André Dumas : Qu’y a-t-il derrière notre personnalité apparente?


21 Oct 2010

(Revue Psi International. No 9. Juillet 1979)

Nous vivons à la surface de notre être

William JAMES

La Psychologie a été longtemps un  chapitre de la philosophie métaphysique, un ensemble de spéculations abstraites sur les facultés de l’Âme ; ces spéculations, basées uniquement sur l’introspection, sur l’auto-analyse de nous-mêmes, ne menaient guère plus loin que le point de départ et, dans ces conditions, on pouvait considérer comme le génial et fin mot de la philosophie l’aphorisme de Descartes : « Je pense, donc je suis ».

Depuis que la Psychologie scientifique moderne, avec Théodule Ribot, a substitué aux spéculations métaphysiques la méthode expérimentale, en étudiant les maladies de la personnalité, les maladies de la mémoire, etc., on découvert qu’« au-dessous » de la personnalité superficielle dite «consciente », seule connue de Descartes, se cache quelque chose qu’on a appelé l’Inconscient, puis plus tard le Subconscient (sub : au-dessous), et dont le rôle est apparu de plus en plus important.

Il faut souligner ici la nécessité de ne pas piétiner devant les mots et d’aller au-delà. Ce n’est pas ce «quelque chose» qui est inconscient : c’est notre moi superficiel qui est généralement inconscient de l’existence de ce « quelque chose ». Et si celui-ci est caché et qu’on le dit «au-dessous» (sub), il faut comprendre qu’il est au-dessus et derrière, et qu’il englobe entièrement notre conscience ordinaire, notre petit «moi» de tous les jours.

Émile Coué, ce grand précurseur, écrivait dans La maîtrise de soi-même par l’autosuggestion consciente : « L’Inconscient dirige le physique et le moral. C’est lui qui préside au fonctionnement de tous nos organes et même de la plus petite cellule par l’intermédiaire des nerfs. »

Et il indiquait que l’action de l’Inconscient, ce que les travaux de Freud ont bien illustré, peut être à l’origine de nombreux troubles : « La neurasthénie, le bégaiement, les phobies, la kleptomanie, certaines paralysies, etc., ne sont autre chose que le résultat de l’inconscient sur l’être physique ou moral. »

Coué, comme Freud, a employé le mot « inconscient » pour désigner cet aspect caché de notre être. Mais déjà, en 1873, le Dr A.-A. Liébault, dans son Ébauche de psychologie, montrait avec force que les manifestations dites « inconscientes » sont aussi des activités du « Moi », lequel est plus étendu que l’enseignait la psychologie classique : « Il faut le dire, le moi n’est pas réduit, ainsi qu’on l’enseigne encore, à la forme rétrécie de ce qui tombe sous la conscience au moment où l’on s’examine, il est surtout et avec raison représenté par tous les matériaux psychiques de nos connaissances qui, quoique inaperçus dans la mémoire, y ont une existence réelle, puisqu’on peut ensuite les faire reparaître par un effort : ce qui ne peut être qu’autant que la mémoire est douée d’une conscience latente pour conserver fixement ces matériaux. Il y a dans l’esprit, dit Cudworth, une foule de choses qu’il possède sans s’en apercevoir; le géomètre endormi n’en a pas moins sa science entière : théorèmes, problèmes et figures ; et le musicien, pendant son sommeil, ne perd pas la mémoire des chants qu’il a appris. C’est que toute idée reste fixée, dans la mémoire avec une vraie conscience, ou sans cela elle ne serait pas : seulement la conscience de cette idée étant permanente, non interrompue, nous ne nous doutons pas de son existence. »

Ce moi est étendu non seulement dans le passé, avec toutes les acquisitions conservées à l’état latent, mais encore dans toutes les parties de l’organisme que l’on pourrait croire inabordables à la conscience. Le Dr Liébault en citait des exemples véritables, bien avant que les expériences scientifiques réalisées avec les yogis aient établi la possibilité de soumettre la vie organique au domaine conscient du moi : « Dans certaines maladies inflammatoires des os, des cartilages, des tendons, etc., on ressent des douleurs qui n’avaient jamais été éprouvées auparavant et qui ont pour origine des nerfs réputés ordinairement insensibles, lesquels transportent alors à la conscience des sensations présupposant nécessairement une sensibilité antérieure quoique auparavant inconsciente au moi actif. »

Plus démonstratifs encore sont les effets produits par la suggestion sur les tissus de la voie végétative : « Quand la pensée consciente va y reproduire des mouvements, des hémorragies, des sécrétions plus ou moins abondantes, des états maladifs, des guérisons, etc., n’est-ce donc pas que le moi embrasse et embrassait déjà ces régions profondes?… La pensée, soumise ou non à l’œil de la conscience ordinaire, est donc partout dans l’économie. »

Notre moi est donc omniprésent dans toutes les activités de notre organisme. Son omniprésence se manifeste dans des circonstances où on le considère généralement assoupi, obscurci, absent, pendant la distraction, le sommeil et le rêve.

Ce qu’on appelle le « Subconscient » n’est pas constitué seulement par une zone « passive » de notre personnalité, obéissant aux suggestions, enregistrant les impressions et conservant les souvenirs. D’une zone « active », créatrice, surgissent des inspirations d’ordre intellectuel, des éclairs de génie, qui s’imposent au savant et au philosophe comme à l’artiste et à l’écrivain. On en a souvent cité de nombreux exemples.

Schopenhauer disait que ses postulats philosophiques s’étaient formés en lui dans des moments où sa volonté était comme endormie, où son esprit ne suivait pas une direction prévue d’avance et où sa personne était comme étrangère à l’œuvre.

Goethe a déclaré, à propos de son roman Werther, qu’il l’a écrit « à peu près inconsciemment, à la manière d’un somnambule », et qu’il s’en étonnait lui-même, en le lisant.

A Paul Valéry qui avait développé des considérations sur l’activité spirituelle subconsciente dans la création artistique et littéraire, le physicien Paul Langevin assurait que de telles circonstances se manifestaient aussi dans toute espèce de création, en particulier dans la création scientifique : « Chaque fois que l’on pense avec intensité, et que l’on a, en quelque sorte, préparé le travail subconscient, celui-ci se poursuit de lui-même et quelque chose prévient quand il est terminé. J’ai des souvenirs très nets de choc intérieur prévenant qu’à un moment donné la question est résolue et qu’il n’y a plus qu’à exprimer consciemment le résultat, cette opération pouvant d’ailleurs être différée. Dans mon souvenir, ce sont ces moments-là qui apportent les vraies joies intellectuelles, celles de la fécondation. »

On connaît de nombreux écrivains et artistes chez lesquels l’activité créatrice s’est manifestée pendant le sommeil : La Fontaine, composant en rêve la fable des Deux Pigeons ; Tartini, rêvant que le Diable exécute sur son violon une sonate merveilleuse, se réveillant brusquement et l’écrivant de mémoire ; Voltaire rêvant une nuit un chant complet de La Henriade autrement qu’il ne l’avait écrit ; Descartes recevant en songe l’illumination intérieure qui est à l’origine de son Discours de la méthode.

L’existence de cette zone cachée de notre « Moi », est confirmée par les découvertes convergentes de l’hypnotisme, de la « psychologie des profondeurs », de la psychanalyse et de la métapsychique (ou parapsychologie).

C’est la « Conscience subliminale » de Frédéric Myers, le «Cryptopsychisme» de Charles Richet, l’Hôte Inconnu de Maurice Maeterlinck, la « Subconscience supérieure » de Gustave Geley, ou le « Surconscient » de Shri Aurobindo.

Il est établi qu’il existe une « mémoire intégrale » indestructible, comme l’attestent tous ceux qui, échappant de justesse à l’asphyxie ou à la noyade, ont vu se dérouler en leur esprit en quelques secondes le film complet de leur existence, depuis leur enfance et dans les moindres détails, comme le confirme la neurologie qui constate que, même dans les amnésies profondes, comme celle de la démence sénile, ce qui est oublié aujourd’hui peut reparaître demain sous l’influence d’une émotion, par exemple. Car, comme le souligne le Dr Jean Delay, Professeur de la Faculté de médecine de Paris, dans son ouvrage sur Les maladies de la mémoire, « Les souvenirs ne sont pas détruits, ils ont seulement disparu ».

Le savant Oliver Lodge a comparé l’importance relative de notre personnalité apparente et de notre individualité totale, à l’iceberg dont la partie la plus importante est cachée sous les eaux.

Il est curieux de remarquer que certaines particularités de l’évolution du langage semblent exprimer une grande intuition : les mots « personne », « personnalité » dérivent du latin persona, qui désignait le masque utilisé par les acteurs du Théâtre Antique. Notre personnalité apparente — dite «consciente» et qui l’est si peu — n’est en effet qu’un « masque » qui cache notre véritable Moi — l’Hôte Inconnu — et qui est bien plus vaste, plus riche, plus conscient, plus puissant, que notre petite personnalité débile, dont l’équilibre est sans cesse menacé par les troubles de notre organisme.

C’est seulement notre petit « Moi » apparent, superficiel et limité, qui est altéré par une lésion cérébrale, l’ivresse alcoolique ou le délire de la fièvre.

C’est seulement aussi ce petit « Moi », le « Masque » qui est détruit par la mort, et non l’individualité profonde et véritable.

Cette conclusion s’impose davantage encore en considérant les enseignements de la recherche métapsychique. Le Dr Eugène Osty, après de longues expériences poursuivies pendant des années, s’exprimait ainsi dans La Connaissance Supranormale : « Il n’est plus question de tenir l’être humain pour un agrégat de mécanismes producteurs de pensées. L’évidence s’impose qu’on est devant un foyer dynamo-psychique, d’où émanent des manifestations d’une puissance illimitable. Au-delà du conscient, on trouve la propriété de transformer la matière vivante, de la rendre amorphe, de l’extérioriser du corps et d’en faire de nouvelles formes vivantes (ectoplasmes). Au-delà du conscient on trouve la propriété de percevoir l’imperceptible, de connaître l’inconnaissable. En limité, on découvre au profond de l’être humain les attributs dont les philosophies ont orné le concept-Dieu = puissance créatrice et connaissance hors l’espace et le temps. »

L’opposition scientifique classique à la thèse de la Survivance était fondée sur le « parallélisme psycho-physiologique », sur le caractère dépendant et débile de notre personnalité, sur sa subordination au bon fonctionnement du système nerveux. Mais la mise en lumière de notre « moi » profond et de ses extraordinaires possibilités modifie entièrement les données du problème de la Survivance.

Lorsqu’on admet en effet chez l’être vivant l’existence de telles puissances cachées et qu’on est obligé de les comparer à des qualités divines, il n’y a pas un grand chemin théorique à parcourir pour admettre la Survivance de ce « foyer dynamo-psychique » dont parlait le Dr Osty.

C’est bien la conclusion à laquelle parvenait le Dr Gustave Geley : « Puisque l’être subconscient n’est pas fonction actuelle de l’organisme et en est indépendant, il doit forcément pré-exister et survivre à cet organisme. »

Mais le Dr Gustave Geley allait plus loin encore. Constatant qu’il existe dans l’Être des éléments psychiques qui ont été acquis à la conscience actuelle par les voies sensorielles, et d’autres qui n’ont pas été acquis par la conscience actuelle, il était amené à conclure que ceux-ci provenaient de consciences antérieures à la conscience actuelle, autrement dit à formuler la théorie des vies successives comme mode d’évolution spirituelle.

« L’examen minutieux de tous les faits encore inexpliqués par la physiologie classique dans le domaine de la psychologie normale et anormale nous permet de conclure à la présence dans l’Être de principes dynamiques et psychiques d’ordre supérieur, indépendants du fonctionnement des centres nerveux, préexistant et survivant au corps et soumis à une évolution corrélative à l’évolution organique. » (L’Être Subconscient).

Carl Gustave Jung a écrit : « Ma vie est l’histoire d’un inconscient [1] qui a accompli sa réalisation. Tout ce qui gît dans l’inconscient veut devenir événement et la personnalité, elle aussi, veut se déployer à partir de ses conditions inconscientes et se sentir vivre en totalité. »

Cette pensée du grand psychanalyste et explorateur de l’Âme humaine m’inspire la réflexion suivante en guise de conclusion (provisoire) : le Lotus, cette variété de nénuphar qui, dans les mythologies hindoues et égyptiennes, donnait naissance aux Divinités, ne serait-il pas le symbole de notre personnalité apparente qui, comme la fleur qui s’épanouit à la surface des eaux, plonge ses racines dans les profondeurs et y tire sa vie?


[1] Il faut insister sur ce point : le mot « inconscient » est absolument impropre pour désigner la partie cachée de notre individualité. Les idées évoluent, mais les mots restent: ainsi « atome » qui signifie indivisible!