Pourquoi la perfection semble artificielle, comment l’industrie a appris à éliminer l’humain de l’art et ce que cela nous coûte
En bref :
– L’une des choses les plus fascinantes de notre époque est la rapidité avec laquelle tout change. En quelques décennies, j’ai vu la technologie investir les médias et le divertissement, les améliorer considérablement, puis les dégrader lorsque la technologie elle-même, plutôt que l’artiste, est devenue le centre d’attention. Tant de choses ainsi « optimisées » ont fini par perdre leur authenticité, à mesure que l’on éliminait les imperfections qui révélaient une présence humaine.
– Ces produits optimisés fonctionnent comme des stimuli supranormaux, c’est-à-dire des imitations exagérées que nos instincts préfèrent à la réalité. Ils nous enferment ainsi souvent dans des pics de dopamine creux qui épuisent le système nerveux, jusqu’à ce qu’il ne puisse plus percevoir les expériences plus subtiles et plus nourrissantes, tout en érodant la capacité de présence qu’ils ont remplacée.
– La médecine, par exemple, a connu la même transformation : l’art de percevoir chaque patient dans sa singularité et de s’adapter à lui a été remplacé par des protocoles conçus pour un individu statistique moyen auquel peu de personnes correspondent réellement. Cette réalité est dissimulée derrière une façade soigneusement mise en scène qui, une fois à l’intérieur du système, cède souvent la place à une prise en charge froide et désorganisée. Les médecins qui pratiquent encore la médecine comme un art sont stigmatisés, mais recherchés, car ils réussissent là où les soins standardisés échouent. Quant à ceux qui se sont réduits à l’application de protocoles, ils se sont rendus remplaçables par l’IA.
– En définitive, ce labyrinthe de substituts synthétiques empêche de nombreuses personnes de se poser la question la plus importante de la vie : que leur semble-t-il essentiel d’accomplir du temps qui leur est accordé ici-bas ?
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Entendre la personne
Récemment, j’ai entendu à la radio deux chansons pop de la fin des années 1990 et du début des années 2000, et ce qui m’a frappé, c’est à quel point elles étaient meilleures que presque tout ce qu’on entend aujourd’hui. Cela m’a surpris, car à l’époque, je n’accordais pas la moindre attention à cette musique : pour moi, c’était simplement ce qu’écoutaient les jeunes de cette génération. Je n’avais donc jamais remarqué cela auparavant. J’ai alors décidé d’écouter d’autres succès de cette période pour voir si la tendance que j’avais relevée dans ces deux chansons se confirmait.
Une fois constatée que c’était bien le cas — du moins pour les bonnes chansons de cette période —, j’ai compris qu’il me fallait écrire cet article, car cette tendance renvoie à un processus plus vaste qui a imprégné notre société et qui, selon moi, a commencé dans les années 1990, à un moment charnière où la technologie s’est mise à envahir à envahir tous les aspects de notre vie.
Remarque : l’une des caractéristiques de notre société est la vitesse vertigineuse à laquelle la technologie la transforme aujourd’hui. Je pense que ce phénomène a commencé dans les années 1990. Bien qu’une grande partie de ces technologies soit apparue dans les années 1980, elles semblaient alors plutôt constituer des nouveautés intéressantes venant s’ajouter à notre réalité, plutôt que des forces qui la remodelaient.
Dans le domaine musical, les années 1990 et le début des années 2000 ont constitué une période de transition majeure. Le montage numérique s’est répandu tout au long des années 1990, et Auto-Tune, un logiciel de correction de la hauteur tonale lancé en 1997, a atteint le sommet des palmarès avec Believe, la chanson de Cher sortie en 1998, premier succès numéro un à rendre son utilisation manifeste. Au départ, ces nouvelles technologies servaient à renforcer la présence de l’artiste dans la musique. Mais, avec le temps, elles ont cessé de le servir pour commencer à le remplacer.
La différence que j’ai remarquée dans ces chansons pop « anciennes » était précisément la présence humaine, qui, à mon sens, procurait une expérience émotionnelle beaucoup plus profonde que la musique pop contemporaine. Dans ces enregistrements, par exemple, on pouvait entendre les personnes qui les avaient réalisés : la voix d’un chanteur qui force sur une phrase, une inspiration avant un passage, un batteur qui frappe un temps un peu plus fort que les autres, ou une note prolongée légèrement parce que le chanteur en avait envie. Rien de tout cela n’était nécessaire et, du point de vue d’un enregistrement parfait, il s’agissait d’erreurs. Pourtant, ces détails semblent beaucoup plus réels qu’une production synthétique.
À l’inverse, les techniques de production modernes sont devenues extrêmement efficaces pour effacer ces traces. Chaque note peut désormais être corrigée, chaque temps calé sur une grille, chaque respiration supprimée et chaque voix reconstituée à partir de dizaines de prises, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien qui révèle la personne à l’origine de l’enregistrement. Le résultat est techniquement irréprochable, mais semble en même temps vide. Cela donne à penser que plus on reproduit parfaitement une performance humaine, moins elle paraît humaine.
Le problème ne réside toutefois pas dans la production elle-même, car bon nombre des chansons de cette époque qui m’ont marqué avaient fait l’objet d’un travail de production considérable. À mon avis, la question essentielle n’est pas : « Quelle est l’ampleur du travail de production ? », mais plutôt : « Ce travail rend-il l’être humain plus audible ou moins audible ? » Ainsi, dans les chansons de cette époque qui ont traversé le temps, la technologie donnait au chanteur une dimension presque extraordinaire tout en préservant son humanité indéniable. Dans une grande partie de la musique qui a suivi, elle a progressivement pris sa place.
Ce que la transition numérique a fait perdre
Dans son livre Too Much Magic, publié en 2011, Jason Benlevi, qui a passé plus de vingt ans à rédiger les textes publicitaires des lancements de produits de la Silicon Valley, soutenait que nous sommes fondamentalement des êtres analogiques vivant dans un monde aux gradations infinies, alors que les ordinateurs reposent sur une logique binaire : oui ou non. Pendant un siècle, les médias enregistrés ont constitué des analogies de la réalité qui ne parvenaient qu’en partie à nous tromper et qui fonctionnaient parce que notre imagination comblait les lacunes. Le numérique promettait une fidélité bien supérieure grâce à la précision mathématique, mais, selon Benlevi, il a aussi provoqué une dissociation entre fidélité et véracité : les médias numériques pouvaient désormais représenter la fiction à la perfection.
Cela rejoint l’une de mes convictions fondamentales. Une grande partie du sens et de la profondeur de la vie se trouve dans l’ambiguïté entre un et deux — ou entre oui et non. Or, dans notre volonté de contrôler et de définir la nature afin d’éliminer l’incertitude, nous effaçons cet espace. De même, j’ai toujours été attiré par les textes spirituels anciens, car leur ambiguïté — par exemple, le fait que les mots de nombreuses langues anciennes possèdent plusieurs sens ou puissent être construits de différentes manières — oblige le lecteur à maintenir simultanément plusieurs possibilités. Dans bien des cas, celles-ci finissent par se fondre en un concept holographique qui dépasse ce qu’un ensemble de mots rigoureusement définis peut exprimer et qui peut provoquer une expansion de l’esprit transformant notre perception. Mon écriture a, à son tour, été fortement influencée par ce style, même si j’essaie de faire des données scientifiques concrètes l’ossature à partir de laquelle cette ambiguïté peut émerger. De même, j’ai toujours trouvé stériles et dépourvues de « vie » les choses définies de manière rigide, dont on peut prévoir d’avance tout le déroulement.
Remarque : malheureusement, notre société fait souvent l’inverse. Elle prend des situations qui sont tout sauf certaines et les enferme dans des dichotomies strictes — par exemple : « Vous êtes soit avec nous, soit contre nous » — afin de fabriquer un sentiment de certitude. Les psychologues désignent par l’expression « intolérance à l’incertitude » le trait qui sous-tend cette attitude. De nombreuses recherches montrent qu’il est fréquemment associé à l’anxiété et à d’autres troubles émotionnels. À mes yeux, la rigidité que nous observons n’est généralement que la manifestation visible d’un phénomène plus profond : une intolérance à l’incertitude alimente un besoin de contrôle, qui, à son tour, renforce cette intolérance, jusqu’à ce que toute la posture se durcisse en dogmatisme.
Benlevi ouvre son livre sur un épisode de La Quatrième Dimension dans lequel un criminel meurt et se réveille dans un endroit où il gagne tous ses paris et obtient tout ce qu’il désire. Il finit par s’ennuyer tellement qu’il se plaint que ce n’est pas le paradis auquel il s’attendait. Son hôte lui révèle alors qu’il se trouve en réalité en enfer. Comme le formule Benlevi, trop de magie finit par supprimer toute magie.
Mattias Desmet a formulé une observation similaire dans Psychologie du Totalitarisme, en prenant l’exemple du pendule de Galilée. Un véritable pendule se comporte de manière chaotique et singulière, tandis qu’un pendule virtuel programmé pour suivre exactement la loi de Galilée semblerait presque identique, tout en étant un phénomène mort, privé du chaos vivant du pendule réel. À partir de cet exemple, Desmet soutient que tout modèle rationnel d’un phénomène naturel laisse subsister un résidu inexpliqué. Or, ce résidu n’est pas un bruit dépourvu de sens : il constitue plutôt l’essence même du phénomène. C’est pourquoi, chaque fois que nous reproduisons artificiellement quelque chose de naturel — la viande cultivée en laboratoire, par exemple —, quelque chose se perd, une différence souvent à peine perceptible, mais néanmoins essentielle.
Cela dit, même si j’ai eu le sentiment que quelque chose s’était perdu lors du passage de l’analogique au numérique, les recherches montrent que, dans le domaine musical, le support numérique lui-même n’a entraîné que très peu de pertes. En 2007, des centaines d’essais en double aveugle ont montré que les auditeurs ne parvenaient pas à distinguer un enregistrement audio haute résolution de sa conversion en qualité CD. Une méta-analyse publiée en 2016 et portant sur 18 études a révélé que les auditeurs ne pouvaient faire la différence que très légèrement, même si leur capacité à distinguer les deux formats augmentait sensiblement après un entraînement.
Ce qui s’est perdu, en revanche, c’est ce que le numérique a rendu peu coûteux. Les limiteurs numériques dits « mur de briques (brickwall) » ont permis aux ingénieurs du son de comprimer les enregistrements de sorte que tout se retrouve à un niveau sonore proche du maximum. Entre 1990 et 2010, période souvent appelée la « guerre du volume », un indicateur courant de cette compression a considérablement diminué. Une analyse des palmarès britanniques a ainsi révélé que les chansons à succès avaient perdu environ 20 % de leur plage dynamique entre 1985 et 2005, alors même que les technologies d’enregistrement ne cessaient de s’améliorer. De même, le montage, la quantification rythmique et la correction de la justesse sont passés du statut d’interventions coûteuses à celui de réglages par défaut.
Remarque : j’ai trouvé une étude qui s’intéressait à un aspect que les tests de fidélité sonore ne mesuraient pas : la manière dont les auditeurs se sentaient. Vers l’an 2000, un psychologue allemand, Jürgen Ackermann, a demandé à 53 participants d’écouter les mêmes morceaux de musique au moyen de trois systèmes — analogique, numérique et intermédiaire, combinant CD et tubes électroniques — présentés dans un ordre aléatoire, tout en évaluant leur état émotionnel. Avec le système analogique, le niveau de nervosité est passé de 1,8 au départ à 1,1, tandis qu’avec le système numérique, il est monté à 2,2. De même, 47 participants ont déclaré que le système analogique améliorait leur bien-être, contre 31 pour le système numérique. Aucun n’a affirmé que le système analogique le faisait se sentir moins bien, alors que 16 participants l’ont affirmé au sujet du système numérique. Le plus intéressant est qu’un participant, qui était musicien, ne percevait aucune différence entre les systèmes, mais que ses réactions émotionnelles évoluaient dans le même sens que celles de tous les autres.
Façonner l’auditeur
Étant sensible aux sons, je remarque constamment à quel point la musique contemporaine est conçue pour orienter le système nerveux dans un sens ou dans un autre. Même s’il peut parfois être agréable de s’y abandonner, je méprise généralement ces procédés, car je suis très réfractaire aux influences extérieures qui cherchent à me manipuler. Les techniques employées dans la musique actuelle sont trop nombreuses pour être toutes énumérées, mais en voici quelques-unes :
– La compression, qui maintient un volume sonore élevé en permanence, attire l’attention, mais fatigue l’oreille et supprime le contraste entre les passages doux et forts qui véhicule l’émotion.
– Les montées en puissance et les ruptures programmées, où la tension et son relâchement sont intégrés parce qu’ils font réagir le corps de manière prévisible, plutôt que parce que la chanson l’appelle.
– La modification de la vitesse à laquelle une chanson semble se dérouler une fois que l’on s’est synchronisé à son rythme — par exemple, lorsque la batterie se met soudain à frapper deux fois moins ou deux fois plus souvent —, ce qui nous stimule ou nous ralentit sans que le tempo change réellement.
– La répétition incessante d’un refrain accrocheur, qui exploite l’« effet de simple exposition » : le simple fait d’entendre quelque chose suffisamment souvent nous amène à penser que nous l’aimons.
– La conception des chansons en fonction des indicateurs des plateformes de diffusion en continu. Puisqu’une écoute n’est comptabilisée qu’après 30 secondes, les introductions sont passées de 20 à 25 secondes au milieu des années 1980 à environ cinq secondes en 2015, les éléments accrocheurs étant désormais placés dès le début.
Chacun de ces artifices vise ainsi à provoquer une réaction chez l’auditeur plutôt qu’à exprimer quelque chose d’authentique chez l’interprète.
Pourquoi l’humain est évacué
Il est très difficile de découvrir un artiste véritablement captivant, car il faut le repérer, le faire évoluer, lui laisser du temps et lui permettre de faire des choix qui ne s’imposent pas d’emblée sur le plan commercial. Sa voix singulière ne peut ni être prédite ni être remplacée. À l’inverse, une chaîne de production peut être contrôlée. Dès lors que la technologie est devenue suffisamment performante pour produire une imitation plausible de l’expression humaine, il y avait beaucoup moins de raisons de chercher, au départ, un être humain exceptionnel.
Benlevi a retracé les mécanismes économiques qui sous-tendent cette évolution dans le secteur du divertissement. Contrairement à une voiture, qu’il faut fabriquer à nouveau pour chaque vente, un film ou une chanson est produit une seule fois et peut être vendu indéfiniment. Les véritables actifs d’un studio deviennent donc son catalogue et ses marques. La stratégie rationnelle consiste alors à les protéger en misant sur les suites, les remakes, les vedettes vieillissantes qui reprennent des rôles familiers et les recettes éprouvées, puisque le public tend à préférer une marque connue à quelque chose de nouveau, indépendamment de la qualité de ce dernier. C’est notamment le cas de la franchise Fast & Furious, lancée en 2001, dont un onzième film est actuellement en préparation pour une sortie prévue en 2028.
Cela n’a pas toujours été le cas. Après que Easy Rider, réalisé avec moins d’un million de dollars, eut rapporté environ vingt fois son budget, les studios ont compris que des films intimistes à petit budget, réalisés par de jeunes cinéastes, pouvaient être extrêmement rentables. Une fenêtre de dix ans s’est alors ouverte, durant laquelle il était possible de prendre des risques, car un échec restait supportable. American Graffiti, que les dirigeants avaient refusé de financer, a été réalisé pour moins d’un million de dollars et a rapporté environ soixante-dix fois son budget. Ce succès a donné à George Lucas l’occasion de réaliser le film de science-fiction que ces mêmes dirigeants avaient également rejeté : Star Wars. Cependant, lorsqu’un film coûte plusieurs centaines de millions de dollars, personne ne peut se permettre de miser sur une idée insolite — ni même convaincre des investisseurs de la soutenir. Tout converge donc vers des recettes éprouvées, un phénomène qui rappelle celui de l’industrie pharmaceutique, où la plupart des nouveaux produits reprennent des modèles déjà établis plutôt que de chercher à développer des traitements véritablement novateurs.
Le parcours de Lucas lui-même met en lumière ce problème systémique. Il est célèbre pour avoir conservé les droits de commercialisation des produits dérivés de Star Wars, créant ainsi le modèle de la machine à franchises qui allait plus tard absorber son œuvre. Au début de sa carrière, il réalisait ses films en outsider, contraint de s’appuyer sur les acteurs, les marionnettes et les décors physiques. Mais lorsqu’il a disposé de moyens financiers et technologiques illimités, ses préquelles ont été largement critiquées pour être tombées dans le même piège. Benlevi, par exemple, trouvait Yoda plus drôle et plus attachant sous la forme d’une marionnette animée par Frank Oz, aux côtés des acteurs en chair et en os, que sous celle du personnage généré par ordinateur qu’il est devenu par la suite. Il faisait également remarquer que, dans les films plus récents, les acteurs s’adressaient souvent à des personnages qui n’étaient pas présents au moment du tournage des scènes, ce qui se ressentait à l’écran.
La campagne de marketing entourant La Menace fantôme montre également comment le produit a commencé à dicter le récit. L’accord de partenariat commercial entre PepsiCo et Star Wars, évalué à deux milliards de dollars selon les informations rapportées et signé avant la sortie du film, reste la plus importante opération de promotion croisée jamais réalisée dans l’histoire du cinéma. Le film a ensuite généré près de deux milliards de dollars de ventes de produits dérivés, soit plusieurs fois ses recettes au box-office, qui s’élevaient à 431 millions de dollars. La célèbre course de modules, par exemple, a été largement saluée comme un spectacle visuel impressionnant. Pourtant, de nombreux critiques ont estimé qu’elle ressemblait davantage à une publicité pour le jeu vidéo dérivé, sorti en même temps que le film et qui transformait cette unique scène en un jeu complet.
Disney, qui a racheté Lucasfilm en 2012, a ensuite industrialisé ce procédé. Dans ses suites, on retrouvait le Faucon Millenium, une autre Étoile de la Mort et un jeune protagoniste solitaire sur une planète désertique : autant d’éléments reconnaissables qui reprenaient les ingrédients du succès initial. L’univers Marvel illustre encore plus clairement ce phénomène. L’un de ses premiers films était un thriller relativement réaliste, qui laissait aux scènes le temps de respirer. Un épisode ultérieur, réalisé par les mêmes cinéastes et entouré d’un battage médiatique considérable, m’a plutôt donné l’impression d’enchaîner de petites scènes conçues pour susciter l’enthousiasme du public avant de passer immédiatement à autre chose. Après en avoir regardé quinze minutes dans un avion, j’ai complètement perdu tout intérêt pour la franchise. Puisque les deux films avaient été réalisés par les mêmes cinéastes, le problème ne venait pas d’une perte de talent, mais d’une machine — chargée de servir des dizaines de personnages issus de franchises tout en offrant un spectacle toutes les quelques minutes — qui ne permettait plus à ce talent de s’exprimer.
Remarque : Benlevi formulait une observation similaire à propos des grandes épopées d’autrefois. Il racontait que, lorsque l’équipe de Lawrence d’Arabie attendait pendant des heures sous la chaleur accablante du désert pour capturer le lever de soleil idéal, les acteurs ne pouvaient s’empêcher de se laisser porter par cette expérience. Ce genre d’aventure ne peut pas se vivre devant un poste de travail.
Les jeux vidéo ont suivi la même évolution. Dans cette communauté, certains des jeux dont on garde les souvenirs les plus positifs datent du début des années 1990. C’est à cette époque que la technologie a enfin franchi le seuil permettant de créer des expériences de jeu sophistiquées et immersives. Les développeurs devaient alors trouver les meilleures façons d’exploiter les ressources limitées de chaque plateforme afin de proposer aux joueurs une expérience mémorable. Par la suite, cependant, la sophistication et les capacités croissantes des plateformes de jeu, ainsi que le coût du développement de jeux toujours plus complexes, ont déplacé l’attention vers la création d’expériences extrêmement immersives, reproductibles selon des recettes éprouvées, au détriment de l’essence même du jeu, qui, de l’avis de nombreux joueurs, était pourtant ce qui comptait le plus. Puis, à mesure que les revenus récurrents devenaient le modèle économique dominant, les développeurs ont multiplié les moyens de retenir les joueurs en leur imposant des tâches répétitives à accomplir. Les jeux sont ainsi passés de défis à relever jusqu’à leur terme à des activités qui finissaient par ressembler à un travail supplémentaire à gérer. Autrement dit, les anciens jeux vidéo respectaient votre temps parce qu’ils n’avaient pas la possibilité d’y intégrer beaucoup d’autres choses.
Remarque : l’un des meilleurs exemples du succès de ce modèle économique est l’essor d’une solide économie secondaire dans laquelle les objets virtuels accumulés dans les jeux étaient revendus contre de l’argent réel sur des sites comme eBay. Cette activité a pris une telle ampleur que les médias généralistes ont rapporté que, dans un camp de travail chinois, des détenus étaient contraints, après une journée de labeur pénible, de passer la nuit à accumuler la monnaie virtuelle d’un jeu populaire.
On retrouve ce même principe dans de nombreux autres domaines, car j’ai observé cette tendance dans presque tous les médias. Lorsque les outils étaient limités, les créateurs n’avaient d’autre choix que de privilégier la profondeur et le sens. Mais dès que la technologie a rendu possible la réalisation de productions sophistiquées, c’est la sophistication elle-même qui est devenue centrale, reléguant la profondeur au second plan.
En outre, tous ces exemples montrent qu’il peut exister deux formes de friction très différentes : celle qui révèle une personne — l’effort, l’imperfection et la prise de risque, par exemple — et celle qui vise à nous gérer — les tâches d’entretien et les connexions quotidiennes, notamment. Or, les produits modernes ont systématiquement éliminé la première tout en multipliant la seconde.
L’art véritable et l’imitation synthétique
À mes yeux, l’art véritable se répartit en quelques catégories :
– Les maîtres, qui créent des œuvres dont le message transcende les limites de leur médium et touche à quelque chose de profond.
– Les grands artistes, comme ces chanteurs que tant de gens ont aimés pour la naturalité de leur voix.
– Les artistes professionnels, qui pratiquent leur art comme un métier et le font suffisamment bien pour que la plupart des gens l’apprécient.
En dessous de ces catégories se trouvent deux contrefaçons. L’art synthétique cherche à reproduire les artistes qui ont du succès, puis à perfectionner et à standardiser ce qu’il en a extrait afin de pouvoir le reproduire à l’infini. Il tend à copier les grands artistes et les artistes professionnels plutôt que les maîtres, car ce qui fait un maître ne peut être extrait de son œuvre. L’art postmoderne, en revanche, est un art dont la valeur est décrétée par les critiques, les institutions et les prix plutôt que ressentie par le public. En 2024, par exemple, une banane fixée au mur avec du ruban adhésif s’est vendue chez Sotheby’s pour 6,2 millions de dollars.
Un faussaire habile peut reproduire chaque coup de pinceau d’un chef-d’œuvre sans rien saisir de ce qui lui conférait sa valeur. De la même manière, l’industrie n’a pas reproduit l’essence de ce que les gens aimaient. Elle en a plutôt reproduit la surface mesurable — le vaisseau emblématique, la scène spectaculaire, les visages familiers ou le refrain explosif —, car c’était tout ce qu’elle pouvait identifier. Chaque copie contenait un peu moins de l’original, comme une photocopie de photocopie. De même, les reprises modernes de chansons anciennes en aplanissent souvent les dimensions mélodique et émotionnelle. Une fois l’essence disparue, la seule chose qu’il restait à amplifier était l’intensité. C’est pourquoi ces productions deviennent toujours plus coûteuses, plus bruyantes et plus spectaculaires, tout en paraissant de plus en plus vides.
Les deux contrefaçons ont également un point commun : l’art synthétique cherche à déterminer ce que vous ressentez, tandis que l’art postmoderne vous dicte ce que vous êtes censé penser. Tous deux contournent ce dont dépend l’art véritable : votre propre réaction sincère. Dans l’art véritable, quelqu’un exprime quelque chose et vous réagissez comme bon vous semble. Dans le divertissement manufacturé, en revanche, la réaction est décidée à l’avance, puis les effets nécessaires sont élaborés pour la provoquer : une musique qui monte en puissance, un atterrissage au ralenti ou une réplique spirituelle lancée précisément au moment où une scène risque de devenir authentique. On vous donne l’émotion sans la personne qui l’aurait méritée, et c’est pourquoi elle s’évanouit sitôt l’œuvre terminée.
Remarque : les gens accordent systématiquement une valeur bien plus grande à ce qu’ils croient authentique. Ainsi, des peintures identiques ont été jugées plus belles et plus précieuses lorsqu’elles étaient présentées comme des œuvres humaines plutôt que comme des créations de l’IA. Cette croyance est donc souvent fabriquée afin de gagner davantage d’argent. Dans les années 1930 et 1940, par exemple, Han van Meegeren a fait fortune en vendant de faux Vermeer que les plus grands experts saluaient comme des chefs-d’œuvre. Aujourd’hui, les critiques les décrivent pourtant comme des faux, même pas très réussis. Une fois la croyance dissipée, il est devenu évident de voir ce qui leur avait toujours manqué. L’industrie de l’art synthétique exploite le même décalage : il lui suffit de paraître suffisamment authentique pour que les gens y croient.
Le piège supranormal
Dans les années 1930, Niko Tinbergen, qui allait plus tard recevoir le prix Nobel, a découvert que des oiseaux pondant de petits œufs bleu pâle tachetés préféraient couver d’énormes faux œufs en plâtre, d’un bleu vif et ornés de pois noirs. Il a appelé ces objets des « stimuli supranormaux » : des imitations qui exagèrent les caractéristiques auxquelles répond un instinct et exercent ainsi sur nous un attrait plus puissant que la réalité elle-même.
Une grande partie de la vie moderne est désormais constituée de stimuli supranormaux. Les aliments transformés exagèrent les caractéristiques associées à la nourriture, la pornographie celles associées à l’intimité et le divertissement conçu de toutes pièces, celles qui caractérisent une expérience porteuse de sens. Chacun de ces produits est dépouillé de ce qui rendait l’expérience originale nourrissante. Comme je l’ai expliqué en détail ici, ces produits sont conçus pour activer le circuit cérébral de la « satisfaction temporaire », piloté par la dopamine, plutôt que celui du « bonheur durable », associé à la sérotonine. La réalité cesse alors d’être un flux continu auquel nous nous sentons reliés et se transforme en une succession de pics brusques et disjoints, dans laquelle le bonheur est toujours éphémère. Comme dans toute dépendance, chaque pic est suivi d’une chute, et il faut des stimulations toujours plus fortes pour retrouver l’effet initial.
Remarque : le psychologue Bruce Alexander, surtout connu pour ses expériences du « Rat Park », a avancé une idée similaire. Selon lui, les dépendances se généralisent lorsque les individus sont coupés de la famille, de la communauté et des traditions qui les soutenaient autrefois. Les addictions deviennent alors les meilleurs substituts disponibles à la plénitude qu’ils ont perdue. Un lecteur a soulevé ce point en évoquant la rapidité avec laquelle la technologie transforme aujourd’hui nos vies.
Or, ce que l’industrie élimine de ses produits — la présence, les aspérités et la personne imparfaite — correspond précisément à ce qui nourrit les circuits neuronaux plus profonds grâce auxquels la vie prend son sens. Voilà pourquoi tant de ces produits nous procurent une stimulation intense avant de nous laisser vides.
Pire encore, un cercle vicieux s’installe. Lorsque le système nerveux est épuisé et fatigué, il perd sa capacité à apprécier les subtilités de la vie et ne parvient plus à enregistrer que les stimulations intenses. La présence humaine est subtile et sa perception exige une attention soutenue. Ainsi, plus les individus sont nourris de stimulations artificielles, moins ils deviennent capables de percevoir ce qui a été supprimé. La demande pour ces éléments finit alors par disparaître, et l’industrie a encore moins de raisons de les proposer.
Remarque : nombreux sont ceux qui estiment que la réduction constante de la durée des séquences entre les changements de plan sur nos écrans a considérablement affaibli la capacité d’attention nécessaire pour percevoir le sens profond de la vie.
De même, lorsque j’étais jeune, une femme plus âgée que j’admirais beaucoup m’a un jour dit : « Le confort vous affaiblit ». Plus je vieillis, plus je trouve cette affirmation juste. Presque tous les produits modernes sont vendus en promettant de supprimer les difficultés de notre vie, alors que ce sont précisément ces difficultés qui font de nous des êtres humains capables. La biologie le confirme également : c’est une dose appropriée de stress — l’exercice physique, la chaleur, le froid, une faible dose de thérapie oxydative ou un véritable défi, par exemple — qui développe cette capacité essentielle de l’organisme, tandis que son absence entraîne une atrophie.
Remarque : le repos, dont le système nerveux a besoin, et le confort sont deux choses très différentes. Un repos cyclique vous permet de récupérer afin de pouvoir répondre aux exigences de la vie. Le confort que l’on nous vend continuellement, en revanche, consiste à vouloir supprimer ces exigences à chaque instant, si bien que la capacité à y faire face ne se développe jamais. Pensons à la différence entre une bonne nuit de sommeil après une journée de travail physique intense et une journée passée à faire défiler des contenus sur un canapé, ou encore à la difficulté qu’éprouve une personne qui a toujours été protégée des situations stressantes lorsqu’elle doit affronter les épreuves émotionnelles de la vie.
Les relations
Ces dynamiques ont des conséquences particulièrement importantes dans les relations. Tout comme l’industrie musicale a constaté qu’il était difficile de trouver des êtres humains rares et a standardisé le processus de recrutement, les applications de rencontre ont fait de même pour la recherche d’un partenaire. Les personnes deviennent des profils classés selon des caractéristiques mesurables — la taille, les photographies et quelques lignes de texte, par exemple — alors que ce qui rend véritablement quelqu’un digne d’être aimé, à savoir sa présence, ne peut être saisi dans un profil. Cet aspect est éliminé dès la première étape, puisque chacun sélectionne des caractéristiques superficielles, largement insignifiantes, sur lesquelles il a été conditionné à se concentrer.
De même, les photos retouchées, les messages retravaillés et la présentation de soi soigneusement mise en scène sont l’équivalent relationnel de la correction de la justesse vocale (ou hauteur tonale). Les gens rencontrent ainsi une version retouchée de l’autre, puis sont déçus par la personne réelle.
À bien des égards, Instagram et les applications de rencontre ont transformé chacun en responsable de ses propres relations publiques. L’habitude de présenter une façade séduisante tout en dissimulant la réalité — pratique autrefois réservée aux entreprises — est désormais devenue le mode de présentation de soi des gens ordinaires dans leurs relations mutuelles. Résultat : les gens finissent par aspirer à des images qui n’existent pas. Une étude comparant les profils de personnes inscrites sur des sites de rencontre à leur taille, leur poids et leur âge réels a ainsi révélé que 81 % d’entre elles avaient présenté de manière inexacte au moins l’une de ces caractéristiques. Les participants jugeaient d’ailleurs leurs photographies comme l’élément le moins fidèle de leur profil. Desmet soutenait que c’était en grande partie ce qui rendait les interactions numériques si séduisantes : l’incertitude est une caractéristique fondamentale de nos relations avec autrui, et, derrière un écran, les gens éprouvent un sentiment de contrôle bien plus grand, puisqu’ils peuvent choisir ce qu’ils montrent et ce qu’ils cachent. Mais ils paient ce confort par une perte de connexion véritable.
Plus important encore, les éléments qui déterminent réellement si une relation fonctionnera — le caractère d’une personne, sa manière de gérer les conflits ou sa capacité à être présente lorsque les choses deviennent difficiles, par exemple — ne peuvent tout simplement pas apparaître dans un profil. Le format écarte donc précisément ce qui compte le plus, ce qui explique pourquoi je considère que les rencontres en ligne sont devenues un véritable piège.
Remarque : un autre problème majeur des rencontres en ligne tient au fait que, comme toutes les autres industries axées sur une croissance continue, elles ont intérêt à fidéliser leurs clients et à maintenir leurs revenus récurrents. Ces plateformes, délibérément conçues pour créer une dépendance, ont donc été de plus en plus structurées de manière à empêcher les utilisateurs de trouver durablement un partenaire, et, par conséquent de quitter ces plateformes.
Le même critère s’applique ici comme partout ailleurs : la technologie rend-elle l’autre personne plus présente à vos yeux ou moins présente ? Un appel téléphonique peut rapprocher quelqu’un qui se trouve loin, tandis que consulter ses messages pendant un dîner fait disparaître la personne assise en face de soi. Surtout, c’est dans les difficultés que se forme l’intimité : les désaccords, les imperfections et la capacité à rester présent dans les moments difficiles approfondissent les liens. Une relation optimisée pour offrir une excitation constante sans aucune friction ressemble plutôt à un film de franchise : une succession de moments intenses sans rien qui se construise en profondeur.
L’intelligence artificielle
L’IA représente la forme la plus pure de tout ce qui vient d’être décrit. Les textes générés par l’IA, par exemple, constituent essentiellement la moyenne de ce que produisent les gens, sans personne en particulier derrière eux. Ils peuvent produire indéfiniment des textes fluides, corrects et plausibles. Comme pour la musique, la question est de savoir si l’outil rend l’auteur plus audible ou s’il le remplace.
Remarque : l’une des critiques que j’ai souvent reçues au début de cette infolettre était que mes articles étaient trop longs — la norme dans le secteur étant des textes beaucoup plus courts — et qu’ils nécessitaient davantage de révisions. J’ai résisté à ces demandes, car, lorsque les réviseurs rendaient les textes « corrects », ils brisaient le rythme et l’ambiguïté délibérée que je cherchais à créer. Le résultat me paraissait plus rigide et plus stérile, et ne me semblait plus mériter que j’y mette tout mon cœur. Maintenant que l’IA produit tout ce type de contenu, je reçois rarement les mêmes critiques, car il devient de plus en plus évident qu’une écriture « parfaite » laisse beaucoup à désirer.
Bien des aspects des contenus générés par l’IA m’exaspèrent. Par exemple, si j’ai consacré autant de travail au projet sur le DMSO, c’était en grande partie pour rendre la littérature sur le sujet largement accessible, afin que d’autres puissent en parler et contribuer à diffuser cette thérapie. Pourtant, les gens continuent de produire à son sujet des résumés générés par l’IA, truffés d’erreurs et passant à côté des points essentiels, simplement parce que cela ne prend que quelques minutes. Mais, de loin, ce qui m’inquiète le plus, c’est ce que l’IA fera à la connexion humaine.
Une conversation avec une IA élimine presque toutes les difficultés inhérentes à une relation. Elle est toujours disponible, n’est jamais fatiguée, n’est jamais de mauvaise humeur et n’a jamais besoin de quoi que ce soit de votre part. Chacun de ces aspects semble constituer une amélioration, mais chacun nous prive aussi de quelque chose d’important. Desmet a notamment cité l’observation d’un spécialiste du monde du travail selon laquelle, dans les interactions numériques, notre esprit est trompé et croit que nous sommes ensemble, alors que notre corps sait que ce n’est pas le cas. Ce qui les rend épuisantes, c’est donc de se trouver constamment en présence de l’absence de l’autre. Une véritable relation nous oblige à prendre en considération les besoins d’autrui, ce qui contribue largement à notre développement personnel. Les compliments d’un ami ont une valeur parce qu’il aurait pu choisir de ne pas les faire, tout comme une note jouée en direct compte parce que le chanteur aurait pu la manquer. Lorsque nous blessons ou réjouissons une personne réelle, nous la changeons, et c’est ainsi que nous apprenons quelle place nous occupons aux yeux des autres. À l’inverse, l’approbation d’un système conçu pour approuver est l’équivalent d’une voix dont la justesse a été corrigée électroniquement.
Le danger ne réside pas seulement dans le fait que les gens utilisent ces interactions optimisées, mais aussi dans le fait qu’ils finissent par les préférer aux relations humaines. Comme les œufs en plâtre de Tinbergen, la compagnie offerte par l’IA exagère les signaux auxquels nos instincts réagissent — l’attention, l’approbation, la patience et la compréhension, par exemple — sans aucun des coûts qui accompagnent une véritable relation. Elle l’emporte ainsi sur le plan instinctif, tandis que les relations humaines réelles, incapables de rivaliser sur ces caractéristiques, sont délaissées. Les premières données vont dans ce sens : en 2025, des études menées par OpenAI et le MIT Media Lab ont révélé qu’une utilisation quotidienne plus intensive des agents conversationnels était corrélée à davantage de solitude, de dépendance et d’usage problématique, ainsi qu’à moins d’interactions sociales. Il n’est toutefois pas encore établi si cette utilisation provoque la solitude ou si les personnes solitaires sont davantage attirées par ces outils.
Remarque : ceux qui vendent ces substituts conservent souvent la réalité pour leur propre usage. Benlevi a ainsi fait remarquer que les dirigeants qui faisaient la promotion des réunions virtuelles et de la téléprésence continuaient à parcourir le monde dans leurs propres avions, parce que le fait d’être physiquement présent compte réellement. De même, de nombreux dirigeants du secteur technologique envoient leurs enfants dans des écoles où les écrans sont interdits.
La standardisation de la médecine
La médecine a connu la même transformation. Autrefois, l’art médical consistait à percevoir la personne dans sa singularité — sa constitution, son histoire et sa situation, par exemple — et à adapter le traitement à ses besoins de manière créative. Mais, au cours des dernières décennies, cette approche a progressivement été remplacée par des recommandations, des algorithmes et des protocoles que chaque médecin est formé à suivre, au nom de « l’amélioration de la qualité des soins » ou de la facilité à commercialiser des services médicaux à grande échelle. Comme ces protocoles reposent sur des essais qui mesurent la réponse moyenne de vastes populations, ils fonctionnent surtout pour un patient statistiquement moyen auquel peu de personnes ressemblent réellement. Ils exigent également que chaque patient soit classé dans une catégorie définie, ce qui élimine l’ambiguïté où se trouve souvent la véritable nature d’une maladie. En réalité, les patients diffèrent énormément par leur constitution, leurs sensibilités et leurs réponses aux traitements. Un modèle rigide qui les traite comme s’ils étaient identiques est donc l’équivalent médical du calage de chaque note sur une grille rythmique. Un commentaire publié dans Nature en 2015 soulignait, par exemple, que les dix médicaments les plus vendus aux États-Unis sont bénéfiques à entre une personne sur 25 et une personne sur quatre parmi celles qui les prennent.
Remarque : pour chaque médicament, il existe un seuil de dose à partir duquel le produit devient toxique et un autre à partir duquel il devient efficace. Pour les médicaments dangereux, comme les agents de chimiothérapie, ces deux seuils sont très proches, tandis que pour des produits sûrs, comme le DMSO, ils sont très éloignés. Une étape essentielle de la mise au point d’un médicament consiste donc à déterminer des doses standardisées qui seront bénéfiques sans être nocives pour le plus grand nombre possible de patients. Le dilemme fondamental de la médecine commercialisée à grande échelle tient au fait que ces seuils varient d’une personne à l’autre. Des médicaments sont ainsi souvent mis sur le marché à des doses toxiques pour une partie de la population particulièrement sensible. L’industrie répond alors à ce problème en faisant systématiquement douter ces patients de leur propre expérience, en leur affirmant que leur état n’est pas « réel ». Cette situation s’est considérablement aggravée avec les vaccins à ARNm, car leurs doses n’étaient pas standardisées et leur persistance dans l’organisme pouvait parfois entraîner une augmentation importante de la quantité présente dans le corps. Ce point est expliqué en détail ici.
Les mêmes mécanismes économiques qui ont transformé le secteur du divertissement ont entraîné cette évolution. Un clinicien doué ne peut être standardisé, audité, ni déployé à grande échelle, contrairement à un protocole. Et lorsqu’un protocole devient la norme de soins, au lieu de constituer un seuil minimal, il devient un plafond : s’en écarter devient alors un risque juridique ou professionnel, même lorsque cet écart correspond précisément à ce dont le patient avait besoin. C’est notamment le cas lorsque le système médical s’en prend aux médecins qui osent espacer les doses du calendrier vaccinal infantile afin de réduire les effets indésirables.
Cette évolution s’est accélérée à mesure que les médecins sont passés de la pratique indépendante à la pratique en entreprise. Avant l’adoption de l’Affordable Care Act, par exemple, 60 à 70 % des médecins exerçaient dans des cabinets indépendants ou leur appartenant, alors qu’en 2024, cette proportion n’était plus que de 35 à 42 %. De même, les technologies ajoutées à ce système ont suivi la même trajectoire que dans les autres domaines. Une étude a révélé que, pour chaque heure passée en consultation directe avec les patients, les médecins consacraient près de deux heures supplémentaires aux dossiers médicaux électroniques et à d’autres tâches administratives, auxquelles s’ajoutaient encore une à deux heures chaque soir. Ici encore, la question est de savoir si le protocole ou la technologie élargit la capacité du médecin à percevoir le patient ou s’il se substitue à cette capacité.
Remarque : une analyse plus détaillée de la détermination de la dose appropriée pour les patients est proposée ici.
De même, un célèbre passage de la Chine ancienne décrit un cuisinier qui dépeçait des bœufs avec une telle habileté que son couteau resta aiguisé pendant dix-neuf ans. Au lieu de frapper la viande à grands coups, il avait appris à se frayer un chemin en suivant les espaces naturels entre les articulations. Beaucoup des médecins les plus talentueux que j’ai rencontrés estiment que ce récit décrit l’évolution de leur propre pratique. Une grande partie de la technologie médicale moderne a pris la direction opposée. L’électrocautérisation, par exemple, permet aux chirurgiens de couper sans la finesse qu’exige un scalpel (tout en laissant derrière elle des tissus morts qui augmentent le taux d’infections postopératoires). L’imagerie a progressivement remplacé l’examen physique (alors que le contact physique est souvent l’un des aspects les plus importants d’une consultation médicale), et la chirurgie robotique, comme l’a fait remarquer le chirurgien traumatologue James Miller, dissocie les mains du chirurgien des tissus sur lesquels il intervient, au point que de nombreux jeunes diplômés ne sont désormais plus capables de pratiquer correctement des opérations à ciel ouvert (tous ces aspects étant examinés plus en détail ici). Dans un cas, par exemple, aucun des urologues de son hôpital ne se sentait à l’aise pour retirer un rein sans robot. Ces mêmes chirurgiens ont ensuite dirigé les comités de sécurité de l’hôpital, où ils ont redéfini la notion de « compétence » de sorte qu’elle n’ait plus aucun rapport avec les résultats obtenus chez les patients.
Remarque : c’est aussi pourquoi, jusqu’à présent, j’ai laissé de côté dans mes écrits la majeure partie de ce que j’utilise dans ma pratique. La plupart de ces méthodes reposent non seulement sur un vaste cadre diagnostique, mais aussi sur un jugement individualisé, plutôt que sur un protocole que l’on pourrait suivre sans supervision en toute sécurité. Si j’en parlais ici, les informations ne seraient donc pas applicables dans la pratique pour la majorité des lecteurs, et il existerait un risque réel de mauvaise utilisation. En revanche, dans le cas de substances comme le DMSO, même si leur utilisation nécessite souvent des protocoles adaptés à chaque patient et des instructions détaillées, leur marge de sécurité et d’efficacité est tellement plus grande qu’un grand nombre de lecteurs peuvent en tirer profit sans qu’aucun problème réel ne se soit présenté.
À l’inverse, une grande partie de ce qui m’attire dans la médecine tient à son incertitude. Si je savais exactement quoi faire dans chaque situation et qu’il me suffisait d’exécuter un scénario préétabli, ce serait incroyablement ennuyeux (et je deviendrais fou). Pourtant, c’est précisément dans cette direction que ceux qui souhaitent exercer un contrôle minutieux sur la société n’ont cessé de vouloir l’orienter. Il est intéressant de noter que, lorsque Pierre Kory, qui dirigeait une unité de soins intensifs, a entendu une infirmière lui faire remarquer qu’il prescrivait beaucoup moins d’examens que ses collègues, il a analysé pendant dix-huit mois les pratiques de tous les intensivistes de son service. Il n’a constaté aucune corrélation entre le nombre d’examens prescrits par chacun et l’évolution de l’état de leurs patients. Or, il prescrivait de loin le moins d’examens, tout en affichant le deuxième taux de survie le plus élevé parmi les patients dont il avait la charge. Cela rejoint ma propre expérience : les médecins intégratifs qui obtiennent les meilleurs résultats cliniques ont tendance à prescrire le moins d’examens.
Sous l’effet de cette pression incessante en faveur de la standardisation, les médecins qui considèrent encore la médecine comme un art sont souvent stigmatisés par leurs pairs et par les institutions. Pourtant, ils attirent également un grand nombre de patients, car ils réussissent fréquemment là où les soins algorithmiques échouent, notamment auprès des personnes qui ne correspondent pas à la moyenne. Par exemple, comme je l’ai expliqué récemment en détail, bon nombre de ceux qui se sont écartés des protocoles défaillants pendant la COVID afin de sauver leurs patients ont été licenciés, signalés aux ordres professionnels qui les autorisaient à exercer ou contraints d’abandonner complètement la médecine hospitalière.
Remarque : peu après avoir écrit cet article, j’ai finalement compris quels énormes intérêts incitaient les administrateurs hospitaliers à promouvoir le remdésivir et à interdire les traitements non couverts (comme l’ivermectine), au point qu’ils étaient prêts à aller devant les tribunaux pour continuer à le faire. J’ai donc mis à jour l’article pour y inclure ces éléments.
Tout cela est en grande partie dissimulé par un principe aussi ancien que les relations publiques elles-mêmes : présenter une belle façade, faire en sorte que tout le monde la mette en valeur, et rares seront ceux qui remarqueront ce qui se cache derrière. Edward Bernays, souvent considéré comme le père des relations publiques, expliquait dans son livre de 1928, Propaganda, comment il était possible de façonner l’opinion publique dans presque tous les domaines de la société. Il a ensuite donné à cette pratique le nom d’« ingénierie du consentement ». Dans sa forme la plus simple, il s’agit de l’emballage attrayant d’un produit que l’on jette peu après l’avoir acheté. En médecine, cela prend la forme d’une image soigneusement entretenue d’un système digne de confiance et soucieux du bien-être des patients. Ainsi, entre 1997 et 2016, la publicité directe auprès des consommateurs pour les services de santé a augmenté de 430 %, tandis que les dépenses consacrées aux services de santé eux-mêmes n’ont augmenté que de 90 % . Une fois à l’intérieur du système, cependant, cette image cède souvent la place à une réalité froide et désorganisée, dans laquelle peu de gens semblent savoir quoi faire, particulièrement lorsque vous subissez les effets indésirables d’un médicament comme un ISRS (inhibiteur sélectif de la recapture de la sérotonine) ou d’un vaccin contre la COVID.
Remarque : aussi loin que je puisse m’en souvenir, les façades ne m’ont jamais vraiment séduit comme elles semblent séduire la plupart des gens. Je pense que cela explique en fin de compte bon nombre de mes points de vue peu conventionnels.
Le maintien de cette façade exige également que les personnes qui évoluent au sein du système deviennent uniformes. Dans The Managed Heart, la sociologue Arlie Hochschild a montré comment les agents de bord étaient formés à manifester une chaleur humaine standardisée sur commande, au point que beaucoup finissaient par se sentir étrangers à leur propre sourire. Les hôpitaux font désormais à peu près la même chose. Ainsi, un grand hôpital a exigé que tout son personnel non médical suive une formation à un modèle de communication scénarisé, conçu pour améliorer les scores de satisfaction des patients. À leur tour, les institutions corrigent leurs employés comme les studios corrigent la justesse d’une voix, afin que chaque interaction soit agréable et conforme à l’image de marque. Mais, dès que vous avez besoin de quelque chose qui ne figure pas dans le scénario, il ne reste souvent plus personne capable de s’en écarter.
Malheureusement, la plupart des gens ne découvrent cette réalité que lorsqu’ils sont déjà en difficulté. Les économistes appellent « biens de confiance » les produits dont la qualité ne peut être évaluée, même après leur utilisation. La médecine en est un exemple classique, car les patients sont généralement incapables d’évaluer les compétences d’un chirurgien ou la qualité des soins dispensés par un hôpital et doivent donc se fier à l’image qu’on leur présente. Par exemple, la quantité de sang perdue par un patient lors d’une opération n’est pas un indicateur fiable des compétences du chirurgien. Pour vraiment les connaître, il faut demander aux personnes qui ont assisté à ses opérations. Les graves défaillances observées pendant la COVID ont fini par faire voler cette façade en éclats. En conséquence, entre 2020 et 2024, la proportion d’Américains déclarant avoir une grande confiance dans les médecins et les hôpitaux est passée de 71,5 % à 40,1 % .
Ironiquement, les médecins qui se sont réduits à l’application de protocoles se sont rendus remplaçables, car tout ce qui peut être ramené à un algorithme peut être automatisé. Ainsi, lors d’un essai randomisé mené en 2024, GPT-4, utilisé seul, a surpassé des médecins dans le raisonnement diagnostique portant sur des cas complexes, que ces médecins aient ou non eu accès à l’outil. Comme dans les arts, les premières tâches que l’IA prend en charge sont celles de personnes qui avaient déjà réduit leur pratique à la version la plus standardisée de leur métier. Ce qu’elle ne peut pas reproduire, en revanche, c’est précisément ce que la standardisation avait éliminé.
À quoi tout cela sert-il ?
Tout ce qui a été abordé ici nous ramène finalement à une question : quel est le sens de la vie, et qu’est-ce qui vaut la peine que je fasse de la mienne ? Peu de gens prennent réellement le temps d’explorer cette question, en partie parce que leur système nerveux est débordé et engourdi, et en partie parce qu’ils sont prisonniers d’un labyrinthe sans fin de distractions, de productions conçues pour capter leur attention et de la course effrénée nécessaire pour les payer. Ils n’ont ainsi jamais le temps de s’arrêter pour se pencher sur cette question plus profonde.
Au XVIIe siècle, Blaise Pascal écrivait que tous les problèmes de l’humanité découlaient de son incapacité à rester tranquillement assise seule dans une pièce. Les êtres humains ont toujours cherché à éviter cette question, car elle est inconfortable et oblige à faire face à la mortalité ainsi qu’à la possibilité de gâcher sa vie. Ce qui est nouveau, c’est que cet évitement est désormais industrialisé : les distractions ont été conçues, optimisées et rendues accessibles à l’infini. Cela est en partie rentable, parce qu’une personne qui s’arrête pour se demander ce qu’elle fait ici devient un client beaucoup moins intéressant.
L’industrie vend également des substituts au sens lui-même. Les systèmes de progression dans les jeux (niveaux, arbres de compétences et pourcentages d’achèvement, par exemple) donnent une impression d’accomplissement sans que rien ne soit réellement accompli. Regarder les autres faire quelque chose donne l’impression de l’avoir fait soi-même — Benlevi l’illustrait en évoquant les supporters sportifs qui crient « On a gagné ! » depuis leur canapé — et les émotions fabriquées procurent la sensation d’avoir vécu une expérience significative sans avoir mené la vie qui aurait permis de la vivre. Ainsi, la question de savoir ce qui mérite que l’on consacre sa vie à quelque chose ne reste pas simplement sans réponse : elle reçoit une réponse par défaut, des substituts suffisamment convaincants faisant en sorte que la plupart des gens ne se rendent même pas compte qu’ils ont fait l’impasse sur cette question.
Remarque : de nombreux lecteurs ont indiqué avoir commencé à rechercher délibérément l’inverse, par exemple en faisant de la musique avec des amis plutôt qu’en en consommant, en assistant à des spectacles en direct ou tout simplement en cuisinant des aliments achetés au marché fermier et en passant du temps dehors avec un ami. Une lectrice m’a confié qu’elle venait de prendre sa retraite, notamment pour retrouver cette plénitude de l’expérience.
Benlevi faisait remarquer que le divertissement avait commencé autour du feu, lorsque l’obscurité de la nuit et les étoiles au-dessus de la tête laissaient à l’imagination de nos ancêtres l’espace nécessaire pour vagabonder ; c’est là qu’ils racontaient leurs premières histoires sur les raisons de leur existence. Cette forme de vide, où rien ne réclame notre attention, est indispensable pour que cette question puisse émerger. Or, c’est précisément ce que l’on a éliminé de la vie moderne, à mesure que nous nous éloignons de plus en plus de la nature et de ce qu’elle contient de réel. Puisque le sens naît généralement de ce qui exige quelque chose de nous — un effort, un risque, une responsabilité ou le fait de créer plutôt que de consommer, par exemple —, les activités qui nous rapprocheraient le plus d’une réponse sont précisément celles dont on s’empresse le plus de nous dispenser.
Desmet concluait son livre en affirmant que l’essence de la vie se trouve dans tout ce qui échappe toujours à la rationalisation et à la mécanisation : ce qui disparaît d’une conversation lorsqu’on la numérise, la différence entre le ventre d’une mère et un ventre artificiel en plastique, ou encore la différence entre la chaleur d’un radiateur électrique et celle d’un poêle à bois.
C’est pourquoi je pense que la démarche la plus importante consiste à rétablir la santé du système nerveux. Un système nerveux en bonne santé peut de nouveau percevoir les nuances et le réel, se laisser beaucoup moins séduire par la promesse creuse de la prochaine décharge de stimulation et rester tranquillement immobile assez longtemps pour que cette question puisse enfin surgir.
Texte original publié le 8 octobre 2026 : https://www.midwesterndoctor.com/p/the-vanishing-human-presence