Medhananda
Enterré dans les sables du temps : L’Évangile selon Thomas

Le Jésus amoureux de l’Un que nous rencontrons dans l’Évangile selon Thomas et le Jésus « diviseur » des Églises chrétiennes sont trop différents pour que cette divergence puisse être effacée par quelques arguments faciles. Ce ne peut être le même Jésus qui dit de lui-même : « Je suis le Tout », et des autres : « Vous venez de la Lumière », puis qui menace ensuite ses auditeurs d’un jugement futur : « Éloignez-vous de moi, maudits, dans le feu éternel » (Matthieu 25:41), ou encore : « La colère de Dieu demeure sur vous ».

En 1945, une vaste anthologie des paroles de Jésus fut découverte, préservée dans les sables secs d’un tombeau près de Nag Hammadi, en Égypte. Remontant à un texte grec datant d’environ 100 apr. J.-C., ce texte copte s’ouvre sur un prologue qui en attribue la rédaction à l’apôtre Thomas. En appliquant l’approche psychologique qui a permis à Sri Aurobindo de redécouvrir le sens ésotérique du Rig Veda, l’auteur — Medhananda — éclaire le sens intérieur de l’Évangile selon Thomas [1].

L’Évangile qui entra dans la clandestinité

La question que nous devons examiner dans cet essai est de savoir si Jésus, considéré comme le fondateur de la religion chrétienne, croyait réellement au Dieu des Juifs ou à un quelconque Dieu dans le Ciel, divisant ainsi la réalité en deux mondes. Les auteurs des quatre évangiles semblent penser que oui, et les Églises, catholique comme protestante, qui tirent largement leurs doctrines de ces évangiles, suivent cette interprétation. Les évangélistes furent naturellement influencés par le sentiment religieux populaire juif de leur époque ainsi que par les croyances eschatologiques païennes grecques et égyptiennes alors en vogue. Leurs écrits reflètent les sentiments et reproduisent les croyances de l’homme ordinaire — le soldat, le marchand, l’artisan, l’esclave vivant dans un monde de différenciation, de division, d’hostilité et de discorde. Pour l’homme simple, dont les capacités mentales ne lui permettaient pas une vision plus vaste et plus pénétrante, cette division constituait la réalité, la vérité. Jésus partageait-il lui aussi cette conception du monde, ou existe-t-il des preuves du contraire ? Était-il dualiste, croyant en deux réalités et en deux mondes : celui-ci ici-bas et un autre là-haut — ou bien était-il moniste, un homme pour qui la réalité formait une unité organique indivisible ?

Jésus et l’Un

Naturellement, pour ses auditeurs, il devait lui aussi exprimer sa connaissance dans les termes de leur monde. Il devait employer des formules et des symboles familiers et acceptables aux paysans et aux pêcheurs qui l’entouraient, faute de quoi il n’aurait pu espérer avoir le moindre impact. Les concepts devaient être simples, les arguments concrets ; la vérité devait être revêtue d’une forme reconnaissable, adaptée et limitée aux capacités de son auditoire particulier. Mais la conséquence de ce langage courant fut que ses enseignements furent interprétés dans les termes d’une foi dualiste. On peut ainsi produire une multitude de citations à l’appui d’une vision dualiste, mais nous ne pouvons être certains qu’il s’agisse d’une interprétation correcte ou complète tant qu’il existe un seul exemple affirmant une foi moniste, surtout si cette affirmation est faite à un disciple suffisamment intelligent pour saisir le langage « mystique » inhabituel du penseur de l’Unité.

Pour être un véritable chrétien, il faut comprendre toute la vérité qu’était Jésus, et pour cela il faut connaître l’homme véritable et son enseignement. Jésus lui-même n’a rien écrit ; nous sommes obligés de nous fier à la compréhension de ses contemporains et à leur interprétation de son message. Dans cette perspective, il semble douteux que les quatre évangiles « reçus » par les Églises, ainsi que les doctrines fondées sur eux, puissent contenir toute la vérité que Jésus a apportée au monde.

Bien que les évangiles populaires contiennent de nombreuses citations indiquant que Jésus était moniste, nous ne commenterons ici que l’Évangile selon Thomas. La plupart des chrétiens connaissent ces passages de l’Évangile de Jean qui expliquent la réalité d’un point de vue moniste, comme le célèbre Jean 17:22 : « Je leur ai donné la gloire (de l’unité) que tu m’as donnée, afin qu’ils soient un comme nous sommes un ». Mais, outre ces paroles célèbres, il existe toute une collection de paroles monistes de Jésus que l’Église a littéralement laissées tomber sous la table.

Quel est donc cet Évangile selon Thomas, officiellement considéré comme « apocryphe », inauthentique et exclu du canon du Nouveau Testament ?

Six cents évangiles perdus

Saint-Luc déclare explicitement dans sa préface que son œuvre repose sur de nombreux écrits antérieurs, et laisse entendre qu’il en existait encore d’autres qu’il n’a pas jugé utile d’examiner avec autant de soin.

Aujourd’hui, chaque évangile peut être jugé selon ses propres mérites, sans crainte ni faveur découlant des décisions prises par les Pères de l’Église au cours des siècles intermédiaires. Après tout, la formation du canon fut un processus d’élimination plutôt que d’inclusion.

Les préoccupations des organisateurs affairés de l’Église n’étaient pas toujours compatibles avec une recherche historique ou sémantique du véritable Jésus. Les premiers évangiles disparurent lentement, ne laissant que quelques traces. Les paroles authentiques de Jésus cessèrent de circuler ou furent condamnées comme hérétiques, tandis que des idées païennes, typiquement « non chrétiennes » — Dieu au ciel, le Christ assis à la droite de Dieu — furent intégrées au dogme. Les souffrances de Jésus, le péché et le pardon des péchés, l’immortalité bienheureuse pour toute personne baptisée, la résurrection des morts, les guérisons miraculeuses accomplies par Jésus, la colère à venir — tout cela était plus populaire que le simple enseignement :

Lorsque vous ferez que les deux soient un vous deviendrez fils de l’Homme. [Logion 106]

Manifestement, cette manière de penser, simple, profonde, mais révolutionnaire, exige beaucoup trop de l’homme ordinaire, et une culture paysanne néolithique méditerranéenne était peut-être encore moins prête, mentalement ou émotionnellement, à l’accepter que ses ancêtres paléolithiques. Le mieux qu’il pouvait faire était d’admettre que, oui, peut-être Jésus était un avec Dieu, mais, quant à moi, pauvre mortel pécheur, comment pourrais-je être le Tout-Puissant ?

Et c’est ainsi que l’enseignement de l’Unité fut enterré dans les sables du temps.

Aujourd’hui, comme par miracle, l’un de ces évangiles perdus est revenu à la vie. Le temps est-il également venu pour l’humanité de se retrouver elle-même dans la grande unité des choses ? Ou bien une génération future dira-t-elle de nous ce que Jésus disait de ses disciples :

Vous avez délaissé Celui qui est vivant en face de vous, et vous avez parlé des morts ! [Logion 52]

L’Encyclopedia of Religion and Ethics chrétienne commente : « Le processus réel par lequel nos quatre évangiles sont parvenus à leur rang actuel de prééminence demeure tout à fait obscur » — si obscur, en effet, qu’il aurait fallu un miracle pour dissiper cette obscurité. Il arriva un temps où quelque six cents évangiles différents circulaient autour de la Méditerranée, et où chaque évêque, muni de ses propres évangiles, déclarait hérétiques tous les autres évêques possédant d’autres évangiles. L’empereur Constantin II, qui souhaitait la paix dans son empire, convoqua un concile. Et c’est ainsi qu’aussi tard qu’en 692 apr. J.-C., le concile de Constantinople dut finalement « réglementer les livres qui pouvaient être lus dans l’Église ».

Mais, au cours des débats, les Saints-Pères faillirent en venir aux mains et il fallut faire appel à la garde prétorienne. Finalement, le choix des évangiles fut laissé au « Saint-Esprit ». Chaque évêque déposa ses évangiles sur un autel, jusqu’à ce que celui-ci soit recouvert d’environ cinq cents rouleaux, puis le centurion de la garde ferma la salle. Le lendemain matin, ô miracle ! les trois évangiles synoptiques furent retrouvés seuls sur l’autel ; tous les autres avaient roulé jusqu’au sol. Vraisemblablement, pour faciliter l’action du Saint-Esprit, les fenêtres avaient été laissées ouvertes.

La vérité interdite

Les évangiles officiels comportent de grandes lacunes et n’expliquent pas clairement pourquoi Jésus fut condamné par le Sanhédrin. Contrairement à une opinion largement répandue, l’affirmation de Jésus selon laquelle il était le fils de Dieu s’inscrivait parfaitement dans le cadre du mysticisme juif. Appeler Jéhovah son père était, peut-être, pour un Juif orthodoxe, impertinent et présomptueux, mais ce n’était pas un motif de condamnation à mort.

Les soldats romains parlaient eux aussi de Zeus père, de Jupiter et de Mars Pater, tandis que les légionnaires teutoniques évoquaient le Père de tous. César lui-même était considéré comme le fils de Vénus. Non, ce qui fit franchir à Jésus les limites du sentiment religieux méditerranéen fut une chose qu’aucun mystique juif ne pouvait faire tout en continuant à se dire juif : revendiquer une union directe, une identité existentielle avec Dieu. C’est parce qu’il parlait de cette unité absolue de toute chose avec lui-même et avec Dieu qu’il dut mourir sur la croix. Si Jésus avait dit à Pilate : « Je suis le fils de Dieu », le pragmatique Pilate, étranger au mysticisme, aurait souri en s’exclamant : « Encore un ! Nous avons eu tant de fils des dieux ; chaque petit roi, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’empire, prétend l’être ».

Mais si Jésus lui avait dit ce qu’il déclara à Salomé : « Je suis Celui qui est, je suis le Tout », alors même le plus bienveillant des administrateurs romains aurait conclu : « Cet homme est fou », se serait lavé les mains et l’aurait livré au Sanhédrin. Et, pour le Sanhédrin, une telle déclaration dépassait de loin les limites admissibles de la piété juive. C’était la seule chose qu’ils ne pouvaient tolérer sans risquer la destruction certaine de la Voie juive, fondée, comme elle l’était (et l’est toujours), sur le dualisme le plus extrême : Dieu et l’homme demeurant à jamais deux.

L’islam, qui hérita plus tard de ce dualisme, dut agir de la même manière. Tout mystique soufi ayant vécu une expérience semblable à celle de Jésus fut crucifié comme lui. Le dernier d’une longue série, estimée à 30 000, fut le Bab, fondateur de la foi bahaie, à Tabriz en 1850.

L’Évangile de l’Unité selon Thomas

Pendant plus de mille ans, les Églises d’Occident se sont appuyées presque exclusivement sur les trois évangiles synoptiques, tronqués, mutilés, altérés et censurés, auxquels vint s’ajouter un quatrième contenant quelques éléments gnostiques : l’Évangile selon Jean.

Puis, il y a une génération, survint l’événement le plus spectaculaire de l’histoire de la religion occidentale. Lorsque les combats cessèrent un instant en Égypte en 1945, une vaste anthologie des paroles de Jésus, perdue depuis seize siècles, fut retrouvée, préservée dans les sables secs d’un tombeau près de Nag Hammadi. N’ayant subi ni les ravages du temps ni les altérations de copistes, de commentateurs et de traducteurs bien intentionnés, ces paroles nous sont aujourd’hui parvenues dans toute la splendeur de leur grandeur authentique, offertes à tous pour être lues et appréciées.

Ces documents coptes remontent à un texte grec primitif datant d’environ l’an 100 apr. J.-C., l’un des plus anciens en rapport avec le Nouveau Testament. Les spécialistes, bien sûr, continuent d’en débattre la datation exacte. L’évangile s’ouvre sur un prologue qui en attribue la rédaction à l’apôtre Thomas.

Qui était ce Thomas ?

Son nom complet était Didyme Judas Thomas (didymos en grec et thomas en hébreu signifient tous deux « le jumeau »), le même Thomas mentionné dans Jean 20:23 comme refusant de croire au récit matérialiste de la résurrection, parce qu’il connaissait le Vivant. Était-il le seul parmi les apôtres à ne pas connaître la mort ? Le verset suivant, Jean 20:24, est encore plus révélateur : « Et il entra au-dedans et le rencontra » — au-dedans de lui-même, bien sûr, et non dans une maison, comme semblent le croire les scribes.

Cette capacité à entrer en lui-même explique pourquoi Thomas connaissait un Jésus dont les autres évangélistes n’avaient pas conscience, ou qu’ils ne présentent que d’une manière mutilée et altérée.

Le logion 13 introduit Thomas. Jésus dit à ses disciples : « Comparez-moi, et dites-moi à qui je suis semblable ». Simon Pierre (le pêcheur galiléen et le Juif le plus orthodoxe d’entre eux) lui répondit : « Tu es semblable à un ange juste ». Matthieu (le fonctionnaire hellénophone) lui dit : « Tu es semblable à un homme sage et philosophe (philosophos) ». Thomas (notre Thomas, le seul mystique parmi eux) lui dit : « Maître, à qui tu es semblable, pour que je le dise, mon visage ne parvient absolument point à le saisir ». Et Jésus répondit avec douceur :

Je ne suis point ton maître ; car tu as bu : tu t’es enivré de la source bouillonnante qui est à moi et que j’ai répandue. [Logion 13]

La source bouillonnante est le symbole de la gnose, de la connaissance. On y boit directement à la source même, qui ne ressemble en rien au savoir que l’on trouve dans un livre. Le texte poursuit :

Puis il le prit et s’écarta : il lui dit trois mots [Logion 13]

Quels étaient ces trois mots ? Cet évangile ne les rapporte pas, mais elles devaient être d’une importance capitale ; tant que nous ne les connaîtrons pas, nous ne connaîtrons pas Jésus. L’impression profonde et radicale qu’elles produisirent sur Thomas est décrite dans les phrases suivantes :

Lorsque Thomas revint vers ses compagnons, ils le questionnèrent : « Qu’est-ce que Jésus t’a dit ? » — et Thomas leur répondit : « Si je vous dis une seule des paroles qu’il m’a dites, vous prendrez des pierres et me les jetterez ». [Logion 13]

Ces trois paroles ne pouvaient donc guère concerner Jésus lui-même, comme « Je suis le fils de l’homme », puisque cette expression mystérieuse n’était qu’une manière araméenne de dire : « Je suis un homme ordinaire comme tout le monde », ni « Je suis le fils de Dieu » ; dans aucun des évangiles, Jésus ne s’exprime ainsi, et personne ne le désigna de cette manière durant sa vie. De même, Jésus ne déclara jamais vouloir être le Messie des Juifs, encore moins le Dieu-Sauveur de l’Empire romain.

Il dit à Thomas quelque chose qui faisait suite aux mots : « Je ne suis pas ton maître… » Cela devait ressembler aux célèbres trois mots du Vedanta : Tat tvam asi : « Tu es Cela », ou « Je suis toi », ou « Toi et moi sommes un », ou « Tout est un », ou encore « Tu es mon égal » — trois paroles profondément offensantes pour les autres disciples et pour l’Église ultérieure, mais que nous pouvons encore retrouver si nous buvons nous aussi à « la source bouillonnante » du Vivant.

Il n’est donc pas surprenant que l’on retrouve plus tard ce même Thomas prêchant son évangile de l’unité jusqu’en Inde, un pays où il pouvait parler de l’unité de Dieu et de l’homme sans être lapidé, et où il pouvait même être compris.

Le Royaume

Les 114 logia, ou paroles de Jésus, rassemblés par Thomas, offrent une lecture très différente des évangiles plus tardifs adoptés par l’Église comme fondement de son enseignement. Nous avons ici les enseignements de Jésus lui-même, qui n’avait nullement l’intention de fonder une Église populaire. Ici, point de Père dans les cieux, point de guérisons, point de miracles, et surtout point de mort sur la croix, mais un témoignage continu des déclarations de Jésus sur l’unité.

Ses disciples lui dirent : « Quel jour le Royaume viendra-t-il ? — Il ne viendra pas quand on l’attendra. On ne dira pas : « Voici il est ici ! » ou : « Voyez, il est là ! », mais le Royaume du Père est répandu sur la terre et les hommes ne le voient point. [Logion 113]

Quel est donc ce Royaume dont Jésus parle si souvent ? Pour les Églises qui suivent les évangiles officiels (ou plutôt les évangiles qui suivent les fondateurs de l’Église), il s’agit du Royaume de Dieu ou du Royaume des Cieux. Mais dans l’Évangile selon Thomas, il est simplement appelé « le Royaume ».

Si ceux qui vous entraînent vous disent : « Voici, le Royaume est dans le ciel ! » — alors, les oiseaux du ciel y seront avant vous. S’ils vous disent : « Il est dans la mer ! » — alors, les poissons y seront avant vous. Mais le Royaume est au-dedans de vous et il est au-dehors de vous ! [Logion 3]

Et il n’existe qu’une seule manière d’y entrer : Connais-toi toi-même ! [Logion 3]

Jésus dit : Celui qui connaît le Tout, qui n’a besoin que de lui-même, il a besoin de tout le Lieu ! [Logion 67]

Comment pouvons-nous nous connaître nous-mêmes ? La réponse est belle et limpide :

Maintenant, quand vous voyez votre apparence, vous vous réjouissez. Mais, lorsque vous verrez vos images qui se sont produites avant vous, qui ne meurent point et qui ne se manifestent point, quelle grandeur supporterez-vous ? [Logion 84]

Qui règne sur ce Royaume ? Quelque Wotan, Zeus ou Jéhovah ? Non, pas dans le monde de l’unité. C’est vous-même, en tant que Vivant qui englobe tout, qui êtes le roi.

Si vous faites surgir ce qui est en vous, ce que vous avez vous sauvera. Si vous n’avez pas cela en vous, alors ce que vous n’avez pas en vous vous tuera. [Logion 70]

Ici encore, ce « cela » est le même que le tat sanskrit, la grande unité du Rig Veda (10.129.2). Aucune autre force ne peut égaler cette simple prise de conscience que tout est un.

Jésus dit : « Si deux sont l’un avec l’autre en paix dans la même maison (la maison de l’unité, le royaume), ils diront à la montagne : “Déplace-toi !” — et elle se déplacera ». [Logion 48]

Que celui qui a des oreilles pour entendre entende. [Logion 8]

Thomas avait ces oreilles, et les paroles qu’il reçut et conserva étaient celles que Jésus adressait aux mystiques, aux yogis des siècles à venir, aux hommes de l’unité, aux monachoi, comme Jésus les appelait, ou aux gnostiques, comme les théologiens les qualifient aujourd’hui avec condescendance : les « connaisseurs ». De quel côté se situait-il lorsqu’il parlait des non-gnostiques, des scribes, les grammateis, comme de ceux qui « oublient l’Unité vivante et parlent des morts », les décrivant comme des chiens endormis dans la mangeoire, ne mangeant pas eux-mêmes et empêchant les affamés de manger ?

Le chemin vers cette connaissance, ou gnose, dit Jésus à maintes reprises, est la metanoia. Ce beau mot grec, riche de sens, formé de meta : au-delà, et nous : l’esprit — n’est plus compris comme « au-delà de l’esprit », mais est froidement traduit par : « Repentez-vous de vos péchés ».

Quelle place la notion de péché occupait-elle dans le monde de l’unité de Jésus, tel que Thomas l’a conservé pour tous les temps ? Elle est tout simplement inexistante. Dans tout l’évangile, le péché n’est mentionné que quelques fois, et chaque fois avec ironie.

Pourtant, le péché est devenu la pierre angulaire de notre Église institutionnelle, catholique comme protestante. Il est rare de trouver un ouvrage de théologie qui ne contienne pas de longues dissertations sur le péché, mais il n’y est fait nulle part référence à la connaissance de l’Un ni à la metanoia de la multiplicité dont parle Jésus. L’importance de la gnose, de la découverte de l’Un, Thomas la souligne dès le début.

Que celui qui cherche ne cesse point de chercher jusqu’à ce qu’il trouve : lorsqu’il trouvera, il sera ému ; et lorsqu’il sera ému, il admirera, et il régnera sur l’univers. [Logion 2]

Le poisson unique

Les premiers chrétiens possédaient un symbole grâce auquel ils se reconnaissaient entre eux et avec lequel ils décoraient leurs lieux de réunion et leurs tombes et, lorsqu’ils n’étaient pas persécutés, même leurs maisons. Ce symbole était le poisson.

Beaucoup d’inepties savantes ont été écrites sur la signification du poisson. On nous dit que le mot grec pour poisson est ichthys (en lettres capitales grecques, ΙΧΘΥΣ), et qu’il s’agit d’un acronyme pour Ἰησοῦς Χριστός Θεοῦ Υἱός Σωτήρ — Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur. Il est évident que cet acronyme fut inventé plus tard et remplaça la véritable signification du poisson, une fois celle-ci oubliée, en même temps que l’Évangile selon Thomas.

Dans les quatre évangiles de l’Église, les poissons et les pêcheurs sont fréquemment mentionnés, mais aucune explication n’est donnée quant à la manière dont un poisson unique devint l’emblème du chrétien. C’est dans cet Évangile selon Thomas, et uniquement ici, que nous trouvons ce poisson et son explication.

L’homme est pareil à un sage pêcheur qui a jeté son filet dans la mer. Il l’a remonté de la mer plein de petits poissons au milieu desquels ce sage pêcheur a trouvé un poisson grand et excellent. Il a rejeté tous les petits poissons dans la mer ; sans hésiter il a choisi le grand poisson. [Logion 8]

Comment laisser de côté le filet de notre perception sensorielle rempli de petits poissons pour ne conserver que l’unique, voilà un programme réservé aux mystiques et aux yogis. L’Église primitive s’efforça de conserver ce poisson unique et le peignit sur les murs de son environnement païen afin de proclamer qu’un pêcheur était passé, qui avait gardé le grand sans regret. Mais les théologiens ultérieurs rejetèrent le gros poisson et conservèrent la multiplicité des petits.

Une variante de l’histoire du poisson unique est celle de la perle unique.

Jésus dit : « Le Royaume du Père est pareil à un homme, un négociant, qui a un fardeau et qui a trouvé une perle. Ce négociant est un sage : il a vendu le fardeau et s’est acheté la perle seule. [Logion 76]

Une autre variante du pêcheur au poisson unique est celle du berger à la brebis unique.

Jésus dit : « Le Royaume est pareil à un pasteur qui a cent brebis. Une d’elles, qui est la plus grande, s’est égarée. Il a laissé les quatre-vingt-dix-neuf autres et il a cherché cette seule [brebis] jusqu’à ce qu’il l’ait trouvée. Après avoir pris cette peine, il a dit à la brebis : Je t’aime plus que les quatre-vingt-dix-neuf [autres] ! [Logion 107]

Non seulement nous devons aimer l’Unité vivante plus que toute autre chose, mais nous devons aussi être nous-mêmes, dans notre être, indivises, d’une seule pièce : monachos. Le mot monachos, qui apparaît de nombreuses fois dans l’Évangile selon Thomas, est l’un des mots-clés permettant de comprendre le message de Jésus.

Jésus dit : Beaucoup se tiennent dehors à la porte, mais ce sont les solitaires seuls (monachoi) qui entreront dans la chambre nuptiale. [Logion 75]

Qui sont ces monachoi ? Habituellement, ce mot est traduit en anglais par « monk (moine) », ce qui est sans aucun doute le descendant direct du grec monachos. Mais lorsque Jésus parlait de monachos, entendait-il par là l’homme vivant dans la solitude, retiré dans le désert, l’ermite, le reclus ?

Or, dans ce même évangile, nous lisons les critiques de Jésus à l’égard des comportements ascétiques, du jeûne et de la prière. Et lorsque nous rencontrons les premiers prétendus moines chrétiens dans le désert d’Égypte, ils n’étaient pas des monachoi au sens habituel d’ermites solitaires, mais des cénobites (du grec koinobia), vivant au sein de communautés bien organisées, partageant une vie commune et des exercices de dévotion.

Heureusement, le grec ancien est une langue admirablement claire et abondamment étudiée, face à laquelle les interprétations tortueuses de nos traductions bibliques apparaissent bien maladroites.

Monas (issu de la racine monos, « un »), utilisé par Platon dans le Phédon (101e), signifie l’unité, l’unité du cosmos, et l’adjectif monachos qualifie quelqu’un ou quelque chose d’indivis, d’une seule pièce. Le féminin monache désigne un vêtement tissé d’un seul tenant, sans couture, tel que, selon la tradition, celui que portait Jésus.

Ainsi, dans la bouche de Jésus, monachos signifie certainement non pas solitaire (monotropos), mais simple, unique, indivis, sans couture : l’homme parvenu au sommet de l’être, à l’unité de lui-même, à la libération.

À cette lumière, nous comprenons ce que Jésus voulait dire lorsqu’il déclara :

Bienheureux les solitaires et les élus (monachoi), car vous trouverez le Royaume ! Parce que vous êtes issus de lui, de nouveau vous y retournerez. [Logion 49]

Si vous hésitez encore sur le sens que Jésus donnait à monachos, voici le logion suivant :

Si les gens vous demandent : « D’où êtes-vous venus ? » — dites-leur : « Nous sommes venus de la Lumière, du lieu où la Lumière s’est produite d’elle-même et se révèle dans notre image ». [Logion 50]

Un autre mot-clé de l’Évangile selon Thomas, est « le Vivant ».

Qu’est-ce que le Vivant ?

De toute évidence, il n’est pas mort. Il n’est pas mort sur une croix à Jérusalem il y a deux mille ans, même si son corps y fut suspendu. Il n’est pas celui que l’on voit encore suspendu à cette croix dans les églises chrétiennes. Il n’est pas non plus « ressuscité », car, pour ressusciter il faut d’abord mourir — chose peu vraisemblable pour celui qui fit cette promesse à ses disciples :

Bienheureux est celui qui atteindra le commencement : il connaîtra la fin, et il ne goûtera point la mort [Logion 19]

De même, pour être le Vivant, il ne peut être assis dans quelque ciel ; il doit être vivant.

Pour être vivant, il faut être incarné, avoir un corps, respirer, manger, boire et évacuer. On peut certes imaginer des fantômes, mais les fantômes ne sont pas vivants ; ils n’appartiennent pas au monde des vivants, ils ne sont pas le Vivant. Jésus n’a jamais dit qu’il était ou deviendrait un fantôme ; il a dit qu’il était un fils de l’homme et le Vivant. Or, pour être vivant et fils de l’homme, il n’existe qu’un seul lieu possible : cette planète, la Terre. Il n’y a qu’une seule condition à remplir pour être chrétien : être un fils de l’homme et un Vivant.

« Je serai avec vous », a-t-il promis. Ne le cherchez donc pas parmi les morts. Pourtant, c’est ce que l’Église a fait pendant deux mille ans, discutant de l’historicité de Jésus comme d’un personnage né à une certaine date, mort à une certaine date, et désormais disparu. Manifestement, elle ne cherchait pas quelqu’un comme Jésus, qui disait : « Avant qu’Adam fût, j’étais ». Remarquez bien qu’il n’a pas dit : « J’étais désincarné » ou « dans un corps glorieux ». Il a simplement dit : « J’étais », tout comme Adam, comme un écureuil, une poule ou vous.

Il n’existe qu’une seule manière d’être le Vivant à jamais : être la Vie elle-même, s’identifier à toute la Vie, de l’amibe jusqu’à cette super-amibe qu’est l’homme. Voilà pourquoi Jésus a dit : « Je suis la Vie ». Il nous a également indiqué comment devenir la Vie, afin que chacun de nous puisse dire : « Je suis la Vie ». Nous devons nous libérer de l’illusion d’être un individu séparé. Mais cet enseignement, celui qui montre comment être le Vivant, s’est perdu au milieu des miracles enfantins et des prières sentimentales de l’Église, qui ne font que souligner votre différence, votre dualité. De la gloire de l’unité, il ne subsiste que quelques traces éparses qu’il faut rechercher.

La première chose à faire si vous voulez être le Vivant est de laisser les morts enterrer leurs morts dans leurs églises. Ensuite, il faut renoncer aux divinités surnaturelles au profit de la Vie elle-même. Cessez de prier des divinités imaginaires et cherchez l’unité vivante de toutes choses ; lorsque vous l’aurez trouvée, soyez-la.

Pour être le Vivant, il ne suffit pas d’être vivant comme les hommes ordinaires. Ils ont des oreilles et n’entendent pas ; ils ont des yeux et ne voient pas ; c’est pourquoi ils meurent. En attendant, ils ne sont ni morts, ni éveillés, ni véritablement vivants.

Pour être l’Un Vivant, il faut mettre autant d’accent sur le mot « un » que sur le mot « vivant » : il faut être un. Une fois que vous avez vu et ressenti cette grande unité vivante de toutes choses, il n’est plus difficile de la devenir, car, secrètement et fondamentalement, vous l’êtes déjà. Vous êtes l’Un Vivant, vous qui, par erreur et par manque de conscience, vous êtes cru séparé du Tout. Vous pensiez être un mendiant dans ce monde ; vous croyiez qu’il appartenait à quelqu’un d’autre ; mais, en secret, vous êtes un roi, un roi dans votre royaume.

Une fois que vous avez découvert le Vivant, vous êtes entré dans votre Royaume ; dès lors, tout ce qu’il vous reste à faire est de ne plus jamais rien diviser en deux.

Tout au long de cet évangile, l’accent est constamment mis sur l’Un. L’unité cosmique que nous devons atteindre, et dans laquelle Jésus vivait, est magnifiquement illustrée dans le logion 77 :

Je suis le Tout, et le Tout est sorti de moi et Tout est revenu à moi. Fends le bois : je suis là ; soulève la pierre et tu m’y trouveras. [Logion 77]

Et Jésus souligne qu’il ne revendique pas cela pour lui seul, de manière exclusive, comme l’Église voudrait nous le faire croire, mais pour chacun. Le logion 80 poursuit ainsi :

Celui qui a connu le monde (cosmos) est tombé dans le corps (soma) ; et celui qui est tombé dans le corps, le monde n’est pas digne de lui. [Logion 80]

Monos

L’Unique, monos, le même, l’indivise, est le thème constant de l’Évangile selon Thomas. D’innombrables variations, de parole en parole, nous ramènent toujours au même message de Jésus : l’Un.

Jésus vit des petits qui tétaient ; il dit à ses disciples : « Ces petits qui tètent sont semblables à ceux qui entrent dans le Royaume. » Eux lui dirent : « Si nous sommes petits, entrerons-nous dans le Royaume ? » Jésus leur dit : « Lorsque vous ferez les deux [être] un, et que vous ferez le dedans comme le dehors et le dehors comme le dedans, et le haut comme le bas ! Et si vous faites le mâle et la femelle en un seul, afin que le mâle ne soit plus mâle et que la femelle ne soit plus femelle 15, et lorsqu’à la place d’un œil vous referez des yeux, et une main à la place d’une main, et un pied à la place d’un pied, et une image à la place d’une image, alors vous entrerez dans le [Royaume] ! [Logion 22]

Et, au cas où nous n’aurions pas encore compris ce que Jésus veut dire, il poursuit :

Lorsque vous serez dans la Lumière, que ferez-vous en ce jour-là où, étant un, vous deviendrez deux ; et lorsque vous deviendrez deux, qu’est-ce alors que vous ferez ? [Logion 11]

Oui, que ferez-vous lorsque vous aurez séparé la matière et l’esprit, l’homme et Dieu, le corps et l’âme, le bien et le mal, le ciel et la terre, vous-même et les autres ? Que ferez-vous ?

Jésus dit : « Il n’est pas possible qu’un homme monte deux chevaux, ni qu’il tende deux arcs. Et il n’est pas possible qu’un domestique serve deux maîtres. [Logion 47]

Que pensait Jésus des idées populaires des hommes religieux de son temps ?

Ils [lui] dirent : « Allons ; prions et jeûnons aujourd’hui ! » Jésus dit : « Quel est donc le péché que j’ai commis, ou en quoi ai-je été défait ? » [Logion 104]

Jésus leur dit : « Lorsque vous jeûnerez, vous engendrerez pour vous-mêmes un péché ; lorsque vous prierez, on vous condamnera ; lorsque vous ferez l’aumône, vous accomplirez un mal pour vos esprits ! » [Logion 14]

… parce que, chaque fois que vous accomplissez l’un de ces actes, vous quittez le Royaume, le monde de l’unité, pour entrer dans la dualité. Il n’existe qu’un seul péché : se diviser soi-même.

Ce que Jésus propose, c’est une nouvelle conscience de l’unité, « afin que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite ». [Jean 15:11]

Salomé dit : « Qui es-tu, homme ; de qui es-tu [issu], pour être monté sur mon lit et avoir mangé à ma table ? » Jésus lui dit : « Je suis celui qui s’est produit de Celui qui [m’]est égal : on m’a donné de ce qui est à mon Père ! » — Je suis ta disciple ! — « À cause de cela, je dis ceci : Lorsqu’[un] se trouvera désert ?, il sera plein de lumière ; mais lorsqu’il se trouvera divisé, il sera plein de ténèbres ». [Logion 61]

Cette unité totale est reprise dans le logion 108 :

Celui qui boira de ma bouche deviendra comme moi. Quant à moi, je deviendrai ce qu’il est, et ce qui est caché lui sera révélé. [Logion 108]

Mais ce n’est qu’en oubliant tout ce que les Églises nous ont enseigné et en accueillant simplement les paroles de Jésus sans préjugé que nous pouvons découvrir leur grandeur authentique, leur grâce salvatrice et leur force libératrice.

Ici encore, Jésus dit clairement que la solution de l’unité n’est pas réservée à lui seul — ce qui aurait peu de sens pour le monde —, mais qu’elle s’adresse à tous ceux qui boivent ses paroles. Au logion 112, nous trouvons un avertissement contre la dualité :

Malheur à cette chair qui dépend de l’âme et malheur à cette âme qui dépend de la chair ! [Logion 112]

Et qu’en est-il des pieux dualistes, des croyants en deux réalités ? Ce n’est qu’au moyen de la dualité que ces « saints » purent commercialiser avec tant de succès les « saintes » Écritures.

Et ils y réussirent. En l’an 337, le doux maître de l’unité était devenu le « Theos Soter » reconnu, le dieu-sauveur officiel du plus puissant empire esclavagiste de tous les temps. La dualité, le tribalisme, le racisme et l’ignorance avaient une fois de plus triomphé. Sous Constantin, le christianisme était devenu la religion officielle de l’État, et, dès lors, le Royaume et Jésus furent mis en sécurité dans le ciel ; quiconque parlait de l’unité était déclaré agnostique ou hérétique et éliminé par le feu et l’épée.

Pour les fondateurs des premières Églises, l’Évangile selon Thomas constituait naturellement un rappel continuellement douloureux de la véritable personnalité de Jésus. Avec l’Évangile de Jacques, lui aussi parmi les plus anciens, il était encore cité par les Pères de l’Église Origène, Justin, Clément d’Alexandrie, ainsi que par Irénée, Eusèbe et Hippolyte. Il figurait même dans le catalogue de Nicéphore (599) parmi les livres saints. Mais il devait disparaître si l’objectif était de créer une religion populaire.

Sous la pression inexorable des administrateurs de la religion d’État, l’Évangile de Thomas fut enterré et ne fut plus connu que de nom, comme l’Évangile de Matthias, l’Évangile d’André, l’Évangile de Thaddée, etc. Peut-être ne saurons-nous jamais si ces autres évangiles interdits et perdus étaient eux aussi des évangiles de l’Unité. Il est fort probable que oui.

Où trouver le véritable Jésus ?

Là où les deux sont un, je suis avec eux. [Logion 30]

Les cieux et la terre dureront devant vous, et celui qui vit de Celui qui est vivant ne verra pas la mort. [Logion 111]

Une fois que nous avons lu l’Évangile selon Thomas, nous prenons conscience, peut-être avec stupeur, à quel point Jésus était différent du pompeux « Fils unique engendré », et combien le véritable chrétien doit différer de l’homo religiosus typique que Jésus appelait le grammateus, l’homme au livre sacré, à l’attitude compassée, rempli de mots sacrés : le Seigneur, la Loi, la Colère, le Repentir, le Paradis, l’Enfer, le Diable, la Damnation, le Péché, la Rédemption, etc. — toutes choses entièrement étrangères au Jésus qui nous apparaît dans l’Évangile selon Thomas. Il n’était ni un Billy Graham galiléen haranguant les foules ni un saint ascète se mortifiant lui-même et mortifiant ses disciples par des pénitences ; il n’était ni le prédicateur populaire du feu de l’enfer et du soufre, ni le doux Jésus sentimental du « Soyons gentils les uns envers les autres et tout ira bien ».

Si ce qu’il dit est bouleversant, ce qu’il ne dit pas dans ce plus ancien de tous les évangiles est encore plus bouleversant. On réalise alors combien les paroles inventées par les Pères de l’Église, dans leur empressement à convertir les foules de l’agora, déformaient profondément son message.

Naturellement, ils devaient veiller à ne pas scandaliser les administrateurs romains aristocratiques avec ce qu’il disait réellement. Lorsque ces spécialistes des relations publiques prirent les choses en main, la première chose qu’ils firent fut de créer un Jésus entièrement nouveau, puis d’inventer un jargon religieux digne de l’avenue Madison à Jérusalem afin de le vendre à leurs fidèles : l’Oint, le Sauveur, le Rédempteur, le Médiateur, l’Intercesseur, le Juge, le Fils unique, l’Homme de douleurs, le Prince de la paix, la Vraie Vigne — autant de slogans publicitaires. Ces ancêtres de nos publicitaires automobiles et fabricants de savon façonnèrent un Jésus présenté comme le Fils unique de Dieu, fondateur d’une nouvelle religion, d’une nouvelle dualité, d’une nouvelle manière de séparer Dieu de l’homme et l’homme de l’homme.

Lequel est le véritable Jésus ? Le héros des récits populaires et des miracles ? Le Messie du peuple juif ? Ou le lumineux maître de l’unité présenté par Thomas ? Chacun doit en décider pour lui-même.

Le Jésus amoureux de l’Un que nous rencontrons dans l’Évangile selon Thomas et le Jésus « diviseur » des Églises chrétiennes sont trop différents pour que cette divergence puisse être effacée par quelques arguments faciles. Ce ne peut être le même Jésus qui dit de lui-même : « Je suis le Tout », et des autres : « Vous venez de la Lumière », puis qui menace ensuite ses auditeurs d’un jugement futur : « Éloignez-vous de moi, maudits, dans le feu éternel » (Matthieu 25:41), ou encore : « La colère de Dieu demeure sur vous ».

Naturellement, l’homme de l’unité ne peut être compris par celui qui vit dans la dualité. Le Jésus que vous choisirez finalement dépend exclusivement de votre stade d’évolution, selon que vous êtes simplement un homme ou déjà un fils de l’homme. Celui qui choisit l’unité a déjà été choisi par l’unité.

Peut-être le pur miracle qui a rendu vie à l’Évangile selon Thomas est-il le signe que le temps est venu d’un nouveau commencement, d’un nouvel âge de l’unité ; peut-être annonce-t-il ce retour définitif de Jésus, le Vivant, par une redécouverte de sa véritable mission, grâce à la simple prise de conscience que le Vivant a toujours été avec nous.

[Quelqu’un…] lui [a dit] : « Parle à mes frères, pour qu’ils partagent avec moi les biens de mon père ! » Il lui a répondu : « Homme, qui m’a fait partageur ? » Il se retourna vers ses disciples et leur dit : « Que je ne sois point un partageur! » [Logion 72]

Si le monde qui entourait Jésus avait écouté son message d’unité, il aurait été épargné de sa schizophrénie culturelle, de sa névrose millénaire qui conduisit pratiquement à la fin de la civilisation, de son éclatement en une multitude de sectes, d’Églises, de tribus et de nations, du long cauchemar des âges obscurs avec leurs guerres de religion et leurs persécutions des penseurs et des scientifiques. Le moment est peut-être enfin venu de nous débarrasser de nos dieux paléolithiques, ainsi que de notre dualité sanglante, écœurante et paralysante !

L’ancienne Palestine avait toujours été un lieu de rencontre entre l’Occident et l’Orient, où les religions de l’Afrique et de l’Égypte, de la Grèce et de Rome, de la Perse, de l’Inde et de l’Extrême-Orient se fondaient les unes dans les autres. Jésus, bien qu’il connût naturellement les sentiments religieux populaires fondés sur la dualité, appartenait plutôt à cette minorité orientale de penseurs, de mystiques et de yogis qui avaient pénétré au-delà du voile de la multiplicité jusqu’à l’unité lumineuse des choses et des êtres, qu’il appelait le Royaume, la Lumière, le Feu — des mots employés des milliers d’années auparavant dans les anciens Védas de l’Inde pour parler du monde du Vivant.

J’ai jeté un feu sur l’univers, et voici : je veille sur lui jusqu’à ce qu’il embrase. [Logion 10]

Le jour viendra où les Églises d’Occident seront contraintes de reconnaître ce monde et de retirer leur condamnation des gnostiques comme étant non chrétiens et hérétiques ; en la retirant, elles aboliront la ligne de séparation entre l’Orient et l’Occident, le mur de la dualité entre elles-mêmes et Dieu, et accepteront la gnose du cœur, l’Un Vivant.

Tournez vos regards vers Celui qui est vivant, tant que vous êtes vivants, afin que vous ne mouriez point — et cherchez à le voir ! [Logion 59]

Bienheureux celui qui a existé avant qu’il ait été produit ! [Logion 19]

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Medhananda (1908–1994) — Brève biographie

Malgré son intérêt précoce pour les civilisations anciennes, leurs symboles et leur spiritualité, Fritz Winkelstroeter réalisa le souhait de son père et entreprit des études de droit à Munich, Heidelberg et Paris. Durant cette période, il eut également le privilège d’étudier le chinois auprès du grand sinologue Richard Wilhelm, traducteur du Yi Jing, du Tao Tö King et de nombreux autres textes anciens.

En 1933, il quitta son poste de juge stagiaire à la Haute Cour de Francfort. L’année suivante, il quitta l’Allemagne avec son épouse française afin d’échapper à la montée du nazisme. Ils partirent pour Tahiti, en Polynésie française, puis s’installèrent sur l’île sœur de Moorea, où ils achetèrent deux cents hectares de forêt vierge, construisirent une petite maison et s’établirent comme agriculteurs, cultivant la vanille et le café.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Fritz fut interné près de Tahiti en tant que ressortissant d’un pays ennemi. Après sa libération, en 1946, il découvrit les écrits de Sri Aurobindo et, en 1952, rejoignit l’Ashram de Sri Aurobindo à Pondichéry, en Inde. Là, la Mère, collaboratrice spirituelle de Sri Aurobindo, lui donna le nom de « Medhananda » [2] et le nomma responsable de la bibliothèque de l’Ashram. (En 1926, Sri Aurobindo avait confié à la Mère la responsabilité du bien-être spirituel et matériel de ses disciples).

Pendant de nombreuses années, Medhananda enseigna l’histoire des religions au Centre international d’éducation Sri Aurobindo. En 1965, il devint rédacteur de la revue trimestrielle Equals One, dans laquelle il publia de nombreux articles. Vers 1970, il entreprit une étude approfondie de la symbolique des hiéroglyphes et de l’imagerie de l’Égypte ancienne, en utilisant la même approche psychologique qui avait permis à Sri Aurobindo de découvrir le sens ésotérique des Védas de l’Inde ancienne. En 1978, avec sa collaboratrice Yvonne Artaud, il fonda l’Identity Research Institute, une fondation à but non lucratif consacrée à la recherche psychologique.

Texte original : https://aurocafe.substack.com/p/buried-in-the-sands-of-time

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1 Initialement publié dans Immortal Wisdom, de Medhananda (Pondichéry : Sri Mira Trust, 2006), puis reproduit avec autorisation dans AntiMatters 1 (2), 2007.

2 En sanskrit : medha = intelligence ; ananda = félicité.