Vous n’êtes pas tombé malade. Vous avez été enrôlé.
Des pilules pour se réveiller, des pilules pour dormir
Des pilules, des pilules, des pilules tous les jours de la semaine
Des pilules pour marcher, des pilules pour penser
Des pilules, des pilules, des pilules pour toute la famille
– St. Vincent
Le monde est-il en train de perdre la tête, ou bien tout le monde est simplement sous quelque chose ? Je regarde autour de moi et, sincèrement, je n’arrive plus à faire la différence.
Votre enfant n’arrive pas à rester tranquille, alors le médecin rédige une ordonnance avant même de demander ce qu’il mange ou combien d’heures il passe devant un écran. Il n’est pas cassé. C’est un garçon de sept ans.
Votre copain n’arrive plus à bander, alors il prend la pilule bleue au lieu de lâcher la bière et les chips. Votre belle-sœur veut le corps dune influenceuse, alors elle s’injecte pour devenir une version plus mince d’elle-même malade. Une autre maladie, déguisée en discipline.
Vous n’arrivez pas à dormir ? Ambien. Anxieux ? Xanax. Triste depuis plus d’une semaine ? Antidépresseur. C’est simple : un rendez-vous de quinze minutes, l’ordonnance en main avant même d’avoir fini d’expliquer ce qui ne va pas chez vous.
Et les publicités. Vingt secondes d’un couple se tenant la main dans un champ, suivies de quarante secondes d’une voix énumérant toutes les façons dont le médicament pourrait les blesser ou les tuer. AVC. Pensées suicidaires. Mort subite. Demandez à votre médecin. Et les gens le font.
•••
J’avais vingt-neuf ans quand j’ai rendu visite à mon médecin de famille dans l’Upper East Side de Manhattan. Le genre de médecin réputé pour lequel il faut attendre un mois pour obtenir un rendez-vous. J’y allais pour un examen de routine et une prise de sang. Il m’a dit que mon cholestérol était « légèrement élevé ». C’était des années avant que je comprenne que la plupart des discours autour du cholestérol ne sont qu’une campagne marketing pharmaceutique déguisée en science de laboratoire. À l’époque, je faisais simplement confiance à cet homme.
Je lui ai demandé quoi faire.
Il a répondu : prenez cette pilule.
J’ai demandé : pendant combien de temps ?
Il a répondu : le reste de votre vie. Avec vos antécédents familiaux, on ne peut jamais être trop prudent.
Mon père s’était mis à fumer dans la trentaine pour faire face au stress causé par un problème de santé préexistant. Quatre paquets de Marlboro Reds par jour. Après plusieurs crises cardiaques, cela a fini par le tuer. Voilà les antécédents familiaux auxquels mon médecin faisait référence.
J’ai demandé le nom du médicament. Il a répondu : Lipitor. Puis j’ai baissé les yeux vers son carnet d’ordonnances. Il était marqué Lipitor. J’ai regardé le stylo dans sa main. Il était lui aussi marqué Lipitor.
Je suis sorti lentement du cabinet à reculons et je ne l’ai jamais revu. En fait, j’ai pratiquement cessé de consulter des médecins après ça. Pas par principe (pas encore, en tout cas). Simplement parce que j’avais eu le sentiment que quelque chose, dans cette pièce, n’était pas de mon côté.
•••
Les généralisations sont difficiles. Pour ce que ça vaut, je connais personnellement d’excellents médecins qui sont absolument dignes de confiance. Et, bien sûr, beaucoup de gens entrent dans un cabinet médical parce qu’ils sont réellement malades, et le bon médicament peut leur être bénéfique.
C’est du reste dont je parle. Quelqu’un arrive fatigué. Ou un peu distrait. Un peu triste en février. Un enfant qui gigote ou une épouse devenue plus silencieuse qu’avant. Il n’y a pas de maladie, il y a une vie. Et le système qui aidait autrefois à faire la différence transforme désormais la vie en abonnement.
Et ça s’accumule. Le SSRI (Inhibiteur sélectif de la recapture de la sérotonine) vous émousse, alors on ajoute un stimulant pour vous réveiller. Le stimulant vous surexcite, alors on ajoute une benzodiazépine pour vous calmer. La benzodiazépine ruine votre sommeil, alors on ajoute de l’Ambien. Chaque nouvelle ordonnance sert à traiter les effets secondaires de la précédente. À un moment donné, vous cessez d’être le patient pour devenir l’effet secondaire.
Beaucoup de ces médicaments n’ont été étudiés que pendant quelques semaines avant d’être prescrits pendant des décennies. Il n’existe aucune porte de sortie, parce que la voie d’entrée n’a jamais été conçue pour durer aussi longtemps. Essayez d’arrêter un antidépresseur et vous découvrez que votre cerveau s’est reconfiguré autour de lui. Essayez d’arrêter la benzodiazépine et vous risquez des crises convulsives. L’ordonnance se renouvelle d’elle-même. Soit vous continuez, soit vous décrochez.
Votre femme est d’accord. Votre mère est d’accord. Votre frère est d’accord. Le médecin a fait des études pour ça. Vous devriez l’écouter. Quoi, vous pensez en savoir plus que lui ? Le diplôme n’est plus seulement accroché au mur. Il est présent dans chaque conversation que vous avez avec les gens qui vous aiment.
« Je ne lui parlerai pas tant qu’il ne prendra pas ses médicaments ».
Je regarde les gens que j’aime et je ne suis pas toujours certain de savoir à qui je parle. La moitié d’entre eux semble sous quelque chose. Plus dociles qu’avant. Plus lointains, surtout dans le regard. Ils me manquent alors qu’ils sont juste là, devant moi.
Votre corps envoyait un signal et ils l’ont effacé par un diagnostic. Quant à ce garçon de sept ans, on ne lui a même jamais laissé la possibilité d’en développer un.
Retrouver qui vous êtes ne commence pas par arrêter la pilule. Cela commence par refaire confiance au signal.
Texte original publié le 11 mai 2026 : https://stylman.substack.com/p/pills