Stéphane Lupasco : La topologie énergétique


11 Mar 2017

(Pensées hors du rond sous la direction de Marc Beigbeder : Revue La liberté de l’Esprit. No 12. Hachette Juin 1986)

Les dialectiques des espaces-temps et des temps-espaces

Kant, comme on sait, considérait les données spatio-temporelles comme des cadres a priori de la sensibilité. Cependant, pour les physiciens et les biologistes, quels qu’ils soient, l’espace et le temps existent objectivement. C’est ainsi qu’on les mesure et qu’on situe les éléments, les événements et les systèmes. L’espace et le temps constituent les paramètres qui les localisent (les coordonnées cartésiennes) et qui mesurent la durée de leurs mouvements et de leurs transformations. La localisation dans l’espace et la quantité de mouvement constituent ainsi les deux grandeurs canoniquement conjuguées d’un être physique, et, ainsi, de tout être biologique également, qui se trouve dans l’espace et se meut et se transforme dans le temps. La Relativité d’Einstein a opéré une conjonction de l’espace et du temps, en un continuum spatio-temporel dans lequel se déroulent tous les phénomènes. L’espace ici n’est plus l’espace euclidien à trois dimensions, puisqu’il est l’espace courbe non euclidien de la géométrie de Riemann, associé au temps comme quatrième dimension. Je n’y insisterai pas, pour aborder le problème d’une tout autre manière.

Déjà l’association pour ainsi dire consubstantielle de l’espace et du temps est une découverte importante. L’espace et le temps, constituant les paramètres de tout élément et de tout système, cessent d’être cet espace et ce temps extérieurs et absolus de la physique prérelativiste et deviennent un espace-temps attaché à ses éléments et ses systèmes, et relativisé par là même.

Avec la physique quantique apparaît l’espace appelé de configuration, c’est-à-dire qui a autant de dimensions que le système comporte de degrés de liberté, de particules constitutives. Au lieu de situer le système à n particules dans un espace à trois dimensions, on situe le système dans un espace à n dimensions.

Cela est très important pour la suite de mes considérations.

Tout d’abord, s’il y a de l’espace, c’est qu’il y a une simultanéité. Un seul point inétendu est naturellement dénué d’espace. Une « étendue » n’est guère concevable sans coexistence simultanée de points, d’éléments, de systèmes.

Telle est la première observation, qui s’en tient aux données expérimentales, si l’on ne postule pas gratuitement l’existence d’un espace vide, homogène et absolu, en dehors de ce qui se passe entre les éléments et les systèmes et dans ces systèmes eux-mêmes. Un événement isolé, comme par exemple le point lumineux d’une molécule ionisée dans une chambre à bulle, est rapporté à ce qui l’entoure, à ce en quoi apparaît l’électron, le proton, etc. C’est cette coexistence simultanée, cette simultanéité des faits — chambre à bulle et molécule ionisée — qui constitue l’espace de ces faits. D’une façon générale, un objet quelconque, petit ou grand, est constitué d’éléments — les atomes et les molécules — qui coexistent dans une simultanéité, simultanéité interne des éléments constitutifs et simultanéité par rapport à ce qui les entoure, les autres objets, proches ou lointains, fussent-ils liquides, gazeux ou aériens. Sans cette simultanéité interne et externe des données de l’observation, il n’y a pas d’espace possible.

Tout élément, réduit à un événement énergétique, de par sa nature antagoniste et contradictoire, comporte un anti-élément, un anti-événement, et engendre ainsi un espace. Mais l’énergie engendre des systèmes et des systèmes de systèmes par la coexistence d’éléments ou d’événements et de systèmes énergétiques. Cette coexistence, en tant que simultanéité, engendre un espace. Un espace n’est rien d’autre que la simultanéité des événements ou éléments, comme des systèmes de systèmes, qu’engendre la logique de l’énergie. Tel est le premier postulat de la notion d’espace, induit de l’expérience des phénomènes énergétiques.

La notion de distance qui sépare les éléments ou événements et les systèmes entre eux est la mesure de leurs forces d’attraction et de répulsion. (La distanciation doit être évaluée en paramètres dynamiques ; d’où une géométrie énergétique nouvelle à élaborer.) Nous savons, en effet, que pour qu’un système soit possible, il faut qu’il y ait à la fois attraction et répulsion des constituants, sans quoi, s’il n’y a qu’attraction, tous les éléments se fondent dans le même conglomérat et, à la limite, dans un état énergétique unique, et il n’y a plus de système et, par suite, plus d’espace. C’est par exemple ce qui arriverait si tous les corpuscules se transformaient en photons et les photons en un seul photon, c’est-à-dire un état énergétique unique ; il n’y aurait plus alors de système et plus d’espace (sinon l’espace du quantum hv, limite fondamentale) ; à moins d’en postuler un arbitrairement pour des raisons métaphysiques — dans le sens exact du terme, par-delà la physique — qui dépasserait donc l’expérience scientifique et l’expérience même, quelle qu’elle soit, tout court.

S’il n’y avait que répulsion, les éléments se disperseraient dans une infinité telle qu’aucun système ne serait plus possible et l’espace lui-même s’annihilerait dans cet infini. A moins d’y voir justement là l’espace infini, vide et homogène comme se le représente la pensée classique. Seulement, il implique une répulsion infinie, ce que l’on ne peut ni constater ni postuler scientifiquement, même dans la physique classique.

Nous savons que les deux hypothèses sont impossibles, impossibles surtout pour l’existence et la réalisation d’un système. Or, nous ne sommes jamais qu’en présence de systèmes.

Réduire l’espace à la simultanéité de ses constituants et les distances à leurs forces d’attraction et de répulsion, c’est constituer une notion d’espace en la ramenant aux données fondamentales pures de l’énergie, à laquelle se réduisent toutes choses.

D’où proviendrait autrement l’espace, dans un monde uniquement énergétique ? Sinon de par un axiome gratuit et inefficace.

Mais il n’y a pas que l’attraction et la répulsion qui contribuent à la possibilité d’existence et à la réalité d’un système, et donc de l’espace qu’il engendre.

Il y a également ces propriétés fondamentales de l’énergie, inhérentes à sa nature et à sa logique même : l’homogénéité et l’hétérogénéité.

Ces deux propriétés fondamentales de l’énergie constituent deux autres facteurs indispensables à l’engendrement de l’espace, et, comme on le verra plus loin, du temps.

Pour qu’il y ait simultanéité d’éléments ou d’événements et de systèmes, il faut qu’ils comportent à la fois une certaine homogénéité et une certaine hétérogénéité. Il faut les distinguer les uns des autres et il faut qu’ils se maintiennent, chacun pourtant, dans une certaine identité. S’ils sont rigoureusement homogènes, ils se confondront dans la même entité homogène et il n’y aura plus de système et plus d’espace ; s’ils sont rigoureusement hétérogènes, ils constitueront une diversité libre et infinie, et là encore, pas de système possible, donc pas d’espace. Un espace absolument homogène ou absolument hétérogène est impossible aussi bien théoriquement qu’expérimentalement.

Cependant, dans un univers purement énergétique, non seulement l’attraction et la répulsion constituent des dynamismes, mais l’homogénéité et l’hétérogénéité ne peuvent jamais être que des homogénéisations et des hétérogénéisations, des dynamismes du « même » et du « différent ». Ce qui implique un passage d’un certain degré de potentialisation à un certain degré d’actualisation — comme nous l’avons vu au sujet de tout ce qui est énergétique — et inversement, d’une part, de l’attraction et de la répulsion antagonistes, d’autre part, de l’homogénéisation et de l’hétérogénéisation contradictoires. Comme en vertu de la nature logique de l’énergie, tout élément ou événement ou système impliquent un événement ou un élément ou un système antagonistes et contradictoires, nous n’avons jamais, en vertu encore des propriétés fondamentales de l’énergie que sont la potentialisation et l’actualisation, que des éléments ou événements ou systèmes plus ou moins homogènes en même temps que plus ou moins hétérogènes. Autrement dit, qui sont engendrés par un passage de la potentialisation à l’actualisation d’une certaine quantité antagoniste d’homogénéité sur la potentialisation d’une certaine quantité d’hétérogénéité, et inversement, ou encore, d’un passage à l’état T, que nous connaissons bien, de semi-actualisation et de semi-potentialisation des vecteurs antagonistes et contradictoires.

Nous aurons ainsi un espace à actualisation d’un certain gradient majoritaire d’homogénéité et à potentialisation d’un certain gradient majoritaire d’hétérogénéité, en même temps qu’à potentialisation minoritaire d’homogénéisation et à actualisation minoritaire d’hétérogénéisation, des éléments ou événements ou systèmes, en chacun d’eux et entre eux. Nous appellerons cet espace, par pure convention, positif.

C’est l’espace de la macrophysique qu’actualise progressivement l’entropie positive homogénéisante.

Il potentialise l’espace hétérogénéisant, antagoniste et contradictoire, que j’appellerai espace négatif. Nous aurons donc inversement un espace hétérogène à actualisation majoritaire de l’hétérogénéisation et à potentialisation majoritaire de l’homogénéisation, en même temps qu’à potentialisation minoritaire d’hétérogénéisation et à actualisation minoritaire d’homogénéisation. C’est l’espace de la matière biologique, des systèmes biologiques, en eux-mêmes et entre eux, formant la matière dite vivante. J’appelle cet espace biotique négatif parce qu’il nie l’homogène majoritairement, aussi bien intrinsèquement qu’extrinsèquement au système énergétique qui le constitue et l’engendre. Il potentialise l’espace positif par son actualisation. Or, comme nous le savons, un système est toujours fonction d’une homogénéité et d’une hétérogénéité antagonistes et contradictoires ; il comportera toujours deux espaces, positif et négatif, dont l’un s’actualise en potentialisant l’autre.

Ces deux espaces sont antagonistes et contradictoires et comportent donc deux dialectiques antagonistes et contradictoires de l’espace positif et de l’espace négatif.

Un troisième espace, que j’appellerai l’espace T, est celui des semi-potentialisations et semi-actualisations de ces espaces, en une dialectique de ces deux dialectiques ; espace T qui est celui du noyau atomique, d’une part, des événements et systèmes neuro-psychiques, d’autre part.

Il y a donc trois espaces énergétiques. Une nouvelle géométrie énergétique phénoménale et abstraite doit donc être fondée sur eux.

Ainsi, une simultanéité spatialisante, engendrant ces trois types d’espaces, est une opération énergétique. Une simultanéité n’est pas donnée une fois pour toutes, statique, immobile, de toute éternité. Une simultanéité énergétique est une simultanéisation. Elle implique un passage d’un certain degré de potentialité à un certain degré d’actualisation, déséquilibrante dans les deux espaces positif et négatif, ou équilibrante dans l’espace T, un demi-positif et un demi-négatif. Cependant, qui dit passage d’un état à un autre, d’une certaine quantité d’énergie potentielle à une certaine quantité d’énergie actualisée, dit mouvement, dit succession, dit temps.

La simultanéité énergétique ou simultanéisation dynamique est de la sorte liée consubstantiellement à une succession énergétique ou successionisation dynamique, autrement dit, tout espace est lié à un temps.

Pas d’espace sans passage de la succession à la simultanéité et donc sans temps, et pas de temps sans passage de la simultanéité à la succession, c’est-à-dire pas de temps sans espace.

Or, la simultanéité est contradictoire, en un même lieu et en un même temps, de la succession, et dynamiquement antagoniste.

A noter qu’une simultanéité rigoureuse n’est jamais possible parce que n’est jamais possible une actualisation rigoureuse. La Relativité l’a bien senti, où il n’est pas possible de réaliser, dans l’univers, une simultanéité exacte.

D’autre part, la succession est, à son tour, un passage d’un certain état potentiel à un certain état d’actualisation, et inversement. Il ne saurait y avoir de succession possible dans les phénomènes énergétiques, s’il n’y avait une potentialité de succession, de successionisations dynamiques et une actualisation de cette potentialité. La succession ne saurait intervenir comme un deus ex machina. Si bien qu’il y aura une succession ou temporalité antagoniste et contradictoire de la simultanéité ou spatialité, et donc trois temps énergétiques, comme il y a trois espaces énergétiques : un temps hétérogénéisant, un temps homogénéisant, qui s’actualisent et se potentialisent, majoritairement et minoritairement, respectivement et inversement, et un temps à mi-actualisation et à mi-potentialisation de l’hétérogénéité et de l’homogénéité [1].

L’espace et le temps sont liés consubstantiellement par la contradiction et l’antagonisme et constituent un espace-temps. A la spatialisation ou simultanéisation homogénéisante de l’espace positif sera liée une temporalisation ou successionisation hétérogénéisante, contradictoire et antagoniste, que j’appellerai temps négatif — temps négatif qui sera potentialisé par l’actualisation de l’espace positif — qui nie l’identité, l’homogène et tend à disparaître asymptotiquement, comme dans le processus de l’augmentation de l’entropie positive et du devenir macrophysique. C’est cette disparition du temps, à la limite impossible mais idéalisée, qui a sans doute donné naissance à la notion de temps homogène et infini, qui ne contient rien en lui-même et embrasse tout.

Inversement, la spatialité ou simultanéité hétérogénéisante de l’espace négatif sera liée, contradictoirement et antagonistement, à une temporalité ou succession homogénéisante que j’appellerai temps positif qui sera potentialisé par l’actualisation de cet espace négatif. C’est l’espace-temps biologique de la matière vivante. Ainsi, l’actualisation d’une simultanéité potentialise la succession et l’actualisation d’une succession potentialise la simultanéité, en sorte que nous aurons toujours un temps négatif ou hétérogénéisant qui, en s’actualisant, potentialise un espace positif ou homogénéisant, et un temps positif ou homogénéisant qui, en s’actualisant, potentialise un espace négatif hétérogénéisant. Il y a donc ainsi des espaces-temps et des temps-espaces.

Tels se présentent le passage de la simultanéité ou espace à la succession ou temps, et le passage inverse, en tenant compte de la dualité antagoniste de l’espace d’un côté, du temps de l’autre. Telle est la dialectique de la succession et de la simultanéité. Et comme il y a passage continuel de l’une à l’autre, puisque les systèmes se transforment sans cesse, il y a toujours cette dialectique qui engendre ces deux espaces positif et négatif et ces deux temps négatif et positif, et leur liaison constitutive en espace-temps. Or, un système, quel qu’il soit, est fait d’un passage du potentiel à l’actualisation, et inversement ; il comporte donc toujours deux temps positif ou négatif, dont l’un s’actualisera en potentialisant l’autre.

Mais la succession comme la simultanéité, c’est-à-dire ce qui engendre le temps et l’espace, peuvent ne s’actualiser qu’à demi (1/2 A) et ne se potentialiser contradictoirement et antagonistement qu’à demi (1/2 P). Nous nous trouvons alors en présence d’un temps négatif semi-actualisé et d’un espace positif semi-actualisé en présence d’un temps positif semi-potentialisé et d’un espace négatif semi-potentialisé. C’est l’espace-temps nucléaire et neuro-psychique qui engendre l’état T, où la matière macrophysique et la matière biologique s’inhibent et s’équilibrent dans cette dialectique des dialectiques qui les embrasse et les maîtrise toutes deux.

Or, les espaces-temps et les temps-espaces eux-mêmes sont dans une relation d’antagonisme contradictoire, l’un s’actualisant en potentialisant l’autre. Dès lors, les systèmes de systèmes de systèmes… engendrent des espaces-temps d’espaces-temps d’espaces-temps comme des temps-espaces de temps-espaces… Les combinaisons sont complexes du fait même de la complexité des systèmes de systèmes…

Les exemples pris dans les opérations que nous connaissons, notamment, du système perceptif afférent et du système moteur-actionnel efférent, concrétisent ces considérations. Les systèmes sensoriels afférents actualisent, comme nous l’avons vu, une hétérogénéité. Cette hétérogénéité sensorielle — de la vision, de l’ouïe, du toucher, etc. — se déploie par une succession de sensations, d’influx nerveux partant des récepteurs aux centres. Elle engendre, donc, une temporalité négative hétérogénéisante. Elle va potentialiser la simultanéité ou espace positif homogénéisant qui se trouve dans le monde extérieur, dans la potentialité, on s’en souvient, et, par là, dans la conscience, qui verra un objet, des objets, contenus dans un espace homogène, les objets eux-mêmes contenant des morceaux d’espace, avec leur figure, leur géométrie, leur invariance, leur identité, momentanées, sans doute, dans la perception, mais telles en tant que données. La temporalité hétérogénéisante, le passage successif d’une sensation à une autre, du filet récepteur qui se déplace sans arrêt pour capter une multiplicité de sensations — plus développée dans la vision, où l’œil n’arrête pas de se mouvoir pour voir et d’enregistrer des suites innombrables d’excitations — sera la temporalité du sujet, de l’observateur, qu’il actualise, et la simultanéité opérée par la potentialisation conscientielle d’homogénéité sera le théâtre du monde, avec leur espace permanent et homogène.

Inversement, dans le système efférent. Ici, dans ce mouvement centrifuge des centres aux effecteurs, aux organes moteurs et à l’action, il s’agit d’actualiser une succession homogénéisante, celle du plan, du projet, du comportement potentiel ; donc, ce qui va être engendré c’est une temporalité homogénéisante ou positive, laquelle va potentialiser, extérioriser et conscientialiser, par là même, une simultanéité ou espace négatif, hétérogène. Tout autour de l’action motrice, se trouve un espace avec des données, des objets, des obstacles différents, qu’il va falloir repousser, élaguer, chasser dans la potentialité et se frayer un passage pour actualiser le schéma identifiant de l’action. Le monde extérieur sera celui d’un espace peuplé de diversités qu’il faudra traverser, utiliser, soumettre à son projet fabriquer en en rejetant ce qui ne se soumet pas à l’homogénéité, à l’identité du plan. La subjectivité ici est une temporalité positive d’homogénéisation ou extension du concept, comme nous l’avons vu, se heurtant à une spatialité ou simultanéité hétérogénéisante négative, ou encore, intension du concept. Le temps est ici une force d’homogénéisation qui s’actualise et l’espace une force d’hétérogénéisation qu’il faut dominer, c’est-à-dire chasser dans la potentialité de l’objectivité.

Ainsi, la conscience et la connaissance sont le lieu, le théâtre, par la perception, d’une spatialité positive ou homogénéisante sous l’action subjective d’une temporalité sensorielle négative d’hétérogénéisation qui sombre dans la subconscience et la subconnaissance, et, par les opérations motrices, le lieu et le théâtre d’une spatialité négative hétérogène sous l’action d’un sujet homogénéisant ou temporalité positive, qui sombre, à son tour, dans la subconscience et la subconnaissance.

Ces deux systèmes afférents et efférents sont dans une interférence antagoniste et contradictoire, comme nous l’avons vu. La dialectique d’ailleurs de la matière macrophysique comme celle de la matière biologique ne sont que majoritaires, statistiquement et probabilitairement ; les deux dialectiques donc inverses de l’espace positif et du temps négatif et de l’espace négatif et du temps positif, coexistent dans chacune des deux matières-énergies qui les engendrent, majoritaires et minoritaires, selon chacune d’elles.

Telles sont les dialectiques spatio-temporelles de la perception et de la motricité ou de la connaissance et de l’action, comme de la subconscience et de la subconnaissance.

Mais dans la matière neuro-psychique de la conscience de la conscience et de la connaissance de la connaissance, les choses se compliquent. Les deux temps positif et négatif et les deux espaces négatif et positif coexisteront, tendront et tenteront de coexister dans une semi-actualisation et semi-potentialisation des deux couples : espace positif et temps négatif, espace négatif et temps positif. Si bien que l’on aura l’impression subjective et objective à la fois, lorsque l’on observe et que l’on s’observe par des moyens indirects, qu’il y a du temps psychique et qu’il n’y en a pas, qu’il y a un espace psychique et qu’il n’y en a pas.

Il y a un espace de la mémoire et les événements mnésiques se déroulent dans un temps ; espace et temps qui ne sont pas les mêmes que l’espace et le temps macrophysiques, d’une part, biologiques, d’autre part.

Les images et les concepts engendrent des espaces et des temps — quand on pense à un arbre, à un chien, on les voit, dans l’intériorité psychique comme type de végétal, d’animal : l’arbre, le chien, en extension, donc, dans une sorte d’espace abstrait : la forme, les caractères homogènes de tous les arbres, de tous les chiens, et, en même temps, on ne peut pas ne pas voir des arbres, des chiens, dans leurs caractères hétérogènes : tels arbres, tels chiens, dans un espace hétérogénéisant, celui de l’intension conceptuelle.

Quoi que l’on fasse, on ne peut éviter ces deux types d’espaces positif et négatif, et en même temps le déroulement de ces extensions et intentions du concept, c’est-à-dire des deux types de temps négatif et positif.

Seulement, ils sont plus vaporeux, moins tranchés, plus mélangés et plus libres : on peut les évoquer et les dérouler en tous sens et à volonté, ou même, dans l’obsession mentale, les voir imposés arbitrairement comme détachés de l’emprise du monde extérieur. Tout ce qui arrive dans ce monde de l’intériorité psychique, que j’ai décrit, arrive également aux espaces et aux temps. Ils sont frappés de la nécessité intrinsèque de l’inconditionalité et de la liberté.

D’autre part, ils sont en continuelle interférence avec les espaces-temps macrophysiques et biologiques. La perception de tel livre va déclencher, dans la mémoire, son contenu, que l’on pourra suivre dans un sens ou dans l’autre, s’arrêter sur tel chapitre, scène, personnage, etc., revenir en arrière. La succession temporelle comporte à la fois l’irréversibilité et la réversibilité, la liberté de les engendrer ou bien, dans l’intériorité névrotique, de subir des déroulements dictés par la morbidité des dialectiques, que nous examinerons.

Ce qui est cependant important, et c’est pourquoi j’ai abordé le problème des dialectiques des espaces et des temps, c’est que l’homme, au système nerveux central et au psychisme évolués et dominants qui le caractérisent essentiellement, bien qu’il comporte, de ce fait, des espaces et des temps à la fois positifs et négatifs, et qu’il soit doué d’une spécifique maîtrise et inconditionalité, constituant ce que nous avons vu être le contrôle, pouvant les dominer et les manipuler, l’homme est plongé, par le canal des systèmes afférents et efférents, de la perception et de la motricité axiologique, dans les deux devenirs spatio-temporels de la matière macrophysique et de la matière biologique. Celles-ci auront des prises sur le psychisme de l’homme et celui-ci sur elles.

Quand on parle de l’homme, il s’agit de son concept, qui comporte une extension et une intension, c’est-à-dire ce qui caractérise l’homme, comme on dit, en général, c’est-à-dire son homogénéité en tant que système physique, biologique et psychique, et l’homme, comme on dit encore, en particulier, l’homme pris individuellement, dans l’hétérogénéité des hommes et de chaque individu. Ce qui est commun, c’est-à-dire identique, homogène à tous les hommes et ce qui les différencie, la variété de chaque homme, l’hétérogénéité des uns par rapport aux autres, et en chacun d’eux.

Il y a ainsi une homogénéité et une hétérogénéité contradictoires et antagonistes des hommes. Et comme toute matière-énergie, la matière-énergie humaine est faite de systèmes énergétiques comportant par là même des simultanéités de constituants à la fois homogènes et hétérogènes, engendrant ces deux espaces positif et négatif et le troisième espace dans l’état T. Mais tout système énergétique passe de la potentialité à l’actualisation et de celle-ci à celle-là, et engendre des systèmes de systèmes, etc. Deux temps négatif et positif sont engendrés de la sorte.

A vrai dire, comme je le mentionnais plus haut, nous nous trouvons toujours en présence de suites hiérarchisantes d’espaces-temps d’espaces-temps, etc.

Nous arrivons ainsi aux systèmes humains et à leurs évolutions, à leurs devenirs, à leurs histoires, c’est-à-dire aux dialectiques des groupes qu’ils forment, aux dialectiques sociologiques comme aux dialectiques politiques.

L’espace et le temps jouent un grand rôle dans les collectivités humaines. Il y a des espaces et des temps sociologiques qui constituent des paramètres structuraux et fonctionnels de l’énergie systématisante ou matière humaine. Et aussi bien sur le plan individuel que sur le plan collectif. Car l’homme, dès sa naissance, est tributaire dans son phénotype comme dans son génotype des forces spatio-temporelles et des forces temporo-spatiales biosociologiques et psychosociologiques. Et l’on sait l’action de la psychosomatique et du somatopsychique sur chaque être humain.

Ces considérations sont particulièrement importantes pour les dialectiques « normales » et pathologiques. Il y a des espaces-temps et des temps-espaces « normaux », qui confèrent le « normal », normal relatif à la dialectique physique ou biologique ou psychique et aux trois dans la dialectique des dialectiques. De là, une biothérapie comme une psychothérapie antagoniste, où les espaces-temps et les temps-espaces dialectiques doivent être utilisés. Dans la folie maniaco-dépressive, par exemple, l’actualisation d’une temporalité hétérogénéisante engendre une spatialité potentielle homogénéisante, alors que dans la schizophrénie, l’actualisation d’une spatialité homogénéisante engendre une temporalité potentielle hétérogénéisante, avec les conséquences conscientielles et subconscientielles que nous avons dégagées. L’affectivité — qui, elle, est en son fond a-logique — y joue un rôle essentiel. Mais cela est une autre histoire, que j’ai souvent abordée par ailleurs [2]…

STÉPHANE LUPASCO

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1 On comprend pourquoi à l’espace homogène ne peut s’opposer qu’un temps hétérogène, et à un espace hétérogène qu’un temps homogène. L’espace étant un dynamisme spatialisant et le temps un dynamisme temporalisant, ni l’un ni l’autre ne peuvent être statiques, puisqu’ils sont essentiellement énergétiques ; ils passent nécessairement de la potentialité à l’actualisation et de celle-ci à celle-là. Un espace homogène, qui est une simultanéité dynamique d’homogénéisation, ne peut, s’il est actualisé, être potentialisé par un temps qui serait une successionnalité dynamique d’homogénéisation, puisque l’homogénéité n’est pas antagoniste et contradictoire de l’homogénéité. Ce n’est qu’une successionnalité d’hétérogénéisation ou temps hétérogène qui peut le potentialiser, en s’actualisant elle-même ou l’actualiser par sa potentialisation. Il en va naturellement de même pour un espace hétérogène : ce n’est qu’un temps homogène ou successionnalité d’homogénéisation qui peut le potentialiser ou l’actualiser par son actualisation ou sa potentialisation antagonistes et contradictoires.

Le même processus dialectique est nécessaire pour un temps homogène et un temps hétérogène ou successionnalité d’homogénéisation ou successionnalité d’hétérogénéisation. Une temporalité homogénéisante ne peut s’actualiser ou se potentialiser que si une spatialisation hétérogénéisante se potentialise ou s’actualise antagonistement et contradictoirement. De même évidemment pour une temporalité hétérogénéisante : c’est une simultanéisation ou spatialisation homogénéisante qui peut lui permettre de s’actualiser, par sa potentialisation, ou se potentialiser par son actualisation. Car l’hétérogène n’est pas antagoniste et contradictoire de l’hétérogène, mais de l’homogène (la non-identité n’est pas contradictoire de la non-identité, comme l’identité n’est pas contradictoire de l’identité).

Ce sont ces conditions énergétiques, inscrites dans la logique de l’énergie, qui impliquent et engendrent les dialectiques spatio-temporelles et temporo-spatiales.

On pourrait se demander pourquoi, d’un côté, l’espace positif ou homogénéisant et l’espace négatif ou hétérogénéisant, d’un autre côté, le temps positif ou homogénéisant et le temps négatif ou hétérogénéisant, ne peuvent s’actualiser et se potentialiser réciproquement. Mais c’est parce que, bien que contradictoires dans leur contenu, ils ne possèdent pas d’antagonisme possible : une simultanéité, pour être actualisée ou potentialisée, implique une succession, donc un temps, et la succession, pour être, à son tour, actualisée ou potentialisée implique une simultanéité. Ce sont ces dynamismes antagonistes engendrant la simultanéité et la succession — c’est pourquoi il s’agit d’une simultanéisation et d’une successionisation — qui font qu’un temps est toujours lié à un espace consubstantiellement, interdisant leur indépendance respective.

2 Ce texte constitue la version légèrement modifiée d’un chapitre de Psychisme et Sociologie, ouvrage publié par Stéphane Lupasco aux éditions Casterman.