Roland Rech : Zazen voie de l’autre rive


05 Feb 2014

(Revue Itinérance. No 1. Mai 1986)

Pendant l’expiration, on presse sur la masse abdominale vers le bas et à la fin de l’expiration, relâchant toute pression, on laisse les poumons se remplir rapidement puis on recommence à expirer lentement et profondément. Pendant zazen, la vigilance portée au maintien de la posture juste et de la respiration profonde évite à l’esprit de se disperser : le corps et l’esprit retrouvent leur unité dans la concentration sur l’instant présent.

Mais le zazen n’est pas une simple technique de concentration. Dans cette posture, nous observons nos pensées, nos désirs, nos illusions. Ainsi nous apprenons à nous connaître nous-mêmes plus profondément et cette connaissance accrue de soi-même entraîne naturellement une compréhension intuitive des autres. Cette compréhension ne passe pas par le cerveau gauche qui veut toujours tout analyser et interpréter. C’est une compréhension par le corps tout entier, une perception intime, au-delà du langage, une connaissance du cœur. En zazen, nous ne cherchons pas à saisir la vérité : il suffit d’éclairer nos illusions. On les observe et on les laisse passer. Les illusions de notre conscience apparaissent et viennent se briser sur la posture de zazen comme des vagues sur un rocher. Elles se brisent et deviennent lumière. En cet instant, nous pouvons abandonner notre attachement à notre propre ego. L’égoïsme décroît et une véritable compassion apparaît, au-delà de nous-mêmes. Aimer son prochain n’est pas un commandement. L’amour véritable n’est ni un impératif moral ni l’effet d’une sublimation de nos désirs, mais la manière d’être de quelqu’un qui vit en unité avec l’univers. Cette unité est le propre de l’expérience d’une véritable pratique du Zen qui ne s’arrête pas à une heure ou deux heures de méditation assise chaque jour, mais s’étend à chaque action de la vie quotidienne.

Les différents aspects de la pratique ne sont pas séparés. Il n’y a ni degré ni étape, et la pratique n’est pas un moyen, comme une échelle pour grimper jusqu’au ciel, ou un tabouret sur lequel on grimpe pour attraper un pot de confiture. L’esprit de tous les jours, la vie quotidienne sont la pratique de la Voie. Il n’est pas nécessaire de vouloir se couper du monde, de se séparer des autres. L’esprit du Zen, c’est la pratique avec les autres, au milieu de la souffrance du monde. La pratique elle-même crée une véritable métamorphose dans le corps et l’esprit du pratiquant et cette révolution intérieure influence tout l’environnement : quand l’esprit devient libre de ses attachements, tout l’environnement devient libre à son tour et chaque jour est un bon jour pour ceux qui pratiquent la Voie.

Ceux qui ont eu la chance d’approcher Maître Deshimaru ont pu en faire l’expérience. En sa présence, les questions et les doutes disparaissaient. Souvent nous venions le voir avec un esprit compliqué, mais à peine arrivé dans sa chambre, nous avions tout oublié de nos questions personnelles et de nos désirs égoïstes. Il en est de même quand on pénètre dans le Dojo. Le contact avec le maître Zen comme l’expérience de la posture de zazen permet de réaliser un changement radical de point de vue : abandonner celui de notre vision étroite et égoïste, et observer notre esprit ici et maintenant du point de vue de Bouddha, de Dieu, de l’ordre cosmique, réaliser que notre ego n’est qu’une sorte de crispation de notre mental, une vague sur l’océan.

Entrer dans la Voie du Zen c’est relâcher toutes les tensions dues à notre égoïsme. Maître Deshimaru disait toujours qu’un poing fermé ne peut rien recevoir : pratiquer la voie, c’est ouvrir la main, donner et recevoir librement.

Les sessions de pratique du Zen s’appellent des sesshins, ce qui veut dire entrer en contact avec son véritable esprit. Mais l’idéogramme shin ne signifie pas seulement « esprit ». Il désigne aussi l’énergie et le cœur. Zazen permet de libérer notre énergie et de recevoir l’énergie cosmique, de se libérer de son ego limité et d’ouvrir son cœur, de devenir un avec tous les êtres. Aussi la posture de zazen est-elle par elle-même la voie du cœur, source de compassion. Cette compassion n’est pas pitié : c’est devenir l’autre, ne pas rester sur notre point de vue. Sans devenir l’autre, on ne peut ni le comprendre ni l’aider. Ce n’est pas la peine d’avoir peur de souffrir. Zazen nous apprend à patienter par rapport à la souffrance, à en saisir la racine. Zazen n’est pas une technique pour échapper à la souffrance, c’est abandonner toute dualité, tout jugement, toute pensée issue des catégories limitées de notre conscience personnelle. Maître Ryokan, moine Zen et poète, qui vécut au début du XIXème siècle dans la campagne japonaise avec les villageois ne prêchait ni ne réprimandait jamais personne. Un jour son frère lui demande de venir parler à son fils qui était devenu un délinquant. Ryokan vint mais ne sermonna pas du tout le garçon. Il resta une nuit dans leur maison et le lendemain se prépare à repartir. Comme il l’aidait à lasser ses sandales, son neveu sentit des gouttes chaudes qui tombaient sur lui et se retournant il vit Ryokan qui le regardait en pleurant. Ryokan s’en retourna et la vie de son neveu changea complètement.

Comment aider les autres ? Cette question est maintes fois posée. Il n’y a pas de réponse fixe. À travers la pratique de zazen, la compassion et la sagesse se développent et on trouve inconsciemment des moyens pour aider les autres. Parfois, un simple regard, un sourire, parfois un coup de kyosaku ou parfois de l’humour. Dans ses commentaires du « Shodoka », chant l' »Immédiat Satori », Maître Kodo Sawaki dont Maître Deshimaru fut le disciple, raconte : « Il y a un type qui est venu me voir avec les yeux injectés de sang et le visage donnant les signes d’une dépression nerveuse. Il me dit :  » Je ne sais pas si je vais réussir le grand concours de fonctionnaire. » Il voulait probablement pratiquer zazen pour guérir sa dépression nerveuse. Donc je lui répondis :  » Si quelqu’un tel que vous ne réussit pas l’examen, c’est parce qu’il y en a d’autres qui sont meilleurs que vous, aussi n’est-ce pas une raison pour s’en réjouir ? » Comme son visiteur restait stupéfait, Kodo Sawaki ajouta :  » Si vous réussissez, cela veut dire qu’il n’y a personne meilleur que vous. Ne comprenez-vous pas à quel point il est triste pour notre pays qu’il y ait tant de bons à rien dans votre genre ? » Et Maître Kodo Sawaki d’ajouter dans son commentaire : « Ce serait très bien si les gens comprenaient les choses à ce niveau, mais ils se contentent de se lamenter sur leurs propres échecs. »

La dimension de l’esprit du bodhisattva, c’est de tout abandonner pour aider les autres, faire passer leur salut avant le sien propre. Le premier précepte est le fusé, le don, pas seulement matériel mais aussi moral. La source de cet amour actif réside dans l’ouverture de son propre cœur-esprit en zazen. Dans le Zen, la voie du cœur n’est pas seulement une forme de sensibilité ni même un idéal à atteindre, mais une voie permettant de réaliser cet idéal dans la vie quotidienne. Cela n’est possible que parce que le zazen n’est pas seulement source de compassion: : le zazen lui-même est compassion. L’esprit en zazen reçoit tout, accepte tout sans choisir, sans juger, sans poursuivre ni rejeter quoi que ce soit. Il est comme une haute montagne qui accepte pluie, neige et vent sans bouger.

Généralement les êtres humains ont peur de la mort et sont attachés à la vie et ceux qui entrent dans une voie spirituelle veulent rejeter leurs illusions et obtenir le satori. Ceci aussi est encore de l’égoïsme. Même si nous recherchons le satori et si nous nous attachons à son obtention, nous ne faisons que nous éloigner encore plus de la vérité. A l’inverse, si on s’attache à couper les illusions, elles apparaissent de plus en plus. Maître Dogen écrivait : « Les fleurs tombent même si on les aime et les regrette, les herbes poussent même si on les déteste et les rejette », et Sosan écrivait au début du « Shinjinmei » (Poème sur la foi en l’esprit par Sosan, troisième patriarche du Zen en Chine après Bodhidharma et Eka). « Pénétrer la voie n’est pas difficile mais il ne faut ni amour ni haine ni choix ni rejet. »

Mais notre amour des fleurs et notre regret de les voir tomber, le fait qu’on n’aime pas les herbes des illusions, tous ces sentiments humains font partie de la réalité de notre vie. Ils ne dérangent pas le zazen qui accepte tout. Les illusions qui ne sont pas différentes du satori, deviennent satori, quand on pratique zazen. Aussi la Voie du Zen est généreuse, et zazen lui-même est la Voie du cœur. Kannon (le bodhisattva Avalokistevara) qui incarne cette compassion du zazen, observe et accepte les souffrances du monde, s’harmonise avec les êtres qui souffrent et peut ainsi les aider inconsciemment, naturellement, automatiquement. Par la pratique de zazen, nous réalisons que toutes les existences sont unité, ont la même racine.

« Vous et moi sommes reliés : votre bonheur est mon bonheur. Mon bonheur est votre bonheur » disait Maître Deshimaru. Dans la voie du Zen, les préceptes se réalisent à partir de l’esprit de compassion. Pratiquer zazen fait percevoir la totale interdépendance, la complète solidarité de tous les êtres. Ainsi, alors que nous traversons une grave crise au sujet des valeurs qui fondaient notre civilisation, zazen en développant l’esprit de compassion aide à retrouver les véritables valeurs de la vie. Le véritable amour inclut la foi. Dans l’amour véritable, on a foi en l’autre. Lorsqu’on a des doutes, on n’aime pas vraiment. Quand on doute, la pratique de la voie devient difficile. Si le cœur n’y est pas, si la foi n’existe pas, la pratique devient étroite et limitée. Aussi, le cœur, la foi et la vraie pratique ne sont pas séparés.

Devenir un Bouddha, réaliser la perfection est très difficile mais simplement pratiquer le Voie et aider les autres à pratiquer est la meilleure chose que nous puissions faire avec cette parcelle d’énergie cosmique qui nous est donnée à notre naissance.

Roland Rech né en 1944, il est diplômé de l’Institut des Sciences Politiques de Paris et du DESS de Psychologie Clinique de l’Université de Paris VII. A l’issue d’un voyage autour du monde, il découvre la pratique du zen dans un temple de Kyoto et décide de rentrer en France pour suivre l’enseignement de Maître Deshimaru dont il fut le disciple de 1972 à 1982 (décès de Maître Deshimaru). Suivant les recommandations de celui-ci, il avait repris une activité de cadre dans l’industrie qui fut pour lui l’occasion d’expérimenter la pratique du zen dans la vie quotidienne, économique et sociale. A la mort de son Maître en 1982, il se consacre principalement à la pratique et l’enseignement du zen au sein de l’Association Zen Internationale dont il fut le président jusqu’en 1994.


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