Mgr Germain : L’orthodoxie aujourd’hui: une gnose vivante


23 Feb 2010

(Revue Aurores. No 12. Avril 1981)

Le temps de Pâques est aussi celui des rites essentiels : les rites du sacrifice authentique. Si l’attention aux rites a été perdue dans l’Eglise de Rome, l’Eglise Catholique Orthodoxe de France — qui dépend du patriarcat de Roumanie — maintient le lien de l’Orthodoxie historique et s’efforce de rendre, aux chrétiens d’occident le sens juste de la catholicité ; celle des Pères occidentaux (Irénée de Lyon, Hilaire de Poitiers) et orientaux (Origène et Jean Chrysostome). L’entretien qu’a bien voulu nous accorder Monseigneur Germain, Evêque de Saint Denis, nous explique le sens profond de la liturgie, et quelle idée de l’homme se firent les Pères de l’Eglise.

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Aurores : Si vous le permettez, Monseigneur, nous commencerons par une interrogation assez abrupte : quels sont, aujourd’hui, d’après vous, les rapports visibles ou invisibles de l’orthodoxie et de l’ésotérisme ?

Monseigneur Germain : Il s’agit de cerner la question sous son aspect gnosiologique sans prétendre livrer tout son contenu. Quelques idées y suffiront, quelques repères pris en partant de l’Eglise pour aboutir à l’ésotérisme et non l’inverse. Une telle approche devrait permettre de faire comprendre la mentalité orthodoxe générale; et nous citerons en exemple les rites, toujours centraux dans la vie d’une église, sachant pourtant que nous pourrions en prendre d’autres dans le domaine de l’art iconographique ou dans la théologie.

En entrant dans l’Eglise Orthodoxe il faut se débarrasser de toute conception juridique de type culpabilité, rachat ou péché qui consisterait à ne pas assister à la messe une fois par semaine, ou encore de tout dilemme entre le mérite et la récompense. On se trouve avec elle, en effet, dans une Eglise «primitive» au cœur de laquelle rayonne non la bonne organisation basée sur l’autorité mais le symbole et le rite. Elle sait en outre que par la seule méthode de l’instruction intellectuelle, d’ailleurs inévitable et indispensable, c’est-à-dire par l’instruction scolaire ou universitaire, comme par le catéchisme, il est impossible d’avancer dans la connaissance vraiment spirituelle. Dans cette méthode on demeure en dehors ou à côté du contenu.

[Erreur d’impression dans le texte original] sibilité d’exprimer l’essentiel en des formules et définitions abstraites. Elle dut recourir au mythe, au fait-symbole, à celui de la caverne et des ombres, par exemple, atteignant la frontière où la philosophie cède la place au symbole.

Avec nos sentiments intimes il en va de même. Ils échappent au saisissement logique et mathématique. Un poète, maniant l’image, sera plus proche de l’amour ou de l’angoisse qu’un docteur en philosophie.

La science (dite) exacte opère avec l’analyse et la synthèse, ses deux instruments. Elle étudie le monde objectif — les objets — mais aussitôt que l’homme se tourne vers la science spirituelle, en cherchant Dieu, son être intime, son monde intérieur, est mis en route et l’épreuve apparaît.

Quelle épreuve ? Celle qui réside en ce que l’objet se confond avec le sujet. Il se produit une co-pénétration entre ce que l’on désire connaître et celui qui veut connaître. Le savoir se retire ici devant la connaissance, devant la gnose. Et ainsi un enseignement religieux uniquement objectif s’avèrera déficient car :

—    ou bien son Dieu objectif restera étranger, transcendant à l’âme, et il sera repoussé un jour comme inutile ou même nuisible parce qu’inexistant ou gênant;

—    ou bien ce Dieu se soumettra à une autorité morale qui s’imposera et ne satisfera pas le cœur.

Heureusement, à travers les rites, les images, les symboles, les signes, les analogies mêmes, la Sagesse Divine ne s’impose pas du dehors ni ne demeure transcendante. Mais elle se propose, en laissant à chacun la liberté de communier à elle selon ses exigences subjectives, son évolution et les nécessités vitales de son esprit. Le génie liturgique possède un art symbolique qui répond sans pression aucune aux diverses catégories de l’être humain. Voilà pourquoi l’Eglise Orthodoxe met, à la place de l’autorité administrative, le symbole dans le respect religieux de la liberté intérieure de chaque homme.

Aurores : L’orthodoxie, donc exige l’expérience directe et personnelle des symboles fondamentaux, des rites qui annulent, ou mieux, qui transfigurent la séparation entre la transcendance et l’immanence. Dans cette perspective, quelles sont les voies orthodoxes de la gnose vivante ?

Mgr Germain: Celui qui participe d’un rite sacré est pris en entier sans être violé. Les gestes, les attitudes s’emparent du corps; les chants, les sons éveillent l’élément musical; les paroles et la puissance des mots touchent l’intelligence. Et puis les «créatures», telles le pain, le vin, l’eau, le sel, l’huile, introduisent la nature; et les prières pénètrent et creusent le cœur, tandis que l’instruction fortifie la volonté. Dès le début du rite le déchirement entre objet et sujet, entre transcendance et immanence, ou encore entre Dieu inaccessible, qui engendre la morale, et Dieu confondu avec le monde, est supprimé et l’harmonie est reconstituée. Une tragique déviation blesse le monde contemporain : l’homme n’est pas «un», mais dissocié et il place la religion quelque part et l’intelligence ailleurs, comme la profession et les vacances, ou la famille et la politique, ou encore la charité et l’abîme.

La pratique rituelle, elle, rétablit l’unité de l’être humain où tout concourt à sa place, à la gnose vraie.

Aurores : Cette conception ésotérique de l’orthodoxie, comment la vivre, comment en récolter les fruits spirituels?

Mgr Germain : La première action pour vivre la gnose par les rites sacrés, ou, plus simplement, pour vivre les rites, est l’identification de trois mondes qui sont le cosmos, la vie intérieure du cœur et le temple. Ces trois expriment une seule réalité ontologique. Lorsqu’on a compris que le soleil se lève au firmament et dans l’homme, lorsqu’on a compris que le Dieu créateur du monde est simultanément immanent à l’âme et le Dieu du rite, alors on est dans la vie gnostique, dans la vie liturgique. Par contre si un des trois éléments est omis, si on oublie dans la vision cosmique l’expérience intérieure ou si les deux visions cosmique et expérimentale écartent la religion rituelle, alors tout est amoindri et déchiré. Telle est la raison pour laquelle l’église, temple de Dieu, est construite à l’image de l’homme et à l’image du cosmos, l’univers étant à l’image de l’homme et du temple céleste.

La deuxième action essentielle, aux yeux de la tradition de l’Eglise pour comprendre et vivre la gnose par les rites sacrés, par la vie existentielle et par la vie intérieure est le dépassement du «moi haïssable». Ce «moi» n’est pas «je» : il est accidentel, passionnel, changeant, confus, aveugle. En invitant, à faire des gestes, à réciter des prières, qui ne sont pas nôtres, les rites sacrés font sortir du moi et introduisent au sein des mystères.

Dans cette expérience de l’identification avec l’universel, on passe par la meule du dépouillement du moi et ce dépouillement fait progressivement acquérir la personnalité vraie. Ceci est d’ailleurs le mystère du cœur de l’Eglise, la grande loi de la mort et de la Résurrection, la grande loi de l’universalisation liée à la personnalisation. En tout ceci le rite guide le moi capricieux et changeant, sans le plier à des doctrines abstraites, vers un plan où il semble d’abord se perdre pour se retrouver plus tard.

Celui qui poursuit la vraie connaissance subit la même loi : il ne l’atteindra qu’au travers de l’ignorance. Saint Grégoire de Nysse, au quatrième siècle, définit ce chemin comme une descente vers le haut contrairement à la montée vers le bas. Le rite liturgique rend l’homme anonyme, le fait descendre dans la foule où il devient une voix dans le chœur, une parcelle du pain sacré ou une goutte de vin de l’amour universel, et cette abnégation brise la coquille de toute originalité fictive. Alors peut venir le temps où se ressuscite comme personne libre dans la fraternité libre.

Parvenus à cette étape du discours il semble utile de situer les mots «mystique» et «mystère» qui ont perdu, en ce temps, leur sens initial et concret. Mystique, en effet, est teinté, de nos jours, d’une émotion passionnelle inconnue de son sens premier. Le terme mystère, identique au sacrement des latins, signifie, pour la tradition orthodoxe et pour les Pères de l’Eglise, «arcane». Il y a là la chose cachée au curieux, aux yeux des profanes, mais, simultanément, cette chose se dévoile à ceux qui pénètrent derrière et au delà du voile et on peut la saisir en dépassant la connaissance empirique. Le mystère est invisible, inexprimable, indéfinissable pour ceux du dehors, pour les «exotériques» selon l’expression de René Guénon. Il s’ensuit une opposition des deux termes ésotérique (mystérieux) et exotérique (extérieur, apparence) mais opposition que l’Eglise Orthodoxe considère toujours positivement car elle signifie simplement qu’il y a des choses qui se découvrent directement et des choses qui se découvrent indirectement. Ces dernières, les choses ésotériques, sont porteuses d’un sens sacramental, d’une arcane. Les rites de la messe sont de ce type; ils ne se dévoilent pas immédiatement.

En prenant appui sur ce rite essentiel qu’est la Messe, et pour percevoir clairement la mentalité orthodoxe, ajoutons une précision très importante. Si l’on met en comparaison les deux plans religieux et métaphysique on apprend par René Guénon, avec approbation de nombreux contemporains, que la religion est exotérique et que la métaphysique est ésotérique. Pour la mentalité orthodoxe ceci est inexact; elle dit que la religion et la métaphysique, toutes deux, sont exotériques tandis que la liturgie de la Messe, ni religieuse ni métaphysique, est Théologie, ce qui dépasse les deux précédents. Mais comment cela?

La religion formelle est un mode de comportement des êtres qui croient en Dieu; elle est une obéissance sans connaissance et elle exige l’accomplissement de rites que l’on ne comprend pas. Ceci est vrai pour un chrétien comme pour un hindou ou pour un musulman. L’homme «religieux» transmet, sans les comprendre, les influences spirituelles. Et cette transmission revêt toujours une double forme, morale vis-à-vis du prochain, rituelle vis-à-vis de Dieu.

La métaphysique, pour sa part, et à l’opposé du religieux, offre des connaissances mais sans obéissance et une richesse mais sans incarnation.

La connaissance véridique, la gnose vraie comme la nomme Saint-Irénée de Lyon au 2ème siècle, l’ésotérisme orthodoxe dépasse les deux plans précédents et entre dans un plan nouveau : le plan théologique où s’effectue l’union du religieux et du métaphysique, c’est-à-dire que ce plan théologique comprend et le contact direct, mystérieux, avec Dieu personnel et la connaissance ou communion avec la divinité.

Aurores : Ceci étant établi, vous serait-il possible, Monseigneur, d’avancer, sous les espèces d’un enseignement à la fois essentiel et légitime, ce qu’il serait peut-être convenable d’appeler une théologie orthodoxe du rite et de son mystère, une gnoséologie secrète de la vie liturgique de l’Eglise ? En tout état de cause, n’oublions pas l’adage magistral des Eglises d’Orient, qui dit «Ars Magna Didactica».

Mgr Germain : D’abord, comme tout ce qui est symbolique, chaque mot, chaque geste, chaque forme, chaque rapport entre les paroles et les chants, ont plusieurs sens, plusieurs couches de plus en plus profondes. Prenons alors, pour l’illustrer, le geste le plus simple, le premier geste du croyant : le signe de la croix. Lorsqu’il se signe le croyant plie deux doigts en laissant les trois autres dépliés, ou bien il plie trois doigts en laissant seulement deux dépliés. Les cinq doigts sont ainsi partagés en trois et deux. Ainsi ce geste qu’on répète depuis l’enfance est la première initiation aux nombres qui président à l’univers. Car tout est basé sur la Trinité et sur la Dualité.

— la dualité comme force d’évolution, de rencontre, de lutte, de transformation, avec la rencontre et l’unité de tous les dualismes dans la personne du Christ.

— la trinité comme clef de voûte du monde.

Ce geste, bref et limité, accompli quotidiennement et très fréquemment dans la tradition orthodoxe, exprime l’essentiel et tout le reste en découle. En regardant ses doigts pliés, chacun peut méditer des heures et voir s’ouvrir de nouveaux horizons.

Le signe de la croix s’effectue en touchant le front, puis la poitrine et les deux épaules. Tout commence par le Verbe, par la pensée, par le front; mais la pensée doit descendre dans le cœur, conduit à un activisme animé d’intentions excellentes et catastrophiques.

Il existe une grande différence, entre le signe de la croix qui part de l’épaule droite pour aller à l’épaule gauche et celui qui part de l’épaule gauche pour aller à l’épaule droite. La droite représente en effet la justice et la droiture, tandis que la gauche porte la miséricorde, la condescendance et le pardon.

Nous devons ainsi commencer la vie, l’existence, l’histoire, par la justice et finir par la miséricorde; d’où ce symbolisme du signe de la croix de droite à gauche et non à l’opposé car il convient de tout achever par le pardon et la compassion. La gauche est proche du cœur et la parabole de l’Evangile précise la place des justes à droite et celle des pécheurs à gauche, les justes entreront dans le royaume selon la justice, et les pécheurs selon la miséricorde.

Il existe enfin des rapports entre le front et la poitrine, entre l’intelligence et le cœur. En s’inspirant des stoïciens Saint Maxime le Confesseur enseigne que la pensée doit être froide et le cœur chaud. On comprend par là comment un geste sacré, qui peut paraître insignifiant, est l’image de l’équilibre dans l’homme; et il contient les nombres initiaux, nous initiant à l’approche de la théologie où Dieu Trinitaire s’abaisse par le Verbe afin de communiquer l’Esprit qui ressource dans le Père.

Germain, Evêque de Saint Denis