Trouver l'Arbre-Mère. Entretien avec Suzanne Simard

Traduction libre de l’entretien publié sur le site de Emergence Magazine 3 mai 2021 Dans cet entretien approfondi, le Dr Suzanne Simard, scientifique renommée qui a découvert la « large toile de bois (wood-wide web) », parle des arbres mères, de la reconnaissance de la parenté et de la manière de guérir notre séparation du monde […]

Traduction libre de l’entretien publié sur le site de Emergence Magazine

3 mai 2021

Dans cet entretien approfondi, le Dr Suzanne Simard, scientifique renommée qui a découvert la « large toile de bois (wood-wide web) », parle des arbres mères, de la reconnaissance de la parenté et de la manière de guérir notre séparation du monde vivant. 

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Magazine Émergence : Vous avez décrit votre travail comme une exploration de la manière dont nous pouvons retrouver notre respect pour la sagesse et l’intelligence de la forêt et, par là, contribuer à guérir notre relation avec la nature. Au cours de votre carrière, vous avez fait des découvertes scientifiques remarquables sur les modes de communication des arbres et l’intelligence qui se trouve au cœur de l’écosystème forestier. En lisant votre nouveau livre (Finding the Mother Tree: Discovering the Wisdom of the Forest), j’ai été frappé par votre description de la façon dont, même en tant qu’enfant – et en tant que forestier, plus tôt dans votre carrière – vous aviez ce profond respect pour les arbres et la forêt et vous aviez l’intuition d’une grande partie de ce que vous avez fini par prouver scientifiquement. D’où vient ce profond respect pour les arbres et la forêt ?

Suzanne Simard : J’ai grandi dans les arbres. J’ai passé mon enfance parmi les arbres, et mes parents sont tous deux originaires de ce qu’on appelle la région de Kootenay en Colombie-Britannique, qui est la forêt pluviale intérieure. Ce sont des forêts magnifiques. Elles ressemblent beaucoup aux forêts de la côte ouest, mais elles sont situées à l’intérieur des terres, alors on y trouve des cèdres, des pruches, des sapins et des pins blancs imposants. J’ai grandi en jouant dans ces magnifiques forêts anciennes, sans vraiment comprendre intellectuellement à quel point j’étais devenu connecté, car c’était simplement notre mode de vie. Et j’ai compris que la forêt était un lieu profondément connecté et révérencieux. C’était comme notre église, ces énormes cathédrales d’arbres, et c’était tout simplement absorbé par mes os, mon sang et mon ADN.

Je n’ai pas réalisé, je n’ai pas formulé à l’époque, que j’avais cette révérence pour les arbres. Mais quand j’ai grandi, que je suis devenue adolescente et que j’ai commencé à réfléchir à mes choix de carrière, il ne m’a pas fallu longtemps pour apprendre qu’il existait un métier appelé « foresterie ». Je ne savais pas ce qu’était la foresterie, si ce n’est que j’avais grandi dans ce milieu, car mon grand-père était bûcheron, tout comme mes oncles et mon père. Ainsi, lorsque je suis allée à l’université pour devenir forestière, j’ai réalisé que la façon dont le monde universitaire voyait les forêts – et aussi l’industrie forestière, car j’ai fini par travailler pour elle – était très différente de ce que j’avais appris. J’y voyais un lieu entrelacé, où tous les arbres sont interdépendants ; pour moi, ils ne faisaient qu’un. Ils étaient une cathédrale unifiée, avec tous ses disciples et ses bancs, et pour moi c’était juste ce lieu intégré. Mais à l’université, j’ai réalisé que les professeurs avaient séparé la forêt. Il y avait les arbres, le sol, les plantes, ce qui était une façon réductrice de voir ce lieu où j’avais déjà grandi en sachant qu’il était une totalité.

Et ensuite, lorsque j’ai obtenu un emploi dans l’industrie forestière en tant que sylvicultrice, en tant que jeune femme, j’ai compris que c’était également ainsi que l’industrie forestière traitait la forêt : prendre les arbres, les couper à blanc et les vendre sur le marché, puis replanter des arbres. Et ces plantations ne ressemblaient en rien à ce qu’il y avait avant. La forêt qui était coupée à blanc n’était pas du tout ce qui était replanté. Et je faisais partie de cela – je faisais partie de cette machine, cette machine à couper et à planter. Et j’aimais ça, mais je savais que quelque chose n’allait pas du tout – que nous créions des forêts qui n’étaient pas connectées et enchevêtrées ; que nous créions des forêts qui remettaient les parties en place, mais qui ne se fondaient pas dans l’ensemble, comme je savais qu’elles le devaient.

Et finalement, j’ai continué à travailler, à poursuivre mon travail, et j’ai constaté que les arbres étaient malades. Pas tous, mais une bonne partie d’entre eux – environ 10 % – et j’ai été chargé d’essayer de comprendre pourquoi ils étaient malades. J’ai alors eu l’intuition que c’était parce que nous créions ces forêts si différentes de celles d’où elles venaient.

ME : Dans votre livre, vous racontez comment, lorsque vous travailliez en tant que scientifique au Service canadien des forêts, les recherches et les expériences que vous faisiez pour répondre à la maladie que vous décrivez et pour trouver des approches alternatives permettant d’aborder ce problème se heurtaient à des pratiques forestières et des politiques gouvernementales bien établies. Et d’après ce que vous décrivez, il semble qu’il y ait eu ces approches très intraitables de la coupe à blanc, de la plantation d’arbres et de la pulvérisation de pesticides – des approches qui, selon vous, mettaient l’accent sur la domination dans la gestion des arbres et des forêts. Pouvez-vous nous parler un peu de ce modèle de domination auquel vous étiez confronté ?

SS : Je pense que nous pouvons remonter à des centaines d’années – même avant Darwin, mais c’est Darwin qui a vraiment souligné, dans ses études sur la sélection naturelle, que la compétition et la dominance étaient les moyens par lesquels les espèces pouvaient transmettre leurs gènes à la génération suivante. Et Darwin lui-même savait que la compétition n’était pas la seule façon dont les plantes et les animaux interagissaient. Il savait qu’ils coopéraient également, mais ses écrits ont été les plus pertinents dans le domaine de l’évolution – avec ce modèle de compétition. Et ses études et sa compréhension de la coopération, principalement chez les plantes, n’ont pas du tout eu la même visibilité que ses théories de l’évolution. Ce n’est pas de sa faute – et je pense que ses théories de l’évolution, basées sur la compétition et la sélection naturelle, sont toujours très solides et ont été confirmées – mais il n’a pas tellement insisté sur cet aspect coopératif.

Avec le temps, certains scientifiques – et je vais en particulier parler de Lynn Margulis, qui était également une biologiste évolutionniste – ont élaboré la théorie de l’endosymbiose, selon laquelle l’évolution est un processus coévolutif ; qui est la coopération et, en réalité, les symbiotes, ou la rencontre de différents organismes, qui ont conduit au développement d’eucaryotes de niveau supérieur – des organismes multicellulaires, comme les êtres humains ; nous sommes en fait le résultat de l’endosymbiose. Nous-mêmes, nous ne sommes pas un seul organisme, nous ne sommes pas seulement un être humain. Nous sommes un consortium entier de bactéries, de virus et de champignons. Nos intestins contiennent à eux seuls près d’un kilo de bactéries qui se chargent de la digestion de nos aliments.

Cette idée de coopération, même pendant la vie de Lynn Margulis, n’était pas tellement acceptée. Un certain nombre de ses premiers articles ont été rejetés par la communauté scientifique. Je pense que ce n’est qu’avec le projet du génome humain qu’elle a vraiment pris de l’ampleur, que nous avons examiné l’ADN des êtres humains et réalisé qu’une grande partie de notre ADN provenait de virus et de bactéries. Et donc, maintenant, le fait, que la coévolution et la symbiose font partie intégrante de l’évolution, est plus largement accepté.

L’écologie, qui applique certaines de ces théories de l’évolution, s’est vraiment concentrée sur cette compétition et cette partie de la sélection naturelle et l’a appliquée à toutes sortes de pratiques. Si vous regardez l’agriculture et la sylviculture, c’est toujours la théorie dominante. Dans le domaine de la sylviculture, qui est le mien, toutes nos pratiques ont pour but de gérer la concurrence afin de créer ces arbres dominants que nous pouvons utiliser comme produits de base. Nous avons transformé la forêt en marchandise en utilisant cette approche réductionniste que j’ai mentionnée plus tôt, où nous sommes tellement concentrés sur la croissance de ces grandes citrouilles – en foresterie, nous les appelons citrouilles – que nous pouvons couper pour ensuite faire pousser une plantation semblable, et puis une autre et ainsi de suite. C’est ce qu’on appelle le rendement soutenu à long terme.

Les arbres que nous plantons, leur taille, l’espacement entre eux, la façon dont nous désherbons autour d’eux pour nous débarrasser des plantes qui, selon nous, vole les ressources de nos arbres spéciaux, en traitant la forêt comme un jeu à somme nulle, comme s’il n’y avait qu’un seul gâteau de ressources, et que si ces autres plantes prenaient ces ressources, l’eau, les nutriments, etc. Et donc, en éliminant ces plantes – en espaçant les arbres, même en les éclaircissant lorsqu’ils sont plus âgés – il s’agit de gérer la concurrence afin de créer ces arbres dominants.

Ce que j’observais dans la mortalité de ces forêts, c’était d’autres interactions qui se produisaient, et pas seulement la compétition : il y a une collaboration, des parasitismes, une protocoopération. Les arbres interagissent de toute une série de façons – ce que, bien sûr, je savais et comprenais au plus profond de mon ADN, moi-même, pour avoir grandi dans la forêt : c’est un endroit complexe avec des interactions sophistiquées entre les plantes et les arbres et les autres organismes.

Je pense donc que ce que j’ai observé dans la maladie de la forêt, c’est que nous nous sommes tellement concentrés sur la gestion de ce seul aspect, de cette seule façon dont les arbres interagissent, que nous rendions en fait les forêts malades en éliminant les plantes dont elles ont besoin pour s’en sortir après les perturbations et la succession. Ces plantes jouent un rôle dans les écosystèmes. Je travaillais surtout sur des plantations de sapins Douglas avec des bouleaux à papier, et la province était occupée à pulvériser, à couper et à se débarrasser de ces bouleaux, trembles, peupliers, aulnes et épilobes – tout. C’est juste comme, « Nettoyez-les. » Et il s’est avéré, grâce à mes recherches, que ces bouleaux étaient très importants pour abriter différentes bactéries aux propriétés antifongiques, et qu’ils étaient donc antagonistes aux agents pathogènes qui tuaient les sapins Douglas. Et lorsque nous nous sommes débarrassés des bouleaux et du consortium de bactéries antifongiques, la maladie s’est répandue dans ces conifères que nous vénérions tant. Nous nous sommes en quelque sorte tiré une balle dans le pied parce que nous ne comprenions pas comment le système fonctionnait.

ME : Vous décrivez comment vos expériences ont commencé à révéler cette coopération, et les nuances que vous décrivez n’ont pas été accueillies avec ce qu’on pourrait nommer « à bras ouverts » par beaucoup de vos collègues et des personnes au sein du gouvernement pour lequel vous travailliez, même après que vos recherches aient commencé à offrir des preuves de ce que vous voyiez dans ce modèle de coopération. Et cela a continué pendant des années, même après que votre travail ait été largement reconnu. Qu’avez-vous ressenti en vous heurtant à cette résistance permanente ?

SS : Je pense que, d’une certaine manière, il était difficile d’être une fille et d’être nouvelle dans l’industrie forestière – en effet, j’ai commencé à la fin des années 1970 et j’ai travaillé pour l’industrie forestière au début des années 1980 ; j’étais une des premières jeune femme à entrer dans la profession. Nous nous heurtions à toutes sortes de résistances à la présence des filles dans l’industrie. Nous voyons ces problèmes dans beaucoup de professions dominées par les hommes, lorsque les femmes commencent à entrer dans le domaine, et ce n’est pas facile. Et donc, à bien des égards, cette résistance – ce n’est pas que les hommes m’aient mal traitée, c’est juste que vous n’en faites pas partie. Vous êtes là, mais vous ne faites pas vraiment partie du cercle. Et donc le fait de devoir toujours se battre pour entrer, se défendre et faire ses preuves m’a préparée à ce qui allait arriver, en rendant ma peau un peu plus épaisse – mais ma peau n’était pas encore si épaisse.

J’avais quelques réserves dans ma boîte à outils pour y faire face, car j’avais appris à survivre dans cette industrie. Et j’ai aussi eu la chance d’avoir un superviseur vraiment fantastique, Alan Vyse, qui m’a défendu, m’a soutenu et m’a promu, et m’a aidé à traverser cette épreuve. En fin de compte, j’ai fini par quitter le ministère des Forêts parce qu’il réduisait ses effectifs, mais aussi parce que la situation devenait, pour moi, intenable.

J’ai publié les résultats de mes recherches, et j’ai fait ces expériences – pour situer dans le temps, je les ai commencées en 1992. J’ai publié mes principales conclusions : le bouleau et le sapin étaient connectés, collaboraient et partageaient leurs ressources, tout en étant en compétition, mais ils étaient aussi dans cette communauté collaborative. J’ai publié cela en 1997 dans Nature, et je pense qu’au début, le Service des forêts s’est dit : «  Oh, c’est plutôt cool. Quelqu’un du Service des forêts a publié dans Nature. » Mais ils ne savaient pas vraiment ce que cela signifiait. Et, donc c’était un peu comme un choc. Et puis j’ai commencé à obtenir des interviews avec les journaux – et c’est aussi inhabituel pour le Service forestier, pour un de leurs scientifiques de parler – et puis la résistance a commencé.

J’ai fait une interview avec le Globe and Mail, et j’étais enceinte à l’époque. J’étais sur le point de donner naissance à ma fille aînée, Hannah, qui devait naître la semaine suivante. Et cette journaliste m’a appelée, je n’avais pas fait beaucoup d’interviews, et nous parlions d’avoir des enfants, et j’étais détendue, et elle dit, « OK, alors qu’est-ce qu’ils font dans ces forêts ? ». Et bien sûr, ils pulvérisaient, coupaient et se débarrassaient des bouleaux qui, selon moi, collaboraient et protégeaient ces sapins Douglas qui étaient le modèle industriel de la richesse [rires]. Et j’ai dit, « Eh bien, pour tout le bien qu’ils font, ils pourraient aussi bien peindre des pierres. »

Dans mon état de grossesse, je suis allée voir mon patron et j’ai dit, « Oh, Alan, je viens d’avoir cette interview, et j’ai dit ça. » Et il a dit, « Oh, mon Dieu, je ne peux pas croire que vous ayez dit ça. » Il a passé l’après-midi à essayer d’appeler le journaliste pour lui dire, « S’il vous plaît, n’écrivez pas ça. N’imprimez pas ça. » Eh bien, en fin de compte, c’est ce que les journalistes aiment faire, ils l’ont donc imprimé, et immédiatement le retour de bâton a commencé. J’ai été accusé de manquer d’éthique. Je ne suis pas censé critiquer la politique du gouvernement en public : tout doit être passé au crible par eux. Et finalement, ils ont mis une lettre dans mon dossier disant que j’avais franchi cette ligne éthique, et « si vous le refaites, vous êtes viré ».

Je m’en suis sorti, mais la pression n’a jamais vraiment cessé après ça. Et ce n’était pas seulement le ministère, mais aussi le monde universitaire. Il y avait donc des universitaires qui étaient également critiques – ils ne croyaient pas vraiment les résultats que je présentais. Et donc j’avais cette double peine : j’avais mes patrons. J’avais le monde universitaire. L’industrie forestière, je pense, allait juste ainsi, « Oh, bien, c’est mignon. Nous allons juste l’ignorer. »

Et à cette époque, à la fin des années 1990, j’ai eu un autre enfant, j’étais donc une jeune mère aux prises avec tous ces conflits, et je me suis dit : « Je ne veux plus rien avoir à faire avec ça. Je ne ferai plus cette recherche. » J’ai pris cette décision consciente et je l’ai laissé derrière moi. Et puis, quelques années plus tard, j’ai été licencié. J’ai été licencié et j’ai atterri dans le milieu universitaire, où l’on m’a dit : « Vous devriez poursuivre les recherches que vous faisiez avant, parce que c’est un truc cool. » J’ai donc été encouragé, et j’ai recommencé à travailler. Mais j’ai failli tout quitter. Je ne voulais plus rien avoir à faire avec ce genre de travail [rires].

ME : Eh bien, cette étude marquante que vous avez décrite – publiée dans Nature en 1997 – a été surnommée le « wood-wide web (large toile de bois) », et elle a vraiment créé une vague d’intérêt dans le monde entier et un effet d’entraînement, et pas seulement de la part des journalistes, des universitaires et de la communauté scientifique, mais aussi des gens du monde entier. Je me demande donc, pour ceux qui ne connaissent pas les subtilités de vos découvertes, si vous pouvez expliquer brièvement ce que votre étude a montré.

SS : Le « wood-wide web » est un terme directement issu de mon article dans Nature, car j’ai été la première à montrer que ces champignons dans le sol – appelés champignons mycorhiziens – relient les arbres entre eux. C’était bouleversant, non ? Que les arbres ne sont pas seulement des individus en compétition pour les ressources, mais qu’ils sont en fait connectés. Et donc, comment sont-ils connectés ?

Ces champignons d’un genre particulier, ces champignons mycorhiziens, sont l’un des nombreux types de champignons qui existent dans les forêts. Le mot « mycorhize » signifie littéralement « racine de champignon » et décrit la relation entre les arbres et ces champignons. Il s’agit d’une relation obligatoire, généralement mutualiste, dans laquelle l’arbre fourni le photosynthétat au champignon, car ce dernier n’a pas de feuilles. Il vit dans le sol, et il y fait sombre. Il fournit donc la nourriture au champignon, et le champignon prend cette nourriture et développe son mycélium, qui n’est autre que les fils du champignon – son corps, en fait. Le mycélium se développe dans le sol, absorbe les nutriments et l’eau, puis les ramène à l’arbre, et ils échangent. C’est pourquoi on parle de mutualisme : ils profitent tous deux mutuellement de cette relation.

J’ai donc examiné les différents types de champignons présents sur les racines de mes espèces tests, à savoir le bouleau, le sapin et le cèdre rouge de l’Ouest, et j’ai constaté qu’il existe différents types de champignons sur différents arbres et plantes. Ils ont des fidélités pour certaines espèces de champignons, et les champignons ont également des fidélités pour différents types arbres. Mais le bouleau et le sapin partageaient tout un tas d’espèces en commun. Il s’agit d’espèces ectomycorhiziennes, ce qui signifie que le champignon forme une gaine à l’extérieur des racines, et c’est un peu comme un champignon extérieur.

J’ai découvert qu’ils avaient beaucoup d’espèces en commun et que, par conséquent, ces espèces de champignons – environ, peut-être, une cinquantaine d’espèces associées au bouleau et au sapin – pouvaient en fait les relier : le champignon individuel peut les relier. J’ai donc découvert qu’ils avaient tous ces champignons en commun, et que le cèdre rouge de l’Ouest possédait une tout autre série de champignons, appelés endomycorhizes ou mycorhizes à arbuscules, et ne pouvait pas se joindre au réseau du sapin Douglas et du bouleau à papier. Ainsi, la large toile de bois est le résultat de la connexion de ces champignons mycorhiziens – dans ce cas précis, le bouleau et le sapin – et de la formation de ce réseau, ce qui va à l’encontre de l’idée selon laquelle les arbres sont des individus, qui se contentent de se battre pour leurs propres ressources. Maintenant, soudainement, ils sont un tout intégré.

Et, bien sûr, cela avait tout son sens pour moi, sachant que je venais de la brousse, où tout pousse ensemble. Et donc mes expériences amenaient cette question : « Que faisait cette toile ? » Et j’ai suivi le mouvement du carbone entre le bouleau et le sapin. Et ce qui est amusant, c’est qu’au milieu de l’été, plus j’ombrageais artificiellement le sapin Douglas – en imitant l’ombre que le bouleau à papier projette sur lui, comme dans une jeune plantation – plus le bouleau envoyait du carbone vers le sapin. Donc, oui, il était en compétition pour la lumière, faisait de l’ombre et freinait la photosynthèse, mais en même temps, il envoyait du carbone vers le sapin, comme s’il y avait une sorte de sélection de groupe.

La sélection de groupe est un domaine délicat. Peu de gens croient à la sélection de groupe, mais les groupes de plantes s’associent entre eux. Il existe des associations de plantes. Elles aiment pousser ensemble. Le bouleau et le sapin sont comme ça, avec d’autres espèces. Le bouleau a toutes ces autres caractéristiques – il abrite des bactéries qui sont antagonistes aux champignons pathogènes dans le sol. Ainsi, le sapin Douglas aime être entouré de bouleaux parce qu’il est sain. Il ne s’infecte pas. Il est enrichi par les nutriments des feuilles de bouleau. Il y a toutes sortes de façons dont il bénéficie de la présence du sapin. En un sens, ils choisissent d’être ensemble, comme une sélection de groupe. J’ai fait cette découverte dans les bois. C’est pour ça qu’on l’appelle la large toile de bois.

Mais une dizaine d’années avant mes travaux, un scientifique britannique, David Read – aujourd’hui Sir David Read – avait réalisé une étude en laboratoire. Il a fait pousser ces petits plants de pin dans de petites boîtes à racines en laboratoire et les a inoculés avec un seul champignon mycorhizien. Il a découvert qu’ils pouvaient se connecter ensemble et que le carbone passait de l’un à l’autre. Il a utilisé la radioactivité pour le montrer. À l’époque, c’était une véritable révélation, et son article a également été publié dans Nature. Mais au cours de la décennie suivante, ses études ont suscité une vive controverse… et n’ont pas vraiment abouti.

Lorsque j’ai commencé à travailler sur le sujet – parce que j’ai lu l’article et que j’ai pensé « Wôw, je me demande si cela se produit dans nos forêts » – et que j’ai découvert que les bois sont tous connectés, c’était la première fois que cela avait été montré, en fait, dans la nature. Dans la vraie nature [rires], et pas seulement dans la revue Nature. C’est la raison pour laquelle ce fut une telle révélation : la toile à l’échelle du bois a soudainement bouleversé notre compréhension des forêts, qui n’était plus une simple collection d’individus en concurrence les uns avec les autres, mais un ensemble d’espèces interdépendantes et interactives qui collaborent et se font concurrence. Elles avaient toute une façon de converser entre elles qui était complexe.

ME : Eh bien, aussi révélateur qu’il ait été, il a provoqué une réaction brutale, et vous l’avez brièvement décrit plus tôt – beaucoup de critiques de la part de l’establishment scientifique et universitaire. Et je suis sûr qu’il y a beaucoup de raisons pour lesquelles c’était le cas. Mais il semble aussi qu’à la base, cela ait touché une corde sensible, qui fait écho à ce que vous avez décrit dans le modèle de domination auquel vous étiez confronté au Canada au sein du Service des forêts : remettre en question des croyances bien établies en matière de sélection naturelle, de théorie écologique, et la façon dont la compétition était ce qui façonnait les forêts – ou les écosystèmes, en général – et non la coopération que votre travail démontrait maintenant. C’était un grand, grand défi à l’établissement que vous avez révélé.

SS : Oui, beaucoup, et je dois dire, même aujourd’hui. Nous sommes maintenant en 2021. J’ai fait mes premiers travaux en 1991 – c’était il y a trente ans – et cela n’a toujours pas été accepté dans les pratiques forestières. Les gens le comprennent, ils le savent. Mais lorsqu’il s’agit de l’utiliser dans la gestion de nos ressources, nous en sommes encore à l’ancien modèle. Je pense que les personnes qui conçoivent les politiques forestières – et ensuite, en fin de compte, les pratiques – sont toujours coincées dans l’ancien modèle. Nous faisons donc toujours les mêmes choses que nous avons toujours faites. Nous continuons à pulvériser tous les peupliers – ou une grande partie des peupliers – dans le nord parce que nous les considérons comme des concurrents et non comme des éléments de l’écosystème. Nous essayons toujours de faire pousser des arbres qui sont grands et dominants parce qu’ils fourniront des produits de base à l’avenir. Cela domine toujours nos programmes génétiques. Elle domine nos programmes de culture. Elle domine la façon dont nous pratiquons la foresterie. Je dois donc dire que je ne pense pas que les choses aient beaucoup changé, en ce qui concerne l’aspect pratique.

Mais pendant que je dis cela, je travaille aussi sur des choses, et j’ai été financé pour créer un projet appelé le projet Arbre-Mère (Mother Tree), qui est basé sur l’idée qu’il y a une collaboration dans les forêts et que c’est un lieu unifié. Et il a été financé. Les gens regardent ça. L’industrie forestière se dit : « C’est cool. Peut-être que nous pourrions utiliser certaines de ces idées. » Et donc j’ai l’impression que nous sommes sur le point de changer, mais nous n’en sommes pas encore à cette étape.

Je dois dire que l’un des aspects les plus déchirants pour moi est que nous continuons à couper nos forêts à un rythme très élevé. Il ne reste que quelques pour cent de nos forêts anciennes d’origine parce que nous les coupons à blanc et les replantons dans ces plantations qui sont conçues pour ne pousser que pendant une centaine d’années, puis nous les coupons à nouveau. Il n’y a donc plus guère de plan pour avoir des forêts anciennes dans la province, bien que nous ayons des réserves et des parcs dans les zones protégées. Mais c’est loin d’être suffisant. En fin de compte, cela n’a pas été adopté. Nous sommes maintenant à l’aube d’un effondrement de l’industrie forestière, et je pense que c’est parce que nous nous sommes tellement concentrés sur ce modèle de domination et sur la culture de ces plantations qui sont simples et exemptes d’autres plantes, et cela ne nous apporte rien de bon.

ME : Vous parlez de votre travail sur les Arbres Mères, qui, si j’ai bien compris, a commencé après que vous avez quitté le Service des Forêts et commencé à travailler dans le monde universitaire, où vous aviez un peu plus de liberté pour faire le travail que vous vouliez. Je me demande si vous pouvez expliquer et partager ce qu’est un Arbre-Mère et comment il est lié à la forêt.

SS : Au fur et à mesure que mes travaux sur les réseaux mycorhiziens avançaient – et j’étais maintenant professeur – j’avais des étudiants diplômés qui essayaient de comprendre ce que faisaient ces connexions, quels nutriments et quelles informations circulaient dans les réseaux, et je publiais ces travaux. Mais en fin de compte, nous voulions cartographier ce à quoi ressemblait ce réseau dans la forêt. J’avais un étudiant diplômé que je partageais avec un collègue, Dan Durall. Le nom de l’étudiant est Kevin Beiler, qui faisait son doctorat : il a cartographié le réseau dans la forêt. Il est allé dans les forêts de sapins Douglas, et je voulais vraiment me concentrer sur ces forêts pures de sapins Douglas. Ils poussent naturellement ici. Ce sont des forêts multigénérationnelles, dans le sens où les jeunes arbres ont grandi dans le sous-étage des vieux arbres. Et comme il s’agit d’une seule espèce, il est beaucoup plus facile d’y travailler que dans les forêts multiespèces, où il y a beaucoup, beaucoup d’espèces de champignons et d’arbres.

Mais nous disposions des outils de biologie moléculaire pour étudier le sapin Douglas et la principale espèce mycorhizienne, Rhizopogon vinicolor, et utiliser ces outils moléculaires pour identifier les champignons individuels, les arbres individuels, puis reconstituer le réseau. Kevin s’est donc rendu dans les forêts et a examiné tout le matériel fongique présent dans cette parcelle de forêt, ainsi que tout l’ADN des arbres, et il a pu dresser une carte de l’emplacement de tous les arbres et de toutes les connexions fongiques. Et ce qui est ressorti de cette carte, c’est ce qu’on appelle un système complexe, ou un réseau complexe, où il y a des plaques tournantes, ou de grands arbres, qui sont les plus connectés. Vous pouvez imaginer un grand arbre ancien qui est un grand arbre dominant dans la forêt. Ils ont de grands systèmes de racines. Les systèmes racinaires peuvent être aussi larges que hauts, et il y en a beaucoup, parce qu’il y a une énorme capacité photosynthétique dans cette couronne pour alimenter ce système racinaire. Donc ils étaient connectés avec presque tout le reste. Et lorsque ces vieux arbres perdaient leurs graines à l’automne, ces graines tombaient sur le sol de la forêt ; au printemps, elles germaient ; et ensuite, en un mois ou deux, elles se connectaient au réseau des vieux arbres.

Ces jeunes arbres recevaient en fait – et nous l’avons mesuré – du carbone, des nutriments et de l’eau des vieux arbres jusqu’à ce qu’ils puissent produire eux-mêmes suffisamment de feuilles pour survivre par eux-mêmes. Ces vieux arbres nourrissaient vraiment les jeunes plants qui poussaient autour d’eux, et c’est là que nous avons commencé à les appeler les arbres-mères, à cause de cette fonction nourricière et parce qu’ils étaient les plus connectés. Et puis nous avons posé encore plus de questions. « Ces vieux arbres mères peuvent-ils reconnaître leurs propres plants et ceux de leurs voisins ? » Et il s’avère qu’ils le peuvent.

Nous avons donc réalisé un certain nombre d’expériences élégantes pour montrer cela, et comment les arbres mères – c’est ce qu’on appelle la reconnaissance de la parenté – peuvent reconnaître leurs proches, et ils envoient plus de ressources à ces semis de parenté pour s’assurer que leur survie est bonne, et qu’ils peuvent transmettre leurs gènes, je suppose, à la génération suivante. La sélection et la reconnaissance de la parenté ont donc joué un rôle important dans cette histoire. C’est pourquoi nous les appelons les arbres-mères.

Et je dois faire une mise en garde, dans la mesure où ces sapins Douglas sont en fait des mères et des pères. Les cônes de pollen et les cônes de graines sont dans les mêmes arbres. Mais j’ai commencé à utiliser ce terme parce que c’est en fait, culturellement, un terme important. Les gens comprennent que tout le monde a une mère. Tout le monde a un père, aussi, mais nous sommes proches de nos mères d’une manière spéciale. Quand une mère a un enfant, vous connaissez votre enfant, vous le nourrissez, vous l’entretenez. Et c’est ce que nous avons vu, et j’ai senti que ce terme avait du poids, que tout le monde le comprendrait. Quand on regarde dans l’histoire, dans nos cultures indigènes, on parlait aussi d’arbres-mères, d’arbres-grands-mères et d’arbres-grands-pères. L’arbre mère est simplement le plus grand et le plus ancien arbre de la forêt.

ME : Tout au long de votre travail, vous vous êtes écartée de la dénomination conventionnelle de nombreuses façons – « mère », « enfants », « elle ». Vous utilisez des termes très peu scientifiques – et, semble-t-il, délibérément, comme vous venez de le décrire – pour créer une connexion, une relation. Mais ce n’est pas la pratique scientifique normale.

SS : Non, ça ne l’est pas, et je peux entendre toutes les critiques, parce que dans le monde scientifique, il y a certaines choses qui peuvent tuer votre carrière, et l’anthropomorphisme est l’une de ces choses. Mais j’en suis au point où c’est bon. Il y a un plus grand objectif ici. L’un est de communiquer avec les gens, mais aussi – vous savez, nous nous sommes tellement séparés de la nature que c’est à notre propre perte, n’est-ce pas ? Nous pensons que nous sommes séparés et supérieurs à la nature et que nous pouvons l’utiliser, que nous dominons la nature. C’est dans notre religion, nos systèmes éducatifs, nos systèmes économiques. C’est omniprésent. Et le résultat est que nous avons la perte des forêts anciennes. Nos pêcheries s’effondrent. Nous avons un changement global. Nous sommes dans une extinction de masse.

Je pense que cela vient en grande partie du sentiment que nous ne faisons pas partie de la nature, que nous pouvons la commander et la contrôler. Mais nous ne le pouvons pas. Si vous regardez les cultures aborigènes – et j’ai commencé à étudier de plus en plus nos propres cultures amérindiennes en Amérique du Nord, parce qu’elles ont compris cela, et elles ont vécu cela. Là d’où je viens, nous appelons notre peuple autochtone les Premières Nations. Elles vivent dans cette région depuis des milliers et des milliers d’années ; sur la côte ouest, dix-sept mille ans – depuis beaucoup, beaucoup plus longtemps que les colons, qui sont là depuis, environ, 150 ans seulement. Et regardez les changements que nous avons faits – pas positifs à tous égards.

Nos peuples autochtones considèrent qu’ils ne font qu’un avec la nature. Ils n’ont même pas de mot pour désigner « l’environnement », car ils ne font qu’un. Et ils considèrent les arbres, les plantes et les animaux, le monde naturel, comme des personnes égales à eux-mêmes. Il y a donc le peuple des arbres, le peuple des plantes ; et ils avaient des arbres-mères et des arbres-grands-pères, et la sœur du fraisier et la sœur du cèdre. Et ils les traitaient – leur environnement – avec respect, avec révérence. Ils travaillaient avec l’environnement afin d’augmenter leur propre habitabilité et leur richesse, en cultivant le saumon pour que les populations soient fortes, les bancs de palourdes pour que les palourdes soient abondantes ; en utilisant le feu pour s’assurer qu’il y ait beaucoup de baies et de gibier, et ainsi de suite. C’est ainsi qu’ils ont prospéré. C’était des sociétés riches, très riches.

J’ai l’impression que nous sommes en pleine crise. Nous sommes à un point de basculement parce que nous nous sommes éloignés de la nature, et nous assistons au déclin de tant de choses, et nous devons faire quelque chose. Je pense que l’essentiel est que nous devons nous réenvelopper dans notre monde naturel, que nous faisons simplement partie de ce monde. Nous ne faisons qu’un, tous ensemble, dans cette biosphère, et nous devons travailler avec nos sœurs et nos frères, les arbres et les plantes, les loups, les ours et les poissons. L’une des façons d’y parvenir est de commencer à voir les choses différemment : oui, la sœur Bouleau est importante, et le frère Sapin est tout aussi important que votre famille.

Anthropomorphisme – c’est un mot tabou qui sonne le glas de votre carrière ; mais il est aussi absolument essentiel que nous dépassions cela, car c’est un mot inventé. Il a été inventé par la science occidentale. C’est une façon de dire : « Oui, nous sommes supérieurs, nous sommes objectifs, nous sommes différents. Nous pouvons superviser ces choses de manière objective. Nous ne pouvons pas nous mettre dedans, parce que nous sommes séparés, nous sommes différents. » Eh bien, vous savez quoi ? C’est le nœud absolu de notre problème. Et donc j’utilise sans honte ces termes. Les gens peuvent les critiquer, mais pour moi, c’est la réponse pour revenir à la nature, revenir à nos racines, travailler avec la nature pour créer un monde plus riche et plus sain.

ME : L’une des nombreuses choses que j’ai appréciées dans votre livre, c’est que vous avez dit à plusieurs reprises que vos études et vos recherches prouvaient ou révélaient, de manière scientifique, ce que les peuples indigènes des régions que vous étudiiez et dans lesquelles vous passiez du temps avaient depuis longtemps compris. Ce type de reconnaissance, encore une fois, n’est pas courant dans la science occidentale. Pouvez-vous nous parler de l’importance de cette reconnaissance dans votre domaine ?

SS : Les scientifiques s’appuient sur les épaules des autres. La façon dont la science fonctionne est que nous faisons avancer les idées, de petite étape en petite étape. C’est donc une partie de ma reconnaissance, mais le plus important est que nos peuples autochtones étaient hautement scientifiques. Leur science est le fruit de milliers d’années d’observation des cycles de la nature, de la variabilité de la nature, et du travail avec cette variabilité : créer des populations de saumon saines. Par exemple, Teresa Ryan – qui a commencé comme étudiante postdoctorale avec moi et qui est maintenant associée de recherche – est une scientifique spécialisée dans l’industrie de la pêche du saumon et étudie, le long du littoral, comment le saumon et les nations côtières ne font qu’un. Les arbres, le saumon – ils sont tous interdépendants. La façon dont les Heiltsuk, les Haïda, les Tsimshian et les Tlingit travaillaient avec le saumon est qu’ils avaient ce qu’on appelle des pièges à pierres de marée. Ces pièges sont d’énormes murs qu’ils construisaient sous la ligne de marée sur les grandes rivières, là où le saumon migre pour frayer. Et lorsque la marée monte, les saumons sont passivement piégés derrière ces murs de pierre. Et ils les rejetaient à la marée haute ; ils ne récupéraient pas ces saumons. Mais à marée basse, ils y allaient et attrapaient passivement les poissons, et c’était leur récolte. Mais ils rejetaient toujours le gros poisson mère. Ce faisant, leur stock génétique a créé plus de grands saumons. La population de saumons augmentait encore et encore, et de cette façon, ils pouvaient nourrir leur peuple.

Le saumon et les gens ne faisaient qu’un. Lorsque les saumons remontaient les cours d’eau, les ours et les loups s’en nourrissaient et les transportaient dans la forêt. Les réseaux mycorhiziens absorbaient les nutriments du saumon au fur et à mesure que les restes se décomposaient, et ils se retrouvaient dans les arbres. L’azote du saumon se retrouve donc dans les arbres. Et ces arbres ont grandi encore plus – c’est comme un engrais – puis ils ont ombragé les cours d’eau et créé un cours d’eau plus hospitalier, avec des températures plus basses, pour que le saumon puisse y migrer. Et donc, de cette façon, tout était connecté.

La plupart de ces histoires sont orales, mais certaines sont écrites, bien sûr. Ces histoires ont disparu, mais elles ont aussi été sauvegardées. Et j’écoute ces histoires et je lis aussi, et je découvre que ces connexions étaient déjà connues. Ils savaient déjà que ces réseaux fongiques étaient dans le sol. Ils parlaient des champignons dans le sol et de la façon dont ils nourrissaient les arbres et comment les saumons nourrissaient les arbres, et ils prenaient les restes et les os de saumons et les mettaient sous les arbres, ou dans les cours d’eau, pour les fertiliser. Et donc j’ai pensé, « Cela a toujours été connu. » Nous sommes arrivés – les colons sont arrivés et ont démantelé avec arrogance beaucoup de ces pièges en pierre. C’était illégal pour eux d’utiliser ces pièges en pierre. Ils ne pouvaient pas pêcher en utilisant leurs méthodes traditionnelles, et maintenant la pêche moderne prend tout. Les connaissances, les systèmes de connaissances autochtones ont été ignorés, voire ridiculisés. Les gens n’y croyaient pas.

Nous avions cette arrogance, pensant que nous pouvions arriver et appliquer cette manière très ignorante de gérer les ressources avec seulement 150 ans, contre des milliers d’années, d’observations et de sciences. Et j’ai pensé : d’accord, c’est assez étrange que j’arrive, que j’utilise les isotopes, les techniques moléculaires et la science réductionniste, et que je découvre que ces réseaux existent dans les forêts. Je le publie dans Nature. Le monde entier se dit : « Wôw, c’est cool », même si beaucoup de gens disaient : « Ce n’est pas cool ». Mais soudain, on y croit parce que c’est de la science occidentale, publiée dans des revues occidentales, et ce n’est pas autochtone.

J’ai compris mon rôle dans tout cela. Je suis une scientifique qui est arrivée et qui a pu s’appuyer sur la science de David Read, mais je me tiens sur les épaules de milliers d’années de connaissances. Je pense qu’il est très important que nous reconnaissions tout cela : il y a tellement de connaissances que nous avons ignorées, et nous devons gérer nos ressources correctement, et nous devons écouter nos racines autochtones – les parties autochtones de nous – parce que nous sommes tous, à un moment donné, autochtones. Soyons à l’écoute de nous-mêmes et de ce que l’on sait. Je suis heureuse que les gens soient à l’écoute et que ce soit publié et compris, mais je veux aussi reconnaître et admettre que je me tiens sur les épaules de milliers d’années de connaissances.

ME : Je suppose que cela conduit à ce que vous pourriez appeler un problème sous-jacent de la lentille scientifique occidentale, qui ignore souvent les connaissances écologiques traditionnelles et ces milliers d’années de sagesse construites par l’observation des systèmes naturels, et ce modèle réduit le tout à ses parties et limite alors souvent la compréhension ou la conscience du plus grand ensemble interconnecté et interdépendant que vous décrivez.

Vous avez écrit à ce sujet et vous avez expliqué qu’à l’université, on vous a appris à démonter l’écosystème, à le réduire à ses parties et à étudier ces parties objectivement. Lorsque vous avez suivi ces étapes de démontage du système pour examiner ces parties, vous avez pu publier vos résultats sans problème, mais vous avez vite appris qu’il était presque impossible de publier une étude sur la diversité et la connectivité de l’ensemble de l’écosystème. Maintenant, j’imagine que cela commence à changer et que votre travail a contribué à faire évoluer la situation, mais cela semble être un énorme problème systémique.

SS : C’est vrai. Vous savez, plus tôt dans ma carrière, j’ai publié ce travail dans Nature, qui est très réductionniste, et dans un tas de revues différentes. Et en même temps, je travaillais avec des écosystèmes entiers, et je travaillais avec mon système bouleau-sapin, et j’essayais de publier ce travail, et je ne pouvais pas le faire publier parce qu’il y avait trop de parties dans ce travail. Genre, « Ne pourriez-vous pas juste parler d’une petite partie ? » Et finalement, j’ai senti que les critiques ne pouvaient pas le supporter. Ils ne pouvaient pas gérer les choses d’un contexte plus large. C’était bien plus facile de décortiquer cette petite expérience sur un seul sujet et de voir qu’elle remplissait toutes les conditions de réplication, de randomisation et d’analyse sophistiquée, et ensuite, « Oh, vous pouvez publier ceci, mais vous ne pouvez pas publier cela, sur cet écosystème complexe. »

En fait, je crois l’avoir dit dans le livre, j’ai reçu une des critiques d’un auteur qui a dit : «  Vous ne pouvez pas publier cela. N’importe qui pourrait se promener dans la forêt et voir ce genre de choses. Non, c’est refusé. » J’étais tellement découragé à ce moment-là, et je me suis dit : « Comment faire pour publier quelque chose sur l’ensemble du système ? ». Maintenant, c’est un peu plus facile. Il faut toujours avoir tous ces éléments de base – randomisation, réplication, analyse des variantes, cette façon très simple de faire des statistiques – mais il y a maintenant des domaines entiers de statistiques, et toute une compréhension des systèmes et de leur fonctionnement. C’est ce qu’on appelle la science des systèmes adaptatifs complexes, et cela nous a beaucoup aidés. Une grande partie de cette science est issue d’un groupe européen appelé Resilience Alliance, qui a ouvert la voie à des études intégrées écologiques, économiques et sociales plus holistiques. Il existe désormais des revues entières consacrées à la science des systèmes. Et Dieu merci. Mais il n’est toujours pas facile de publier ces articles holistiques, intégrés et de grande envergure.

Et je dois dire aussi que dans le monde universitaire, on est récompensé pour le nombre d’articles que l’on publie. Ils comptent toujours le nombre d’articles. Vous obtenez plus d’argent, plus de subventions, plus de reconnaissance, surtout si vous êtes l’auteur principal. Dans des domaines comme la microbiologie ou même l’imagerie satellitaire et la télédétection, si vous pouvez disséquer votre article en petites pièces, publier ces petites idées et obtenir de nombreux articles, vous êtes bien plus avancé que si vous écrivez un seul grand article fondamental qui intègre tout, mais qui sera très difficile à publier.

Et c’est ce que font les universitaires. Ils les mettent en petites pièces. Je me retrouve à le faire aussi. C’est comme ça que vous pouvez survivre dans cet environnement intellectuel. Et donc c’est un système autoréalisateur de toujours avoir ces petits bouts de papiers. C’est l’antithèse du travail holistique. Et je pense que c’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai écrit ce livre – je suis autorisé à rassembler tout cela. Donc oui, c’est un problème permanent. Il évolue, il s’améliore, mais il a définitivement façonné la façon dont les gens considèrent l’édition, et publient, et la façon dont ils conçoivent leurs recherches et obtiennent du financement, et donc la façon dont la science progresse.

ME : En tant que lecteur, on a vraiment l’impression, en lisant votre livre, que vous vous exprimez très librement. Et j’ai trouvé cela, encore une fois, très touchant, parce que souvent la science donne l’impression de créer une séparation, même dans le langage et la façon dont les articles scientifiques sont rédigés. Quand j’ai lu votre article, je me suis dit : « Je ne suis pas un scientifique et je peux comprendre ça. » Mais je me suis aussi dit : « Je ne sais pas qui est Suzanne », par exemple, et je ne connais pas vraiment votre relation personnelle avec le lieu que vous étudiez, ni ce que vous avez ressenti.

Mais dans ce livre, c’est différent. Et vous avez écrit : « J’ai bouclé la boucle pour tomber sur certains des idéaux indigènes. La diversité compte, et tout dans l’univers est lié, entre les forêts et les prairies, la terre et l’eau, le ciel et le sol, les esprits et les vivants, les gens et toutes les autres créatures. » C’est une déclaration très spirituelle. Et en fait, en vous écoutant parler pendant cette dernière heure, beaucoup de ce que vous dites semble spirituel. Cela ne ressemble pas à ce que l’on attendrait d’un scientifique. Il y a une qualité différente.

SS : Je suis très heureux que vous l’ayez compris, que vous tiriez cette spiritualité du livre ; parce que je me suis tenu au bord de la mort et j’ai dû vraiment examiner cela – parce que je suis tombée très malade. J’avais toujours eu très peur de mourir, et la mort est une sorte de tabou dans notre culture. Personne ne veut mourir, mais nous essayons aussi d’être jeunes et vivants, du moins dans la manière dont j’ai grandi. C’est comme si nous essayions de faire comme si elle n’existait pas ; et c’est un problème, car l’un des résultats de cela est que nous mettons en quelque sorte nos aînés de côté. Je pense que l’une des expressions est que nous les mettons dans des « maisons ».

Et je pense qu’il y a une place importante pour les anciens et les morts, et les multiples générations qui viennent après. Ma grand-mère Winnie, dont je parle dans le livre, vit en moi, et sa mère, mon arrière-grand-mère Helen, vit aussi en moi, et je ressens tout cela. Les aborigènes parlent de sept générations avant et après, et que nous avons une responsabilité envers les générations précédentes et suivantes. J’y crois vraiment, profondément. Je l’ai vraiment vu et ressenti – je l’ai appris – lorsque je suis tombée malade, lorsque j’étais au bord de la mort, et ma propre spiritualité a énormément grandi. Et donc, quand je parle de connexion et de la large toile de bois, c’est une chose très physique, spatiale, mais c’est aussi à travers les générations.

J’ai parlé de la façon dont les petits semis puisent dans les réseaux des vieux arbres, et ils sont soutenus et nourris par le carbone et les nutriments provenant de ces vieux arbres. C’est prendre soin des générations suivantes. Et ces petits plants redonnent aussi aux vieux arbres. Il y a un mouvement de va-et-vient. Et c’est une chose très, très riche. C’est ce qui nous rend entiers et nous donne tant – l’histoire sur laquelle nous pouvons nous appuyer et aller de l’avant. Je voulais que les gens comprennent que nous avons un lien avec les générations futures. Nous avons également une responsabilité envers elles ; nous voulons que nos prochaines générations soient en bonne santé et prospères, qu’elles aiment leur vie, qu’elles soient heureuses, et non qu’elles souffrent et soient confrontées à un avenir sombre.

J’ai des enfants, et ils s’inquiètent. C’est un souci, et je leur inculque ma propre spiritualité. Je veux qu’ils m’aient à leurs côtés pendant qu’ils avancent et qu’ils rendent le monde meilleur. C’était une révélation personnelle tellement importante pour moi, mais je pense que c’est aussi pour nous tous de nous rappeler que nous faisons partie de plusieurs générations, que nous avons un rôle important dans notre propre espace et notre propre temps, et que nous faisons avancer les choses et les envoyons dans le futur.

ME : Vous avez écrit très ouvertement sur votre expérience du cancer dans le livre, et cela semble se produire parallèlement à l’approfondissement de vos études sur les Arbres Mères. Comment votre compréhension des Arbres Mères a-t-elle évolué pendant cette période de transformation ?

SS : J’étais à l’écoute de moi-même et de ma situation, et mes recherches avançaient, et c’était tellement étonnant de voir comment tout cela se mettait en place. Mais alors que je faisais face à un avenir incertain, mes enfants avaient douze et quatorze ans à l’époque, et je me suis dit : « Vous savez, je pourrais mourir. » J’avais une maladie mortelle. Je voulais m’assurer que je leur donnais tout ce que je pouvais, et qu’ils seraient en sécurité même si je ne pouvais pas être là – que je serais toujours avec eux même si je n’étais pas physiquement là.

En même temps, je faisais des recherches sur les arbres qui mouraient. Notre province avait connu un épisode de mortalité massive dans ses forêts, lorsque le dendroctone du pin est arrivé et a tué une zone forestière de la taille de la Suède. Il y avait donc la mort tout autour de nous, et j’ai étudié ce que cela signifiait. Ces arbres mourants se dissipaient-ils simplement dans le néant, ou transmettaient-ils leur énergie et leur sagesse aux générations suivantes ?

Je faisais de nombreuses expériences avec mes collègues et mes étudiants à ce sujet au moment où l’on m’a diagnostiqué un cancer. Je me suis rendu compte que je devais tirer des enseignements de mes expériences, mais aussi intégrer mon expérience personnelle dans ce que j’étudiais. J’ai donc commencé à orienter mes étudiants et mes études vers la compréhension si la transmission de l’énergie, de l’information dans notre apprentissage se fait aussi par les arbres, et j’ai découvert que c’est ce qu’ils font – lorsqu’un arbre meurt, il transmet la majeure partie de son carbone par ses réseaux aux arbres voisins, même à des espèces différentes – et c’était si important pour la vitalité de la nouvelle forêt. Les arbres recevaient également des messages qui renforçaient leur défense contre le dendroctone et d’autres agents perturbateurs de la forêt, et qui amélioraient la santé des générations suivantes. J’ai mesuré et analysé et j’ai vu comment la forêt donne en avant, passe en avant. J’ai transmis ces connaissances à mes enfants et leur ai dit : « C’est ce que je dois faire aussi. Je suis comme l’arbre mère, et même si je dois mourir, je dois me donner à fond, tout comme ces arbres se donnent à fond. » Et donc tout s’est passé en même temps, et c’était tellement cool que je devais écrire à ce sujet.

ME : En parlant de l’avenir, dans votre livre, vous n’éludez pas les dures réalités du changement climatique et les menaces imminentes auxquelles nous sommes confrontés. Mais votre histoire et votre travail sont aussi intrinsèquement porteurs d’espoir : les connexions que vous avez découvertes, la façon dont le monde vivant fonctionne. Il y a de l’espoir dans le fait de prendre conscience de tout cela à nouveau. Vous dites également que vous ne pensez pas que ce soit la technologie ou la politique qui nous sauvera, mais plutôt la pensée transformationnelle et la prise de conscience de ce que vous avez vu : que nous devons tenir compte des réponses que nous donne le monde vivant et reconnaître que, comme vous l’avez déjà dit, nous ne faisons qu’un ! Pourriez-vous nous en dire un peu plus à ce sujet ?

SS : Bin sûr. Maintenant, à mesure que je comprends le fonctionnement des écosystèmes et des systèmes – l’une des choses étonnantes à propos des systèmes est qu’ils sont conçus pour se guérir eux-mêmes. Toutes ces connexions créent la richesse et la santé de l’ensemble. Donc les systèmes ont ces propriétés. Il y a des propriétés émergentes, en ce sens que vous prenez toutes ces parties, et à partir des parties qui interagissent dans leurs relations naissent des choses comme la santé, la beauté et les symphonies dans les sociétés humaines. Nous pouvons donc avoir cette émergence incroyable et positive de ces choses, ainsi que des points de basculement.

Un point de basculement est le moment où un système va évoluer. Il est soumis à différentes pressions et contraintes, et il peut commencer à s’effilocher si beaucoup de choses négatives se produisent. C’est ce que nous constatons avec le changement climatique : certaines choses s’effilochent. C’est comme retirer les rivets d’un avion. Si vous enlevez trop de rivets, l’avion perd soudain ses ailes, se désagrège et s’écrase au sol. C’est un point de basculement très négatif. Et quand les gens pensent aux points de basculement, ils pensent à cette chose négative et effrayante. Mais les points de basculement fonctionnent aussi dans l’autre sens dans les systèmes, dans la mesure où, comme je l’ai dit, les systèmes sont en fait câblés pour être entiers. Ils sont si intelligemment conçus pour transmettre, à travers eux, des informations et de l’énergie pour se maintenir entiers et forts. Et donc il y a aussi des points de basculement positifs. Vous pouvez faire des choses simples, des petites choses, comme ne pas conduire autant et prendre le bus. Tout cela est important.

Les politiques sont également importantes : des politiques mondiales qui disent : « Nous allons décarboniser notre avenir. Nous allons abandonner les combustibles fossiles et trouver des sources d’énergie alternatives. » Ce sont toutes ces petites choses qui sont mises en place. Joe Biden dit que nous aurons des voitures électriques aux États-Unis d’ici quinze ans. Ce sont toutes ces petites politiques qui sont mises en place et qui vont conduire à des points de basculement – pas négatifs, mais positifs, où le système commence soudainement à redevenir plus cohésif, plus connecté, plus sain et plus complet.

Et je pense qu’il est vraiment important que les gens comprennent cela, que ce que vous faites n’est pas du tout sans espoir. Je sais que j’ai peut-être dit que les politiques n’étaient pas aussi importantes – elles le sont, mais derrière les politiques, il y a les comportements et la façon dont nous pensons. Et en mettant ces choses en place, le système va soudainement commencer à changer, pour atteindre un point de basculement où il va s’améliorer. Nous commencerons à réduire le CO2. Nous commencerons à voir les espèces revenir. Nous commencerons à voir nos cours d’eau se nettoyer. Nous commencerons à voir les baleines et les saumons revenir. Mais nous devons travailler, nous devons mettre en place les bonnes choses. Et c’est tellement réconfortant lorsque vous voyez certaines de ces choses se produire. Je sais que c’est ainsi que nous nous améliorons : de petites choses, de grandes choses, mais en progressant constamment jusqu’à ce que nous atteignions ces lieux d’espoir, ces points de basculement.

ME : Ce sur quoi vous travaillez actuellement semble être l’un de ces ingrédients qui peuvent nous aider à atteindre cet objectif, à savoir le projet Mother Tree (Arbre-Mère). Pouvez-vous nous parler de ce projet et de son objectif ?

SS : J’avais fait toutes ces recherches fondamentales sur la connexion et la communication dans les arbres, et j’étais frustré de ne pas voir de changements dans les pratiques forestières. Je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose qui permette de démontrer le fonctionnement de ces systèmes et de les tester. Si nous devons couper des arbres – ce que nous continuerons à faire ; les gens ont toujours coupé des arbres d’une manière ou d’une autre et les ont utilisés – je me suis dit qu’il devait y avoir un meilleur moyen que la coupe à blanc de nos forêts anciennes. C’est comme couper à blanc la population de saumons, ça ne marche pas. Nous devons sauvegarder d’anciens arbres. Nous avons besoin des arbres mères pour fournir les gènes. Ils ont traversé de multiples épisodes climatiques. Leurs gènes sont porteurs de ces informations. Nous devons les sauvegarder au lieu de les couper et de ne pas avoir cette diversité pour l’avenir, pour nous aider à avancer dans le futur.

L’objectif principal du Mother Tree Project (Projet Arbre Mère) est le suivant : comment gérer nos forêts et concevoir nos politiques de manière à avoir des forêts saines et résilientes face aux changements climatiques ? J’ai donc conçu une expérience spatio-temporelle dans laquelle je dispose de vingt-quatre forêts sur un gradient climatique de sapins Douglas – la distribution des espèces de sapins Douglas – et j’exploite ces forêts de différentes manières en les comparant à notre pratique standard de coupe à blanc, en laissant des arbres mères dans différentes configurations et quantités, et en observant la réponse de l’écosystème en termes de régénération : les espèces qui reviennent, l’ensemencement naturel. Qu’arrive-t-il au carbone dans ces systèmes ? Réagit-il comme dans une coupe à blanc, où perdons-nous beaucoup de carbone dès le départ, ou le protège-t-on en laissant certains de ces vieux arbres ? Qu’advient-il de la biodiversité ?

C’est donc ce que fait ce projet, et c’est un projet énorme. C’est le plus grand que j’ai jamais réalisé. J’ai commencé à cinquante-cinq ans, et je me demande pourquoi je commence à cinquante-cinq ans, parce que c’est un projet de cent ans. Mais j’ai tellement d’étudiants, de quinze à cinquante ans, qui viennent y travailler ; ils représentent la prochaine génération à poursuivre cette expérience. Et nous découvrons des choses incroyables. Nous découvrons que, lorsque vous coupez à blanc, vous créez l’environnement le plus risqué – n’oubliez pas que la coupe à blanc est ce que nous faisons ; c’est la pratique standard. Mais nous perdons beaucoup de carbone dès le départ, et nous perdons la biodiversité, et nous avons moins de régénération. Tout le système s’écroule. Alors que si nous laissons des groupes de vieux arbres, ils nourrissent la génération suivante. Ils conservent le carbone dans le sol, ils conservent la biodiversité, ils fournissent les graines.

C’est vraiment cool – ça montre une façon différente de gérer les forêts. Nous l’appelons la coupe partielle, lorsque vous laissez les vieux arbres. Pour pratiquer la coupe partielle, nous devons changer notre état d’esprit à d’autres égards également. Notre gouvernement a ce que l’on appelle un niveau de coupe, une coupe annuelle autorisée, qui est en fait légiférée et attribuée. Si nous disions : « D’accord, la meilleure solution est de pratiquer la coupe partielle et de laisser les arbres-mères », cela ne signifie pas que nous devrions simplement garder le même niveau de coupe et pratiquer davantage de coupes partielles dans le paysage. Ce serait également un désastre, car nous finirions par affecter un paysage beaucoup plus vaste.

Ce que nous devons faire, c’est dire : « Nous n’avons pas besoin de faire autant de coupes. Nous n’avons pas besoin de gérer nos systèmes de telle sorte qu’ils soient au bord de l’effondrement en permanence. » Ce qui est le cas de la coupe autorisée. C’est comme, « Combien pouvons-nous prendre avant de détruire l’ensemble du système ? » Revenons en arrière et disons : « Prenons beaucoup moins et laissons beaucoup plus derrière nous. » Et nous pouvons utiliser la coupe partielle, mais prendre beaucoup moins. Alors nous serons sur la voie de la récupération. Voilà ce qu’est le projet arbre-mère.

J’aimerais que ces concepts soient appliqués dans le monde entier, car cette idée des arbres anciens et de leur importance dans les forêts n’est pas seulement importante pour nos forêts tempérées ; elle l’est aussi pour les forêts arboricoles et nos forêts tropicales. Et les anciennes cultures aborigènes ont toutes cette vénération pour les vieux arbres. Elles en connaissaient l’importance, et j’aimerais voir les gens essayer d’utiliser ces concepts dans la gestion de leurs propres forêts ailleurs. Et cela ne signifie pas qu’il faut l’appliquer carte blanche, mais qu’il faut essayer différentes choses – le principe étant que les anciens sont tout aussi importants.

ME : Suzanne, merci beaucoup d’avoir pris le temps de nous parler aujourd’hui. C’est un réel plaisir d’en apprendre davantage sur votre travail, votre vie et vous-même.

SS : Eh bien, merci, et merci pour ces questions si perspicaces. Ce sont vraiment d’excellentes questions.

ME : Merci, Suzanne.

SS : C’est un honneur pour moi.

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