Notre culture valorise le moi grandiose et cohérent : lire Robert Musil m’aide à embrasser la beauté de mon existence sans moi
Je n’ai pas l’impression d’avoir un moi. La plupart des gens que je rencontre parlent de leur expérience comme s’ils possédaient un centre interne de conscience — quelque chose à l’intérieur qui perçoit et ressent, un centre à leur expérience subjective. Et la plupart semblent relier ce sentiment intuitif d’un moi singulier à ce qu’ils étaient hier, le mois dernier, l’année dernière — à une histoire de vie qui se déroule sans discontinuer et remonte à leurs souvenirs d’enfance les plus anciens. J’ai toujours eu du mal à m’identifier à des personnes dotées d’un moi apparemment si plein et harmonieux, et de récits de vie aussi cohérents. Lorsque je regarde en moi, je ne trouve aucun centre de conscience. Il ne semble y avoir personne ni rien au centre de moi-même, rien d’identifiable qui génère ou reçoive l’expérience ; seulement des pensées et des sentiments qui ne semblent rattachés à rien, des schémas d’énergie changeants qui se produisent simplement. Je ne me souviens pas non plus de grand-chose de mon passé. Quand j’y repense, cela me revient surtout sous forme de faits — des éléments de CV utiles pour fonctionner socialement et professionnellement, mais avec lesquels je ressens peu de lien émotionnel.
Néanmoins, j’ai toujours été attiré par les personnes ayant une conception de soi très riche et des récits de vie cohérents. En effet, j’ai consacré une bonne partie de ma vie professionnelle, en tant que spécialiste et critique littéraire, à l’étude spécifique de l’autobiographie. La série « Mon combat » (2009-2011) de Karl Ove Knausgård constituait l’exemple principal de mon mémoire de master sur l’autofiction. Au fil des plus de 3000 pages de cet ouvrage en six volumes, l’auteur norvégien retrace son identité depuis l’enfance jusqu’à son moi adulte au moment présent de l’écriture, reliant les événements de toute sa vie en un récit continu. C’est peut-être la reconstruction la plus étendue de l’histoire personnelle d’un individu dans la littérature, la manifestation la plus solide de l’identité narrative — un véritable opus du moi continu.
Les derniers volumes ont été écrits après la publication du premier et pouvaient donc inclure des descriptions métalittéraires de son expérience de la réception du premier livre de la série. Je me souviens d’une rumeur, à l’époque où Knausgård n’avait pas encore terminé Mon combat, selon laquelle il cherchait délibérément à surpasser quantitativement Marcel Proust, le vieux maître de la reconstitution minutieuse du passé. Le roman autobiographique par excellence de Proust, À la recherche du temps perdu (1913-1927), à peine plus court, était l’un des principaux exemples de ma thèse de doctorat. Son narrateur (une version à peine déguisée de l’auteur lui-même) revendique le caractère insaisissable du passé, l’impossibilité de le retenir et de le préserver dans le présent, tout en faisant précisément cela : manifester le passé comme une réalité dans le présent à travers le souvenir et la recréation littéraire de l’histoire de la vie du narrateur semi-autobiographique, avec des détails incroyablement sensuels et évocateurs sur le plan émotionnel.
L’idée de l’existence humaine comme un voyage continu d’un moi singulier n’est pas seulement typique de l’autobiographie européenne, mais constitue une convention de la littérature et de la culture occidentales en général. En philosophie, c’est ce que l’on retrouve conceptualisé dans les récits essentialistes et narratifs de l’identité, qui soutiennent qu’une forme d’essence personnelle persistante et un sens de la cohérence narrative ne sont pas seulement naturels pour les humains, mais nécessaires pour agir moralement et mener une vie pleine de sens.
Vivre sans sentiment de soi ni d’identité narrative, comme je le fais dans une culture où les individualités sont fortes et les grands récits omniprésents, est à bien des égards stimulant. Mon expérience personnelle de l’insubstantialité et du vide semble s’accompagner d’une certaine souplesse et liberté existentielles, et plus précisément, d’une propension à m’absorber dans les histoires des autres. Ayant peu ou pas le sentiment d’une essence intérieure, et seulement une vague impression des frontières entre moi-même et ce qui m’entoure, je trouve facile de m’immerger dans la fiction narrative ainsi que dans la vie réelle des autres. Cela pourrait expliquer pourquoi la frontière entre fiction et réalité a toujours été floue dans ma vie. La plupart de mes relations amoureuses ont été avec des conteurs professionnels — écrivains, journalistes, cinéastes — travaillant de manière créative sur la représentation de soi. Je me suis retrouvée empêtrée dans les expériences narratives d’autres personnes, et je suis apparue à plusieurs reprises comme un personnage dans des récits de vie publiés. Cela m’a procuré des expériences riches et profondes d’immersion dans d’autres mondes et de fusion avec d’autres esprits. Mais je me suis aussi toujours sentie en décalage, sans trouver de reflet dans les récits de l’existence humaine dans lesquels j’étais plongée.
La littérature ne se contente pas de refléter passivement nos intuitions et nos idées. Elle façonne nos attentes et nos conceptions, influence notre perception et notre expérience de nous-mêmes et du monde. Elle façonne et manifeste notre expérience commune en tant que culture. Cela m’a toujours troublée que ma propre expérience ne corresponde pas à ce que je lisais dans les livres ou rencontrai dans la culture qui m’entourait. J’ai même fait l’objet d’une évaluation clinique pour un trouble de la personnalité borderline — dont les symptômes incluent un sentiment de vide intérieur, une identité instable et des phénomènes de dissociation. J’ai été jugée psychologiquement saine (bien qu’un des psychiatres m’ait gentiment conseillé de faire attention lorsque je m’adresserais à d’autres professionnels de la santé à l’avenir, car ma description inhabituelle de mon expérience de moi pourrait, d’un point de vue médical superficiel, sembler pathologique), ce qui a été un soulagement. Mais cela n’a pas dissipé mon sentiment d’isolement existentiel. Le seul endroit où je me sentais reflétée et chez moi, en tant que jeune étudiante des récits occidentaux, était dans l’œuvre de Robert Musil.
J’ai lu pour la première fois L’Homme sans qualités (1930-1943) alors que je menais mes études de doctorat sur le mélange de fiction et de non-fiction dans l’autobiographie. Dans les pages de cet immense roman philosophique, tristement célèbre pour être resté inachevé, j’ai découvert pour la première fois une description de ce que l’on ressent dans l’existence qui correspondait à ma propre expérience.
Il est révélateur que le titre du roman ait souvent été interprété comme suggérant que le protagoniste, Ulrich, souffre d’une crise d’identité, l’hypothèse par défaut étant que vivre sans qualités fixes ni moi stable et continu doit mener à une détresse existentielle, conformément à la vision narrative et essentialiste de la personne propre à notre culture. En réalité, le titre visait à désigner l’inverse : Musil esquisse un idéal existentiel qui correspond à mon intuition minoritaire, non essentialiste et non narrative. En effet, son titre aurait tout aussi bien pu être « L’homme sans moi ».
Philosophiquement, le roman transmet l’enseignement bouddhiste millénaire de l’anatta, la doctrine du non-soi : la vision selon laquelle le sentiment qu’il existe un centre à notre conscience est une illusion qu’il n’y a pas d’observateur, personne qui fasse l’expérience ou qui pense, seulement des expériences transitoires — perceptions, sensations et formations mentales qui surgissent et disparaissent continuellement. Musil combine cette vision philosophique avec une conception scientifique et matérialiste de la personnalité influencée par le mathématicien et philosophe autrichien Ernst Mach, sur lequel il a rédigé sa thèse de doctorat. Inspiré par David Hume et sa « théorie du faisceau » du moi, Mach proposait une théorie non essentialiste et fonctionnaliste qui présente le moi non pas comme une substance singulière et durable, mais comme un ensemble de sensations et une structure fonctionnelle en constante évolution. À travers une histoire d’amour entre un frère et une sœur, le roman de Musil illustre la beauté inhérente et le potentiel d’émancipation existentielle et d’élévation morale d’une vie sans moi essentiel.
Ils sont frappés par leur ressemblance lorsqu’ils se retrouvent vêtus du même pyjama à l’allure de Pierrot
Le premier volume présente la situation dont les frère et sœur tentent de s’affranchir ; leur histoire se déroule dans le second. Le volume 1 — comprenant les parties 1 et 2 : « Une sorte d’introduction » et « La pseudo-réalité prévaut », dans la traduction de Sophie Wilkins et Burton Pike — est une critique cinglante, mais curieusement compatissante de la haute société viennoise dans ses derniers instants de confort culturel-capitaliste, alors qu’elle se trouve, sans s’en rendre compte, absorbée par elle-même à l’aube du déclenchement de la Grande Guerre. Cette situation est observée avec amusement, curiosité et une douce ironie par Ulrich, un mathématicien de 32 ans sans véritable but dans la vie. L’accent est mis sur l’organisation de la « campagne parallèle » par un groupe d’intellectuels et de fonctionnaires — un événement destiné à célébrer le 70e anniversaire de l’empereur austro-hongrois en 1918, dans le but de surpasser les célébrations allemandes en l’honneur de l’empereur allemand la même année.
Dans le deuxième volume — Partie 3, « Vers le règne millénaire (Les criminels) » —, le ton littéraire change radicalement, devenant plus lyrique et tendre, alors qu’Ulrich quitte la ville et retourne dans la maison de son enfance, dans un petit village, pour les funérailles de son père récemment décédé. C’est là qu’apparaît le deuxième protagoniste de l’histoire, lorsque Ulrich retrouve sa sœur, Agathe, qu’il n’a pas vue depuis leur enfance. Lorsqu’ils se retrouvent, le soir, dans l’une des pièces de la maison, ils sont tous deux frappés par leur ressemblance, car ils sont tous deux vêtus de pyjamas presque identiques, à l’allure de Pierrot. À partir de là, le projet existentiel du roman se déploie.
Isolés dans la maison de leur enfance, coupés des discours politiques et culturels contemporains de Vienne, les deux frères et sœurs pénètrent dans une sorte d’espace expérimental intemporel où ils se consacrent à la lecture et à la discussion de textes contemplatifs orientaux et occidentaux sur l’épiphanie et la transcendance, ainsi qu’à une exploration méditative intuitive. Leur projet se déploie comme une pratique exploratoire spirituelle et existentielle non religieuse, d’une pertinence universelle. Nous apprenons que leur chemin a « beaucoup en commun avec celui de ceux qui sont possédés par Dieu », mais qu’Ulrich et Agathe le parcourent « sans piété, sans croire en Dieu ni en l’âme, ni même en l’au-delà ou en la réincarnation », simplement en tant que « personnes de ce monde ».
À mesure que les deux frères et sœurs se rapprochent, leur lien dépasse bientôt le cadre platonique. Cet élément incestueux peut sembler provocateur à première vue, mais il répond à une intention philosophique. Il est présenté comme « un voyage aux confins du possible, qui leur faisait frôler les dangers de l’impossible, de l’anormal, du scandaleux même, et peut-être pas toujours frôler seulement ; un “cas limite”… d’une valeur limitée et particulière, rappelant la liberté avec laquelle les mathématiciens recourent à l’absurde pour atteindre à la vérité ».
Le lien biologique met en évidence la nature plus profonde et spirituelle de leur ressemblance. À mesure qu’Agathe et Ulrich tendent vers la congruence de l’identité, de corporéité, de genre, d’esprit et de langage, ils en viennent à incarner la fratrie comme une union au sens métaphorique et existentiel le plus large. Leur fusion illustre l’une des idées centrales du roman : l’hermaphrodisme de l’imagination primordiale. Leurs esprits se combinent en une forme d’imagination créative collective qui transcende les binarités conventionnelles. Leur relation représente un idéal de transhumanisme, de post-individualisme et de post-essentialisme — une connexion interhumaine et un mode d’existence avec une identité partagée au-delà du genre, du sexe biologique et des normes culturelles, au-delà des qualités fixes et du moi singulier.
La vision qui se dégage de ces expériences est celle d’un mode d’être au monde plus riche de sens et plus éthique dans le monde. Une vie moins dictée par des fixations sur l’actualité éphémère, les tendances philosophiques et culturelles passagères, les tensions et rivalités interpersonnelles, et caractérisée par une intensité expérientielle accrue et une connexion avec l’environnement immédiat et avec les autres. Elle est conceptualisée comme une position existentielle entre « mathématiques et mysticisme » et résumée dans l’idée poético-politique d’Ulrich d’établir « un Secrétariat mondial de l’Âme et de la Précision. ».
Au cœur de la culture de ce mode existentiel se trouve un état de conscience altéré parfois appelé « l’Autre Condition ». Celle-ci apparaît comme une forme fondamentale de conscience et une dimension négligée de la réalité dans laquelle le sens ordinaire du soi et de la perception s’efface pour révéler quelque chose de plus vrai : « On oublie parfois de voir et d’entendre, on perd la parole. Pourtant, c’est justement dans ces minutes-là qu’on a l’impression de s’être un instant retrouvé ».
Accéder à l’Autre Condition implique de renoncer à l’idée du soi en tant qu’entité délimitée
Dans l’Autre Condition, le sentiment d’individualité délimitée disparaît et, avec lui, la distinction entre l’observateur et l’observé, au profit d’un état d’unité, à la fois plénitude et vacuité, où les oppositions ordinaires se dissolvent. C’est une expérience autant d’« intensification que de perte », « c’est comme quand on laisse le regard errer sur une grande étendue d’eau miroitante : tout est si lumineux que l’œil ne croit saisir que de l’obscurité, et sur la rive, de l’autre côté, les choses paraissent n’être plus sur terre, mais flotter dans l’air avec une netteté exceptionnelle et subtile, presque douloureuse, presque troublante ». Un sentiment d’être connecté à tout et inséparable de tout, tandis que tout semble en même temps plus distinct que jamais : « Tu es de ce côté-ci, le monde de ce côté-là, toi plus que subjectif, lui plus qu’objectif, mais tous deux presque péniblement nets ; et ce qui sépare et lie ces deux éléments d’ordinaire entremêlés, c’est une sombre scintillation, un débordement et une extinction, un échange de vibrations. Vous flottez comme le poisson dans l’eau ou l’oiseau dans l’air, mais il n’y a ni rive ni rameau, plus rien que ce flottement ! »
Comme l’indique le titre, accéder à l’Autre Condition implique de renoncer à l’idée du soi en tant qu’entité délimitée, d’une personnalité aux qualités fixes. Mais il ne s’agit pas d’abandonner complètement l’individualité. Ulrich et Agathe ne cherchent pas à demeurer en permanence dans un état d’unité — en effet, il est sous-entendu que l’état ordinaire de conscience, et l’expérience d’un soi individuel et délimité, pourraient bien être nécessaires à la survie fondamentale et au fonctionnement de la société. La pratique consiste plutôt à osciller entre l’état d’individualité délimitée et l’être illimité. La position existentielle esquissée dans le roman apparaît alors comme un mouvement, une oscillation consciente entre la réalité quotidienne et l’Autre Condition, entre le Je et le Nous, l’un et le tout.
Vers la fin du deuxième volume, Agathe retourne avec Ulrich à Vienne où leur projet se heurte à quelques difficultés. À mesure que l’histoire progresse, le lecteur prend conscience de ce que les personnages ne peuvent pas savoir : que le fil du temps les rapproche de plus en plus du déclenchement de la Première Guerre mondiale. Mais nous ne savons pas comment Musil avait prévu que les choses se terminent ni si l’expérience des deux frères et sœurs était censée survivre à leur retour à la réalité quotidienne, hors de la sphère protectrice de la maison d’enfance, et à la guerre. Musil est mort avant d’avoir terminé le roman, et, dans les nombreux brouillons et notes qu’il a laissés derrière lui — le fameux Nachlass —, diverses fins possibles sont esquissées. Cela constitue un cas curieux d’alignement de la réalité sur la philosophie de l’auteur. Loin de compromettre le projet philosophique du roman, la mort de Musil en 1942 et l’absence de conclusion qui en découle renforcent précisément ses arguments sur le caractère non essentiel et non narratif de l’existence humaine. Nous ne connaîtrons jamais l’intention de l’auteur ni n’aurons de fin à l’histoire, et cette ouverture transmet efficacement l’idée de la non-dualité de l’existence, c’est-à-dire l’idée que tout est toujours en devenir et en train de s’achever, ce qui efface la distinction entre l’être et le non-être — ils sont identiques, partie d’un processus ou d’un état perpétuellement en cours. C’est une vision du monde qui correspond à ma propre expérience non narrative et non dualiste de la vie.
Plus tard, lorsque je suis passée de la littérature à la recherche sur la conscience dans mon travail, j’ai rencontré des points de vue similaires ailleurs : notamment dans la philosophie bouddhiste et dans l’adoption occidentale éclectique et non religieuse du bouddhisme sous la forme de la pleine conscience. Mais aussi dans les conceptions réductionnistes et matérialistes de la personnalité en philosophie occidentale qui remettent en cause les conceptions essentialistes et narratives dominantes, représentées par des penseurs tels que Hume et Mach, ainsi que Derek Parfit et Galen Strawson, qui est lui aussi sceptique à l’égard de l’approche narrative : voir son essai Aeon « I Am Not a Story » (2015). Ce courant de la pensée occidentale s’aligne largement sur la vision bouddhiste — et, en fait, pourrait bien en avoir été initialement inspiré. Alison Gopnik a souligné que Hume aurait pu être influencé par des idées tibétaines et theravada, mises à sa disposition par des érudits jésuites familiers de ces traditions et qui séjournaient au Collège royal de La Flèche à l’époque où Hume y travaillait sur son Traité. Je trouve rassurant que les neurosciences modernes ne trouvent aucun signe d’un centre d’action ou d’une source de conscience dans le cerveau, apportant ainsi un soutien empirique à mon expérience non réductionniste et non essentialiste. Apprendre tout cela m’a aidé à me sentir un peu moins bizarre. Mais c’est Musil qui m’a procuré ma première et plus forte expérience de reconnaissance et de validation.
Ce roman m’a fourni les principes existentiels directeurs de flexibilité et de mobilité qui guident ma vie depuis
L’Homme sans qualités a eu un impact particulier sur moi, non seulement parce que c’était la première fois que je rencontrais une position philosophique qui correspondait à mon expérience divergente, mais aussi en raison de ses qualités littéraires. L’écriture de Musil présente des idées scientifiques et philosophiques complexes et sérieuses, mais elle est loin du langage froid et formel du discours scientifique et philosophique analytique conventionnel, qui peut si facilement aliéner les lecteurs. Précision et âme, mathématiques et mysticisme, sont synthétisés et se manifestent stylistiquement dans l’écriture de Musil, créant une œuvre incroyablement précise, poétiquement riche et belle, qui contient certains des passages les plus captivants sur la dissolution de l’ego et l’expérience non duelle que j’aie jamais rencontrés en tant que spécialiste de la littérature et chercheuse sur la conscience.
En tant que tel, son roman est un excellent exemple de la capacité particulière de la littérature à faciliter le lien expérientiel avec les idées. L’Homme sans qualités ne s’adresse pas seulement à l’intellect — bien qu’il le fasse aussi, et remarquablement bien —, mais au cœur, pour ainsi dire. Grâce à des modes et des procédés poétiques et narratifs, il suscite chez le lecteur un engagement imaginatif et une identification émotionnelle aux personnages, lui permettant ainsi de découvrir, par une immersion imaginative dans l’univers du récit, ce que signifie et ce que l’on ressent à vivre pleinement sans sentiment d’un moi essentiel ni de délimitation individuelle claire (en ce sens, la littérature présente des points communs intéressants avec l’épistémologie des psychédéliques et de la méditation, facilitant des voies similaires vers une « connaissance plus profonde » et une intuition expérientielle et incarnée).
La lecture de Musil m’a permis de m’identifier et d’embrasser, de manière poétique et rationnelle, mes intuitions philosophiques. Le roman m’a fourni les principes existentiels directeurs de flexibilité et de mobilité qui guident ma vie depuis lors. Il m’a aidé à donner un sens à mon premier voyage psychédélique, fort et involontaire, et à intégrer psychologiquement cette expérience dans ma vie. Et il a inspiré et renforcé ma pratique de la méditation — lorsque j’anime aujourd’hui des séances de méditation dans mon centre de philosophie à Oxford, je commence souvent par une lecture de L’Homme sans qualités.
Dans ce roman, j’ai rencontré deux autres personnages qui ont le même rapport au monde que moi — sans sentiment d’un moi singulier et essentiel ni d’une histoire de vie progressive et cohérente — et qui transforment cette expérience en une position existentielle significative, illustrant les avantages et la beauté de l’existence sans moi — notamment le potentiel de réduction de la souffrance personnelle, d’une plus grande cohésion sociale et d’un sentiment de fraternité universelle. Cela a atténué ma solitude de jeune étudiante confrontée au récit égocentrique occidental, m’a appris à utiliser mon expérience divergente comme un avantage existentiel et m’a aidé depuis lors à vivre en toute confiance en tant que membre de la minorité « sans-soi ».
Mette Leonard Høeg est chercheuse associée invitée en philosophie à l’Oxford Uehiro Centre for Practical Ethics. Elle est également critique littéraire, autrice de Uncertainty and Undecidability in Twentieth-Century Literature and Literary Theory (2022) et directrice de l’anthologie Literary Theories of Uncertainty (2023).
Texte original publié le 7 avril 2026 : https://aeon.co/essays/robert-musil-gives-confidence-to-the-no-self-minority-like-me