Sam Kimpton-Nye
Tout est-il conscient ?

Peut-être la question la plus difficile à élucider de toute la science et de la philosophie concerne-t-elle la nature de l’expérience consciente. Pourquoi les configurations de matière qui constituent les êtres humains et les autres animaux s’accompagnent-elles d’une expérience consciente ? Pourquoi y a-t-il quelque chose que cela fait d’être vous ? Pourquoi certains états physiques sont-ils conscients, tandis que d’autres ne le sont pas ? Aussi complètement que nous décrivions les configurations physiques de la matière qui composent un être conscient, cette description laisse de côté précisément ce que nous cherchons à expliquer : ce que l’on ressent de l’intérieur. C’est ce défi consistant à fournir une explication qui comble le fossé entre les descriptions scientifiques de la matière à la troisième personne et l’expérience consciente à la première personne…

Si cette question ne vous dit rien, essayez de passer un peu de temps sur le principe de raison suffisante

Lorsqu’une explication rend un fait intelligible, le mystère s’en retire. Nous le comprenons si bien que nous avons du mal à concevoir que les choses puissent être autrement. Considérons le simple fait mathématique selon lequel un plus un égale deux. Dès lors que nous comprenons l’arithmétique élémentaire, nous ne ressentons plus le besoin de demander pourquoi un plus un égal deux. Que un plus un égal deux nous apparaît non seulement vrai, mais inévitable ; nous ne pouvons même pas imaginer de manière cohérente qu’il en soit autrement. Une grande partie de la philosophie vise à éclairer d’autres caractéristiques fondamentales de la réalité dans une lumière semblable, à les faire apparaître non comme arbitraires, mais comme inévitables et, par conséquent, intelligibles.

Cette aspiration de la philosophie à rendre le monde intelligible trouve son expression la plus accomplie chez le polymathe allemand Gottfried Wilhelm Leibniz et le philosophe néerlandais Baruch Spinoza. Selon Leibniz, « nous ne pouvons trouver aucun fait véritable ou existant […] sans qu’il y ait une raison suffisante pour qu’il soit ainsi et non autrement ». Et, comme l’écrivait Spinoza : « À chaque chose doit être assignée une cause ou raison, tant de son existence que de sa non-existence ». Ce qui s’exprime ici, selon les termes du philosophe américain Michael Della Rocca, c’est le désir « de rendre le monde et notre place en son sein intelligibles ». Saisir les types de raisons ou d’explications recherchés par Leibniz et Spinoza constitue « l’espoir et la promesse éternels de la philosophie ».

L’exigence d’intelligibilité peut nous conduire dans des contrées extraordinaires. Pour Leibniz, elle l’a amené à proposer que la réalité soit, en dernière analyse, constituée d’une multiplicité de monades : des unités de substance indivisibles et infinitésimales, chacune formant un univers autonome, isolé sur le plan causal. L’engagement résolu de Spinoza en faveur de l’intelligibilité universelle l’a conduit à conclure que la réalité est plutôt une substance unique et infinie, qu’il appelait Dieu ou la nature. Comme nous le verrons, l’exigence d’intelligibilité peut également nous mener dans le monde étrange et fascinant du panpsychisme.

Le panpsychisme est une conception de la conscience qui gagne en popularité. Vous êtes conscient, vous éprouvez des plaisirs, des douleurs et toutes sortes d’autres expériences. À chaque instant où vous êtes éveillé, et même lorsque vous rêvez, il y a quelque chose que cela fait d’être vous. Il en va de même pour les autres êtres humains et les animaux, et c’est ce qui fonde leur statut moral : frapper du poing sur un bureau par frustration est moralement acceptable, contrairement au fait de frapper une personne ou un animal conscient. Les bureaux, les chaises, les rochers et ainsi de suite ne sont pas conscients — et n’ont donc pas de statut moral —, tandis que les êtres humains, les bonobos, les chiens, etc., sont conscients et méritent au moins une certaine considération morale. Or, le panpsychisme rejette cette distinction entre les choses conscientes et celles qui ne le sont pas. Selon cette conception, la conscience est une propriété fondamentale de la matière : tout, des électrons et des protons aux tables et aux planètes, en passant, bien sûr, par les êtres humains et les chiens, possède un certain degré de conscience.

Le panpsychisme est une thèse remarquable, motivée par cet « espoir éternel » que le monde soit, en dernière analyse, intelligible. Pour examiner si le panpsychisme peut véritablement rendre le monde intelligible, nous allons étudier trois arguments différents, chacun reposant sur un principe qui cristallise l’ambitieux objectif de l’intelligibilité universelle : le principe de raison suffisante (PRS). Ce principe simple et plausible de l’enquête philosophique — selon lequel il existe des explications satisfaisantes à toute chose — peut conduire à une compréhension entièrement nouvelle de la nature de la réalité. Et bien que je sois sceptique quant à la possibilité, voire à la pertinence, d’explications qui dissiperaient tous les mystères du monde, la simple contemplation de tels projets possède une valeur exceptionnelle.

Si, en rentrant du travail, vous trouvez un bouquet de fleurs sur le pas de votre porte, il y aura une raison à cela. Il s’agit peut-être d’un cadeau d’anniversaire, d’une félicitation pour un nouvel emploi ou d’un remerciement pour un service rendu. Si un voyant d’alerte s’allume sur le tableau de bord de votre voiture, vous aurez tout intérêt à supposer qu’il y a une raison à cela, par exemple un problème de moteur, de liquides ou de pneus. Le cratère de Chicxulub, qui mesure 200 km de diamètre et 1 km de profondeur dans la péninsule du Yucatán, au Mexique, appelle une explication scientifique, précisément celle que fournit l’hypothèse d’un impact d’astéroïde, il y a des millions d’années, suffisamment puissant pour provoquer une extinction massive.

Mais existe-t-il réellement une raison à tout ? La masse d’un proton est de 1,672 × 10-27 kg. Quelle en est la raison ? Quelle est la raison d’un événement particulier de désintégration radioactive auquel notre meilleure théorie scientifique sur le sujet, la mécanique quantique, n’attribue qu’une probabilité ? Selon le PRS, il existe bel et bien une raison à toute chose. Quelle que soit la manière dont le monde est constitué, des fleurs sur le pas de votre porte à la masse d’un proton, il existe une raison pour laquelle il est ainsi et non autrement. Tous les faits ont une raison et, selon la version la plus forte du PRS, défendue par Spinoza, cette raison les rend intelligibles et nécessaires, au point que leur contraire devient inconcevable.

Bien que le PRS ait trouvé son expression la plus aboutie dans l’œuvre de Leibniz — « Le principe fondamental du raisonnement, écrivait-il, est que rien n’existe sans raison » —, ses origines sont bien plus anciennes. Comme Della Rocca l’a montré dans son livre Spinoza (2008) : « Des versions [du PRS] remontent très loin dans l’histoire de la philosophie et se retrouvent chez des philosophes tels que Parménide, les stoïciens [et] Thomas d’Aquin ». Ce principe ne se limite pas non plus à la philosophie occidentale. Il occupe une place centrale dans le système métaphysique du philosophe musulman Ibn Sina, également connu en Europe sous le nom d’Avicenne, qui s’en est servi pour soutenir que les choses qui existent de manière contingente — c’est-à-dire celles dont l’existence n’est pas nécessaire — doivent avoir une cause extérieure à elles-mêmes. Des versions de ce principe ont également été défendues dans la métaphysique contemporaine et la philosophie de la physique. Shamik Dasgupta a soutenu que tout fait substantiel possède un fondement métaphysique qui le rend nécessaire. Eddy Keming Chen a, quant à lui, élaboré un modèle physique de l’Univers selon lequel chaque fait singulier — du nombre de cheveux que vous avez sur la tête à 14 heures cet après-midi à la masse de l’électron — est impliqué par les lois de la nature et se trouve ainsi expliqué par elles.

Le PRS est si séduisant que l’on pourrait croire que l’activité même de l’enquête — qu’elle soit philosophique, scientifique ou qu’elle prenne la forme du premier « Pourquoi ? » posé par un jeune enfant — repose sur l’existence d’une explication, d’une raison à toute chose. Adhérer au PRS, c’est adopter une attitude optimiste selon laquelle le monde et notre place en son sein sont intelligibles et imprégnés de raison et de sens. Si quelque chose était inexplicable, il y aurait un risque considérable que l’enquête humaine soit, en fin de compte, vaine. La fausseté du PRS impliquerait une incompatibilité fondamentale entre notre nature inquisitive et le monde dans lequel nous nous trouvons ; elle signifierait que le monde est inintelligible.

L’attachement optimiste à l’intelligibilité et à la raison a un coût considérable

L’intelligibilité et le sens sont les deux faces d’une même pièce. Lorsque, après réflexion, nous ne trouvons aucune bonne raison à nos activités personnelles et professionnelles — enrichir les poches de notre patron ne nous satisfait généralement pas ! —, lorsque celles-ci nous semblent absurdes ou inintelligibles, il est naturel d’exprimer notre difficulté en termes de manque de sens dans notre vie. De manière analogue, l’incapacité à trouver des réponses satisfaisantes aux questions portant sur la nature de la réalité peut susciter de profondes inquiétudes philosophiques quant à l’absence ultime de sens du monde lui-même.

Cela ne signifie toutefois pas que le PRS soit universellement accepté par les philosophes. Il est controversé parce qu’il semble impliquer le nécessitarisme, la thèse selon laquelle tout est nécessaire. Vous êtes actuellement en train de lire un essai sur le PRS et le panpsychisme, mais vous auriez pu faire autre chose. Si le PRS est vrai, cependant, il existe une raison suffisante pour laquelle vous lisez actuellement cet essai, ce qui rend nécessaire le fait que vous soyez en train de le lire et, par conséquent, impossible que vous puissiez faire autre chose. Puisque le PRS s’applique à tout, il semble impliquer que tout est nécessaire. Beaucoup trouvent cette conclusion inacceptable, car elle menace le libre arbitre ainsi que le fait, apparemment évident, que toutes sortes de choses auraient pu se dérouler différemment de bien des façons.

Les philosophes contemporains qui se qualifient de « humiens », c’est-à-dire qui s’inspirent du philosophe des Lumières écossaises David Hume, rejettent explicitement la nécessité et les explications ultimes. David Lewis, peut-être le humien le plus éminent du siècle dernier, soutenait que « tout ce qui existe dans le monde est une vaste mosaïque de faits locaux et particuliers, une petite chose après l’autre ». Autrement dit, il n’existe aucune raison ni aucune nécessité à ce qui se passe dans le monde. Dans un esprit similaire, le philosophe néerlando-américain Bas van Fraassen remet systématiquement en question la nécessité d’une structure explicative métaphysique. Cette position se manifeste notamment par le rejet de lois de la nature robustes qui rendraient les événements de l’Univers nécessaires. Selon Van Fraassen, la science peut très bien se passer d’explications profondes qui rendent les choses nécessaires.

Ainsi, l’attachement optimiste à l’intelligibilité et à la raison a un coût considérable : il exige que l’on adhère à l’idée d’une nécessité généralisée. Il existe toutefois des moyens d’atténuer ce coût. Divers auteurs, Leibniz lui-même compris, ont soutenu que le PRS est au moins compatible avec une conception selon laquelle les choses auraient pu être différentes, ce qui correspondrait à des formes plus faibles d’explication. Les explications les plus fortes, celles qui établissent la nécessité, peuvent être démontrées en un nombre fini d’étapes ; les démonstrations mathématiques et géométriques en sont des exemples typiques. D’autres explications ne peuvent pas être démontrées en un nombre fini d’étapes, mais elles peuvent être saisies par l’esprit infini de Dieu. Or, selon Leibniz, le fait que certaines relations explicatives échappent à notre intellect humain limité suffit à établir leur contingence.

On peut aussi, à l’instar de Spinoza, embrasser le nécessitarisme et y voir simplement un autre aspect positif de l’interconnexion et de l’intelligibilité de toutes choses. Cette voie semble être la bonne si l’on veut rester fidèle à ses convictions et assumer pleinement son optimisme philosophique. Mais le nécessitarisme n’est pas la seule conséquence controversée du PRS. Celui-ci peut également conduire au panpsychisme.

Peut-être la question la plus difficile à élucider de toute la science et de la philosophie concerne-t-elle la nature de l’expérience consciente. Pourquoi les configurations de matière qui constituent les êtres humains et les autres animaux s’accompagnent-elles d’une expérience consciente ? Pourquoi y a-t-il quelque chose que cela fait d’être vous ? Pourquoi certains états physiques sont-ils conscients, tandis que d’autres ne le sont pas ? Aussi complètement que nous décrivions les configurations physiques de la matière qui composent un être conscient, cette description laisse de côté précisément ce que nous cherchons à expliquer : ce que l’on ressent de l’intérieur. C’est ce défi consistant à fournir une explication qui comble le fossé entre les descriptions scientifiques de la matière à la troisième personne et l’expérience consciente à la première personne que le philosophe australien David Chalmers a baptisé le « problème difficile de la conscience ».

Cette question est d’une difficulté diabolique, car elle ne semble pas se prêter aux méthodes d’investigation scientifiques. Le fonctionnement d’un moulin, par exemple, peut s’expliquer par ses composants : le courant d’eau fait tourner une roue, qui entraîne des engrenages reliés à des meules, lesquelles broient le blé pour en faire de la farine. Le fonctionnement global du moulin et son produit (la farine) peuvent ainsi devenir intelligibles pour nous. Si nous demandons : « Pourquoi le moulin produit-il de la farine ? », nous pouvons donner une réponse pleinement satisfaisante. Le mystère disparaît.

L’exemple du moulin illustre ce qu’est, de manière générale, une explication scientifique. Le point d’ébullition de l’eau s’explique par les liaisons hydrogène entre les molécules H2O, et la trajectoire de la lumière à proximité d’un corps céleste massif s’explique par la courbure de l’espace-temps décrite dans la théorie de la relativité générale d’Albert Einstein. Ces cas demandent davantage d’efforts pour être compris, mais le principe reste le même que dans l’exemple du moulin.

Si la conscience est une propriété fondamentale de la matière, le problème de l’explication de la conscience ne se pose plus

Aussi attentivement que nous examinions la matière physique qui compose les êtres conscients, nous ne nous rapprochons pas de la compréhension de la manière dont la conscience émerge. Leibniz nous invitait à imaginer que nous agrandissions le cerveau humain jusqu’à lui donner la taille d’un moulin, afin de pouvoir nous déplacer à l’intérieur et observer minutieusement toutes ses pièces en fonctionnement. Si nous faisions cela, nous n’observerions à aucun moment l’expérience consciente. Par nature, l’expérience consciente est privée et relève de la première personne. Puisque les méthodes scientifiques ne peuvent fournir de connaissances que sur les faits objectifs, accessibles à la troisième personne, concernant la matière en mouvement, l’origine de la conscience demeure un mystère fondamental. La question de savoir pourquoi certains états physiques sont conscients et d’autres non, semble insoluble.

Les questions insolubles s’accordent mal avec notre nature humaine inquisitive. Si la conscience ne peut, par principe, être expliquée, il s’agirait d’une violation particulièrement flagrante du PRS. Il vaut toutefois la peine d’examiner les possibilités qui s’offrent à nous pour expliquer la conscience et, par conséquent, préserver le PRS, dès lors que nous reconnaissons que l’explication scientifique réductionniste ne suffit pas à cette tâche.

Une possibilité consiste à concevoir la conscience comme relevant d’une substance entièrement nouvelle, totalement distincte de la matière physique. Selon cette conception, la réalité se divise en deux : une substance physique caractérisée par l’étendue spatiale et une substance mentale caractérisée par la pensée, cette dernière rendant compte de la conscience. C’est ce qu’on appelle le dualisme. Son défenseur le plus influent fut le philosophe français René Descartes. Mais Descartes n’a finalement pas réussi à préserver le PRS, puisqu’il ne pouvait expliquer pourquoi il existe deux substances plutôt qu’une seule.

Alternativement, nous pourrions remettre en question l’hypothèse apparemment évidente selon laquelle la matière physique fondamentale n’est pas consciente. Le mystère apparaît parce qu’il semble impossible de comprendre comment une matière physique non consciente, organisée dans l’espace et le temps, peut donner naissance à la conscience. Mais pourquoi devrions-nous penser que la matière physique fondamentale n’est pas consciente ? Cette hypothèse n’est pas obligatoire. Si la conscience est une propriété fondamentale de la matière, le problème de son explication, tel qu’il a été formulé plus haut, ne se pose plus. Ainsi, pour éviter cet obstacle de principe à l’explication de la conscience, beaucoup sont enclins à croire que celle-ci est une propriété fondamentale de la matière, autrement dit que le panpsychisme est vrai.

L’hypothèse selon laquelle la matière fondamentale est physique et non consciente empêche de fournir une explication intelligible — à partir des « éléments » fondamentaux de la matière — de la raison pour laquelle des êtres comme nous sont conscients. Si la conscience est absente au niveau fondamental, il subsistera toujours un fossé explicatif entre le physique et le mental. Cela signifie que, quelle que soit la configuration de matière physique constituant un être conscient, il semble toujours possible que la conscience en soit absente ; aucune configuration de matière ne paraît nécessairement liée à la conscience et donc capable de l’expliquer. Mais si la conscience est introduite au niveau fondamental, cet obstacle disparaît. Selon le panpsychisme, nous n’avons plus besoin de combler le fossé entre la matière fondamentale non consciente et la conscience aux niveaux supérieurs d’organisation, puisque la conscience est présente à tous les niveaux.

Il reste encore un travail considérable à accomplir pour expliquer comment la conscience fondamentale se combine pour donner naissance à la conscience humaine. Mais, à tout le moins, le panpsychisme offre un moyen d’éviter ce qui apparaîtrait autrement comme une violation potentiellement dévastatrice du PRS. Si la conscience est déjà présente au niveau fondamental, il n’existe plus le même fossé explicatif généralisé entre une matière entièrement non consciente et les êtres conscients aux niveaux supérieurs d’organisation.

Le PRS offre une autre voie vers le panpsychisme. La philosophe norvégienne Hedda Hassel Mørch soutient que la conscience fondamentale est nécessaire pour expliquer correctement les mouvements élémentaires de la matière, tels que les décrit la physique fondamentale. La science nous apprend beaucoup sur le comportement de la matière et sur ce que font les différentes particules subatomiques, comme les protons, les électrons et les neutrons. Mais elle ne nous dit pas ce qu’est la matière. Cela ressort clairement de la manière dont la science caractérise la matière. L’électron, par exemple, est défini par ses propriétés : sa masse, sa charge et son spin quantique. Ces propriétés sont à leur tour comprises en fonction des dispositions qu’elles confèrent à l’électron à se comporter de certaines manières. Ce qui manque à cette description scientifique du monde, c’est une explication de ce que sont les propriétés physiques en elles-mêmes, et donc de la raison pour laquelle elles ont le pouvoir de disposer la matière à se comporter de certaines façons.

Pourquoi les propriétés d’un électron le prédisposent-elles à certains comportements ? Comment rendre cela intelligible conformément aux exigences du PRS ? Prenons la douleur. Si vous souffrez, cette propriété mentale vous pousse à éviter ce qui vous fait mal : touchez accidentellement un radiateur brûlant et vous retirerez aussitôt votre main. Comme l’écrit Mørch : « En l’absence de motivations interférentes, il semble que la douleur pousse toujours les sujets à chercher à l’éviter, et il est difficile de concevoir les choses autrement ». Si nous demandons pourquoi quelqu’un a retiré sa main du radiateur, répondre que la chaleur lui a causé de la douleur constitue une explication parfaite. Celle-ci rend l’action pleinement intelligible, car chercher à éviter la source de la douleur fait partie de ce que signifie éprouver de la douleur. Les propriétés mentales sont particulières en ce qu’elles sont les seules propriétés capables de fournir des explications intelligibles du comportement. Comme l’écrit Mørch :

Les seules propriétés fondamentalement dispositionnelles que nous connaissons ou que nous pouvons concevoir positivement sont les propriétés phénoménales, en particulier celles qui sont associées à l’agentivité, à l’intention et/ou à la motivation.

D’autres propriétés, comme la charge négative, auraient pu, pour autant que nous le sachions, disposer les choses à se comporter de manière très différente, voire ne les prédisposer à aucun comportement systématique. Mais il est inconcevable que la douleur nous pousse à faire autre chose qu’à éviter sa source. « Il ne semble pas concevable, écrit Mørch, que la douleur amène les sujets à chercher à faire autre chose qu’à l’éviter en vertu de son seul caractère intrinsèque ». Cela ouvre une perspective fascinante. Pour rendre intelligible le comportement de la matière, nous devrions considérer les propriétés responsables de ce comportement comme des propriétés mentales conscientes. Autrement dit, toutes les propriétés physiques paradigmatiques, telles que la charge, la masse et le spin quantique, sont des propriétés mentales conscientes. Cette démarche apporte une réponse à la question de ce qu’est fondamentalement la matière, ce qui permet à son tour d’expliquer pourquoi elle se comporte comme elle le fait. Les propriétés fondamentales de la matière sont des propriétés de la conscience. Par leur nature même, elles prédisposent la matière dont elles sont les propriétés à adopter certains comportements. Cela comble le fossé explicatif que la méthode scientifique, à elle seule, laisse béant. Là encore, la motivation première de cet argument est le désir de disposer d’explications intelligibles du monde, conformément au PRS.

Pour Spinoza, si les choses dépendent des propriétés parce que celles-ci les individualisent, il s’ensuit que les propriétés sont plus fondamentales que les choses

Il existe une troisième voie par laquelle l’adhésion au PRS nous conduit au panpsychisme. Spinoza est peut-être surtout connu pour son panthéisme, selon lequel Dieu est la nature. Selon cette conception, Dieu n’est pas une entité distincte qui serait une cause extérieure de la nature ; Dieu coïncide plutôt avec la nature. Or, il se trouve que l’argument en faveur du panthéisme fonctionne également très bien comme argument en faveur du panpsychisme. Et, point essentiel, l’argument de Spinoza repose sur un engagement véritablement inébranlable en faveur de l’intelligibilité de la nature.

Si l’on nous demandait combien de choses existent, nous répondrions probablement qu’il en existe un très grand nombre : un chat ici, une maison là, quelques protons, des électrons, et ainsi de suite. On pourrait même penser qu’il existe une infinité de choses. Mais Spinoza soutient qu’il n’existe qu’une seule chose. Si nous affirmons qu’il existe plusieurs choses, nous devons préciser ce qui caractérise chacune d’elles. Nous pourrions ainsi dire : « Ce chat est noir », « Cette maison est en briques », « Socrate est sage », et ainsi de suite. Point crucial, pour un partisan du PRS, les différentes choses qui existent ne peuvent pas toutes posséder exactement les mêmes propriétés. Si deux choses sont distinctes — cette table et cette autre table, par exemple —, leur distinction doit s’expliquer par une différence entre elles, c’est-à-dire par une différence dans leurs propriétés (l’une est carrée, l’autre ovale, par exemple).

Les choses distinctes sont individualisées par leurs propriétés. Or, cette relation d’individualisation est ce que les philosophes appellent une relation de dépendance. Par exemple, le fait que ce texte soit un essai sur le panpsychisme, l’intelligibilité et la finalité de la philosophie dépend de la présence de mots disposés de manière appropriée. Cette relation de dépendance établit un ordre de fondamentalité : les mots sont plus fondamentaux que l’essai, puisque celui-ci dépend de ceux-là.

Mais, pour Spinoza, si les choses dépendent des propriétés parce que celles-ci les individualisent, il s’ensuit que les propriétés sont plus fondamentales que les choses. Ce résultat est toutefois inacceptable. Les choses — ou les « substances », comme dirait Spinoza — sont censées être absolument fondamentales. Une substance, c’est-à-dire une chose distincte qui existe, est par définition indépendante de tout le reste et se suffit entièrement à elle-même. Il semble étrange d’affirmer que les propriétés occupent le niveau fondamental. La rougeur d’une pomme est-elle plus fondamentale que la pomme elle-même ? Certainement pas, puisque la pomme, en tant que chose, doit exister avant que la rougeur puisse s’y manifester. Nous devons donc trouver une autre manière d’expliquer pourquoi il existe plusieurs choses distinctes. Invoquer leurs propriétés ne suffit pas.

Au lieu de soutenir que les différentes choses possèdent simplement des propriétés différentes, nous devrions peut-être affirmer qu’elles se distinguent radicalement par leurs attributs essentiels. Que sont les « attributs essentiels » ? Rappelons que, selon le dualisme, la réalité se divise en une substance mentale dont l’attribut essentiel est la pensée et une substance physique dont l’attribut essentiel est l’étendue. Autrement dit, le mental et le physique possèdent des attributs essentiels radicalement différents. Mais cela soulève une nouvelle question : pourquoi la substance mentale n’est-elle pas étendue, et pourquoi la substance physique ne pense-t-elle pas ? Le PRS exige une explication. On pourrait penser que la nature de la substance mentale exclut d’être étendue, et inversement. Mais Spinoza objecte que cela viole l’indépendance des substances, puisque cela implique une dépendance mutuelle entre les substances mentale et physique pour expliquer le fait qu’elles s’excluent réciproquement. En définitive, Spinoza estime qu’il n’existe aucune raison pour laquelle les substances devraient différer les unes des autres et que, puisqu’il n’y a aucune raison, elles ne diffèrent pas. Il n’existe donc qu’une seule substance, une seule chose, qui possède toutes les propriétés et qui est à la fois étendue et pensante, puisqu’il n’y a aucune raison pour qu’elle soit dépourvue de quelque propriété ou attribut essentiel que ce soit.

Une chose unique possédant toutes les propriétés et tous les attributs essentiels correspond aussi bien à Dieu qu’à la nature. L’argument de Spinoza selon lequel une seule chose existe est donc un argument en faveur du panthéisme. Mais on peut également le formuler comme un argument en faveur du panpsychisme. Selon Spinoza, l’unique substance existante est à la fois étendue et pensante. La pensée constitue donc une caractéristique fondamentale et omniprésente de la réalité. On peut toutefois se demander si le caractère fondamental et omniprésent de la pensée équivaut au panpsychisme, puisque, dans le système de Spinoza, il existe des raisons de croire que toute pensée n’est pas nécessairement consciente. Mais, à tout le moins, pour Spinoza, la mentalité est une propriété fondamentale de la matière, et nombreux sont ceux qui acceptent de l’assimiler à la conscience et, par conséquent, de classer Spinoza parmi les panpsychistes. Le philosophe américain Martin Lin, par exemple, écrit : « Spinoza est un panpsychiste. Pour lui, la mentalité est une caractéristique omniprésente et fondamentale du monde naturel ».

Cet argument en faveur du panpsychisme (et du panthéisme) découle d’une application rigoureuse du PRS, sans laisser aucune piste inexplorée, et notamment de l’exigence d’expliquer l’idée selon laquelle il existe plusieurs substances distinctes possédant des propriétés ou des attributs différents. En fin de compte, Spinoza conclut que cette exigence ne peut être satisfaite, ce qui conduit à la conclusion qu’il existe une seule substance fondamentale, dotée de toutes les propriétés et possédant les deux attributs essentiels que sont la pensée et l’étendue. Cette conclusion peut être formulée en termes panthéistes : affirmer qu’il n’existe qu’une seule substance, possédant toutes les propriétés et tous les attributs, invite à identifier cette substance à la fois à Dieu et à la nature. Elle peut également être formulée en termes panpsychistes : l’unique substance fondamentale est essentiellement une réalité consciente et pensante. La conscience constitue donc une propriété fondamentale de la réalité.

Poursuivre l’exigence d’intelligibilité nous conduit dans des directions inattendues et stimulantes. Si le panpsychisme ne vous convainc pas, il vaut la peine de vous demander s’il existe véritablement une raison à toute chose, si le monde est réellement intelligible en dernière analyse. En revanche, si vous considérez le PRS comme indispensable, le panpsychisme peut vous sembler inévitable.

Mais cette dernière voie offre-t-elle un sens plus profond à l’existence ? Je n’en suis pas certain. En réalité, l’incertitude quant au sens ultime nourrit les arts qui, dans leurs expressions les plus puissantes, accueillent et célèbrent l’inintelligibilité et l’absurdité de la vie. À l’inverse, il semble légitime de critiquer une œuvre d’art lorsque son sens est trop évident, lorsque son message est trop appuyé. Ainsi, de même qu’un sens clair et dépourvu d’ambiguïté est loin de constituer l’objectif esthétique suprême, rien ne permet d’affirmer que rendre la réalité pleinement intelligible et fournir le « sens de la vie » soient des objectifs souhaitables ou réalistes pour la philosophie.

L’insatisfaction face à la vie, ou une crise du sens peut surgir lorsque nous ne trouvons aucune bonne raison à nos activités personnelles et professionnelles. De manière analogue, l’insatisfaction philosophique peut provenir de notre incapacité à rendre le monde intelligible. Mais il est loin d’être évident que ce type d’insatisfaction puisse réellement être surmonté par de meilleures explications.

Un monde chaotique et inintelligible n’empêche pas la construction de systèmes philosophiques extrêmement ordonnés

Un emploi plus prestigieux ou mieux rémunéré peut constituer une raison de se lever le matin. Mais les profondes questions de valeur et de sens resteront intactes. L’absurde ne se laisse pas si facilement vaincre. De même, la promesse d’un système philosophique fondé sur le PRS, comme celui de Spinoza, peut séduire dans la mesure où nous souhaitons « résoudre » la philosophie en apportant une réponse à toute question imaginable. Mais nous pouvons tout aussi bien considérer qu’une explication de tout revient à n’expliquer rien du tout.

Au lieu de chercher des raisons parfaites à toutes nos activités, nous devrions peut-être simplement accueillir ce que nous faisons, quoi que ce soit, pour ce que c’est. Comme le philosophe et écrivain français Albert Camus le soulignait, Sisyphe ne peut trouver de réconfort qu’en acceptant positivement sa situation : « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux ».

Peut-être est-il erroné de vouloir rendre le monde intelligible et devrions-nous plutôt nous contenter de savourer le processus qui consiste à contempler sa gloire chaotique et inintelligible, tout en poussant notre rocher philosophique vers le sommet de la montagne. L’élaboration et l’exploration de théories philosophiques systématiques constituent une manière de s’engager dans cette démarche contemplative. Un monde chaotique et inintelligible n’empêche pas la construction d’édifices philosophiques parfaitement ordonnés. Mais ce serait une erreur de croire que ceux-ci sont capables, même en principe, de dissiper définitivement les mystères de la vie. Il vaut mieux considérer les théories philosophiques, telles que le panpsychisme, comme des perspectives nouvelles et enrichissantes sur ces mystères, tout en restant ouverts à la possibilité qu’elles s’effondrent et soient remplacées.

En renonçant à l’exigence d’une intelligibilité totale et en concevant plutôt la philosophie comme une discipline qui propose différentes perspectives sur notre condition, nous pouvons mieux comprendre ce que signifie progresser en philosophie. Les désaccords philosophiques généralisés ne doivent pas être considérés comme la preuve que la philosophie est en déclin par rapport, par exemple, aux sciences naturelles. Nous devrions plutôt nous réjouir de l’existence de conceptions opposées, telles que le dualisme, le physicalisme et le panpsychisme, qui nous offrent des perspectives riches et variées sur les mystères les plus fascinants de la vie.

Le panpsychisme peut-il rendre le monde intelligible ? Je ne suis pas certain que quoi que ce soit puisse y parvenir, ni même qu’il soit judicieux de rechercher des raisons ultimes. Mais la contemplation du panpsychisme comme réponse au profond mystère de la conscience peut encore nous procurer beaucoup de joie, et je doute que nous puissions demander davantage à une théorie philosophique.

Sam Kimpton-Nye est maître de conférences en philosophie à l’Université de Southampton, au Royaume-Uni. Il est coauteur, avec Toby Friend, de Dispositions and Powers (2023).

Texte original publié le 12 octobre 2026 : https://aeon.co/essays/does-the-principle-of-sufficient-reason-make-panpsychism-true