elles sont une réflexion diminuée et non obscurcie, comme dans les trois formes du mental ordinaire, vital et physique, où l’unité n’est qu’une notion et la multiplicité et la division sont la réalité effective. Les trois formes du Mental supérieur sont donc spirituelles de nature, c’est-à-dire gouvernées par le principe universel de l’amour et de l’unité, en contraste avec le mental ordinaire l’état de l’homme actuel, qui vit dans une demi-animalité, c’est-à-dire attiré par le plaisir, l’intérêt et le gain. À ce niveau de conscience, l’homme est complètement centré sur lui-même. Cette phase de l’évolution est justement appelée l’Ego. Voilà d’une manière sommaire les étapes de l’Involution de la Conscience suprême dans notre Cosmos qui, bien que loin d’exprimer toute la subtilité et la complexité du processus en jeu – pour cela, il faudrait étudier directement ‘la Vie Divine’ de Sri Aurobindo, – suffit comme introduction à sa pensée, et permet dans ce chapitre en particulier d’illustrer le fascinant sujet du yoga entrepris par ce sage.

« Une réelle solution du problème de l’existence ne peut se baser que sur une vérité qui rende compte de notre existence et de l’existence du monde et concilie leur vérité, leur juste rapport, avec la vérité de leur rapport avec la Réalité transcendante, quelle qu’elle soit, qui est la source de tout. » [16]

La réalité transcendante, l’Être pur dont la nature est constituée des trois modalités, être, conscience et béatitude, est donc le créateur de notre monde, qui élabora de sa substance les aspects multiples de la réalité. Ces aspects, étant interdépendants, suscitent un dynamisme évolutif, qui est la conséquence logique et nécessaire de l’involution première de l’Être dans la matière. Un point essentiel de l’involution est la tension conflictuelle de tous les principes involués qui doivent émerger de l’obscurité pour sortir de leur emprisonnement et établir leur propre règne. Derrière ce masque de conflit, de souffrance, de division, inévitable dans le processus évolutif qui s’effectue dans l’ignorance cosmique, gît en chaque être une étincelle divine. Bien qu’à la surface de notre existence nous soyons perdus dans notre personnalité égoïste, séparative, chaque être humain est en fait une émanation du Divin suprême. C’est cette étincelle divine que nous ressentons parfois au tréfonds de notre être qui est responsable de notre évolution personnelle. Cette révélation de notre véritable nature est d’ailleurs un point cardinal du yoga de Sri Aurobindo. Sans elle, aucun yoga personnel ne serait possible, bien qu’un yoga collectif contrôlé et dirigé par la nature puisse se poursuivre dans la subconscience de l’homme, à son insu (‘La vie est un yoga’). D’où la nécessité de cette introduction sur la connaissance métaphysique de notre univers par Sri Aurobindo. Car cet univers est une totalité (le macrocosme), expression du Divin suprême, il est une émanation du Brahman immuable et un champ d’action où notre être (le microcosme) évolue dans les différentes sphères du cosmos.

La première réalisation essentielle dans le yoga de Sri Aurobindo est la découverte de notre être authentique, que nous confondons avec notre être apparent, l’ego. Notre être réel, Sri Aurobindo l’appelle l’être psychique, et notre terminologie occidentale le désigne par le mot âme. Généralement, nous confondons l’âme, l’étincelle divine, avec l’âme de désir, qui n’est, en fait, rien d’autre que de la sensiblerie, où la tristesse et la joie ne sont que l’expression de l’Être vital [17] et non de l’Être psychique. La nature de l’Être psychique est universelle, c’est-à-dire qu’il ne partage pas les mouvements d’avidité et d’aversion de l’ego. Son amour n’est pas exclusif, il est pour tous et pour tout. Étant lui-même une parcelle du Divin suprême, il partage le même principe d’amour universel avec tous les êtres. Une fois l’Être psychique éveillé dans notre conscience de surface, il remplace l’ego et prend en main notre destinée, remontant les échelons de l’évolution de la conscience. Cette montée représente la deuxième phase du yoga de Sri Aurobindo, et consiste en la réalisation de la vraie nature dans toutes les potentialités croissantes de notre être, dont chaque barreau ascendant de l’échelle nous dévoile les possibilités d’expression, de perfection, d’activité sur le chemin ascendant, d’une richesse infinie, de la créativité multiforme du Divin. La naissance de l’Être psychique dans notre nature bouleverse notre perception du monde et d’autrui : nous les percevons comme faisant partie de nous et non plus dans la conscience séparative de l’ego. Notre vision de la vie en est révolutionnée. Dans cette nouvelle conscience, le monde devient un champ d’amour.

« La manifestation de l’Être dans notre univers prend la forme d’une involution qui est le point de départ d’une évolution – la Matière constituant le stade le plus bas, et l’Esprit le sommet. Dans la descente involutive, on peut distinguer sept principes de l’être manifesté, sept degrés de la Conscience qui se manifeste, et nous pouvons percevoir ou réaliser concrètement leur présence ou leur immanence ici même, ou en avoir une expérience dérivée. Les trois premiers sont les principes originels et fondamentaux, et ils forment les états de conscience universels auxquels nous pouvons nous élever. Quand nous y parvenons, nous prenons conscience des plans ou niveaux suprêmes de la manifestation fondamentale ou de l’auto-formulation de la réalité spirituelle où l’unité de l’Existence divine, le pouvoir de la Conscience divine, la béatitude de la Joie d’être divine viennent au premier plan – et ne sont plus cachés ou déguisés comme ici, car nous pouvons posséder leur réalité entière et indépendante. Un quatrième principe, la Conscience-de-Vérité supramentale, leur est associé. Manifestant l’unité dans l’infinie multiplicité, il est le pouvoir caractéristique d’auto-détermination de l’Infini. Ce quadruple pouvoir de l’existence-conscience-félicité suprême constitue un hémisphère supérieur de manifestation fondé sur l’éternelle connaissance de soi de l’Esprit. Si nous pénétrons ces principes ou entrons dans un des plans de l’être où se trouve la pure présence de la Réalité, nous y trouvons une liberté et une connaissance complètes. Les trois autres pouvoirs et plans de l’être – dont nous sommes conscient pour le moment – forment un hémisphère inférieur de la manifestation, l’hémisphère du Mental, de la Vie et de la Matière. Ils sont en eux-mêmes des pouvoirs des principes supérieurs ; mais partout où ils se manifestent séparés de leurs sources spirituelles, ils en subissent les effets : une chute phénoménale dans une existence divisée, au lieu de l’existence vraie, indivise. Cette chute, cette séparation crée un état de connaissance limitée, concentrée exclusivement sur son propre ordre cosmique limité, et oublieuse de tout ce qui est à l’arrière-plan et de l’unité fondamentale un état, par conséquent, d’Ignorance cosmique et individuelle.

La descente, la chute dans ce plan matériel, dont notre vie dans la nature est un produit, aboutit à une Inconscience totale hors de laquelle un Être et une Conscience involués doivent émerger par une évolution progressive. Cette évolution inévitable fait nécessairement apparaître tout d’abord la Matière et un univers matériel ; dans la Matière, apparaissent la Vie et des êtres physiques vivants ; dans la Vie, le Mental se manifeste, et des êtres vivants et pensants s’incarnent ; dans le Mental, qui accroît sans cesse ses pouvoirs et ses activités dans les formes de la Matière, le Supramental ou Conscience-de-Vérité doit apparaître, inévitablement, par la force même de ce qui est contenu dans l’Inconscience et en vertu de la nécessité qui pousse la Nature à la manifester ». [18]

« Le mental et la vie ne peuvent eux-mêmes atteindre à leur plénitude que par l’ouverture de la conscience plus vaste et plus grande dont le mental ne fait que s’approcher. Cette conscience plus vaste et plus grande est la conscience spirituelle, car celle-ci est non seulement plus haute, mais plus globale. Universelle autant que transcendante, elle peut élever le mental et la vie en sa lumière et leur donner la réalisation véritable et suprême de tout ce qu’ils recherchent, car elle dispose d’instruments supérieurs de connaissance, d’une source de puissance et de volonté plus profondes, d’une étendue et d’une intensité illimitées d’amour, de joie et de beauté. » [19]

« Une involution de l’Esprit dans l’Inconscience est le début ; une évolution dans l’Ignorance avec le jeu des possibilités d’une connaissance partielle qui se développe, est le milieu ; et la cause des anomalies de notre nature actuelle – notre imperfection –, est le signe d’un état transitoire, d’une croissance encore inachevée, d’un effort qui cherche son chemin. Une réalisation complète dans un déploiement de la connaissance de soi de l’Esprit et du pouvoir essentiel de son Être divin et de sa Conscience divine est le couronnement. » [20]

LA MONTÉE (ÉVOLUTION)

« Une évolution spirituelle, une évolution de la conscience dans la Matière, assumant des formes en constant développement, jusqu’à ce que la forme puisse révéler l’Esprit qui l’habite, telle est la note dominante, le mobile central significatif de l’existence terrestre. Cette signification est cachée tout d’abord par l’involution de l’Esprit, la Divine Réalité, dans une lourde inconscience matérielle. Un voile d’inconscience, le voile de l’insensibilité de la Matière, recouvre la Conscience-Force universelle qui travaille en elle, de sorte que l’Énergie, cette première forme que la Force créatrice revêt dans l’univers physique, paraît être elle-même inconsciente, tout en accomplissant l’œuvre d’une vaste Intelligence occulte. Finalement, la créatrice obscure et mystérieuse délivre la conscience secrète de son épaisse et ténébreuse prison, mais elle la délivre lentement, petit à petit, en gouttelettes infinitésimales, en minces filets, en de petites et vibrantes concrétions d’énergie et de substance, de vie et de pensée, comme si c’était tout ce qu’elle pouvait faire passer à travers l’obstacle grossier, l’intermédiaire inerte et récalcitrant d’une existence pétrie d’inconscience. Au début, la Conscience-Force se loge en des formes matérielles qui paraissent totalement inconscientes, puis elle s’efforce d’atteindre à la mentalité sous l’apparence de la matière vivante, et y parvient imparfaitement dans l’animal conscient. Cette conscience est tout d’abord rudimentaire, c’est surtout un instinct à demi subconscient ou tout juste conscient ; puis elle se développe lentement, jusqu’à ce qu’en des formes plus organisées de la matière vivante, elle touche son plus haut degré d’intelligence et se dépasse elle-même en l’Homme, l’animal pensant qui devient l’être mental doué de raison. Mais même à son sommet, l’homme porte en lui l’empreinte de son origine animale, le poids mort de la subconscience du corps ; il subit l’attraction vers le bas, vers l’Inertie et la Nescience originelles ; il est soumis à la domination que la Nature matérielle inconsciente exerce sur son évolution consciente, au pouvoir de limitation de cette Nature et à la loi de son développement difficile, à son immense force de ralentissement et d’obstruction. L’emprise de cette inconscience originelle sur la conscience qui en émerge se traduit sous la forme générale d’une mentalité qui lutte vers la connaissance, mais qui est elle-même, dans ce qui paraît être sa nature fondamentale, une Ignorance. Ainsi entravé et alourdi, l’homme mental doit encore développer en lui-même l’être pleinement conscient, une humanité divine, ou une surhumanité spirituelle et supramentale, qui sera le prochain fruit de l’évolution. Cette transition marquera le passage d’une évolution dans l’Ignorance à une évolution supérieure dans la Connaissance, fondée sur la lumière du Supraconscient, et progressant en elle et non plus dans les ténèbres de l’Ignorance et de l’Inconscience. » [21]

Notre monde est donc un champ d’évolution de la conscience. Le corps est une habitation temporaire et changeante qui donne à l’âme l’opportunité de vivre de multiples expériences dans la matière. L’évolution de la forme suit les transformations de la conscience. Plus la conscience est ignorante et plus son organisme est encombrant. Au fur et à mesure que la conscience évolue, la nature développe de nouveaux véhicules adaptés à son expression. Le Divin suprême, l’Absolu, prend sa première forme qui le représente pleinement, c’est-à-dire dans la pleine Vérité de son être, dans le Supramental, le point culminant de la conscience. La conscience supramentale qui était le premier échelon dans la descente sera aussi le dernier échelon à gravir lors des pérégrinations du retour de l’âme dans l’aventure de son évolution. De cette supraconscience dont l’esprit est infini et la forme pure lumière, nous ne pouvons avoir que de vagues notions. Notre conscience présente, de nature mentale, limitée par la Pensée et les sens, est bien trop étroite pour se représenter fidèlement un état de conscience non limité par l’espace et le temps dont l’intelligence lumineuse est universelle et infinie. Le Supramental fait partie de l’hémisphère supérieur de la manifestation du Divin suprême, il est le but auquel doit parvenir notre monde situé dans l’hémisphère inférieur de la manifestation dont le caractère principal est l’Ignorance. L’état d’Ignorance totale réside au bas de l’échelle où la pure lumière supramentale est devenue complète obscurité, et c’est dans cette Ignorance totale, qui ressemble presque à une nescience, c’est-à-dire à une négation absolue de toute forme de conscience, que le Divin suprême a établi sa demeure. Dans l’atome même, le premier rudiment de la substance matérielle, jusqu’en l’homme se cache la Conscience divine qui opère secrètement, sans qu’ils soupçonnent la Présence, tant ils sont absorbés par les opérations extérieures de la Nature (Prakriti).

« En son origine suprême, l’Ignorance est une Connaissance [22] qui se limite elle-même, et même en son origine inférieure, lorsqu’elle émerge de la pure Inconscience matérielle, c’est une Conscience réprimée qui travaille à se retrouver, à se recouvrer, à manifester la Connaissance qui est sa vraie nature, pour en faire le fondement de l’existence. » [23]

La descente involutive et successive de la pure conscience jusqu’à l’obscurité totale en l’Inconscience est donc le plan prédéterminé par le Divin suprême, afin que le procédé inverse d’évolution puisse s’effectuer. L’homme actuel a atteint l’échelon du Mental de la conscience, qui se situe au milieu de cette échelle évolutive. Le mental est encore dans l’hémisphère où l’Ignorance prévaut. Bien que l’homme soit le point culminant de l’évolution terrestre, il est loin de satisfaire à ce que l’Évolution attend de lui. Jusqu’à présent, l’homme a évolué dans l’ignorance et la division, il lui reste à évoluer dans la connaissance et l’unité. L’Évolution est donc une évolution de la Conscience ; l’évolution de l’organisme qui semble la précéder n’est que secondaire. Ceci explique la confusion de la science matérialiste qui, s’arrêtant sur ce qui est le plus apparent, regarde la conscience comme un épiphénomène de la matière. Lorsque la conscience évolue et s’élargit, la Nature élabore un nouvel organisme approprié pour servir les fins de la conscience évolutive. Le règne minéral (la Matière) est suivi des règnes végétal et animal (la Vie) puis du règne humain (le Mental). Les deux premières étapes de l’évolution sont gouvernées entièrement par la Nature ; c’est Elle qui régit leur mode d’activité, qui se résume essentiellement à la satisfaction et au développement de l’organisme. À ce stade, la Conscience Divine est complètement involuée et inopérante, bien qu’elle soit derrière toutes les opérations de la Nature. En fait, sans cette Présence divine et son accord, la Nature ne pourrait rien effectuer par elle-même. La conscience de la plante ou de l’animal est rudimentaire ; ils vivent essentiellement de leurs appétits vitaux et ne sont pas conscients d’être conscients. Ils sont simple conscience, agissant par instinct, selon les besoins limités de leur organisme à l’inverse du mental humain, qui possède le pouvoir de réflexion et d’introspection. En l’homme est donc l’accomplissement des desseins du Divin, la création d’une conscience consciente d’elle-même et qui, lorsqu’elle atteindra une maturité supérieure, pourra coopérer avec cette intelligence divine. Même dans une conscience limitée par la raison, la Nature a atteint son but, en créant une individualité qui peut prendre en charge son destin végétal ou animal. Dans le règne minéral, la matière est inconsciente des lois qui la régissent, elle agit automatiquement dans une inconscience totale. À ce stade de l’évolution c’est la nature qui gère complètement tous ses mouvements par des lois fixes. La plante dénote une plus grande sensibilité, elle dépend des éléments de son environnement (le soleil, la lumière, le froid, l’eau, l’air), même l’affection humaine affecterait sa croissance et son épanouissement. L’animal domestique est le plus proche de l’homme : comme lui, il apprécie la nourriture, le confort, en plus de l’affection de son maître. Sa vie sexuelle est limitée par les besoins de reproduction donnés par la Nature ; en cela l’homme, chez qui le sexe est avant tout une source de plaisir, diffère de l’animal. Mais ce qui l’en sépare catégoriquement, c’est sa pensée. La. Conscience de la plante ou de l’animal est subconsciente. La plante se situe à un stade supérieur de la pure inconscience de la matière, et l’animal est au-dessus des deux autres créations de la Nature, bien que toujours subconsciente. L’homme, la dernière création de la Nature, est le seul que l’on peut vraiment qualifier de conscience propre, c’est-à-dire réflexive, consciente d’elle-même. L’instrument Mental est donc un avantage certain de l’homme sur ses prédécesseurs. Les règnes minéral, végétal et animal, qui préparent l’homme, sont des opérations de la Nature, qui s’occupe essentiellement de l’aspect corporel de l’existence et qui construit différents véhicules d’expressions pour une expérience toujours croissante de l’Être dans la substance. Le but premier de la Nature dans la manifestation de notre monde est de créer des habitats à partir de la substance même de l’Être afin qu’il puisse se révéler selon les modes de conscience que possèdent les différents organismes de la création. Tout ce travail est effectué par la Nature de manière à ce que la conscience puisse émerger pleinement et établir son propre règne dans le plan Mental de l’évolution de la Conscience. C’est seulement à cette étape que l’homme peut évoluer à son propre gré et accomplir son destin. Nous sommes encore loin d’être arrivés au but final de l’évolution. La raison, nous explique Sri Aurobindo, est un instrument inadéquat pour préfigurer les mouvements de l’infini. L’homme doit être dépassé par le surhomme dont la nouvelle faculté surmentale ne serait plus limitée par le domaine du fini et de la dualité. Le surhomme serait en contact perpétuel et en fusion intime avec la réalité du Tout, où chaque élément trouverait sa justification dans l’ordre des choses. La raison a sa place dans le domaine du fini et de la dualité, mais elle est incapable de comprendre la réalité totale dont l’infini est l’essence.

Pour vaincre tous les résidus inconscients qui retardent le dépassement de l’ego et l’épanouissement total de notre être, Sri Aurobindo offre un yoga de transformation intégrale de toutes les parties de notre nature – mentale, vitale et physique. C’est, en fait, le sentiment de peur fondamentale (il est question ici non seulement de la peur psychologique, mais plus sournoisement de la peur biologique qui contrôle subtilement notre mode d’être), qui conditionne presque toutes les activités humaines, qui pousse l’homme à rechercher la sécurité ou le confort. Cela explique pourquoi il passe la plus grande partie de son existence à satisfaire ces besoins. Toute la Nature semble conspirer à solidifier la carapace de l’ego. Cela explique le tiraillement que l’homme éprouve entre l’âme et la matière, entre son élan vers le bien et son instinct prédateur.

La matière est donc la matrice première où tous les autres principes [24] qui doivent encore évoluer sont involués dans sa substance. Si la vie a émergé de la matière, c’est qu’elle était déjà présente et latente dans la matière même. Mais il a fallu auparavant que la Nature prépare le développement nécessaire et complexe du jeu atomique et de la cellule pour que la vie puisse s’établir et imposer son règne sur celui de la matière. De même, il a fallu que la Nature perfectionne les organismes vivants pour que le Mental et l’homme puissent apparaître sur la scène où se déroule le scénario de l’évolution de notre monde. L’évolution procède donc en deux phases : l’une est le développement du même principe dans une complexité toujours plus riche de possibilités ; en l’autre, le plan supérieur exerce une pression sur l’inférieur pour que le principe involué puisse émerger. La pression du plan supérieur sur l’inférieur a pour objectif de faire émerger les principes involués. Tous les principes involués dans la matière existent déjà dans leur forme parfaite, non évolutive, dans leur sphère respective, créée lors de la descente précédant l’évolution (plans Mental, Vital, non évolutifs ; les principes mental et vital involués doivent émerger de la matière et évoluer dans leur principe propre). La pression aide aussi à élargir et à approfondir les nouveaux éléments émergés afin d’actualiser le potentiel de leur nature. Il y a donc croissance du bas vers le haut et pression du principe supérieur sur l’inférieur afin qu’il soit transformé en sa valeur latente. La matière, par exemple, essentiellement atomique, libère de sa substance le principe de vie qui y est involué, par la pression du principe de vie de l’échelon supérieur. Par exemple, le grain enfoui sous terre a besoin du soleil et de la pluie pour émerger et devenir un arbre : le soleil et la pluie appartiennent à un autre principe que le grain qui sans eux, n’aurait pu émerger et parvenir à un stade plus élevé, c’est-à-dire celui de l’arbre, et ainsi, participer au monde végétal.

« Par la nature même des choses, toute évolution procède d’abord par un lent déploiement ; car tout principe nouveau doit, pour manifester ses pouvoirs, se frayer un chemin à partir de l’involution primordiale dans l’Inconscience et l’Ignorance. Il a pour tâche difficile de s’extraire de l’involution, de s’arracher à l’emprise du milieu originel et à son obscurité, de lutter contre l’attraction et la pression de l’Inconscience, son opposition et son obstruction instinctives, et contre les mélanges embarrassants, les lenteurs aveugles et obstinées de l’Ignorance. Au début, la Nature affirme un vague élan, une tendance imprécise ; et c’est un signe que la réalité submergée, occulte et subliminale, fait effort pour émerger. Puis, de vagues indications à demi réprimées de ce qui doit être se manifestent, de premières tentatives imparfaites, des éléments informes, des apparitions embryonnaires, de petits quanta insignifiants, imperceptibles. Plus tard, on voit apparaître des formations, petites ou grandes ; une qualité plus spécifique et reconnaissable se fait jour çà et là, partielle tout d’abord, ou de faible intensité, puis de plus en plus vivace et formatrice ; finalement se produit l’émergence décisive, le renversement de la conscience, et un changement radical devient alors possible. Mais il reste encore beaucoup à faire dans toutes les directions ; l’aventure évolutive s’engage dans une longue et difficile croissance vers la perfection. L’émergence accomplie ne doit pas seulement être affermie, protégée des rechutes, de l’attraction vers le bas, mise à l’abri de l’échec et de l’anéantissement, mais il faut encore qu’elle s’ouvre à ses propres possibilités dans tous les domaines, à la plénitude de son propre accomplissement intégral, qu’elle atteigne sa plus haute stature, sa subtilité, sa richesse, son ampleur suprêmes ; elle doit s’affirmer et tout embrasser, tout englober. Tel est partout le processus de la Nature ; l’ignorer, c’est ne pas voir l’intention inscrite dans ses œuvres et se perdre dans le dédale de ses opérations. » [25]

« Une évolution dans l’Inconscience est le commencement, une évolution dans l’Ignorance est le milieu, mais la fin est la libération de l’Esprit en sa conscience vraie et une évolution dans la Connaissance. Comme nous pouvons le constater, c’est en fait la loi et la méthode du processus qui a été suivi jusqu’à présent, et tout semble indiquer que la Nature évolutive le suivra dans son processus futur. Un premier fondement involutif où prend naissance tout ce qui doit évoluer, une émergence et une action des pouvoirs involués dans ou sur cette fondation suivant une gradation ascendante, et tout en haut une émergence du pouvoir le plus élevé de tous, agent d’une manifestation suprême telles sont les étapes nécessaires du voyage de la Nature évolutive. » [26]

INVOLUTION ?

PLAN SUPRAMENTAL ? Conscience divine

PLAN SURMENTAL
PLAN MENTAL INTUITIF ? Conscience spirituelle
PLAN MENTAL ILLUMINÉ
PLAN MENTAL SUPÉRIEUR

PLAN MENTAL l’homme, la raison
PLAN VITAL vie animale et végétale
PLAN MATÉRIEL matière, substance corporelle

ÉVOLUTION ?

Ce petit diagramme, qui illustre la partie inférieure de l’évolution de notre monde, avec son double principe d’involution – évolution, suffit pour nous aider à mieux comprendre les procédés de la Nature. Lorsque, dans la descente involutive, le plan matériel fut créé par le jeu des atomes, des électrons, des neutrons, le monde physique développa de sa substance toute sorte de formes matérielles. Comme nous l’avons déjà vu, le principe vital réside en germe involué dans la Matière. Le plan vital établi lors de la descente involutive de la Conscience divine exerce une pression sur le plan matériel pour qu’il délivre de sa matrice le principe de vie qui y est involué et comprimé.

« La manifestation de l’Esprit est une trame complexe, et dans le motif et le dessein d’un principe tous les autres principes s’intègrent comme éléments de l’ensemble spirituel. Notre monde matériel est le résultat de tous les autres, car les autres principes sont tous descendus dans la Matière pour créer l’univers physique, et chaque particule de ce que nous appelons Matière les contient tous implicitement ; leur action secrète, nous l’avons vu, est involuée en chaque moment de son existence et chaque mouvement de son activité. Et de même que la Matière est le dernier mot de la descente, de même est-elle aussi le premier de la montée ; de même que les pouvoirs de tous ces plans, mondes, niveaux, degrés, sont involués dans l’existence matérielle, de même sont-ils tous capables d’en évoluer. C’est pour cette raison que l’être matériel ne commence ni ne finit par des gaz, des composés chimiques, des forces et des mouvements physiques, des nébuleuses, des soleils et des terres, mais qu’il évolue et manifeste la vie, le mental, et finira nécessairement par manifester le supramental et les degrés supérieurs de l’existence spirituelle. L’évolution naît d’une pression incessante des plans supra-matériels sur le plan matériel, l’obligeant à délivrer leurs principes et leurs pouvoirs qui, autrement, seraient restés endormis, emprisonnés dans la rigidité de la formule matérielle. Cela est concevable, encore qu’improbable, puisque leur présence sur le plan matériel suppose une finalité libératrice ; néanmoins, cette nécessité inférieure est en fait puissamment soutenue par une pression supérieure de même nature. » [27]

Il faudra ensuite un temps incommensurable pour que la Vie développe toutes ses possibilités, par tâtonnements, afin de créer de la substance matérielle, des organismes vivants de plus en plus adaptés à abriter la Conscience évolutive. Lorsque le Vital involué émerge de la matière, celle-ci n’est plus ce qu’elle fut dans son principe pur lorsqu’elle régnait seule en maîtresse, de son univers matériel : elle est modifiée et vitalisée pour servir les besoins de son nouvel occupant, au nouveau principe émergé. L’inertie de la Matière devient mouvement de désir de vie. Néanmoins, la Vie dans son développement sera limitée par le principe déjà évolué, dans ce cas présent la Matière, qui agit comme un frein à son effervescence, à son élan vital.

« Si, au contraire, le nouveau principe ou le nouveau pouvoir d’existence qui doit évoluer s’y trouve déjà involué – présent dans la première fondation, mais pas encore manifesté ou pas encore organisé, alors, quand il apparaîtra, il lui faudra encore accepter la modification imposée par la nature et la loi de la substance de base ; mais il modifiera également cette substance par son propre pouvoir, par la loi de sa nature. » [28]

C’est lorsque la vie a atteint son plein épanouissement que le plan Mental supérieur fait alors pression pour que la matière vitalisée libère de sa substance le principe Mental involué. Quand le Mental émerge, il mentalise la matière et la vie et donne naissance à l’homo sapiens, un être mental, vital et corporel. Le Mental, de même, déploie toutes ses possibilités dans son propre domaine en créant les arts, la poésie, l’architecture, les sciences, la religion, la politique, la philosophie, l’économie etc. Toutes ces disciplines ne se sont pas développées par hasard : elles sont l’expression des différentes parties de notre être complexe, correspondant aux différents plans de la constitution de notre cosmos. Au plus haut, l’aspiration religieuse correspond aux vérités universelles et transcendantes de la réalité, qui ne sont pas encore développées dans notre monde, comme elles le sont dans leur propre sphère. Au plus bas, l’économie représente l’organisation matérielle de notre société, le premier échelon de notre échelle évolutive. Le Mental, de ce fait, subit les limitations et les besoins de la Vie et ceux de la Matière. Sri Aurobindo crée une dénomination spécifique propre au Mental, sur lequel l’influence des deux principes inférieurs, de Vie et de Matière, causent en l’homme tares et difficultés. Mais comme c’est souvent le cas, grâce aux limitations imposées par la vie et la matière au mental, de nouvelles opportunités d’expressions se font jour, qui enrichissent notre tableau de l’évolution humaine et de notre cosmos, pour l’accomplir dans sa divine destinée. Ainsi, Sri Aurobindo attribue les termes « mental physique, sensoriel ou mentalité corporelle » aux individus dont la pensée est réduite aux besoins du corps, à l’inertie, à la routine, au confort, au conservatisme ; « le mental vital », caractérise ceux dont la pensée est essentiellement dirigée vers la satisfaction de la partie animale de leur nature, dont le désir, l’ambition, le plaisir, l’intérêt, la passion, l’égoïsme, l’avoir, sont les modes d’expression ; « le mental pensant et méditatif » est l’apanage d’une minorité dans notre humanité présente, où l’économie, la politique, l’administration reflètent l’homme-animal d’aujourd’hui, préoccupé essentiellement par l’avoir et l’intérêt [29]. La pensée, dans ce cas, est assujettie aux besoins vitaux et matériels. Au lieu d’être souveraine dans son propre domaine, c’est-à-dire réflexive et raisonnante, la pensée compte, calcule, manigance, pour satisfaire le bien-être de l’ego. L’un recherche l’unité, l’autre profite de la division. Le but du mental humain est de rechercher les Vérités de l’existence, du monde, de la réalité ; comme l’homme est né dans l’Ignorance, la Connaissance est la quête légitime pour laquelle la Nature l’a conçu. Ces trois aspects du Mental sont appelés aussi le Mental ordinaire, ils forment ensemble la conscience de surface de l’homme. Ce stade d’évolution est caractérisé par l’ego, où tout ce qui est perçu lui sert de nourriture. Derrière cette formation de surface, dans la profondeur de notre être, se cache l’Être psychique, l’âme, dont la nature est immortelle. Le Mental, le Vital et le Physique ne sont qu’une instrumentation temporaire que la Nature a créée afin que la conscience évolutive transforme l’inconscience en subconscience pour devenir ensuite conscience pensante de l’ego. Ces trois plans de l’existence correspondent donc à une nécessité évolutive que doit traverser l’âme dans son évolution terrestre. L’ego est donc le résultat d’une prédétermination dont la Nature tire les rênes, en établissant des véhicules spécifiques pour canaliser l’énergie universelle et assurer le bon fonctionnement du processus évolutif.

« Nous avons distingué un quadruple principe de l’Être divin créateur de l’univers : Existence, Force-Consciente, Béatitude et Supramental. Nous avons vu que le Supramental est omniprésent, mais voilé, dans le cosmos matériel ; il se trouve derrière la réalité phénoménale des choses et s’y exprime de manière occulte, mais pour l’exécution, il recourt à son terme subordonné, le Mental. La Force-Consciente divine est omniprésente, mais voilée, dans le cosmos matériel ; secrètement à l’œuvre derrière cette réalité phénoménale, elle s’y exprime de façon caractéristique par son terme subordonné, la Vie. Et bien que nous n’ayons pas encore examiné séparément le principe de la Matière, nous pouvons déjà voir que la divine Toute-Existence est elle aussi omniprésente dans le cosmos matériel, mais voilée, dissimulée derrière la réalité phénoménale, et qu’elle s’y manifeste d’abord à travers son terme subordonné, la Substance, la Forme d’être ou Matière. Par conséquent, le principe de la Béatitude divine doit être, lui aussi, omniprésente dans le cosmos ; et si, en vérité, il demeure voilé et se possède lui-même derrière la réalité phénoménale concrète, il se manifeste pourtant en nous au moyen d’un principe subordonné qui lui est propre et où il se cache, et par lequel nous devons le découvrir et le réaliser dans l’action universelle. » [30]

La pratique du yoga ne peut donc être séparée de la connaissance de la constitution de notre monde. Il semblerait que le monde et le cosmos subissent les mêmes lois que notre individualité et c’est ainsi par le yoga que l’Ignorance cosmique se libérerait dans la Vérité cosmique grâce aux individus évoluant dans le cosmos. Lors de la descente involutive, le Divin suprême, que Sri Aurobindo appelle aussi l’Existant-en-soi, se serait caché dans sa propre création, dans les milliards d’atomes où Il figure comme étincelle divine, au tréfonds de chacun d’eux. Dans le mouvement de retour, lors de la montée de l’échelle, cette âme divine (Purusha), vivant secrètement dans l’atome, devient le témoin des processus et opérations de la Nature (Prakriti), qui, après la descente, gouverne l’évolution de notre monde. Dans la marche évolutive, nous sommes comme des marionnettes, articulées par les fils de la Nature, complètement ignorants dans notre personnalité de surface de ses mobiles. Le but de la Nature, derrière ce jeu de surface, est d’éveiller progressivement notre conscience, opérant dans l’inconscience de la matière, dans la subconscience de l’animal, pour devenir à demi-consciente chez l’homme. Dans les débuts de cette évolution, la Nature se concentre essentiellement dans la création de liens pour que tous les êtres puissent communiquer entre eux et établir ainsi des relations. Elle les relie par les organes des sens, qui permettent à chaque créature d’apprécier le monde à sa manière, selon la configuration unique de son être vital ou mental ou selon l’évolution de sa propre conscience. Dix personnes observant un même incident percevront dix versions de ce même événement. Nous retrouvons ainsi par analogie la reproduction du macrocosme dans le microcosme où le monde, l’univers, essentiellement Un, devient dans le regard de chacun un feu d’artifice aux myriades d’étincelles. Le parcours de chacun est donc l’aventure de cette étincelle divine, vivant séparée des autres, enfermée dans l’obscurité de la matière et qui progressivement découvre la joie du contact avec d’autres étincelles pour finalement découvrir la lumière de l’Un d’où elles émanent toutes. En fait, c’est le Divin suprême même qui jouit dans notre regard, dans notre perception unique de la vie. Notre propre devenir n’est autre que le devenir de son Être. Quels que soient les défauts et les maladresses de nos débuts, Il jouit des contacts multidimensionnels, d’une diversité infinie, qu’Il a créés pour notre propre joie. L’évolution de notre monde est donc l’Expérience miraculeuse de l’Être unique manifesté dans les milliers d’êtres, qui vit ainsi et perçoit dans les yeux de chacun une infinité de manières d’être.

À chaque échelon maîtrisé, la conscience aspire à de plus grandes réalisations, à une plus haute transcendance d’elle-même, tout en continuant à perfectionner dans sa propre sphère toutes les possibilités qui y sont inhérentes. L’être mental réalisé maîtrise et perfectionne son organisme corporel par l’exercice physique, la nutrition, la respiration ; il transforme la partie animale de son être, gouvernée par les appétits égoïstes, en utilisant l’énergie vitale d’expansion afin de servir le mental supérieur ; il transfigure le mental ordinaire calculateur, ne vivant que pour la satisfaction de l’ego, en un mental universel, dont l’amour, l’unité, la coopération et la créativité sont les modes naturels. Ainsi, lorsque la conquête de l’Ignorance par la Connaissance est complète, l’individu monte les échelons supérieurs de l’échelle de l’évolution, enrichi par l’expérience que lui ont conféré toutes les existences dans la multiplicité : en passant de la vie atomique à la vie végétale, animale et humaine, où l’inconscience des débuts est transformée en une conscience pleinement consciente d’elle-même, l’homme est prêt à la vie divine. Il peut maintenant participer consciemment aux desseins du Divin, qui se dessinent de plus en plus clairement dans son être illuminé par les vérités acquises de l’existence. Enfin, devenu suprêmement conscient et intelligent, il peut dépasser Prakriti, la Nature mécanique, et la contrôler. Il ne faut pas oublier qu’aux balbutiements de l’évolution de l’individu, c’était Prakriti qui s’occupait totalement de ses mouvements, comme une mère avec ses enfants, lui instillant l’instinct comme seul moyen d’action. L’individu réalisé sort de l’Ignorance cosmique pour entrer dans la Connaissance cosmique. Libéré de l’ignorance, de l’ego, de la division, de la dualité, il peut maintenant commencer son apprentissage dans les hautes sphères de la Vérité. La voie de la libération doit être suivie, dans le yoga de Sri Aurobindo, par la voie de la perfection. Là où le bouddhisme s’arrête, en quittant la sphère de la manifestation phénoménale – libéré de l’ego, du désir, de la mort, l’individu se fond dans le Nirvana, dans la paix de l’immuable réalité éternelle – Sri Aurobindo commence, par réaffirmer la valeur du cosmos et de l’individu, mais avec la réalisation de l’éternelle réalité transcendante comme support de son action. Sans rejeter la réalisation spirituelle du Moi silencieux, par-delà la manifestation, Sri Aurobindo la perçoit comme la pierre angulaire sur laquelle doivent reposer d’autres vérités spirituelles d’égale importance. La libération de l’ego nous achemine à la perfection du vrai individu. L’expérience du silence immuable du Nirvana doit donc être complétée par le retour dans le dynamisme du cosmos, sans quitter la paix de l’immuable réalité transcendante où l’action, karma yoga, opère lumineusement et non plus obscurément, lors de son évolution dans l’Ignorance. Ainsi, l’individu parfait sa nature dans la Connaissance divine, dans le mouvement dynamique du cosmos où chaque chose est solidaire. Il s’accomplit toujours plus subtilement dans l’infinie potentialité du divin universel au sein de son individualité. Il nous faut garder à l’esprit que cette réalisation individuelle ne doit pas négliger la perfectibilité de l’environnement, de la société et du monde, qui font partie intégrante d’une même réalité indivisible. L’individu, la société, le monde, l’univers sont donc les aspects complémentaires d’une même réalité. La perfection de toutes les facultés de l’individu doit considérer conjointement l’épanouissement de tous les autres principes, tel un orchestre symphonique où chaque musicien doit maîtriser son instrument sans perdre l’objectif principal de la performance qui se joue dans un ensemble.

« C’est pourquoi, dans notre yoga, nous insistons toujours sur la nécessité d’une ‘ouverture’ comme condition indispensable pour que la sâdhanâ porte ses fruits – une ouverture du mental, du vital et du physique intérieurs vers le dedans, à la partie la plus profonde en nous, le psychique, et une ouverture vers le haut, à ce qui est au-dessus du mental.

La raison fondamentale en est que ce petit mental, ce petit vital et ce petit corps que nous appelons nous-mêmes ne sont qu’un mouvement de surface et pas du tout notre vrai ‘moi’. Tout cela n’est qu’un bout de personnalité extérieur mis en avant pendant une brève existence, pour le jeu de l’Ignorance. Cette personnalité est pourvue d’un mental ignorant qui tâtonne à la recherche de fragments de vérité, d’un vital ignorant qui se précipite çà et là à la recherche de fragments de plaisir, d’un physique obscur, surtout subconscient, qui reçoit le choc des objets et qui subit plutôt qu’il ne les possède la douleur ou le plaisir qui en résultent. Tout cela est accepté jusqu’à ce que le mental s’en dégoûte et se mette en quête de la Vérité réelle de lui-même et des choses, jusqu’à ce que le vital s’en écœure et commence à se demander s’il n’existe pas quelque chose comme une vraie béatitude, et jusqu’à ce que le physique s’en fatigue et veuille être libéré de lui-même, de ses douleurs et de ses plaisirs. Alors il devient possible à cet ignorant petit bout de personnalité de retourner à son vrai Moi, et en même temps à des réalisations plus vastes ou bien à l’extinction de soi, au Nirvâna.

Le vrai Moi ne se trouve nulle part à la surface, mais profondément au-dedans et en haut. Au-dedans se trouve l’âme, qui soutient le mental intérieur, le vital intérieur et le physique intérieur, et ceux-ci ont une capacité d’extension universelle qui peut apporter ce dont nous avons besoin maintenant : un contact direct avec la vérité de nous-mêmes et des choses, un goût de la béatitude universelle, une libération de notre petitesse prisonnière et des souffrances du corps physique grossier. Même en Europe, on admet très fréquemment aujourd’hui l’existence de ‘quelque chose’ derrière la surface ; mais on se trompe sur la nature de ce quelque chose et on l’appelle ‘subconscient’ ou ‘subliminal’, alors qu’en réalité il est très conscient à sa façon et qu’il n’est pas subliminal mais seulement derrière le voile. Selon notre psychologie, cet être intérieur est relié à la petite personnalité extérieure par certains centres de conscience que nous pouvons percevoir par le yoga. Un peu seulement de l’être intérieur s’échappe par ces centres et passe dans la vie extérieure, mais ce peu est la meilleure partie de nous-mêmes ; c’est à lui que nous sommes redevables de notre art, notre poésie, notre philosophie, nos idéaux, nos aspirations religieuses, nos efforts vers la connaissance et la perfection. Mais la plupart des centres intérieurs sont fermés ou endormis ; les ouvrir et les rendre éveillés et actifs est l’un des buts du yoga. À mesure qu’ils s’ouvrent, les pouvoirs et les possibilités de l’être intérieur s’animent en nous ; nous nous éveillons d’abord à une conscience plus vaste, puis a une conscience cosmique ; nous ne sommes plus des petites personnalités séparées avec une vie limitée ; nous devenons les centres d’une action universelle, en contact direct avec les forces cosmiques. En outre, au lieu d’être sans le vouloir le jouet de ces forces, comme l’est la personne de surface, nous pouvons dans une certaine mesure devenir conscients et maîtres du jeu de la nature – cette mesure dépend du développement de l’être intérieur et de son ouverture vers le haut, aux niveaux spirituels supérieurs. En même temps, l’ouverture du centre du cœur libère l’être psychique, et celui-ci commence à nous rendre conscients du Divin en nous et de la Vérité supérieure au-dessus de nous. » [31]

L’ego était donc le but à atteindre de la Nature, préparé dans l’Ignorance cosmique. Lorsque l’Être psychique est éveillé grâce à une certaine maturité de la conscience qui a su surpasser son ego, l’évolution s’effectue ensuite dans la Connaissance cosmique où la multiplicité, qui était auparavant un champ de division et d’opposition, soudain illuminée par la réalisation de l’Unité, se transforme en un champ créateur d’amour et d’interdépendance. L’évolution réelle commence vraiment lorsque l’individu devient pleinement conscient, non en tant qu’ego mais en tant qu’âme.

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1 « l’arrêt total de la pensée est l’immobilité, le silence ; la pensée, mouvement du temps, doit cesser. » Pupul Jayakar, J. Krishnamurti, A Biography, p.371

2 Sri Aurobindo, La Vie Divine, p.560-561 (La Mémoire, L’Ego et L’Expérience du Moi)

3 Sri Aurobindo, Lettres sur le Yoga, traduit pas l’auteur.

4 Emprisonnement lorsque la conscience identifiée à la forme est ignorante de l’Être. Quand la conscience devient consciente de l’Être dans la forme, la conscience et la forme qu’elle habite deviennent des pouvoirs de l’Être.

5 « L’établissement de ce véritable Moi est la plus difficile mais la plus importante tâche que nous ayons devant nous. Le pouvoir d’entendre sa faible voix ne peut être acquis que par une vigilance constante et lorsque nous en avons perçu le murmure nous devons agir sans hésitation et avec fermeté. Ainsi nous apprendrons à l’encourager et cette voix deviendra de plus en plus forte et puissante jusqu’au jour où elle sera le gouverneur reconnu et incontesté de nos vies. » Krishnamurti, Préparation Individuelle, p.32. Krishnamurti exprime merveilleusement dans cet extrait ce que Sri Aurobindo désigne par l’être psychique, cette étincelle divine. L’être psychique est donc notre être authentique, notre vrai moi, qui reste enfoui au plus profond de nous-même tant que notre être apparent, l’ego, domine. C’est pourquoi le premier pas du yoga de Sri Aurobindo consiste en ce qu’il appelle ‘la transformation psychique’. Un changement de conscience doit s’effectuer au sein de notre être pour que l’étincelle divine prenne la place de l’ego afin que nous nous acheminions vers les vraies valeurs de l’existence et découvrions le sens profond de notre naissance sur terre.

6 Sri Aurobindo, Lettres sur le Yoga, Vol. V, p.4

7 Sri Aurobindo, Lettres sur le Yoga, Vol. V, p.44-45

8 Sri Aurobindo, Lettres sur le Yoga, Vol. l, p.1

9 Sri Aurobindo, La Vie Divine, p.136

10 Sri Aurobindo, Lettres sur le Yoga, Vol. V, p.4

11 La Connaissance pure est la connaissance divine, elle procède de la Totalité et perçoit chaque chose en soi, dans son essence et toujours dans le contexte du Tout, alors que la connaissance mentale est séparative, donc indirecte. C’est-à-dire qu’elle perçoit chaque chose distinctement, d’abord par son enveloppe extérieure, et ensuite par analyse, induction et déduction, et pénètre davantage dans la connaissance de l’objet observé. La connaissance mentale commence donc par le particulier et reconstruit le Tout par synthèse. La connaissance pure est directe, c’est-à-dire qu’elle n’utilise pas la pensée pour découvrir le contenu d’un objet ; elle est ce que Sri Aurobindo appelle ‘connaissance par identité’. Krishnamurti, d’ailleurs, vivait dans cet état de conscience-de-vérité, comme l’illustre parfaitement cet extrait de lettre : « Je pouvais presque sentir et penser comme cet homme qui réparait la route, et je pouvais sentir le vent passer à travers l’arbre, je ressentais la petite fourmi sur le brin d’herbe. Les oiseaux, la poussière, et le bruit même faisaient partie de moi. (…) J’étais en toute chose, ou plutôt toute chose était en moi, inanimée ou animée, la montagne, le vent, et tout ce qui respire. » Krishnamurti, The Years of Awakening, Mary Lutyens, p.170, traduit par l’auteur.

12 Sri Aurobindo, La Vie Divine, p.438

13 Sri Aurobindo, La Vie Divine, p.194

14 Sri Aurobindo, La Vie Divine, p.520

15 Supramental : Conscience-de-Vérité par-delà le mental.

16 Sri Aurobindo, La Vie Divine, p.688 (Métaphysique et Psychologie, Sri Aurobindo, traduit par Jean Herbert.)

17 L’être vital sera étudié plus loin dans le même chapitre.

18 Sri Aurobindo, La Vie Divine, p. 708

19 Sri Aurobindo, La Vie Divine, p.723

20 Sri Aurobindo, La Vie Divine, p.726

21 Sri Aurobindo, La Vie Divine, p.875-876

22 Les termes Ignorance et Connaissance sont des principes Cosmiques dont notre ignorance personnelle n’est qu’une dérivation. Dans la terminologie de Sri Aurobindo, le terme Connaissance ne recouvre pas ce que nous avons l’habitude d’entendre par ce mot : elle est une connaissance divine de nature universelle, infinie, qui comprend l’amour pur, la beauté, la béatitude. Il ne nous faut pas la confondre avec la connaissance humaine, basée sur la pensée froide de l’analyse, qui, du Tout incompréhensible, extrait des parties limitées pour les rendre compréhensibles.

23 Sri Aurobindo, La Vie Divine, p.896

24 L’ÊTRE SUPRAMENTAL, surhumain (être divin) ? le supramental ;
L’ÊTRE SPIRITUEL, l’humain épanoui ? le surmental, le mental intuitif, le mental illuminé,
? le mental supérieur ?
L’ÊTRE MENTAL, humain ? le mental en soi, le mental vital, le mental physique ;
L’ÊTRE VITAL, animal ? le principe vital et matériel ;
L’ÊTRE PHYSIQUE, substance matérielle.

25 Sri Aurobindo, La Vie Divine, p.913-914

26 Sri Aurobindo, La Vie Divine, p.750

27 Sri Aurobindo, La Vie Divine, p.292-293

28 Sri Aurobindo, La Vie Divine, p.750

29 En fait, le Mental, comme d’ailleurs tous les termes instrumentaux de la conscience, le vital et le physique, a une double fonction. Comme il est dérivé du Supramental, il a tendance à s’universaliser, à chercher l’Un derrière la multiplicité. Le Mental recherche donc cette unité harmonieuse perdue lors de la descente de l’Un, de la Conscience-de-Vérité, dans l’Ignorance Cosmique dont notre monde, où règne la multiplicité, la division et l’opposition, est issu. L’autre fonction du Mental, conséquence de l’évolution de la conscience dans cette apparente division de la Multiplicité, est de mesurer, limiter, particulariser, et donc de diviser. Lorsque, par exemple, nous utilisons notre mental supérieur dans l’observation de la nature, nous nous émerveillons devant tant de beauté : les oiseaux, les arbres, le ciel, les êtres humains, tout participe de cette unité suprême. Le Mental supérieur ouvre son esprit et son cœur à tout ce qui existe, aide l’animal blessé à retrouver sa santé, retire les mauvaises herbes pour que pousse glorieusement la rose, etc. Par contre le Mental inférieur est calculateur : lorsqu’il regarde ce même tableau de la nature, il veut l’utiliser pour lui ; il tue l’animal pour le manger, il coupe la fleur pour décorer sa maison, il déracine les arbres par appât du gain. L’intellect qui agit ainsi est séparé du cœur : il organise le monde pour sa satisfaction égoïste, le réduisant à une simple commodité à exploiter.

30 Sri Aurobindo, La Vie Divine, p.252

31 Sri Aurobindo, Lettres sur le Yoga, Vol. V, p.89-91