L’ère des médias en ligne s’organise de plus en plus autour de la visibilité. Voir est devenu plus important que lire. L’écrit, autrefois principal véhicule de l’argumentation publique, est désormais en concurrence dans un environnement structuré autour des images, des voix et des personnalités reconnaissables. Les sites multimédias prospèrent, tandis que ceux qui reposent principalement sur l’écrit peinent à survivre.
L’écriture seule est de plus en plus considérée comme incomplète. Elle est jugée trop lente, trop exigeante ou insuffisamment captivante à une époque marquée par la surcharge informationnelle et la diminution de la capacité d’attention. Au lieu d’être considérée comme une forme achevée de la pensée, on attend qu’elle soit complétée par la présence visible de son auteur.
Cette évolution a été renforcée par l’essor des balados, des entretiens et des médias centrés sur la personnalité. Les textes sont fréquemment considérés comme une matière destinée à être transposée dans la conversation en ligne, où ils sont résumés, expliqués et présentés à nouveau sous forme orale. De plus en plus, les idées ne sont considérées comme pleinement accomplies sur le plan social qu’une fois exprimées en temps réel.
Un schéma récurrent illustre cette évolution. Un argument pleinement développé est publié sous la forme d’un article ou d’un livre. Le raisonnement, les preuves et les conclusions sont déjà présents. Pourtant, la réaction consiste souvent à inviter l’auteur à expliquer son travail dans le cadre d’une conversation, même lorsque de nombreux écrits existent déjà.
Ce que cela révèle dépasse une simple préférence pour le visuel ou pour la parole. Le texte n’est plus censé porter à lui seul toute la charge de l’expression. Au contraire, l’auteur devient responsable de rendre son travail accessible grâce à une explication continue et à une présence visible. En ce sens, l’écriture cesse d’être l’aboutissement de la pensée. Elle devient une matière première destinée à la performance médiatique.
Mais, dans une certaine mesure, cela est prévisible. La plupart des lecteurs n’ont pas le temps d’étudier plusieurs ouvrages volumineux d’un même auteur, et l’attention du public est de plus en plus fragmentée. Lorsqu’un auteur résume ses idées dans un balado ou sur une plateforme médiatique, cela est efficace et souvent réellement utile.
Cependant, le problème n’est pas que les lecteurs apprécient les résumés. Le problème est que l’on attend souvent de l’auteur qu’il devienne une personnalité publique. Cette attente façonne non seulement la manière dont les écrivains se présentent, mais aussi la manière dont les lecteurs découvrent, accordent leur confiance et évaluent les idées. Au lieu de permettre à l’écriture de se suffire à elle-même, l’écrivain doit s’engager dans une performance continue.
Une hiérarchie des modes de communication peut alors s’installer. La conversation en direct devient la forme la plus prestigieuse de l’échange intellectuel. Les entretiens enregistrés viennent ensuite. L’écriture longue forme occupe de plus en plus une position subordonnée, considérée comme incomplète tant qu’elle n’est pas accompagnée de la participation visible de son auteur.
Beaucoup d’écrivains s’adaptent en devenant des personnalités publiques. Leur œuvre et leur identité fusionnent dans une présence continue en ligne. Livres, articles, entretiens et réseaux sociaux deviennent différentes expressions d’une même marque personnelle.
Cela ne signifie pas que les écrivains n’aient jamais fait la promotion de leur travail ; les tournées de conférences, la radio et la télévision ont longtemps fait partie de la norme. Ce qui est particulier aujourd’hui, ce n’est pas le fait que les auteurs s’expriment en public, mais que la visibilité permanente soit devenue un élément attendu de l’activité même d’auteur.
L’auteur en tant que marque personnelle prend de nombreuses formes. À une extrémité se trouvent des personnalités médiatiques très visibles dont l’autorité est indissociable de leur présence publique. À l’autre se trouvent des écrivains dont la notoriété repose moins sur leur image que sur une voix distinctive et un commentaire continu en ligne.
Il ne s’agit pas seulement d’un changement culturel. Les algorithmes jouent un rôle. Les plateformes mettent les personnalités en avant parce que celles-ci retiennent l’attention du public. Les voix familières voyagent plus loin que les textes isolés, si bien que les idées circulent de plus en plus à travers des individus plutôt qu’en existant par elles-mêmes.
Ce modèle présente des avantages évidents. Il élargit les publics et accélère la diffusion. Mais il modifie également la manière dont les connaissances sont communiquées, distribuées et comprises. L’exigence d’une présence continue peut même influencer les types de travaux qui sont rédigés au départ.
Il existe toutefois une autre manière de faire circuler les écrits. Les textes peuvent circuler indépendamment de leurs auteurs. Ils peuvent être lus, téléchargés, cités, archivés et partagés sans que leur créateur soit contraint de faire partie de leur diffusion en tant que marque ou personnalité. Leur circulation s’effectue discrètement par l’intermédiaire de dépôts en ligne, de fichiers PDF et de réseaux informels plutôt que par une performance continue.
Il s’agit d’une forme de savoir lent. À l’instar de la nourriture lente ou du voyage lent, le savoir lent part du principe que la valeur ne se mesure ni à la vitesse de consommation ni à la réaction visible. À l’inverse, on attend de l’auteur-personnalité qu’il donne des « jambes » à ses écrits, qu’il les fasse avancer à travers les balados, les entretiens et les flux de commentaires, afin que son travail ne demeure pas immobile ou ne circule pas par lui-même.
Le savoir lent permet aux idées d’être rencontrées dans toute leur ampleur et d’être revisitées au fil du temps, sans être réduites à une réaction immédiate. Il est indépendant de la performance publique continue de l’auteur.
Mais s’il n’y a ni entretien, ni présence sur les réseaux sociaux, ni performance continue, il est facile de supposer que l’œuvre ne circule pas de manière significative. Cela revient à confondre visibilité et circulation.
Une grande partie des lectures ne laisse aucune trace qui revienne jusqu’à l’auteur. Quelqu’un peut télécharger un essai, l’enregistrer en PDF, en discuter avec des collègues plusieurs mois plus tard ou le citer dans un autre texte sans jamais laisser de commentaire ni suivre l’auteur en ligne. Rien de tout cela n’est visible pour les indicateurs qui définissent de plus en plus la réussite. Il n’existe ni commentaires, ni marques de reconnaissance, ni mesures capables d’en saisir les effets. La circulation et la visibilité publique ne sont pas le même phénomène.
Cela contraste avec une conception où le savoir acquiert sa légitimité publique par l’intermédiaire de la personnalité. On attend de plus en plus que les idées arrivent attachées à des individus visibles dont la présence continue authentifie, interprète et renouvelle leur propre travail. L’auteur devient à la fois le producteur du savoir et son porte-parole permanent.
Pour les lecteurs, la question abordée ici est importante. Si les idées sont reconnues principalement à travers des personnalités, les lecteurs deviennent de plus en plus dépendants de ces personnalités comme porte d’entrée vers la compréhension. L’habitude d’aborder directement les arguments cède la place à la consommation d’interprétations fournies par ceux qui les ont produits — ou par ceux qui ont réussi à se construire une marque en tant qu’interprètes.
La conséquence est un rétrécissement de la manière dont les idées circulent. Au lieu de permettre aux textes d’être rencontrés directement, l’attention est de plus en plus canalisée vers des personnalités visibles.
Il ne s’agit pas de dire que les personnalités publiques ne devraient pas exister. Beaucoup d’écrivains communiquent efficacement au moyen d’entretiens, de balados et d’un engagement public régulier. Ces formes peuvent approfondir la compréhension.
Mais, dès lors que l’écriture est systématiquement considérée comme nécessitant les explications continues de son auteur, l’autorité du texte commence à migrer vers l’autorité de la personne. L’œuvre ne se suffit plus à elle-même ; elle reste attachée à la visibilité et à la disponibilité de son créateur.
L’alternative n’est pas le rejet de la conversation. La conversation a toujours été un moyen important d’explorer les idées. La question est de savoir si la conversation et le spectacle public demeurent un complément à l’écriture ou deviennent une condition de sa légitimité.
Écrit par quelqu’un qui ne possède ni site Web personnel, ni présence sur les réseaux sociaux, ni participation à des balados, et dont le travail circule par la recommandation, le téléchargement et le partage informel. Apparemment, cela fonctionne encore.
Colin Todhunter est spécialisé dans les domaines de l’alimentation, de l’agriculture et du développement et est chercheur associé au Centre de recherche sur la mondialisation à Montréal. Ses ouvrages en libre accès sur le système alimentaire mondial sont accessibles via Figshare (sans nécessité de se connecter ni de créer un compte).
Texte original publié le 3 juillet 2026 : https://off-guardian.org/2026/07/03/the-performing-author-slow-knowledge-in-an-age-of-spectacle/