Robert Powell
Dévotion et connaissance

Il s’ensuit alors que l’ultime étape de la dévotion et de la connaissance doit être identique sur le plan expérientiel : un lâcher-prise total et un abandon de l’irréel, du faux. On demeure simplement avec ce que l’on a toujours été, mais que l’on n’a jamais connu comme tel : l’Amour infini qui soutient, anime et imprègne le processus du monde.

Les deux principales approches de la réalisation — la dévotion (bhakti) et la connaissance (jnana) — sont bien illustrées à l’époque moderne par Swami Ramdas et Sri Nisargadatta Maharaj, respectivement. Bien qu’à première vue, ces voies semblent diamétralement opposées, un examen plus approfondi révèle que les mêmes éléments essentiels sont nécessaires pour réussir dans chacune d’elles. Il s’agit de la Grâce et de la Persévérance ; sans la Grâce, rien ne peut être accompli et il n’y aura pas de Persévérance, qui est en réalité l’énergie, la force motrice, derrière l’effort. Swami Ramdas, comme le montre magnifiquement son ouvrage autobiographique In quest of God (tr fr Carnet de pèlerinage), entreprend son pèlerinage à travers l’Inde avec l’attitude que, quelles que soient les épreuves « fâcheuses » qui lui arrivent, il les acceptera avec « grâce », sans aucune réserve, comme étant l’œuvre de son bien-aimé Ram — c’est-à-dire Dieu. Puisque lui et Ram sont ultimement un, une attitude persistante d’acceptation totale s’impose et doit être acquise par une pratique continue. Dans cette sadhana, tous les obstacles qui se dressent sur son chemin sont saisis comme des occasions d’apprentissage. Ici, le but est la fusion de Dieu et de la créature, comme si c’était déjà une réalité vivante dès le début de la quête. Tous les événements sont acceptés comme divinement ordonnés et tous les pensées et fantasmes à leur sujet sont rejetés comme de fausses divagations d’un esprit défaillant. Il ne faut pas confondre cela avec la répression, qui se produit dans la pensée et représente le déni forcé d’un désir par un autre, ne menant qu’à un conflit dans l’esprit. La voie de Swami Ramdas, en revanche, est une acceptation joyeuse des événements tels qu’ils se déroulent, et, grâce à cette attitude, il est à chaque instant irrésistiblement attiré dans le présent. Il y a là une reconnaissance implicite que, malgré les apparences contraires, tout ce qui se développe fait partie d’un plan directeur supérieur qui recèle une bonté ultime — ou, peut-être mieux, une « divinité » — qui dépasse la simple évaluation humaine. La posture fondamentale de Ramdas est bien exprimée dans l’Ashtavakra Gita : « Le sage est satisfait de tout ce qui lui arrive ; il erre à sa guise et se repose partout où le coucher du soleil le surprend ».

Sri Nisargadatta Maharaj, l’exemple moderne de la voie de la connaissance, part d’une perspective différente, mais atteint le même but. Il a un jour clairement déclaré, dans son ouvrage The Ultimate Medicine (tr fr L’ultime guérison), que, parmi tous les grands hatha-yogis, il est le plus grand. Il ne s’agit pas là d’une déclaration faite par quelqu’un à l’ego gonflé, comme cela pourrait paraître à première vue, car, dans la foulée, Maharaj explique qu’une des significations du terme Hatha est « la persévérance ». Et il a certainement fait preuve de persévérance en suivant les conseils de son gourou, méditant sur son être ou son « je-suis ou êtreté (I-am-ness) » jusqu’à ce que tout son secret soit révélé. Pendant trois ans, c’est exactement ce qu’il a fait, méditant sur le méditant, jusqu’à ce que l’état suprême, l’Absolu (Parabrahman), soit atteint et qu’il n’y ait plus de méditation possible, puisque la méditation ne peut avoir lieu que dans la dualité et qu’il n’y avait plus de dualité pour lui.

Bien que les approches de la réalisation mentionnées ci-dessus puissent sembler presque diamétralement opposées, un examen plus attentif montre que cela n’est pas tout à fait vrai. Dans la dévotion, il y a un abandon de ce que l’on désire au profit de ce que le destin nous réserve à chaque instant. On y perçoit des échos de l’adage chrétien « Que ta volonté soit faite, et non la mienne ».

Pourquoi le désir existe-t-il ? Pourquoi certaines actions sont-elles préférées à d’autres ? Comment naît cette première impulsion de la pensée (sankalpa) ou cette intention originelle ? À cause d’une idée dans l’esprit, l’idée que l’on est « quelqu’un », plutôt que la Totalité (qui n’est qu’un autre terme pour désigner le « Néant » au niveau de l’être) — la même impulsion qui se manifeste au réveil d’un sommeil profond. Immédiatement, on tombe sous l’emprise des tendances inhérentes (vasanas) de l’esprit. Ainsi, on peut dire que, dans la dévotion, la pratique essentielle consiste à ignorer l’entité corps-esprit et son bagage émotionnel jusqu’à ce que ce mépris continu conduise à la disparition effective du faux « je ». Celui-ci est continuellement ignoré et dévalorisé à tel point que, finalement son énergie s’épuise et qu’il abandonne ses efforts futiles. Pour citer à nouveau l’Ashtavakra Gita : « Il n’y a ni temps ni époque où les hommes soient libres des paires d’opposés. Celui qui les ignore, satisfait de tout ce qui vient, atteint la perfection ».

Or, sur la voie de la connaissance, le point de départ est tout autre. L’attention, d’abord assez diffuse, se concentre de plus en plus sur le fonctionnement du corps-esprit. Le méditant ne médite que sur lui-même. De l’entité grossière corps-esprit, on descend vers les états sous-jacents plus subtils de l’être ou du connaître, tout en plongeant plus profondément vers son origine jusqu’à atteindre finalement la matrice primordiale. À ce stade, on a dépouillé le « je » empirique de toutes les prétentions résultant d’un malentendu fondamental : l’identification erronée à un centre fictif. Il ne reste alors plus que la Conscience, un état de pure observation. Ainsi, l’approche par la connaissance atteint de la même manière l’état de pure passivité qui résulte de la voie de la dévotion.

L’exposition consciente de chaque étape de l’être conduit à l’émasculation et à la dissolution du « je », de sorte qu’en fin de compte, l’unicité règne. Ainsi, on pourrait dire que, dans la dévotion, on passe outre l’ego en ignorant, en inversant constamment ou en niant ses tendances ; dans la connaissance, on le rend inopérant en projetant sur lui la lumière intense de la conscience. On en vient à connaître le « je », et en particulier ses fondements illusoires, de manière si approfondie que toute prétention de l’irréel s’évanouit.

L’illusion de l’unicité personnelle ou du « sentiment de Je (I-ness) » ayant été percée, on se trouve aussitôt dans une dimension entièrement différente, l’Universalité de l’Être. Ici, non seulement le méditant et ce sur quoi porte la méditation, mais aussi l’adorateur et l’adoré ne font qu’un. Il s’ensuit alors que l’ultime étape de la dévotion et de la connaissance doit être identique sur le plan expérientiel : un lâcher-prise total et un abandon de l’irréel, du faux. On demeure simplement avec ce que l’on a toujours été, mais que l’on n’a jamais connu comme tel : l’Amour infini qui soutient, anime et imprègne le processus du monde. Ainsi, dans la fusion de la dévotion et de la connaissance, chaque souffle, chaque pensée et chaque acte devient une adoration, une puja, en l’honneur de cette réalité première, qui n’est autre que le Soi ou l’Absolu.

Extrait de Beyond Religion