Robert Powell : Conscience et relativité – Une élaboration personnelle de la Cosmogonie de Sri Nisargadatta Maharaj


08 Jan 2020

Traduction libre

Dans Les orients de l’Être par Ramesh Balsekar, on lit que Maharaj parle du Non-manifesté qui se manifeste à travers un processus d’« objectivation », l’engendrement des objets (le monde) qui nécessite la création simultanée de l’espace-temps. Maintenant, certaines personnes ont du mal à suivre Maharaj sur ce point ; le phénomène de « l’objectivation » – le processus de produire de l’existence à partir de la non-existence – leur semble un peu comme le magicien qui sort un lapin de son chapeau. C’est, bien sûr, l’antique mystère de la création de Maya. Dans ce contexte, j’aimerais suggérer qu’il pourrait être intéressant et utile pour notre compréhension d’examiner son pendant exact, le processus inverse, ce que j’aimerais appeler la « désobjectivation », qui est la réduction des « objets » manifestés (mais irréels) à zéro ou au vide d’où ils proviennent. Résumons cela en une équation simple :

Désobjectivation

Le Vide <——————————————— « Le Monde »

———————————————>

Objectivation

L’objectivation et la désobjectivation font toutes deux partie du même mécanisme sous-jacent, tout comme la fonte et la congélation d’une substance physique sont les aspects complémentaires du même processus matériel.

Maintenant, cette désobjectivation peut arriver sur le plan psychologique et le plan physique. La désobjectivation psychologique signifie vider l’esprit ; il n’y a plus d’idées comme « la connaissance » pour motiver (stimuler) l’esprit, et plus de « pensée ». L’Esprit Vide peut encore reconnaître les objets et les idées, mais il n’y est plus attaché. Il n’y a pas d’images de soi ou des sois ; il n’y a pas de séparation entre le « Je » et le « Tu » ou le « corps » et l’« esprit ». Une condition prévaut que Krishnamurti et Aldous Huxley s’y référent comme « l’arrêt du temps », puisqu’il n’y a plus de « devenir », seulement « être ». [1]

La désobjectivation physique réduit tous les objets à zéro, ce qui implique que les trois dimensions spatiales ont été réduites au « point sans dimension » dont parle Maharaj. Dans d’autres écrits, j’ai montré que la dimension n’est pas un absolu, mais le rapport de deux nombres, et qu’elle est donc relative. Il s’ensuit que l’espace n’a pas d’existence absolue. Tout effort pour prouver le contraire, pour faire de l’espace un absolu, aboutit toujours à des paradoxes et à d’autres réponses dénuées de sens, comme une régression infinie indiquant que nos hypothèses d’origine sont incorrectes ou dénuées de sens. Pour illustrer cela, faisons ici une expérience de pensée très simple. Supposons que du jour au lendemain, la taille de l’univers entier ait été réduite d’un millier de fois. Serais-je capable de détecter l’événement ? Je ne le pourrais pas, parce que l’observateur et tous ses critères auraient également été réduits ! Cela signifie donc que cette dimension ou « espace » est en fait un artefact de ma présence ici en tant qu’entité de mesure, en tant qu’observateur, de mon état de conscience. Enlevez cet état et l’espace s’effondre. Ainsi, l’espace existe dans ma conscience – est en fait inhérent à mon mode de perception, tout comme le temps — mais je n’existe pas dans cet espace. Puisque l’« objet » et l’« espace » sont des aspects interdépendants de la même réalité empirique, si l’espace n’est pas, l’objet n’est pas non plus : il a été effectivement « désobjectivé ».

Et maintenant, qu’en est-il du « temps » ? Puisque le temps est intrinsèquement lié à l’espace dans une union indivisible, « l’espace-temps », le temps a également été réduit à zéro ; c’est-à-dire, comme je l’ai déjà dit, il est également une caractéristique de ma conscience ou de mon mécanisme perceptif particulier. Cela peut aussi être vu d’une manière différente, à travers une expérience de pensée indépendante. Le temps est mesuré par la comparaison des processus cycliques. Imaginons un univers dans lequel tous les processus physiques ont été accélérés du jour au lendemain. Serai-je alors capable de détecter ce phénomène ? La réponse doit être non, puisque toutes mes horloges et toutes mes unités de temps ont été accélérés par un même facteur. Je ne saurai donc jamais ce qu’il est advenu du « temps », bien que toutes mes unités de temps – comme les secondes, les minutes, les mois, les années – sont restées les mêmes ! Ensuite, nous postulerons un processus inverse dans lequel tous les processus physiques sont ralentis. Encore une fois, je ne pourrai rien détecter parce que toutes mes normes temporelles se seront contractées dans les mêmes proportions. Imaginons maintenant, pour aller plus loin, que tous les processus physiques se soient complètement arrêtés, parce que le « passage » du temps s’est ralenti jusqu’à zéro. Dans ce cas terminal, je ne serais pas en mesure de détecter un tel arrêt de tout mouvement, non seulement pour la raison susmentionnée que toute idée de « temps » a été abolie, mais aussi, bien sûr, parce que l’observateur lui-même, c’est-à-dire comme « objet » physiologique, serait inexistant à ce stade (dans l’intemporalité). D’une part, aucun processus physiologique ne pourrait avoir lieu ; d’autre part, l’espace-temps étant un tout indivisible, sans temps, l’espace ne pourrait pas non plus exister (l’inverse de ce que nous avons dit précédemment : Quand l’espace = zéro, le temps disparaît). On peut voir cela d’une autre façon : L’acte même d’observer l’espace implique un processus physiologique de perception qui, comme indiqué, ne serait plus possible. Ainsi, l’espace et le temps disparaissent et la « désobjectivation » est la réalité : « le temps s’est arrêté » sur le plan physique. Comme une analogie intéressante, le proverbial « trou noir » des astronomes, dans lequel toute matière disparaît, vient à l’esprit. Peut-être, même physiquement, toutes les choses retournent-elles ici au Vide ?

Maintenant, quelqu’un pourrait dire : Et si on poussait l’expérience de la pensée encore plus loin ? Si nous pouvons accélérer le temps, le ralentir, l’arrêter, alors nous pouvons aussi aller au-delà de l’arrêt du temps et l’inverser. C’est-à-dire que nous continuons à ralentir le temps au-delà du point d’arrêt, pour obtenir un temps négatif. Ceci, dit notre ami, est encore le temps, mais sa flèche a inversé de direction. Maintenant, nous pouvons nous demander si une telle chose est possible et si c’est encore une expérience de pensée autorisée. Personnellement, je ne vois rien de mal à cela en tant que tel, mais il faut se rappeler que ce que l’on fait est essentiellement un exercice de raisonnement mathématique (lisez : symbolique) et, par conséquent, une forme de manipulation qui peut ne pas avoir, en réalité, une contrepartie. Je ne suis pas sûr du sens sous-jacent de l’expression « la flèche du temps est inversée », ni même si toute l’expérience de pensée a encore un sens. Il est vrai que les physiciens parlent du temps inversé, comme s’il existait, mais qu’est-ce vraiment ? J’apprends peut-être lentement, mais j’ai le sentiment gêné que le temps inversé, expérimentalement, doit être le même que le temps chronologique ordinaire.

Supposons un instant que le temps inversé soit un fait réel. Il est soutenu donc que le flux des événements du passé au présent s’est inversé, et que nous devrions d’abord vivre l’avenir, puis le présent et enfin le passé – en d’autres termes, un renversement complet de ce qui est maintenant. Par exemple, l’« explosion d’une bombe » serait vécue comme si une multitude de fragments individuels s’intégraient dans un grand ensemble ; c’est-à-dire, la désintégration, l’explosion, devient l’intégration, l’implosion. Mais, comment ceci serait perçu, expérimentalement, par quelqu’un qui a toujours vécu dans un monde de temps inversé, et qui ne connaît rien d’autre ? Les lois de la nature seraient différentes, mais elles existeraient toujours. Il en va de même de la « causalité », qui est purement l’association d’événements dans une séquence définie, sûre (c.-à-d. qui ne varie jamais). Et aussi, la contrepartie exacte de l’exemple ci-dessus s’appliquerait : Chaque cas d’intégration, d’implosion, deviendrait un cas de désintégration, d’explosion. Alors, quelle différence produirait vraiment le temps inversé ?

Vraisemblablement, dans tout processus neurophysiologique séquentiel (comme la perception), il y aurait toujours un « avant » et un « après », seul leur contenu est différent (c.-à-d. l’inverse exact de ce que nous percevons maintenant). Mais en l’absence de comparaison avec un monde de temps positif, il ne pourrait jamais être perçu comme quelque chose qui sort de l’ordinaire (c.-à-d., c’est toujours juste le « temps »). La conclusion ultime de ces expériences de pensée est que la différenciation entre le temps ordinaire et le temps inversé n’a pas de sens ; et il n’y a pas de sens, aussi, à différencier entre les lois de la nature ordinaires et celles qui sont inversées. Sans comparaison directe entre deux univers miroirs, il ne peut jamais y avoir d’observateur du temps inversé en tant que tel. De plus – et je ne sais pas si je peux être d’accord avec cela – certains ont émis l’hypothèse (peut-être, il serait plus juste de dire « fantasmé ») que dans un « univers inversé », la fonction du cerveau à expérimenter le temps serait également inversée, annulant ainsi l’effet de cette inversion temporelle, dans la mesure où l’expérience le permette. Une autre façon de l’exprimer est de dire que nous vivons déjà dans un tel univers !

Le résultat de cette enquête est, que dans les deux cas, il existe une possibilité distincte que, du point de vue de l’expérience, rien ne change. Et si c’est le cas, il faut s’empresser d’ajouter : Ce que nous expérimentons est ce qui est, et ce qui est est ce que nous expérimentons ! Ceci met fin au concept kantien de « la chose en soi ». Il n’y a pas de différence entre notre expérience du monde de l’espace-temps et le monde tel qu’il est, bien que les deux soient encore au niveau de Maya (illusion). C’est évidemment une autre variante de la formule de Krishnamurti : « L’observateur est l’observé ».

Après cette diversion dans le temps inversé, revenons à la question de la « désobjectivation » – condition dans laquelle l’espace et le temps sont inexistants et ne laissent donc aucune possibilité d’existence aux objets. La matière apparaît et disparaît avec l’espace-temps. J’aimerais maintenant faire le lien entre les idées acquises jusqu’à présent et ce qui suit : (1) la conclusion de la théorie de la relativité d’Einstein selon laquelle la matière est simplement une courbure de l’espace-temps ; (2) la théorie ne dit rien sur la nature de cet espace-temps ; (3) Einstein n’a pas réfuté l’existence de l’éther, initialement posé pour discerner le mouvement absolu et pour établir un cadre de référence absolu dans l’espace – il n’en avait simplement pas besoin et, (4) avant Einstein, les scientifiques supposaient généralement l’existence d’un éther universel lumineux qui remplit l’univers. Avec l’avènement de la relativité en tant que nouveau concept en physique, de nombreux scientifiques répugnaient à abandonner l’existence supposée de l’éther, car ce dernier leur permettait de visualiser facilement le mécanisme de propagation de la lumière et, plus généralement, l’interaction entre les corps éloignés dans l’espace vide. Après tout, une action – qu’elle soit gravitationnelle, électromagnétique ou autre – d’un corps sur un autre, séparé l’un de l’autre par le vide de l’espace, est difficile à comprendre intuitivement, surtout si ce « vide » physique est vraiment vide ou rien au sens propre du terme !

Maintenant, en corrélant les points ci-dessus avec notre nouvelle vision, nous pouvons rendre l’éther aux scientifiques à qui il manque toujours, mais sous une forme légèrement modifiée, tout en conservant l’essence de la relativité d’Einstein. Mais l’éther que je propose de rétablir ne remplit pas l’univers, mais est la substance même de l’univers, il est l’espace-temps et donc aussi la matière-énergie. Et la texture de cet éther n’est autre que la conscience. Ainsi, il n’y a plus de mystère sur l’interaction entre les corps éloignés à travers l’espace vide. Ceci est vu maintenant comme une vision fragmentaire injustifiée, car les « fragments » que nous appelons corps ne sont pas séparés et seul la « totalité » existe. Les « fragments » en tant qu’entités séparées sont des inventions de l’esprit ; ce sont des abstractions résultants de notre façon de voir, tout comme, selon les mots du célèbre physicien Max Born, « la longueur mesurée d’un objet est un artefact de la façon dont la mesure a été faite » [2].

La matière, étant la courbure de l’espace-temps, est une propriété de l’éther, c’est-à-dire qu’elle se manifeste lorsqu’elle est « expérimentée » (observée) par un observateur qui est lui-même matière/éther – tout ceci étant un mouvement dans la conscience. Ainsi, l’éther est le médium par lequel la conscience se connaît elle-même, la source de toute dualité – donnant naissance à tout le panorama de Maya. Au-delà se trouve la Source, l’Absolu, qui est le réel. En rétablissant le rôle central de la conscience, nous avons bouclé la boucle – un cercle centré sur l’enseignement de Maharaj.

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1 Krishnamurti et Huxley étaient de grands amis. Lors de la 2e guerre mondiale, ils étaient tout les deux confinés en Californie et se rencontraient régulièrement. De leurs entretiens, rien n’a été enregistré, à notre connaissance. Powell connaissait bien le milieu californien où circulaient les deux. Mais on ne sait s’il s’est trompé en citant Huxley au lieu de Bohm. En effet, un des livres de Bohm et Krishnamurti s’intitulait The ending of time, Le temps aboli en français (3M)

2 M. Born, Einstein’s Theory of Relativity, éd. rév. de Einstein, (New York : Dover, 1962).


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