Michel Random : Peintures alchimiques : des fresques de Cimiez à Jean-Marie Pierret


08 Aug 2012

(Revue 3e Millénaire. No8 ancienne série. Mai-Juin 1983)

 Que dire de l’art alchimique, sinon qu’entre toutes les expressions et les formes de l’art c’est certainement l’un des plus mal connus. Et pourtant quelle richesse ! Il existe, cachés dans nos bibliothèques, en France, en Flandre, en Allemagne, en Italie, d’innombrables manuscrits alchimiques enfouis au cœur des bibliothèques publiques ou privées. A titre d’exemple, Borel et Lenglet-Dufresnoy fixaient à six mille le nombre des traités connus en France au XVIIIe siècle. Le catalogue de la collection Young compte à lui seul plusieurs milliers de titres. C’est dire l’abondance des découvertes qui restent à faire. Faut-il parler des demeures philosophales elles-mêmes ? Elles sont aussi nombreuses qu’ignorées. Fulcanelli en a dénombré quelques-unes dans ses deux ouvrages : Le Mystère des Cathédrales et Les Demeures philosophales. En fait elles sont innombrables. A cela il y a une raison : dès la Renaissance tout ce qui se rattachait à l’alchimie sentait le soufre. L’alchimie devint donc un art hermétique certes, mais allégorique avant tout. De ce fait on peut dire que le célèbre jardin de Bomarzo en Italie, ou le non moins célèbre Livre de Poliphile de Francesco Colonna (dont l’édition princeps date de 1499. Édition Alde à Venise sous le titre de Hypnerotomachia Poliphili), sont aussi des œuvres alchimiques.

 Parmi les grandes œuvres peintes nous possédons en France les fresques hermétiques de Cimiez. Il faut se rendre dans le grand monastère franciscain qui se trouve à Nice et arpenter le long corridor qui conduit jusqu’à la sacristie où se trouvent les peintures ésotériques qui datent probablement de 1686. Ce sont les fresques épargnées par les mauvais plaisants du pinceau blanc qui, à l’instar du palais Schifanoïa de Ferrare en Italie, recouvrirent la majeure partie des peintures. On en trouve encore, disséminées de l’oratoire à la cellule du Ministre provincial et de la bibliothèque au couloir du deuxième étage, sur lequel s’ouvrent les cellules des novices.

 On doit au grand Eugène Canseliet d’avoir le premier attiré l’attention des « Chercheurs en science hermétique » sur les œuvres alchimiques de Cimiez dans la seconde partie de son ouvrage Deux logis alchimiques et ce dès 1945. Plusieurs artistes travaillèrent visiblement à ces œuvres qui furent un jour brutalement interrompues. Une remarque s’impose : nombre de ces allégories sont semblables voire identiques à celles qui se trouvent dans la galerie haute du château de Dampierre-sur-Boutonne qui, d’après Fulcanelli, furent exécutées entre 1545 et 1550, soit cent quarante années avant les peintures franciscaines. La continuité alchimique est remarquable, comme est remarquable la volonté d’effacer chaque fois que possible les traces de cette même recherche. Indiquons à titre d’information que la visite des corridors, de la bibliothèque et de la cellule du Ministre provincial est interdite au public. Les photographes amateurs sont donc priés d’attendre des jours meilleurs.

 Le secret alchimique réside dans la compréhension des propriétés de la matière. Pour l’alchimie la matière est le résultat d’un processus dont l’origine est le Mouvement lui-même. Montrer la qualité des énergies, ce qui les unit et ce qui les divise, comment les comprendre comme un seul corps vivant, et comment traiter avec ce corps vivant en respectant les lois d’harmonie voilà l’essence de l’alchimie. Si les physiciens sont nombreux aujourd’hui, l’alchimiste est rare. Et surtout l’alchimiste hermétique qui connaît et utilise les symboles à la fois comme modèles énergétiques, comme langage allégorique et comme réalité prophétique. Le vrai alchimiste est un homme de pouvoir, de savoir, et possède la divination intrinsèque : celle qui découle de la nature des choses. Ce sont les propriétés incluses dans les choses elles-mêmes qui nous disent ce qu’elles sont et en situent les effets dans ce que nous percevons comme l’espace-temps.

Cette définition très succincte éclaire parfaitement la démarche et les qualités d’un homme aussi modeste que rare, car il est simplement l’un des vrais représentants de cette voie alchimique éternelle qui maintient envers et contre tout la tradition du Grand Œuvre.

Cet homme se nomme Jean-Marie Pierret.

 Rien n’est plus dangereux que d’indiquer l’existence d’un vrai alchimiste, de surcroît quand il s’agit d’un alchimiste qui n’utilise pas la transmutation des métaux, qui ne manipule aucune cornue ni ne fait bouillir aucune marmite, sinon celle de la connaissance et de la compréhension subtile.

 Jean-Marie Pierret connaît l’alchimie par sympathie naturelle, pourrais-je dire, il est structuré, motivé et conduit à lire dans son miroir, à en comprendre les sens allégoriques et cachés, et à l’exprimer de surcroît comme les grands dessinateurs d’autrefois. Connaître, montrer, traduire, animer, autant de termes pour dire qu’une vraie lecture de la réalité est aussi une interaction. Elle va de la chose à vous et de vous à la chose. L’alchimie c’est, nous l’avons dit, le Mouvement, c’est une « animation » des propriétés entre ce qui est et ce qui est, entre les doubles principes Soufre et Mercure qui allient leurs énergies opposées et complémentaires. J.-M. Pierret n’a rien fait d’autre que d’appliquer superbement cette démarche dès la publication de son premier livre : Besançon et son livre muet, une œuvre de grande beauté, tirée en lithographie et publiée à soixante exemplaires pour collectionneurs avertis. Heureux collectionneurs car déjà ce livre est sans prix. Le second ouvrage également édité sur Vélin d’Arches est tiré à 288 exemplaires. Il est aussi consacré à Besançon, c’est : La Ville d’Or. Une lecture de la ville comme situation et symbole alchimique en elle-même. Depuis, J.-M. Pierret a publié trois autres ouvrages dans une collection : « Les Visages du Silence », l’un consacré aux Grotesques de Besançon, le second aux statues du jardin de Bomarzo, le troisième aux Grotesques de Berne. Chaque volume rassemble un grand nombre de dessins, et surtout un texte calligraphié qui, dans un langage aussi traditionnel que poétique, révèle chaque fois les secrets alchimiques de l’œuvre au Noir, de l’œuvre au Blanc et de l’œuvre au Rouge.

Il y a beaucoup de bonheur apparent et caché à connaître l’œuvre de Pierret. Que de tels hommes existent encore aujourd’hui montre que la Tradition féconde éternellement la Chose à Dire à travers de solides gaillards dont la plume est légère, le trait buriné, le verbe aigu.

Besançon est une ville contenant de vieilles merveilles alchimiques, dont ce « Balcon » que Pierret interprète dans son premier livre. C’est son livre muet. Celui qui contient tous les secrets de la ville. Mais, à la fois, la ville elle-même comme un grand corps étalé offre de par sa géographie une lecture alchimique. Besançon est en effet une ville incluse dans la boucle d’un fleuve, le Doubs, qui dessine assez précisément la forme d’un vase. Ce vase c’est symboliquement l’athanor, le creuset alchimique lui-même. Il existe donc une prédestination de la ville qui est comme un corps vivant possédant des « organes » et, partant, des fonctions bien précises. Un enfant s’y love en effet, replié comme dans le ventre d’une mère. Et cet enfant allégorique indique la correspondance entre les points vitaux de la ville et ses propres organes. Les fonctions de la « tête » diffèrent en effet très évidemment de celles du ventre ou des pieds. Dans la tête même, l’emplacement de l’oreille, faite pour écouter, diffère du lieu où se place le nez ou la bouche. Cette organisation vivante de la ville est-elle un jeu abstrait, ou bien les correspondances entre la réalité et les aspects symboliques sont-elles nombreuses ? Il faut, nous dit Pierret, considérer la ville comme un être collectif, ou une âme collective. Et dans La Ville d’Or il nous montre en 22 dessins comment la ville se forme et se développe tel un « être dont nous serions les propres cellules ». De plus, cet « Etre collectif » est comparé à la « Pierre Cachée », c’est-à-dire à la pierre de révélation qui contient l’essence et la substance des destinées. Lire alchimiquement le passé, le présent et le futur de Besançon par l’alchimie, c’est indirectement ce que propose en bon visionnaire J.-M. Pierret. Mais ce n’est pas tant Besançon qu’il vise que la Méthode elle-même. Tout exemple est avant tout un enseignement. Car le langage alchimique s’exprime par des formes, les formes sont elles-mêmes sources de sons, et les sons forment une « cabale phonétique » qui analogiquement conduit à l’approche de la réalité. C’est ce que l’on nomme : le langage des oiseaux.

Un langage par analogie ou transparence. Le Verbe incarné est exprimé par l’emplacement de la cathédrale et plus précisément sur son tympan. Il y aurait tant à dire pour montrer que ce qu’on nomme l’aspect quantique de la réalité fait de toute chose un organisme vivant. « La lecture de la ville, écrit Pierret, ouvre une musique intérieure. » Et ce qu’il propose c’est de « dévoiler une transparence de la ville jusqu’ici occultée ».

L’alchimie n’est comme toute sagesse ou toute science que le dévoilement de ce qui est. C’est l’éternelle question de l’émergence des choses qui sont les formes apparentes du Mouvement caché, celui des énergies ou de l’Énergie souveraine qui est le Souffle ou le Tao de toutes choses. Rien de ce qui a été pensé, situé, vécu ne reste séparé. Une particule qui a été en interaction avec nous-mêmes restera solidaire de nous et de notre action quelle que soit sa distance. Nous appelons « réduction du paquet d’ondes » en physique un tel phénomène qui a trait à la non-séparabilité quantique. Les alchimistes savaient cela, parce qu’une telle connaissance est dans la nature des choses. Voilà pourquoi il faut suivre à la trace de tels esprits, quand il s’en trouve encore un, car leur être et leur lecture sont comme la source éclairante de l’ancienne Révélation.

Michel RANDOM

3 livres de Jean-Marie Pierret

 1977 : Réalisation Besançon et son livre muet

 En reflet avec 1677, date de la parution du Mutus Liber, l’auteur consacre un ouvrage à la description d’une galerie en bois sculpté datant du XVe siècle. Cette galerie située au cœur de Besançon est alors décrite en 36 dessins et 10 pages de texte. C’est une approche de la cabale phonétique (langue des oiseaux) autour du thème alchimique. Il s’agit d’un premier ouvrage consacré à cette œuvre sculptée, restée jusqu’alors occultée. La description nous entraîne à lire des phrases à travers les motifs en ronde-basse.

Le format du livre 30 x 40 cm – présenté sous jaquette toilée.

Cet ouvrage est entièrement réalisé en lithographie par l’auteur.

 1979 : Les Visages du silence

 Ce recueil de 22 grotesques témoigne des mascarons qui ornent certains murs de Besançon. Derrière ces visages, le Silence de la Tradition nous parle de la lumière et de l’ombre.

Format 15 x 20 cm – sous jaquette toilée.

 1980 : La Ville d’or

 Cet ouvrage se rapporte à la géographie sacrée de Besançon, actuelle capitale de Franche-Comté. Baptisée jadis Vesontio et Chrysopolis, le cœur de cette ville est situé à l’intérieur d’une boucle naturelle formée par la rivière du Doubs.

Composé de 22 illustrations (dont une en étain repoussé) et 24 pages de texte, cet ouvrage se déroule selon la trilogie de la tradition alchimique.


Étiquettes : , Arts, Random Michel