Structures cycliques d’une forêt
La forêt est un système intelligent. Elle possède en elle les connaissances génétiques nécessaires pour se régénérer et rester en bonne santé à l’avenir. Et je pense que nous devons y prêter attention. Nous devons écouter la forêt.
Biographies des contributeurs
Personne interviewée : Suzanne Simard est professeure d’écologie forestière à l’Université de la Colombie-Britannique (UBC), connue pour ses recherches novatrices sur la manière dont les arbres interagissent et communiquent grâce aux réseaux fongiques souterrains. Son travail, mené avec ses étudiants, a permis de reconnaître que les forêts possèdent des arbres centraux, ou arbres-mères, qui sont de grands arbres fortement connectés jouant un rôle essentiel dans la circulation de l’information et des ressources au sein d’une forêt. Ses recherches actuelles portent sur la manière dont ces relations complexes contribuent à la résilience, à l’adaptabilité et à la régénération des forêts. À l’UBC, Suzanne dirige le Mother Tree Project & Program (projet et programme arbre mère), une initiative de recherche collaborative visant à identifier et concevoir des pratiques efficaces de régénération forestière. Elle a publié plus de deux cents articles évalués par des pairs et est l’auteure de Finding the Mother Tree: Discovering the Wisdom of the Forest (tr fr À la recherche de l’arbre-mère) et de When the Forest Breathes: Renewal and Resilience in the Natural World.
Intervieweur : Emmanuel Vaughan-Lee est auteur, cinéaste nommé aux Emmy Awards et aux Peabody Awards, et enseignant soufi. Il a réalisé plus de vingt films documentaires, dont Taste of the Land, The Last Ice Age, Aloha Aina, The Nightingale’s Song, Earthrise, Sanctuaries of Silence et Elemental, entre autres. Ses films ont été présentés au New York Film Festival, au Tribeca Film Festival, au SXSW et à Hot Docs, exposés au Smithsonian Museum et au Barbican de Londres, et diffusés sur PBS POV, National Geographic, The New Yorker et The New York Times Op-Docs. Son nouveau livre, Remembering Earth: A Spiritual Ecology, paraîtra chez Shambhala à l’été 2026. Il est le fondateur, animateur de podcast et rédacteur en chef exécutif d’Emergence Magazine.
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L’écologiste forestière Suzanne Simard revient pour parler de son dernier livre, When the Forest Breathes, et de son projet de longue haleine, le Mother Tree Project, qui cherche à repenser la manière dont nous exploitons les forêts. En intégrant la science occidentale et les savoirs écologiques traditionnels, elle partage les résultats marquants de son équipe sur ce que la forêt nous révèle quant au rôle des arbres anciens, des réserves de carbone, des nutriments issus du saumon et des réseaux relationnels entre les plantes dans sa survie. Suzanne nous invite à commencer à travailler avec l’intelligence de la forêt et à considérer les arbres-mères comme des modèles de résilience intergénérationnelle.
Transcription
Emmanuel Vaughan-Lee : Suzanne, bienvenue à nouveau dans l’émission.
Suzanne Simard : Merci, Emmanuel, de m’accueillir.
EVL : La dernière fois que nous nous sommes entretenus, votre livre À la recherche de l’arbre-mère venait de paraître, Vous y racontiez comment vous vous êtes affranchie du statu quo en matière de science forestière, vos recherches révolutionnaires sur le « wood-wide web » et le combat que vous avez mené pour faire reconnaître cette découverte dans le milieu universitaire occidental. Et votre nouveau livre, When the Forest Breathes, reprend à bien des égards là où vous vous étiez arrêtée, mais approfondit peut-être davantage la science de la forêt à travers le prisme d’une étude à long terme que vous appelez le Mother Tree Project. Qu’est-ce que le Mother Tree Project et que cherche-t-il à accomplir ?
SS : Le Mother Tree Project est la plus grande expérience que j’aie jamais menée et, étant donné que je travaille avec des forêts, qui sont des organismes vastes et de longue durée de vie, c’est nécessairement une expérience très étendue et très longue. L’idée est donc de tester différentes façons de protéger le patrimoine forestier — en particulier les plus grands arbres, ceux que nous appelons les arbres-mères — en différentes quantités et configurations, et de les comparer à d’autres scénarios : que se passe-t-il si on les supprimait tous ? C’est ce que nous appelons la coupe à blanc. Ou bien, si nous laissons simplement la forêt se développer naturellement d’elle-même ? Nous testons cinq approches différentes pour y parvenir sur ce vaste gradient climatique. Cela couvre une superficie équivalente à celle du Danemark : un gradient latitudinal de mille kilomètres comprenant neuf sites de recherche où nous testons ces cinq méthodes de récolte — si l’on peut les appeler ainsi — ou de conservation. Et dans ce cadre, nous étudions également la migration des semis, ou des génotypes, afin de suivre le rythme du changement climatique.
Dans le cadre de cette expérience, nous examinons comment l’écosystème réagit : comment parvient-il à protéger ses réserves de carbone, à préserver la biodiversité de la forêt, à amortir les extrêmes climatiques, et comment se déroule la régénération forestière. Nous en sommes à dix ans et nous obtenons déjà des découvertes très intéressantes.
EVL : Il semble y avoir une question centrale au cœur du projet : pouvons-nous concevoir nos pratiques d’exploitation forestière de manière à mieux imiter les perturbations naturelles des forêts ? Pouvez-vous nous en dire plus sur cette question et sur son origine ?
SS : Oui. Il existe un paradigme en foresterie selon lequel la nature elle-même, la Nature avec un grand N, constitue un excellent modèle à imiter. Si nous reproduisons les schémas naturels des forêts et protégeons les éléments qui les engendrent, il y a une plus grande probabilité de réussir à maintenir une forêt saine à l’avenir. Nous observons donc les perturbations naturelles, comme les incendies ou les infestations d’insectes, en particulier, et nous essayons de créer des schémas de récolte — ou des méthodes de coupe de régénération en sylviculture — qui imitent ces schémas tout en protégeant ces éléments. Ce paradigme était très populaire dans le nord-ouest du Pacifique aux États-Unis à la fin des années 1980 et au début des années 1990. Il a été largement adopté en Colombie-Britannique et dans certaines régions du Canada. Mais il a quelque peu évolué au cours des dernières décennies, à mesure que la foresterie devenait plus extractive, s’éloignant de l’idée d’imiter les perturbations naturelles pour se concentrer sur « l’extraction du bois ». La question était donc : pouvons-nous réellement le faire, et cela contribue-t-il à préserver la santé de l’écosystème ?
EVL : Parlez-moi de l’urgence de repenser nos pratiques forestières et d’exploitation industrielle. Pourquoi est-ce si crucial aujourd’hui ? Je veux dire, cela a toujours été considéré par les personnes soucieuses d’écologie comme une manière problématique de récolter le bois dont nous avons besoin. Mais il semble qu’il y ait maintenant une urgence qui est devenue centrale.
SS : Oui. Eh bien, j’aimerais d’abord rappeler que, historiquement, nous connaissions des méthodes plus respectueuses pour exploiter les arbres de la forêt, nous avions une approche plus douce, nous pratiquions la coupe sélective. Les peuples autochtones ont toujours pratiqué une récolte sélective pour répondre à leurs besoins. Même lors de la colonisation des Amériques, c’était la norme. Il n’y avait ni la capacité ni la nécessité d’abattre des forêts entières. Puis cela a évolué vers un processus d’extraction motivé par le capitalisme : la foresterie industrielle. Aujourd’hui, environ la moitié des forêts mondiales ont été affectées de cette manière, et certaines ont été dégradées.
Et pourquoi est-il si urgent que nous maîtrisions cette situation ? C’est parce que les forêts sont de vastes puits naturels de carbone et qu’elles abritent également la grande majorité de la biodiversité mondiale. Ainsi, lorsque nous perdons ou dégradons les forêts, nous dégradons en réalité ces deux services écosystémiques, si l’on peut les appeler ainsi. Et c’est un problème existentiel.
J’ajouterais que non seulement il y a dégradation, mais, en plus, nous comptons également sur les forêts comme solutions naturelles au changement climatique. Si l’on regarde ce que dit le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), nos priorités pour faire face au changement climatique — pour réduire les émissions de gaz à effet de serre — incluent ces solutions naturelles, et la foresterie y occupe une place centrale. Il s’agit de protéger les écosystèmes, de les restaurer et de mieux les gérer.
Et pourtant, nous mettons en œuvre des pratiques qui, selon mes recherches, n’atteignent pas réellement ces objectifs. C’est donc essentiel : nous comptons là-dessus, mais nous ne suivons pas vraiment les lignes directrices que nous avons nous-mêmes établies et que nous savons efficaces.
EVL : Votre travail sur le « wood-wide web », qui a eu un écho immense à l’échelle mondiale et des répercussions sur la manière dont les gens perçoivent leur relation aux arbres et aux forêts, ainsi que cette idée de communication et d’intelligence… Cela a largement dépassé le cadre de la communauté scientifique que vous pensiez probablement influencer lorsque vous avez publié cette étude il y a toutes ces années. Et le projet Mother Tree semble, à bien des égards, être une évolution naturelle visant à mettre en pratique ces apprentissages, peut-être d’une manière que vous n’aviez pas envisagée à l’époque. Je suis curieux de connaître votre parcours et votre démarche scientifique, ce qui vous a amenée à vouloir concrétiser tout cela, à passer à l’action. Qu’est-ce qui vous y a conduite ?
SS : Vous savez, je commencerais simplement par dire que j’ai grandi dans les forêts. Je comprends les forêts d’une manière profonde, presque ancestrale. Lorsque j’étais enfant dans les années 1960, il s’agissait essentiellement de forêts anciennes et de forêts primaires. Et, au fil de ma vie, j’ai vu ces forêts disparaître. J’ai une réaction viscérale, intuitive face à cela : nous sapons notre propre vitalité en agissant ainsi, alors que ce n’est pas nécessaire.
J’ai donc voulu m’appuyer sur mes recherches, qui montrent les connexions au sein de la forêt, le fait que la forêt est un lieu intimement interconnecté, interdépendant, fondé sur des relations étroites entre tous les êtres qui la composent — y compris l’eau, le sol, la litière forestière, les arbres et les animaux. Tout est en relation, tout est lié. Et en rompant ces liens et ces relations, nous sommes en train de défaire la forêt — notamment par la pratique de la coupe à blanc, qui est la forme dominante d’exploitation forestière au Canada et dans de nombreuses régions du monde —, nous brisons ces connexions.
Je me suis donc dit : je veux prendre ces connaissances fondamentales issues des travaux présentés dans À la recherche de l’arbre-mère — à savoir que la forêt est un système interconnecté et que ses centres énergétiques sont ces grands arbres anciens que nous appelons les « arbres-mères » — et comprendre comment les protéger. Je voulais vraiment trouver des solutions concrètes, adaptables et applicables, et démontrer qu’il est possible de faire autrement.
Et nous découvrons que les réponses se trouvent déjà dans la forêt. Nous faisons de magnifiques découvertes : il est possible d’appliquer cette compréhension fondamentale pour protéger ces relations et, par conséquent, préserver l’intégrité de l’écosystème — c’est-à-dire sa santé et ses dynamiques — grâce à une gestion attentive et responsable.
EVL : Vous avez mentionné plus tôt qu’il existait autrefois des pratiques où l’on savait effectuer des récoltes sélectives. Et, bien sûr, cela renvoie à une histoire qui remonte à des millénaires, au Canada, aux États-Unis et partout dans le monde, celle des relations des peuples autochtones avec les forêts et, plus largement, des savoirs écologiques traditionnels. Vous en parlez beaucoup dans votre livre, et vous y faisiez déjà référence dans À la recherche de l’arbre-mère, mais c’est encore plus central ici et traité de manière plus détaillée. J’aimerais donc vous entendre parler de votre relation avec les savoirs écologiques traditionnels et de la façon dont ils ont influencé votre manière d’aborder ce projet.
SS : Oui. Je suis écologiste forestière, et je comprends donc l’importance du lieu et des gens. J’ai mené mes recherches sous la direction du Dr David Perry, qui a des origines athabascanes. Je ne m’en rendais pas vraiment compte à l’époque, mais je l’écoutais avec beaucoup d’attention. Mais je n’avais jamais vraiment fait le lien. Ensuite, je travaillais à l’UBC (Université de la Colombie-Britannique) et j’ai accueilli une postdoctorante, la Dre Teresa Ryan, qui est issue de la Nation tsimshiane. Nous avons simplement commencé à discuter. Elle avait rédigé sa thèse sur le saumon dans les forêts ainsi que sur les systèmes de savoirs ancestraux de son peuple : leur manière de voir le monde, la façon de l’apprécier, ainsi que leurs méthodologies utilisées.
Et ce fut un véritable soulagement de l’entendre, car j’avais passé toute ma carrière à me heurter à l’institution de la foresterie industrielle, en essayant de faire comprendre aux décideurs que la forêt est un système sensible et interconnecté. Et elle m’a simplement dit : « oui, eh bien, c’est notre système de valeurs ». À partir de ce moment-là, elle a commencé à m’enseigner la méthodologie de sa Nation, la Nation tsimshiane. Nous avons commencé à faire de la recherche ensemble, et cela s’est élargi au point que, désormais tout mon travail se fait avec des peuples autochtones, en cherchant à comprendre leurs façons de voir, de connaître et d’agir — des approches beaucoup plus enracinées et respectueuses du territoire que l’approche coloniale.
Cela inclut d’abord un principe fondamental : le respect de la terre. Le respect signifie honorer ce lieu qui est notre foyer, et reconnaître que nous sommes nous-mêmes ce foyer, que nous faisons partie de la nature ; nous y sommes intégrés, et non séparés. Or, le premier principe de la pensée occidentale coloniale est justement cette séparation. Et à partir de là, nous avons perdu le respect de notre foyer, parce que nous pensions en être séparés. C’est une différence majeure dans la manière de voir le monde.
La deuxième chose qui m’a beaucoup appris, c’est l’idée de réciprocité. La réciprocité signifie qu’on observe d’abord, qu’on demande la permission, puis, si la forêt est en mesure de donner ce qu’on demande, on récolte — mais on redonne toujours autant, sinon plus, que ce que l’on prend. Ainsi, la forêt se maintient dans un cycle continu de santé, de croissance et de bien-être. En foresterie occidentale, ce n’est pas du tout le cas : on prend, on prend, on prend, sans rien rendre en retour. Et le résultat, selon moi, est une dégradation progressive des forêts.
Le troisième principe est, je dirais, un profond sens de responsabilité envers la terre. Cela signifie une responsabilité ancestrale de prendre soin des ressources, de les protéger, et cette responsabilité se transmet de génération en génération. Dans la foresterie coloniale, ce sens de responsabilité est beaucoup moins présent. On adopte plutôt une logique du type : « j’ai un emploi, je vais le faire pendant un certain temps, puis je passerai à autre chose ». Et à l’échelle industrielle, les grandes entreprises qui contrôlent l’exploitation des ressources ne se sentent pas responsables envers la terre, mais envers leurs actionnaires, répartis à travers le monde. C’est donc une différence majeure.
Et je pense que ces valeurs fondamentales et ces façons de faire se traduisent concrètement par des paysages très différents après une intervention en forêt, selon l’approche adoptée.
EVL : Vous avez aussi parlé de la manière dont les connaissances écologiques traditionnelles vous ont aidé à voir les forêts non pas simplement comme des éléments de l’écosystème, mais vraiment comme des reflets et des miroirs des personnes qui en prennent soin, ce qui m’a semblé être un point vraiment important, car, comme vous venez de l’expliquer à travers ces principes — réciprocité, respect, responsabilité — cela implique l’être humain à de nombreux niveaux. Et ainsi, la forêt devient un reflet. Parlez-moi davantage de cela.
SS : Oui, je pense que, pour prendre un peu de recul, nous puisons tous dans un savoir ancestral profond, n’est-ce pas ? Nous avons tous en nous, dans notre ADN, une connexion à la terre et un respect pour la terre. Et donc, cela semble naturel aux gens. Je veux dire, je pense que c’est l’une des raisons pour lesquelles À la recherche de l’arbre-mère a si bien résonné auprès des gens : cela a touché au cœur même…
EVL : De la connaissance ancestrale qu’ils portent en eux.
SS : Absolument. Absolument. Ça les a touchés au plus profond d’eux-mêmes, et c’est formidable. Et l’esprit de renouveau, l’esprit de longévité, l’esprit de sagesse, l’esprit de respect et d’émerveillement et de révérence pour la nature sont en chacun de nous. Donc je veux simplement rappeler aux gens que, si vous ressentez quelque chose lorsque vous êtes dans la forêt, c’est cela qui vous appelle, n’est-ce pas ? Vous avez cela en vous. Je pense que, dans le modèle industriel, cela est éliminé, cela est ignoré. C’est presque devenu une honte, d’une certaine manière, n’est-ce pas ? Les systèmes de connaissances autochtones ont été essentiellement tournés en dérision pendant longtemps par le mouvement colonial en Amérique, puis ignorés et mis de côté. Et nous nous sommes un peu trompés en pensant que nous étions séparés. Et nous ne le sommes pas. Et je pense que c’était assez facile pour les colons d’arriver et de ressentir cela, car ils ne connaissaient pas la terre à ce niveau millénaire profond. Et donc cela a commencé à devenir, vous savez, cette méconnaissance, cette permission issue du mouvement capitaliste qui a commencé avec la révolution industrielle — qui a commencé encore avant avec Descartes séparant l’homme de son corps et l’homme de son esprit — alors la terre a commencé à refléter cette séparation.
Ainsi, si l’on examine les pratiques de gestion dirigées par les peuples autochtones — et, je pense, à la nation Menominee dans le Wisconsin, par exemple, ou à la forêt pluviale du Grand Ours sur la côte pacifique, où les peuples autochtones ont les droits et la juridiction pour gérer leurs terres à leur manière — ces forêts sont hautement productives, et elles sont diversifiées, elles sont riches en carbone. Et en fait, à l’échelle mondiale, il existe de nombreuses preuves que, grâce à la gestion autochtone, ces forêts sont plus riches en biodiversité et en carbone, les cycles sont plus préservés, en contraste avec la gestion coloniale des terres au Canada — je peux parler du Canada en particulier — où nous avons essentiellement exploité de manière si intensive que nous avons poussé ces écosystèmes au bord de l’effondrement. Au point où nous avons des incendies de forêt et des plantations composées d’essences inflammables ; au point où nous exploitons des pentes abruptes, et les pentes cèdent et glissent ; au point où nous inondons des communautés entières parce que les bassins versants ont été coupés à 80%. C’est un changement massif.
EVL : Comment les enseignements que vous avez tirés des connaissances écologiques traditionnelles, ou de vos partenariats avec le Dr Ryan et les nombreuses autres communautés auprès desquelles vous avez appris et travaillé, ont-ils façonné votre relation avec la science occidentale ? Car les expériences que vous menez avec le projet Mother Tree s’inscrivent dans la rigueur d’un modèle scientifique occidental, et vous essayez d’utiliser ce modèle pour, j’imagine, prouver quelque chose que vous ne devriez pas avoir à prouver, puisque cela est déjà connu dans les systèmes de savoir autochtones. Alors, comment faites-vous le pont entre ces mondes dans vos recherches et maintenant dans l’application de ces recherches ?
SS : C’est une question formidable. Vous savez, j’ai été formée à la méthodologie scientifique occidentale. J’utilise surtout cette méthodologie parce qu’elle comporte certains principes très utiles — que la science autochtone suit également, peut-être pas dans le cadre formel d’un protocole expérimental, mais des choses comme la reproductibilité, par exemple. Si vous répétez quelque chose que vous avez essayé et que cela fonctionne dans de nombreux endroits, alors c’est un principe de conception expérimentale. Si vous procédez par randomisation — la randomisation signifie que vous allez essayer ceci dans différents endroits, mais sans nécessairement sélectionner ces endroits parce que vous savez que cela va marcher. Vous allez dire : peut-être que cela fonctionnera aussi là-bas. Il y a donc un élément de randomisation qui est également utilisé, au fond, dans la science autochtone. Et l’utilisation de contrôles — comme : que se passe-t-il si vous ne faites rien ici et que vous essayez cela là-bas ? Ce sont tous d’excellents principes pour toute forme de test, d’essai et d’expérimentation.
Donc, je continue à utiliser tous ces principes. Je continue à utiliser la rigueur de la science occidentale, parce que ces éléments demeurent intacts. Pour le moment, c’est le paradigme dominant, utilisé partout dans le monde. Et je dirais que ce n’est qu’une manière de voir la forêt. Ce n’est pas la seule. Les observations répétées dans le temps sont une autre façon de procéder. Et malheureusement, nous n’avons pas le temps, au cours d’une vie humaine, de regarder une forêt traverser tout son cycle de vie encore et encore. Voilà un aspect. Donc, pour résumer, il existe plus d’une façon de regarder les choses. La science occidentale n’est qu’une manière parmi d’autres, mais elle est devenue le paradigme dominant. Dans toutes nos institutions, c’est la façon crédible de faire les choses. Et si vous ne suivez pas cette méthodologie, votre travail est ignoré, critiqué ou écarté. Alors je vois mon rôle ainsi : je vais utiliser cet outil comme traducteur du savoir que j’apprends de la forêt, de mes collègues autochtones, et essayer de le transmettre au monde d’une manière acceptable et compréhensible. Et cela sera certainement critiqué, mais c’est un outil utile à cet égard. Mais encore une fois, ce n’est qu’une manière de voir le monde.
EVL : Peut-être que l’une des plus grandes découvertes à ce jour du projet Mother Tree, et vous y avez fait allusion plus tôt, est le degré auquel les coupes à blanc et l’utilisation de lourdes machines forestières détruisent instantanément les stocks de carbone des forêts qui ont mis des milliers d’années à se constituer. Parlez-moi davantage de cette découverte. Je veux dire, les implications sont énormes.
SS : Elles sont vraiment énormes. Et je pense que, lorsque nous avons fait cette découverte, cela a été assez choquant pour moi. Mais d’abord, une partie de cela est facile à comprendre. Il est en fait assez facile de mesurer le carbone et ce qui lui arrive dans une forêt — quand on mesure un arbre, sa hauteur, sa largeur. Environ 50 % d’un arbre est constitué de carbone, donc on peut facilement mesurer combien de carbone contient un arbre quand on connaît sa taille et le nombre d’arbres. Il est donc très facile de comptabiliser le carbone au-dessus du sol : les arbres, les troncs et les plantes qui poussent au-dessus du sol.
Quand on pratique une coupe à blanc, presque tout cela disparaît. Une coupe à blanc abat tous les arbres — c’est pour cela qu’on parle de coupe à blanc. Tout disparaît, essentiellement. Les arbustes, les plantes, les mousses sont également enlevés à l’aide des machines lourdes. Ce qui reste derrière, ce sont des débris forestiers, généralement des brindilles, des branches et des morceaux de bois cassés. Et en réalité, ce nouveau matériau — on pourrait le considérer comme un nouveau matériau — est encore sur place, mais il est complètement différent d’un arbre vivant ou d’un organisme vivant. Donc on peut supposer que presque tout le réservoir de carbone aérien est éliminé par une coupe à blanc, à l’exception de ces débris.
Ensuite, la deuxième chose, et c’est la découverte la plus importante, c’est que nous avons aussi constaté que le sol forestier, qui représente dans une forêt tempérée environ 50 % du réservoir de carbone souterrain… Bon, juste pour préciser : qu’est-ce que le réservoir de carbone souterrain ? C’est tout le carbone contenu dans la couche organique supérieure — ce que nous appelons le sol forestier — et tout le carbone contenu dans le sol minéral, donc essentiellement séquestré et fixé aux particules minérales du sol. Environ la moitié se trouve dans le sol minéral, l’autre moitié dans le sol forestier. Et cette quantité totale, dans une forêt tempérée, est à peu près égale à la quantité de carbone présente au-dessus du sol, c’est-à-dire la partie que l’on voit en se promenant dans la forêt. Nous avons donc découvert que lorsque l’on procède à cette exploitation forestière — et cette exploitation a évolué au cours des dernières décennies vers un système où il est plus rentable de traîner l’arbre entier hors de la forêt, de l’ébrancher sur le lieu de déchargement, c’est-à-dire couper toutes les branches et les aiguilles sur place, le débiter en longueurs, puis le charger sur un camion forestier.
Le fait de traîner ainsi l’arbre entier à travers la forêt perturbe énormément ce sol forestier et enlève tout ce carbone labile et ces nutriments contenus dans les aiguilles et les feuilles, laissant derrière lui un sol forestier très endommagé. Nous avons donc constaté que nous perdions 61 % de ce sol forestier à cause de cette exploitation forestière par arbre entier.
EVL : Ouah.
SS : Oui. Et en y réfléchissant, pourquoi est-ce si dévastateur, c’est parce qu’il a fallu dix mille ans pour former ce sol forestier. Les processus de formation des sols — ce que nous appelons les processus pédogéniques — sont, par leur nature même, très lents et se déroulent sur des milliers d’années. Donc, cette destruction instantanée, je l’ai trouvée absolument dévastatrice. Il y a une autre partie de cette histoire qui est un peu moins dévastatrice, mais c’était une découverte majeure du projet Mother Tree. Et peu importait l’endroit : forêt sèche, forêt humide, forêt très humide, forêt froide, le résultat était le même sur nos neuf sites. L’autre chose que nous avons découverte, c’est qu’en réalité, cela ne faisait pas de différence qu’il s’agisse d’une coupe à blanc ou d’une coupe sélective ; si les machines étaient sur le site à circuler et à traîner du bois, c’était cela le facteur clé. Ce sont les machines elles-mêmes qui causaient les dégâts et le fait de traîner les arbres hors du site.
EVL : Oui. Et j’imagine que les implications de cela sont considérables, mais l’idée qu’on puisse replanter une forêt dans un environnement que l’on a détruit au point que vous décriviez devient un obstacle énorme.
SS : Oui. Je veux dire, on peut replanter ces forêts. Et l’idée au Canada était de transformer les forêts anciennes et primaires. Une forêt primaire est une forêt qui n’a jamais été exploitée auparavant. Et l’idée était de convertir ces forêts anciennes et primaires en ce que les Européens appelaient une forêt « normale ». Et une forêt normale est essentiellement une plantation qui suit une courbe en cloche ou une courbe normale. Donc, on a une gamme assez étroite de tailles d’arbres et aussi de mélanges d’espèces. Ce sont donc des forêts très simplifiées. Cela signifie qu’il y a moins de biodiversité, moins de capacité à photosynthétiser autant qu’une vieille forêt à plusieurs strates. Donc replanter la forêt — d’accord, nous pouvons le faire, et nous pouvons effectivement rétablir une forêt même avec un sol forestier appauvri, mais ce que nous rétablissons n’est pas la même chose que ce que nous avons détruit.
Ainsi, ces deux éléments combinés — la perte d’une partie du sol forestier, qui est l’endroit où se trouve le réseau trophique du sol et tous ces réseaux mycorhiziens, qui sont amoindris ; et le fait de replanter une forêt très simplifiée — signifient ensemble que la forêt ne revient pas à son état antérieur.
EVL : L’une des choses les plus intéressantes dans votre livre et vos recherches est la manière dont vous décrivez la relation entre les saumons et les forêts et les arbres. Et je trouve cela magnifique, car cela évoque peut-être une autre dimension des relations qui existe dans la forêt et à laquelle on ne s’attendrait pas spontanément, mais qui est bien comprise par les communautés autochtones. Vous écrivez que les forêts riches en saumons offrent une preuve supplémentaire de la manière dont la mort crée la monnaie d’échange pour la génération suivante. Alors, pourriez-vous parler de cette relation entre les saumons et les arbres ?
SS : Oui. D’accord. Ce dont nous parlons ici, c’est de l’agentivité (capacité d’action) du monde plus-qu’humain et du monde humain travaillant ensemble pour créer quelque chose de magnifique. Et donc, permettez-moi de commencer l’histoire du saumon par cela — ce que je viens de dire auparavant, à savoir que nous appauvrissons le sol forestier par l’exploitation forestière et que c’est dévastateur — nous découvrons en fait que ce sol forestier se rétablit assez rapidement. D’accord, c’est une nouvelle information. Nous sommes justement en train d’analyser ces données, et c’est encore un de ces incroyables moments de révélation. Et l’histoire du saumon illustre largement, je pense, ce qui se passe. Les détails sont différents pour ma forêt, mais le concept est le même : le monde humain et le monde plus-qu’humain travaillent ensemble pour créer quelque chose de magnifique : une forêt belle, productive et diversifiée.
L’histoire du saumon est un magnifique exemple de la manière dont les peuples autochtones ont accru la santé et la richesse des écosystèmes grâce à leurs pratiques de gestion. Ainsi, le long de la côte pacifique, de nombreuses nations côtières — notamment les Haïdas, les Tsimshians, les Heiltsuks, les Nuxalks, les Kwakwaka’wakw, les Nuu-chah-nulths et les Salishs de la côte — construisaient ce qu’on appelait des pièges à saumons en pierre. Ces pièges étaient des arcs de murs de pierre le long du Pacifique, dans les estuaires, où, lorsque la marée montait pendant la saison de frai, les saumons se retrouvaient piégés derrière ces murs de pierre. Les populations prélevaient alors sélectivement ces poissons, laissant les gros poissons, les grandes mères et les grands-pères, remonter les rivières pour frayer ou retourner vers l’océan. Ils ne conservaient que les plus petits poissons. D’une certaine manière, ils pratiquaient donc une récolte sélective afin de favoriser la survie des plus gros poissons. Et les gros poissons produisaient ensuite d’autres gros poissons. Ils pouvaient aussi moduler leur pêche en fonction de l’état de la population. La taille de ces populations connaît des fluctuations. Ils pouvaient donc déplacer leur zone de pêche d’une année à l’autre.
C’est une grande attention, n’est-ce pas ? C’est une attention extrêmement délicate envers les écosystèmes. Cela implique une surveillance attentive, une observation minutieuse, le fait d’être présent sur le territoire année après année, et de transmettre ce savoir de génération en génération. Ainsi, les poissons autorisés à remonter pour frayer, ces énormes saumons, montaient pour pondre, puis mouraient ; les parents mouraient sur les berges après avoir laissé leurs œufs. Il y avait aussi des ours, des loups et des aigles qui chassaient ces saumons pour se nourrir. Ils transportaient une partie des saumons dans la forêt — en fait, une grande partie — ce qui était logique, car il y a beaucoup d’abris dans la forêt et, s’il y a des oursons ou des petits, ils peuvent les protéger sous l’ombre des grands vieux arbres.
Ainsi, dans le cadre de nos recherches, nous nous rendions dans ces forêts et nous trouvions les gîtes des ours, où ils se reposaient sous les grands arbres, et l’on pouvait voir les ossements des saumons, et même dans certains cas, beaucoup de saumons entiers laissés sur place. Les saumons se décomposaient alors, car une grande partie du corps restait là. Les ours et les loups sont très sélectifs quant à ce qu’ils mangent, parce qu’ils essaient d’éviter les parasites et ainsi de suite. Une grande partie de la chair se décompose donc directement sur place, puis entre dans le réseau trophique du sol, et les mycorhizes absorbent ces restes de saumons, les acides aminés, et les livrent essentiellement directement à l’arbre. Les chercheurs utilisent ainsi l’analyse de l’azote 15, en observant l’isotope lourd de l’azote — qui s’accumule chez le saumon lorsqu’il est dans l’océan — comme signature de l’abondance des saumons dans ces arbres. C’est pourquoi nous savons qu’il y a du saumon dans ces arbres. Et bien sûr, plus le saumon apporte d’azote, de phosphore et d’engrais, plus les arbres grandissent. Nos recherches montrent aussi que cela modifie l’ensemble du réseau trophique du sol, de sorte que toute la composition des espèces change à cause du saumon lui-même. Le sol est façonné par le saumon, les arbres sont façonnés par le saumon, et la productivité de la forêt est extrêmement élevée. Ce qui fournit ensuite un meilleur habitat aux cours d’eau et aux saumons qui remontent frayer, ce qui augmente naturellement les populations de saumons.
C’est donc un magnifique cercle de la vie qui montre comment la gestion humaine, une gestion attentive, améliore réellement les populations de saumons, mais aussi la productivité de la forêt et sa capacité à séquestrer et stocker le carbone.
EVL : C’est un magnifique exemple, comme vous l’avez dit, d’une manière circulaire de soutenir les relations. Et vous avez fait allusion au début de votre réponse à la manière dont cela se manifeste dans le projet Mother Tree, peut-être d’une façon différente de cette histoire du saumon. Pouvez-vous en dire un peu plus à ce sujet ? Ou est-ce encore trop tôt pour en parler ?
SS : On peut à peine en parler. Nous analysons ces données depuis un an maintenant, je dirais, et nous sommes tout juste sur le point de rédiger nos articles, donc c’est avant publication. Mais ce que nous observons, à ma grande surprise — et cette surprise vient du fait que je suis allée dans tellement de forêts où le sol forestier est passé, dans certains cas, d’un mètre de profondeur à seulement quelques centimètres d’épaisseur. Et cela résulte de multiples rotations de foresterie industrielle, où le sol forestier continue de perdre de plus en plus de matière au fil du temps. J’en avais conclu que ce n’était pas seulement à cause de l’impact de l’exploitation forestière, ce que j’appelle « l’effet tronçonneuse », mais aussi parce qu’ensuite, si vous n’avez plus d’arbres ni de plantes pour nourrir le réseau trophique du sol, le sol forestier commence à s’effondrer.
Donc ce que nous apprenons avec cette nouvelle découverte — je vais la répéter : dans le projet Mother Tree, nous avons constaté une perte de 61 % du sol forestier à cause de l’exploitation active, ce que j’appelle l’effet tronçonneuse. Puis, deux ou trois ans plus tard, nous avons découvert qu’il commençait à repousser. Donc il se rétablit. Dans bien des cas, il a même doublé de volume. Nous l’avons appauvri, puis il a repoussé d’environ la moitié, dirais-je. Je dois être très prudente avec ces chiffres parce que nous sommes encore en train de les analyser. Mais c’est une récupération significative. Et ma théorie est qu’en laissant derrière nous les grands vieux arbres, selon différents agencements, et en encourageant la croissance de la communauté végétale du sous-bois, des arbustes et des plantes — sans pulvérisation d’herbicides, ce qui est une pratique courante, surtout, je dirais, aux États-Unis, ni débroussaillage visant à enlever les plantes pour permettre aux conifères de pousser seuls — si nous laissons simplement ces systèmes faire leur travail et se rétablir, avec les grands vieux arbres, alors nous injectons une grande quantité de carbone dans le sol. Grâce à la photosynthèse, une grande partie finit dans le réseau trophique du sol, et ce réseau, qui comprend de nombreux niveaux trophiques d’organismes du sol — bactéries, champignons, nématodes, acariens, columelles, chilopodes, mille-pattes, tardigrades, des réseaux trophiques complexes et auto-organisés entiers — accomplit son travail en utilisant cette énergie, en décomposant cette litière fraîche et en reconstruisant le sol forestier. Et je trouve que c’est un merveilleux exemple de ce monde plus-qu’humain qui naturellement fait son travail : guérir la Terre.
EVL : Les données issues du projet montrent que l’emplacement d’une forêt importe énormément dans la manière dont elle est gérée. Essentiellement, une réponse homogène aux coupes à blanc ne fonctionne pas. Elle doit être adaptée au contexte local. Je me demande si vous pourriez nous en dire plus à ce sujet, car cela touche à tant de choses dont vous avez déjà parlé : dans les systèmes de connaissances écologiques traditionnelles, l’apprentissage ancré dans le lieu est très différent, car il repose sur des millénaires d’observation. On ne peut pas simplement appliquer la même chose partout, qu’il s’agisse d’exploitation ou de solutions.
SS : Oui, exactement. Encore une fois, cela revient à connaître le territoire, et c’est une question très sérieuse. Il faut savoir : de quel type d’écosystème s’agit-il ? Est-il riche ? Humide ? Sec ? Pauvre ? Se trouve-t-il à l’intérieur des terres ? Côtier ? Situé dans un bras de mer ? Le long d’un cours d’eau ? Tous les processus sont très spécifiques à ces lieux. Et pour vraiment travailler avec une forêt ou tout autre écosystème de manière véritablement significative, artisanale, afin de favoriser cette productivité, il faut vraiment comprendre — vous n’avez pas besoin de connaître tous les détails scientifiques, mais vous devez connaître le lieu et le connaître à travers le temps. Et ce n’est pas ce que nous avons fait depuis bien longtemps. Nous le faisons dans une certaine mesure — par exemple, nous avons cartographié les écosystèmes jusqu’à un certain point, nous avons des classifications d’écosystèmes, nous pouvons consulter nos guides ; en gros, une grande partie de notre travail s’appuie sur des guides —, mais connaître ce bout de terre est vraiment essentiel afin de pouvoir le surveiller, s’y adapter, travailler avec les plantes, savoir quelles plantes associées choisir, quels arbres vont ensemble. C’est ce que j’entends par approche ancrée dans le lieu. Cela dépend très précisément de ce qui se passe à chaque endroit et du paysage plus vaste ou du contexte dans lequel il s’inscrit, ce qui n’est pas ce que nous faisons actuellement.
EVL : Oui. L’hypothèse centrale du projet, ou du moins telle que je la comprends concernait aussi le potentiel de réensemencement d’une forêt, le rôle de l’Arbre-Mère. Je veux dire, ce projet cherche à montrer de nombreuses choses. Tout est interconnecté comme vous le souhaitez, et c’est ce que j’ai trouvé si inspirant. Mais cette question du réensemencement m’a particulièrement intéressé. Pourriez-vous nous en parler et expliquer le rôle que jouent les Arbres-Mères dans le reboisement et la régénération des forêts ?
SS : Oui, oui. Merci de poser cette question. Dans le modèle de la foresterie industrielle, nous replantons les forêts. Replanter est une bonne chose, mais toute l’idée est fortement motivée par des considérations économiques. Replanter une forêt signifie que l’on fait pousser des semis en pépinière d’une certaine espèce, et nous avons tendance à privilégier celles qui poussent rapidement et qui ont une grande valeur commerciale, ou qui ont historiquement eu une grande valeur commerciale. Nous allons ensuite planter ces semis ; il existe des génotypes censés correspondre au site. Toutes sortes d’études génétiques ont montré qu’on peut déplacer des graines sur d’assez grandes distances. Mais l’idée derrière la culture de ces semis adaptés, plus ou moins, génétiquement au site est qu’ils puissent prendre de l’avance et pousser vite. Et pour pousser vite et devenir grands, ils ont essentiellement été sélectionnés pour produire de gros troncs — ils n’ont pas été sélectionnés pour développer de grands systèmes racinaires profonds, mais pour produire de gros troncs, parce que c’est là que réside la rentabilité. La forêt devient alors une plantation d’arbres, n’est-ce pas ? Nous cultivons des arbres pour la prochaine rotation. D’accord. Ces forêts tendent donc à être simplifiées, parce que nous essayons tous de faire pousser de grands arbres en cultivant seulement une poignée d’espèces.
Alors qu’une forêt où on laisse les vieux arbres en place se régénère naturellement. Et si vous laissez plusieurs espèces, vous obtiendrez plusieurs espèces qui se régénèrent, généralement en grande abondance. Et lorsqu’elles germent au sol — sur certains de nos sites, nous obtenons des milliers et des milliers de jeunes pousses qui repoussent sous un vieil arbre.
EVL : Waouh.
SS : Dans certains cas, des dizaines de milliers d’arbres par hectare. Et lorsqu’ils germent, les semis — ce qui est un miracle, n’est-ce pas ? Une graine qui germe et devient une plante est un miracle. Mais leurs racines commencent immédiatement à explorer le sol pour obtenir ce dont le semis a besoin. Je les appelle donc des systèmes racinaires de guérilla. Ils sont conçus pour satisfaire leurs besoins. Alors qu’un plant cultivé en pépinière ressemble à une carotte, n’est-ce pas ? Il est confiné dans cette petite motte. Puis, au fil de quelques années, les racines finissent par se frayer un chemin et envoient une racine ici, une autre là. Pendant ce temps, le semis régénéré naturellement est totalement adapté au site. Il a des racines partout. Il puise l’eau et les nutriments. Ce sont de véritables soldats de la forêt.
Et pourquoi est-ce important ? D’abord, vous avez ce meilleur système racinaire, mais vous avez aussi des graines précisément adaptées au site, et non pas adaptées de manière générale. Elles proviennent de ce site même. En outre, nos recherches montrent que les arbres qui ont produit ces graines peuvent reconnaître leur propre descendance. Ils commencent alors à communiquer avec cette descendance à travers le sol et les mycorhizes. Des chercheurs étudient même la communication de parenté par voie aérienne. Ainsi, ils créent des conditions qui favorisent la survie de ces semis ou leurs traits adaptatifs. Il se passe donc énormément de choses qui favorisent ces semis régénérés naturellement.
Et dans de nombreux cas, lorsque vous entrez dans une forêt de Colombie-Britannique, peut-être vingt ou trente ans après la plantation, ce sont les semis naturels qui s’en sortent le mieux. Ce n’est donc pas que la plantation soit mauvaise ; je ne dis pas cela. C’est simplement qu’elle n’est qu’un élément parmi d’autres et que nous avons longtemps ignoré cette régénération naturelle. Pourtant, surtout lorsque les sites subissent un stress, notamment climatique, ce sont ces semis vraiment débrouillards qui réussiront à survivre.
EVL : N’est-ce pas ? Et ils détiennent un savoir. Ces semis portent un savoir, car ils sont des extensions de l’Arbre-Mère plutôt qu’une espèce de remplacement qui possède son propre savoir. Mais si elle a été sélectionnée pour un objectif spécifique, elle n’est pas en relation avec le lieu ni avec le savoir contenu dans ce sol forestier. Il y a tellement de niveaux dans ce que votre étude révèle ici sur la façon dont nous pouvons concevoir non seulement des pratiques forestières saines, mais aussi l’intelligence même qui réside dans la forêt. Je veux dire, c’est ce que votre travail, il y a toutes ces années, a véritablement déclenché : la prise de conscience que — et cela va encore plus loin, et c’est l’une des choses auxquelles je réfléchissais en lisant votre livre — quelles sont les leçons plus profondes ici, au-delà de ce que révèle l’étude et des applications pratiques ; les leçons plus profondes qui cherchent à nous être révélées en tant qu’espèce ? Je sais que vous y avez beaucoup réfléchi, parce que vous ne voulez pas vous contenter de dire : voici la science, voici comment elle s’applique à une forêt en Colombie-Britannique. Vous avez toujours voulu élargir la discussion à la manière dont nous pensons notre relation au monde vivant plus largement en tant qu’espèce.
SS : Oui. Je pense que ce type de travail montre — et ce n’est pas seulement le mien, beaucoup de gens développent réellement ce savoir — que la forêt est un système intelligent. Elle possède en elle le savoir génétique nécessaire pour se reconfigurer et rester saine à l’avenir. Et je pense que nous devons y prêter attention. Nous devons écouter la forêt. Nous avons tous cela en nous. Nous en sommes capables. Tout le monde le fait lorsqu’il va dans la forêt. On peut entendre tous les sons des arbres. Et en ce moment, les arbres nous crient, ainsi que la forêt : nous devons reconnaître l’intelligence de ces systèmes, sortir de nos petites boîtes et vraiment nous demander : qu’est-ce que nous faisons ici ? Parce que, du moins dans ma région du monde, les incendies de forêt sont devenus, au cours des dix dernières années, plus violents, plus étendus. Beaucoup d’entre nous fuient désormais les incendies chaque été. Nous appelons même cela maintenant la « saison de la fumée » plutôt que la saison estivale. C’est la forêt qui nous envoie un grand message. Ou encore les énormes infestations d’insectes. Nous avons eu l’épidémie de dendroctones du pin ponderosa qui a détruit des millions d’hectares d’arbres dans les années 1990. Ce sont des messages de la forêt qui nous parle et nous dit : vous ne faites pas du très bon travail ici en ce moment. Nous devons vraiment écouter, puis utiliser cette intelligence que nous avons dans notre interaction avec la forêt pour changer de direction et commencer véritablement à prendre soin de ces lieux.
EVL : Une autre chose qui m’a frappé en lisant le livre était cette histoire plus vaste des cycles primordiaux que vous évoquez à plusieurs niveaux, y compris dans votre propre vie, et la manière dont cela vous a été révélé. Je me demande si vous pourriez en parler un peu, des enseignements ou de l’expérience des cycles et de la manière dont nous sommes pris dans ces cycles avec la forêt et le monde vivant au sens large.
SS : Quand on regarde une forêt, on pense voir quelque chose de statique, mais ce que l’on voit en réalité, c’est un incroyable cycle. Il est devant vous chaque fois que vous y allez. Il y a de petits arbres ou de jeunes pousses, qui sont des arbres adolescents. Il y a des arbres matures, de vieux arbres. Ils suivent un cycle de croissance et de maturité. Finalement, ils deviennent de vieux arbres, puis ils meurent et deviennent des troncs tombés au sol, qui commencent à se décomposer. Et cette décomposition nourrit les réseaux trophiques du sol et ceux qui existent au-dessus du sol, lesquels transforment alors cette énergie qui était autrefois un arbre en nutriments, en composés chimiques et en autres éléments dont la nouvelle vie a besoin pour se développer. Ainsi, l’ancien se transmue essentiellement en jeune, et il s’agit simplement d’une transformation de l’énergie à travers ces cycles.
Nous suivons les mêmes cycles dans nos vies. Nous ne vivons pas aussi longtemps que les arbres, mais nous passons par là aussi. Nous naissons, nous grandissons, nous mûrissons, nous tombons malades, nous mourons, puis notre esprit, notre énergie, se disperse dans le monde. Mais elle ne disparaît pas, n’est-ce pas ? Elle se transforme, et la sagesse que nous transmettons aux générations suivantes devient l’énergie et la sagesse de ces générations. C’est simplement un rappel que nous faisons tous partie des mêmes cycles. Notre énergie n’est jamais perdue. Elle circule simplement et se transforme dans différentes parties de l’écosystème. Et l’une des raisons pour lesquelles je voulais vraiment montrer cela, c’est que je voulais dissiper ce mythe : d’abord, que nous maintenons nous-mêmes et nos forêts dans une jeunesse perpétuelle, comme si nous étions toujours jeunes et ne voulions jamais mourir parce que nous avons peur ; et pour la forêt, que nous voulions la maintenir jeune, ne pas la laisser vieillir trop longtemps, parce qu’il faut l’abattre pour gagner davantage d’argent. Nous les maintenons dans cet état perpétuellement jeune. Et en éliminant les anciens, en supprimant la part de sagesse, en ne la laissant pas s’épanouir, nous sabotons réellement l’ensemble du cycle de la forêt ainsi que nos propres cycles de vie.
Je voulais donc montrer à quel point nous sommes si semblables et si étroitement liés, en relation les uns avec les autres ; et que nous faisons aussi partie des grands cycles biogéochimiques plus vastes, qui suivent eux aussi un cycle. Le cycle du carbone n’est en réalité que cette transformation de l’énergie de l’ancien vers le jeune, puis du jeune vers l’ancien. Et je voulais aider les gens à comprendre, en ressentant vraiment que nous faisons partie de ce cycle — nous expirons du dioxyde de carbone et nous inspirons l’oxygène produit par les arbres — que nous sommes essentiellement dans le cycle lui-même. Nous sommes le cycle. Et je voulais simplement que les gens l’aiment vraiment, qu’ils ne le ressentent pas comme quelque chose d’étranger, d’étrange ou de dangereux. Nous en faisons partie, et nous l’influençons constamment.
EVL : Cela me fait penser à la fascination actuelle pour la jeunesse éternelle dans notre culture. Il y a un lien là. Vous venez de décrire cette volonté de maximiser le profit en gardant une forêt jeune, sans avoir la patience de la laisser vieillir, et sans avoir la patience de nous laisser vieillir nous-mêmes. Plus tôt, vous avez parlé de miroir, ou du fait que cela était apparu dans votre travail, à propos d’un lieu et d’une culture qui se reflètent mutuellement. Il y a tellement de profondeurs dans cette relation que nous partageons avec les arbres et les forêts.
SS : Oui. Oui. C’est l’un des enseignements que j’ai tirés en accompagnant mes collègues autochtones lors des festins et des potlatchs et en voyant l’hommage rendu aux anciens ainsi qu’aux jeunes, l’hommage rendu à l’ensemble du cycle de la vie. C’est une telle joie d’avoir les anciens présents. Je suis moi-même en train de devenir une ancienne. Il y a tellement de richesse là-dedans, et c’est essentiel pour nos vies, nos apprentissages et notre capacité à être forts et résilients. Nous avons besoin de personnes qui ont déjà traversé ces expériences et qui sont capables de nous transmettre un savoir ancestral ; et nous ne devons pas nous priver de cela en nous concentrant trop sur la jeunesse, en essayant de dissimuler, en mettant nos aînés à l’écart. Nous devons les honorer et les garder avec nous aussi longtemps que possible.
EVL : Et peut-être que c’est un bon moment pour aborder ce que je pensais être peut-être la dernière question de notre conversation, parce que je voulais vous interroger sur une vision que vous partagez vers la fin du livre : celle de vous-même comme Arbre-Mère. Et un Arbre-Mère est un ancien. Et cet Arbre-Mère se trouve au sein d’une vaste communauté d’êtres vivants. Je me demande si vous pourriez parler de ce que nous pouvons retenir de l’image de l’Arbre-Mère comme modèle d’une manière d’être, ou d’une façon de nous orienter vers l’avenir, au service du futur.
SS : Oui, je veux dire que les Arbres-Mères — je les appelle les centres énergétiques de la forêt, mais aussi les centres de sagesse. Un Arbre-Mère possède une couronne prodigieuse, un système racinaire prodigieux. Il porte des années et des années de cernes de croissance. Et lorsque je parle d’« énergie », je veux vraiment dire qu’ils contiennent une véritable énergie photosynthétique dans leur corps et qu’ils redistribuent cette énergie à travers tout le cycle, ou le réseau trophique, de la forêt. Ils dynamisent donc véritablement toutes les créatures, les hétérotrophes, les animaux. Toutes les créatures interdépendantes de cette forêt sont interdépendantes de ces Arbres-Mères, parce qu’ils sont capables de capter une quantité immense de lumière solaire et de la transformer en l’énergie qui alimente tous ces cycles. Et puis il y a aussi l’aspect sagesse : les graines d’un vieil arbre se développent au cours de la vie de cet arbre ; elles reflètent la durée de cette vie. Et dans certains cas, ces arbres peuvent avoir des milliers d’années. Ils ont donc traversé des milliers d’années de fluctuations climatiques, de calamités, et ils se sont adaptés, transformés. Tout cela est inscrit dans leurs graines. Cela signifie que ces graines ne sont pas seulement adaptées au lieu, mais qu’elles sont résilientes. Elles sont préparées à rencontrer des situations inhabituelles et à survivre malgré tout. Cette sagesse est donc contenue dans les graines. Et puis, bien sûr, dans leurs cernes, ils conservent les récits du passé : combien de saumons y avait-il dans cette forêt, ou combien d’autres créatures portant une signature chimique que l’on peut réellement détecter. Ces cernes racontent l’histoire de l’abondance ou de la raréfaction, si l’on veut, des changements au fil du temps.
Et puis, bien sûr, ils offrent un abri, ils amortissent les extrêmes climatiques. C’est aussi l’une des choses que nous étudions dans le projet Mother Tree : ils atténuent effectivement les températures élevées, la perte d’humidité relative. Ils réduisent ces extrêmes et maintiennent un environnement favorable pour toutes les plantes et à tous les animaux qui vivent dans le sous-bois de ces vieux arbres. Ils remplissent donc de très nombreuses fonctions. Ce sont les refuges des ours, dans bien des cas, lorsqu’ils possèdent une tanière. La plupart des ours noirs et des grizzlis hibernent à l’intérieur de vieux arbres. Ils hébergent une multitude d’animaux, de mousses et de lichens. Ils sont véritablement l’échafaudage de la vie elle-même dans la forêt.
EVL : Suzanne, ce fut un immense plaisir de parler avec vous à nouveau. Merci infiniment de vous être jointe à nous.
SS : Merci beaucoup de m’avoir invitée.
Texte original publié le 20 avril 2026 : https://emergencemagazine.org/conversation/the-scaffolding-of-life/