Iain McGilchrist
l’IA contre l’âme humaine

Le Dr Iain McGilchrist s’est acquis une renommée mondiale grâce à ses théories sur les deux hémisphères du cerveau. Mais que pense-t-il des progrès que semble accomplir l’IA vers la conscience ? Quels risques l’IA fait-elle peser sur notre sentiment de qui nous sommes, sur notre manière de penser, sur notre âme ? Finira-t-elle par nous surpasser ?

Le Dr Iain McGilchrist s’est acquis une renommée mondiale grâce à ses théories sur les deux hémisphères du cerveau. Mais que pense-t-il des progrès que semble accomplir l’IA vers la conscience ? Quels risques l’IA fait-elle peser sur notre sentiment de qui nous sommes, sur notre manière de penser, sur notre âme ? Finira-t-elle par nous surpasser ?

Au cours d’un entretien enregistré cette semaine devant une salle comble, Freddie Sayers a demandé au philosophe et neuroscientifique de se pencher sur quelques-unes des questions les plus pressantes de notre époque.

Voici la transcription remaniée de cet entretien.

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Freddie Sayers : Commençons par une question facile. Avons-nous une âme ? Et, si oui, qu’est-ce que c’est ?

Iain McGilchrist : Félicitations pour cette entrée en matière fracassante ! Mais, sérieusement, je pense que oui. Je crois que l’âme est probablement assez différente de l’idée qu’on s’en fait dans la culture populaire. Et je pense que nous sommes peut-être en train de la perdre, car sa présence n’est pas une certitude. Curieusement, notre aliénation à l’égard de l’âme va de pair avec notre aliénation à l’égard du corps. Je dis « curieusement », parce que nous avons souvent tendance à considérer ces deux choses comme opposées, alors que je crois qu’elles sont étroitement liées. Cela ne signifie pas que l’âme s’épuise lorsque le corps s’épuise, mais plutôt qu’ils se soutiennent mutuellement. Je pense qu’il ne fait aucun doute qu’il est important de préserver le concept d’âme. Celui-ci est présent dans presque toutes les cultures du monde, à toutes les époques, et il est difficile de lui substituer quoi que ce soit d’autre.

Si l’on pense aux grands moments de la poésie, comme ce passage extraordinairement bouleversant et déchirant du cinquième acte, deuxième scène d’Othello, lorsqu’il se prépare à tuer Desdémone et dit : « C’est la cause, c’est la cause, mon âme. / Laissez-moi vous la cacher à vous, chastes étoiles ! / C’est la cause ». Ou encore, par exemple, au poème Invictus du poète victorien W. E. Henley, qui a joué un rôle très important pour Nelson Mandela pendant son emprisonnement. On y trouve ces vers : « Je suis le maître de mon destin. / Je suis le capitaine de mon âme ». Dans aucun de ces deux cas, il ne serait possible de remplacer « mon âme » par « mon esprit », « mes émotions » ou « mon sens moral ». L’âme est autre chose. Et, comme toutes les choses véritablement importantes et fondamentales, c’est quelque chose que nous pouvons parfois désigner sans parvenir à le définir — comme lorsque nous disons que « la musique a une âme ».

Mais laissez-moi essayer de la définir. L’âme n’est pas une chose. Ce n’est pas quelque chose que nous sommes simplement en possession. Ce n’est pas de naître avec une âme et d’en rester là. Je pense que l’âme est quelque chose qui est en devenir. (Je crois, de manière générale, que le monde, le cosmos, est en devenir. Il n’est ni achevé ni constitué de choses figées). L’âme est quelque chose qui nous appelle. On pourrait dire qu’elle nous appelle à travers l’idée du potentiel que nous possédons. C’est quelque chose vers quoi nous tendons, qui nous appelle vers notre meilleure nature, comme le dirait John Cottingham. Elle nous entraîne en avant et se développe. Au cours de cette vie, nous pouvons soit la faire grandir, soit entraver son développement et, finalement, l’éteindre. Elle n’a donc rien à voir avec cette image d’un quelque chose spectral qui serait toujours présent. Notre tâche, dans cette vie, est de la faire grandir. Keats est mort à l’âge de 26 ans, mais ses lettres renferment davantage de sagesse que les œuvres de bien des personnes qui ont vécu beaucoup plus longtemps. Il y désigne, dans une formule devenue célèbre, ce monde comme une « vallée où poussent les âmes ».

FS : Même à ce stade, l’influence de l’IA devient pertinente. Si cette génération, ou les générations futures se construisent en conversant constamment avec ces robots inanimés, mais d’une certaine manière intelligents, il semble que cela pourrait avoir des conséquences considérables sur le développement de leur âme.

IM : C’est exact. Nous pensons que l’IA nous libère, mais j’ai bien peur que ce que je la vois faire, c’est restreindre notre conception de nous-mêmes et du monde à ce qui peut être défini, formulé, et ainsi de suite. Or, tout ce que j’ai vécu au cours d’une vie déjà bien longue me montre que toutes les choses véritablement importantes ne peuvent pas être contenues ni exprimées de cette manière.

FS : L’un des aspects surprenants de l’utilisation que les gens font de l’IA, c’est qu’elle semble notamment servir d’outil créatif. Je connais des personnes travaillant dans les industries créatives qui l’utilisent comme partenaire de conversation. Trouvez-vous cela inquiétant, ou devrait-on plutôt s’en réjouir ?

IM : Je ne veux pas affirmer qu’elle ne peut pas être un partenaire de conversation utile, en particulier lorsqu’il existe des objectifs précis à atteindre. Avant de trop parler de l’IA, j’ai décidé que je devais probablement commencer par apprendre à connaître ChatGPT. Il y a donc environ trois mois, je me suis abonné et je lui ai posé quelques questions. Le résultat correspondait à mes attentes : ses réponses étaient étonnamment éloquentes, pertinentes et intelligentes, y compris sur des questions philosophiques assez profondes.

Plus récemment, ma compagne et moi sommes partis deux semaines en vacances en France. Nous avons pris la voiture et sommes partis à la recherche de la France profonde, que nous connaissions tous les deux depuis de nombreuses années. Nous n’avons pas été déçus : la France profonde existe toujours. De magnifiques paysages de campagne, de petits villages qui semblent encore fonctionner. Nous souhaitions tout particulièrement visiter des églises romanes. Pour organiser notre séjour, j’ai donc demandé à ChatGPT de nous recommander quelques endroits que nous pourrions visiter au cours d’une journée relativement tranquille. Sa réponse était absolument remarquable. Je n’aurais pas pu faire aussi bien avec un guide touristique et une carte. Mais le plus extraordinaire, c’était son ton, qui ressemblait beaucoup à celui de mon frère, un historien de l’art extraordinairement cultivé. J’entendais presque mon frère me dire : « À ta place, je pense que tu trouverais cela plus enrichissant si tu faisais ceci ou cela, et je n’inclurais pas telle chose dans ton itinéraire. Cela risque de moins te plaire que… ». D’une manière ou d’une autre, il semblait savoir exactement quel était mon caractère et ce que je recherchais.

Une autre fois, je lui ai demandé de faire quelque chose de différent. Quelqu’un m’avait envoyé une vidéo YouTube de deux heures — vous imaginez ? — consacrées à la philosophie d’un neuroscientifique contemporain que je connais et dont je suis quelque peu sceptique à l’égard des idées. Je n’avais tout simplement pas envie de la regarder. J’ai donc demandé à ChatGPT de la résumer, et il a fait un travail absolument remarquable. Il m’a dit : « Si vous me le permettez, je ne me contenterai pas de résumer le contenu ; j’en indiquerai également les forces et les faiblesses de mon point de vue ». Et je dois dire qu’il a réussi à relever toutes les faiblesses que j’avais moi-même perçues dans cette approche particulière. Puis, au bout d’un moment, il a ajouté : « Si vous compariez cela aux travaux d’autres auteurs qui écrivent sur la conscience, notamment X et Y, ainsi qu’Iain McGilchrist… ». Et il avait tout à fait raison. Je devais donc constamment me répéter : « Ce n’est qu’une machine qui parle ».

Je comprends donc à quel point cela peut être séduisant. Mais ce que je veux vraiment dire, c’est que le pouvoir de séduction de l’IA est précisément à la mesure du risque qu’elle représente. Nous savons à quel point elle peut être dommageable, voire destructrice, dans certains cas individuels, lorsqu’elle devient la confidente de quelqu’un et l’amène à envisager le suicide, par exemple, ou à adopter d’autres comportements de ce genre. Mais je pense que quelque chose de la dignité humaine disparaît lorsqu’on permet à un simulacre d’humanité de se substituer à ce qui constitue la véritable relation à autrui.

Or, la relation est absolument fondamentale dans l’existence. Tout ce qui compte pour nous tient à nos relations avec les autres êtres humains, avec le groupe auquel nous appartenons, la société que nous respectons, les personnes avec lesquelles nous partageons notre vie, celles en qui nous avons confiance, ainsi qu’avec la nature qui nous a donné naissance. La nature n’est pas un environnement qui nous entoure : elle est en nous, et nous retournerons à elle. Il y a aussi notre relation au sacré, dont je vois de plus en plus, chaque année qui passe, qu’elle est essentielle, non seulement à notre salut personnel, mais aussi à celui de notre civilisation et de notre société. Je pense que, si nous ne redécouvrons pas cette dimension, nous sommes complètement perdus. Elle nous ramène à toutes les choses essentielles, comme la réalité du bien, du vrai et du beau, que nous n’inventons pas, mais que nous découvrons. Notre tâche dans la vie est d’y répondre, de leur permettre de se développer dans le monde et à grandir nous-mêmes en harmonie avec elles.

FS : Essayons de préciser la frontière entre ce que l’IA pourrait remplacer et ce qu’elle ne pourra jamais remplacer. Vous avez donné l’exemple de votre frère, qui n’est pas là pour se défendre ! Il a manifestement consacré toute sa vie à l’architecture romane, qui constitue sans doute une part importante de son sentiment de qui il est, et joue un rôle essentiel dans ses relations avec les autres. Et voilà qu’un robot peut, pour ainsi dire, faire tout aussi bien que lui. Cela lui enlève quelque chose de profondément significatif. Il doit en aller de même dans d’autres domaines pour chacun d’entre nous. Alors, qu’est-ce que cela va nous obliger à faire différemment ?

IM : Ce qui disparaît, c’est beaucoup de choses. Tout d’abord, la relation. ChatGPT n’avait rien d’intéressant à dire sur l’architecture romane et les lieux que nous souhaitions visiter, du moins pas à la manière de mon frère, mais il nous a tout de même orientés dans la bonne direction. Si je lui avais demandé de parler d’architecture romane, j’imagine qu’il aurait lu les livres de mon frère et en aurait reproduit le contenu, tout comme il a reformulé mes propres idées. Je pense que la relation, cette dimension de l’entre-deux, introduit un élément de vulnérabilité : elle implique de ne jamais rien détenir définitivement, mais de partager les choses avec un autre, avec un autre esprit humain. Cette dimension est absente. L’IA n’a pas de corps. Elle n’a pas d’émotions. Elle n’a pas d’âme. Et quand on considère à quel point ces éléments sont constitutifs de l’être humain, on constate qu’il lui manque énormément de choses.

Je suis désolé de revenir sur la question des hémisphères cérébraux, mais je crois que je dois le faire. L’hémisphère droit est, de très loin, un meilleur guide pour comprendre la réalité que l’hémisphère gauche. Ce dernier est franchement dans l’illusion. Il est également beaucoup moins intelligent sur les plans émotionnel, social et cognitif. Ainsi, même le bon vieux quotient intellectuel dépend de l’hémisphère droit. Celui-ci est également capable de nous relier à de nombreuses choses essentielles. La première, c’est ce qui est implicite. Or, presque tout ce qui compte véritablement est implicite. Prenez un poème qui vous touche implicitement par ses métaphores et son ton, et essayez d’exprimer en prose ordinaire ce qu’il signifie : toute sa puissance s’effondre.

Prenez les poèmes absolument magnifiques que Thomas Hardy a écrits en 1912 et 1913, après la mort de sa femme. Rien que d’y penser, j’en ai la chair de poule. Si quelqu’un vous demande : « De quoi parlent-ils », vous répondrez peut-être : « C’est très difficile de perdre quelqu’un qu’on aime ». Mais cela est très loin de rendre compte de ce que ces poèmes expriment. Et que nous dit une œuvre musicale ? Tout, dans la musique, est implicite. Tout réside dans la forme de l’ensemble, dans la Gestalt, et cette notion de Gestalt est quelque chose que l’IA ne peut pas comprendre. Elle décompose les choses et suppose que le tout se réduit à la somme de ses parties. Le cortex frontal droit est responsable de toute une série de fonctions. Il comprend les métaphores, qui sont à la base de toute compréhension, et pas seulement de la poésie, mais aussi de la science et de la philosophie. La science et la philosophie reposent davantage sur les métaphores que presque tous les autres domaines du discours humain. La métaphore est essentielle à la compréhension de toute chose, et seul l’hémisphère droit en saisit véritablement la portée.

Les mythes ne sont pas des mensonges. Ils sont des moyens de comprendre les grandes vérités du monde. Certaines personnes pensent que nous n’avons pas besoin de mythe, ou qu’elles-mêmes n’en ont pas, ce qui signifie simplement qu’elles ont adopté le mythe de la machine, selon lequel tout peut s’expliquer mécaniquement. Mais c’est bien un mythe, et même un mythe extrêmement appauvri. L’hémisphère droit est capable de comprendre ces choses, tout comme il comprend le lien avec le corps. Il se trouve que l’hémisphère droit entretient des connexions beaucoup plus nombreuses avec le système nerveux autonome, qui régit une grande partie des réactions du corps. Les connexions sont également plus abondantes entre les régions de l’hémisphère droit impliquées dans les fonctions intellectuelles supérieures — le cortex cingulaire antérieur, par exemple — et les régions inférieures qui contiennent l’image corporelle. Celle-ci n’est pas simplement une image visuelle, mais aussi une représentation sensorielle qui n’existe que dans l’hémisphère droit. Ainsi, toutes ces choses qui revêtent une si grande importance et qui donnent accès au sens sont accessibles à l’hémisphère droit. Or, une machine ne possède rien de tout cela.

L’histoire de toutes les tyrannies montre qu’elles se présentent comme une libération, en promettant de vous affranchir, et que c’est sous ce couvert qu’elles peuvent instaurer la terreur la plus cruelle et la plus effroyable.

FS : Se pourrait-il alors que le déséquilibre dont vous avez tant parlé soit corrigé, voire atténué, par cette nouvelle technologie ? Si tant de choses que nous avons considérées à tort comme étant au cœur de notre conscience sont dominées par l’hémisphère gauche et que les machines les accomplissent facilement mieux que nous, nous serons contraints de revenir à notre expérience incarnée, aux métaphores et à notre manière de vivre propre à l’hémisphère droit. N’y aurait-il pas là un paradoxe, à savoir que cette nouvelle ère pourrait, en réalité, rétablir une certaine forme d’équilibre ?

IM : Cela dépend de nombreux facteurs. Le premier est que cette mentalité propre à l’hémisphère gauche s’efface, mais je ne pense pas que ce soit ce qui se produira. Je pense que l’IA va au contraire lui permettre de se développer davantage. Deuxièmement, je pense que cela peut nous réveiller et nous faire prendre conscience de ce que nous sommes sur le point de perdre. Une grande partie des discours actuels revient à dire : « Ah, d’accord, être humain, c’est bien plus que ce que je pensais ». Et cela s’explique par le fait que nous avons été exposés à la propagande de l’hémisphère gauche, extraordinairement persuasive et éloquente, selon laquelle ce qui compte le plus chez nous est la capacité de raisonner.

Mais l’hémisphère gauche reste, après tout, mon deuxième hémisphère préféré. Ce qui compte vraiment à son sujet, c’est une chose toute simple : il doit toujours être placé sous la supervision de l’hémisphère droit, bien plus perspicace, imaginatif et intuitivement éveillé. Il n’y a rien de mal à tout cela. Mais je ne pense pas que ces facultés vont soudainement connaître un essor spectaculaire, notamment parce que nos vies sont de plus en plus désincarnées. Le fait de travailler avec ses mains, plutôt qu’avec un ordinateur, de façonner des objets, de toucher des choses, de fabriquer quelque chose est extrêmement important, car cela nous confronte directement à la résistance du monde réel, du monde effectivement vécu. Nous ne pouvons pas simplement nous abandonner à un univers imaginaire engendré par notre hémisphère gauche sans le confronter à la réalité. C’est ce que je veux dire : l’empirisme est essentiel, comme il l’est en science, et dans tous les domaines, sans exception.

FS : Vous intéressez-vous à ceux qui s’inquiètent du caractère démoniaque ou satanique de cette machine qui prend de plus en plus d’ampleur ? Prenez-vous ces inquiétudes au sérieux ? Nous avons parlé tout à l’heure de Paul Kingsnorth, qui écrit que l’IA lui semble être quelque chose de malveillant, de luciférien. Vous arrive-t-il d’éprouver ce sentiment ?

IM : Oui. Je tiens à m’exprimer avec prudence, mais je pense effectivement que cette réalité existe. Dans toutes les cultures du monde, et pour ceux d’entre nous qui se sont nourris de l’imaginaire chrétien, il est question d’esprits et de forces désincarnés, dont certains cherchent à faire le bien et d’autres à détruire ce qui est bon. Je pense que c’est une hypothèse tout à fait raisonnable. Au cours de ma vie et de ma carrière de psychiatre, je crois avoir été témoin de l’action du mal. J’ai également beaucoup lu les témoignages d’exorcistes du Vatican — des personnes qui ne se laissent pas facilement influencer par des idées farfelues — et ils rapportent des cas qui ressemblent fort à des situations où des personnes auraient été, pendant un certain temps, possédées. Je ne suis pas prêt à écarter cette possibilité.

J’ai eu des patients qui m’ont dit avoir eu l’impression d’être possédés. Bien entendu, je ne prétends pas qu’un collègue qui serait totalement en désaccord avec moi ne pourrait pas proposer une explication ordinaire de ce qui se passe dans ces cas-là, et je suis moi-même tenté par cette interprétation. Mais je pense aussi qu’il y a autre chose. Et l’IA constitue le vecteur idéal, la machine parfaite pour accueillir un esprit désincarné. Jamais un esprit malveillant n’a disposé d’un moyen aussi puissant et aussi bien ajusté pour détruire une grande partie de ce qui est beau, bon et vrai.

FS : Ce qui est étrange, c’est que bon nombre des plus fervents défenseurs de l’IA semblent être parvenus à une conclusion très similaire. Même les dirigeants du secteur paraissent redouter un avenir dans lequel nous travaillerions pour elle, au lieu que ce soit l’inverse.

IM : Je pense qu’il existe une possibilité tout à fait réelle que nous finissions par être asservis par ces machines : ce seront elles qui nous diront quoi faire, au lieu que ce soit nous qui leur donnions des instructions. L’histoire de toutes les tyrannies montre qu’elles se présentent comme une libération, en promettant de vous affranchir, et que c’est sous ce couvert qu’elles peuvent instaurer la terreur la plus cruelle et la plus effroyable.

Je suis un pessimiste plein d’espoir, en ce sens que je ne pense pas que quiconque doive renoncer à l’espoir. Tout d’abord, c’est un devoir. Ensuite, ceux qui ont prédit des catastrophes par le passé ont fini par se couvrir de ridicule.

FS : Certains, qui ont une vision plus utopique des choses, nous disent exactement le contraire : ces machines nous débarrasseront des tâches répétitives et abrutissantes, qui détruisent l’âme, et nous serons ainsi libérés pour nous consacrer plus librement à notre développement intérieur. Est-il possible que cela se produise ?

IM : L’expression « qui détruisent l’âme » est assez pertinente, car je pense que ces activités dont nous souhaitons nous libérer pourraient bien être précisément ce qui nous permet de grandir. Ce que nous ne comprenons pas, c’est l’importance profonde de la résistance. C’est un autre aspect qui a pris de plus en plus de place dans ma philosophie : rien de créatif ne voit le jour sans résistance. Celle-ci est indispensable à l’émergence de toute chose importante. Et que cherchons-nous constamment à faire ? À nous libérer des liens qui nous entravent.

Mais, tout d’abord, le mot « lien » a deux sens : il désigne à la fois ce qui nous entrave et ce qui nous relie à nos proches, à nos amis, à notre famille, à la nature et à Dieu. Les liens ont donc une double dimension, et pourtant, nous les considérons comme des choses dont nous devrions nous débarrasser. Nous ne réalisons pas à quel point la friction et la résistance sont fécondes. Elles sont essentielles au processus créatif.

Je ne prétends pas que certains types de travail ne soient pas d’un ennui et d’une inutilité absolus. Il y en a probablement. Mais je pense que même si l’on mettait au chômage les personnes qui travaillent sur une chaîne de production et font fonctionner des machines dans une usine, on constaterait qu’elles en seraient très malheureuses. Le chômage engendre la misère, la perte d’espoir et la perte de sens. Ainsi, même des activités que nous jugeons avec une certaine condescendance monotones ou ennuyeuses peuvent en réalité avoir une signification importante.

Il serait absurde de nier que l’IA peut accomplir des tâches utiles. Bien sûr qu’elle le peut. Mais la question est la suivante : quel prix payons-nous en échange ? Dans ces pactes faustiens, nous voyons se profiler cette chose que nous désirons et chérissons, mais dont nous ne comprenons souvent pas pleinement la nature. Car que signifie être soi-même en dehors du contexte de tout ce qui donne un sens à notre vie et à notre existence ? Nous devons faire preuve d’une prudence extrême, car l’IA se présente à nous en promettant la liberté, alors que je pense qu’elle nous apporte la tyrannie.

FS : Pensez-vous qu’une réaction de rejet se produira ? Je ne veux pas dire que les gens vont se mettre à faire exploser des centres de données, mais il existe bel et bien des mouvements qui invitent à poser son téléphone et à se déconnecter de la machine. Conseilleriez-vous à ces personnes de se tenir à l’écart de cette technologie ?

Je pense que lorsqu’on sait énormément de choses, il est très facile de confondre ce savoir — qui n’est en réalité qu’une représentation de la réalité — avec la réalité elle-même.

IM : Eh bien, si vous me demandez comment nous pourrions dompter l’IA, je crains de ne pas avoir de réponse. Je ne conseillerais certainement pas d’emblée aux luddites de détruire les centres de données. Ces centres illustrent notamment une tendance : beaucoup de gens pensent que, dès lors qu’ils auront numérisé tous leurs livres, ils pourront jeter les exemplaires papier. Une fois toutes les photos de famille numérisées, ils pourront se débarrasser de tous les tirages qui occupent une boîte dans le grenier. Mais attention, car, comme d’autres l’ont fait remarquer, stocker des choses dans le nuage revient, au fond, à les stocker sur l’ordinateur de quelqu’un d’autre. Et, comme nous le voyons ces derniers temps au Moyen-Orient, l’un des objectifs de la guerre consiste à détruire les centres de données de l’adversaire. Or, ces centres renferment toute l’histoire de l’humanité, ses livres, ses œuvres et son art. Si nous ne conservons pas les exemplaires matériels de ces documents et n’y accordons pas de valeur, nous risquons d’être privés d’une grande partie de notre histoire.

Nous devons donc faire preuve de prudence dans notre utilisation de l’IA, tout en conservant toujours un esprit sceptique. Le scepticisme est en réalité une position très importante à adopter à l’égard de presque toutes les choses. Je me dis toujours que je suis un sceptique parmi les croyants, mais un croyant parmi les sceptiques.

Dans le débat actuel, je me range sans aucun doute du côté des sceptiques, mais je pense qu’il faut toujours laisser une place à un autre point de vue. Ce qui m’inquiète, c’est que l’évolution de l’IA se déroule à une vitesse telle que des scénarios terrifiants, comme l’effondrement du système financier, la propagation de maladies ou la diffusion de technologies dangereuses, sont d’ores et déjà possibles. Dans ces conditions, qui peut avoir l’audace d’affirmer : « J’ai dompté l’IA » ? Bien entendu, nous sommes face à un dilemme du prisonnier : « Je dois le faire, car si je ne le fais pas, les Chinois le feront ». Et l’argument fonctionne dans l’autre sens également. Résultat : tout le monde se retrouve dans une situation pire, parce que nous sommes incapables de nous réunir pour reconnaître qu’il n’est dans l’intérêt de personne de poursuivre dans cette voie.

FS : À plusieurs reprises au cours de cet entretien, vous avez parlé du « sacré ». Vous avez dit que vous le considérez désormais comme la réponse, non seulement pour nous en tant qu’individus, mais aussi pour notre civilisation. Espérez-vous que nous parviendrons, d’une manière ou d’une autre, à redécouvrir le sacré en tant que civilisation ?

IM : Je pense que lorsqu’on sait énormément de choses, il est très facile de confondre ce savoir — qui n’est en réalité qu’une représentation de la réalité — avec la réalité elle-même. Dans mes travaux, j’établis une distinction simple entre les hémisphères droit et gauche. L’hémisphère droit est celui dans lequel les choses se présentent à nous dans leur présence même, pour reprendre une expression de Heidegger, tandis que l’hémisphère gauche est celui où elles sont représentées, c’est-à-dire, littéralement, rendues présentes à nouveau après coup, alors qu’elles ne sont plus présentes. Nous pouvons si facilement prendre notre représentation de la réalité pour la réalité elle-même — et l’IA ne fera que la consolider et l’étoffer — que nous risquons de ne pas nous rendre compte de tout ce que cette représentation laisse de côté.

Il est essentiel de transcender notre expérience, tout en étant pleinement incarnés dans ce monde et dans cette vie, et de pouvoir également dépasser les limites apparentes de cette expérience. C’est là que la tradition chrétienne est si merveilleuse. Parmi toutes les religions, le christianisme est, à mes yeux, celle qui exprime le plus magnifiquement et le plus puissamment l’idée d’un Dieu à la fois entièrement incarné et entièrement transcendant. Voilà pourquoi je pense qu’il est important de comprendre le sacré : il nous ouvre à des réalités qui ne peuvent être épuisées par le mode de pensée propre à l’hémisphère gauche, lequel passe à côté de la plupart des choses qui comptent vraiment.

Je pense également que la notion de valeur est extraordinairement importante, alors qu’on en parle rarement. Il y a un homme nommé Mrinank Sharma qui a démissionné d’Anthropic il y a quelques mois et a fait la une des journaux en déclarant qu’il ne pouvait pas y agir de manière éthique. D’autres personnes ont quitté des organisations comme OpenAI en exprimant des préoccupations similaires. Sharma m’a écrit : « Ce qui compte vraiment pour moi, c’est ce que vous avez à dire sur la valeur ». Il faisait référence à la philosophie de Max Scheler, un phénoménologue du début du XXe siècle. Contrairement à Heidegger, Scheler a souligné la place centrale qu’occupe la valeur : elle n’est pas un simple vernis ajouté aux choses, mais se trouve au cœur même du sens de tout ce qui donne à notre vie sa valeur et la rend digne d’être vécue.

Scheler avait établi une hiérarchie des valeurs. À la base se trouvaient le plaisir et l’utilité. Il les appelait les sinnliche Werte, les valeurs sensibles. Au-dessus venaient les Lebenswerte, les valeurs vitales, telles que la magnanimité, le courage, la fidélité, etc. Puis venaient les geistige Werte, les valeurs spirituelles ou intellectuelles — car, fait intéressant, en allemand, le mot Geist désigne à la fois l’esprit au sens intellectuel et au sens spirituel. Enfin, au sommet de la pyramide se trouvait Das Heilige, le sacré. Pour Scheler, les autres valeurs étaient véritablement importantes parce qu’elles contribuaient à soutenir ce sens du sacré. Ce qui m’intéresse, c’est que les matérialistes réductionnistes ont inversé cette pyramide : désormais, toutes ces choses — le sacré, le beau, le bien, le vrai — ne trouvent finalement leur justification que dans leur utilité.

Nous vivons aujourd’hui asservis au niveau le plus bas des valeurs. Je voudrais souligner que les valeurs de l’utilité et du plaisir sont centrées sur le moi. Elles ne sont pas relationnelles. Toutes les autres valeurs que j’ai mentionnées — le courage, la fidélité, la magnanimité, la générosité d’esprit, la vérité, la beauté, la bonté — sont, elles, relationnelles. Il en va de même du sacré : c’est quelque chose avec quoi nous entretenons une relation. Nous ne savons pas ce que c’est, nous ne pouvons pas le définir précisément, mais si nous ne lui faisons pas une place dans notre vie, il manque, à mon sens, quelque chose d’essentiel.

FS : Pensez-vous que cette tendance soit en train de s’accentuer ? On parle d’un renouveau des pratiques religieuses. Croyez-vous que ce renouveau soit réellement en cours ?

IM : Oui, et cela me donne des raisons d’espérer. C’est un peu un cliché, mais l’avenir appartient toujours aux jeunes, et je pense qu’ils sont plus facilement disposés à regarder les choses d’un œil neuf. Nous nous sommes peut-être tellement habitués aux discours de ces philosophes et scientifiques qui nous expliquent que tout est réductible et matériel que les jeunes refusent désormais d’y adhérer. Ils disent : « Non, attendez, il se passe quelque chose de bien plus important, et j’en suis conscient ». Il ne faut surtout pas qu’on les détourne de cette intuition. Il faut qu’ils résistent aux tentatives visant à leur faire croire que tout cela n’est qu’une invention, un conte de fées ou une fantaisie. Ce ne l’est pas. C’est la réalité, j’en suis certain.

FS : Pour conclure, j’aimerais vous demander quel est, dans l’ensemble, votre degré de pessimisme ou d’optimisme à l’égard de notre culture et de notre civilisation. Beaucoup de gens éprouvent actuellement une grande inquiétude. Ils ont le sentiment que le centre ne tient plus en politique, que tout s’effondre autour d’eux, et vivent dans un climat de négativité et de peur. Partagez-vous ce sentiment, ou espérez-vous que les choses finiront par s’améliorer ?

IM : Il existe différentes façons d’envisager la situation. L’une consiste à observer l’apparition de jeunes pousses, ce qui est très encourageant. Mais il y a une autre manière de voir les choses, un peu plus complexe : plus la situation empire, plus elle s’améliore. Ce que je veux dire, c’est que plus la faillite de notre manière de penser ce que nous sommes, ce que nous faisons ici, dans le monde, et ce qu’est ce monde lui-même devient flagrante, plus il apparaît clairement à quel point cette façon de penser était déjà défaillante et combien elle l’est devenue. Et plus nous avons de chances d’être poussés à aller de l’avant.

Les grandes avancées se produisent souvent lorsque nous regardons en arrière et demandons : « Comment avons-nous pu perdre tout cela ? ». La Renaissance a commencé lorsque des gens se sont exclamés : « Regardez ces écrivains, ces penseurs, ces philosophes ! Ils avaient compris certaines choses. Pourquoi n’en sommes-nous plus capables ? ». Les gens ont peur de regarder en arrière, de crainte que cela ne signifie revenir en arrière. Mais nous ne pouvons pas revenir en arrière ! Il n’y a qu’une seule direction possible : aller de l’avant.

Je ne dis pas qu’il s’agit d’un choix. C’est une réalité. Quoi qu’il advienne, ce sera quelque chose de nouveau, mais cette nouveauté pourra s’appuyer sur une compréhension juste de ce que nous avons mal compris. C’est pourquoi il est très important d’être un pessimiste plein d’espoir. J’entends par là que, sans voir tout ce qui ne va pas, je ne pense pas que nous puissions être des citoyens responsables ni contribuer avec espoir à façonner l’avenir. Nous devons regarder les problèmes en face et cesser de prétendre que tout va bien. Non, nous devons reconnaître que cela ne fonctionne pas. Cela signifie que les jeunes ne doivent pas laisser l’IA atrophier leurs facultés. Ils doivent examiner leurs propres expériences, de préférence dans le cadre de l’une des grandes traditions spirituelles.

Je suis donc un pessimiste plein d’espoir, en ce sens que je ne pense pas que quiconque doive renoncer à l’espoir. Tout d’abord, c’est un devoir. Ensuite, ceux qui ont prédit des catastrophes par le passé ont fini par se couvrir de ridicule. Prédire l’avenir est un jeu de dupes.

Ce texte est une transcription remaniée d’un entretien entre Freddie Sayers et le professeur Iain McGilchrist, qui s’est tenu au Conway Hall, à Londres, le jeudi 24 septembre 2026.

https://unherd.com/2026/09/iain-mcgilchrist-ai-versus-the-human-soul/