Vers 500 av. J.-C. — à un siècle près, de part et d’autre —, un changement considérable s’est produit dans la conscience humaine, une transformation si fondamentale qu’elle a marqué, en termes évolutifs, une rupture soudaine avec ce qui l’avait précédée. C’est la période que le philosophe allemand du XXe siècle Karl Jaspers a appelée « l’Âge axial ».
Selon Jaspers, ce qui s’est alors produit est que, partout dans le monde, les grands idéaux religieux, spirituels et éthiques — les « axiomes » fondamentaux qui ont façonné les civilisations occidentales et orientales — apparurent pour la première fois.
C’est à cette époque que l’on trouve en Inde le Bouddha. En Chine, il y eut Lao-Tseu, fondateur du taoïsme, ainsi que son contemporain Confucius. En Perse apparut Zoroastre, qui fut le premier à présenter la vie humaine comme une lutte entre le bien et le mal. Et dans la Terre sainte se trouvaient les prophètes et les patriarches juifs.
Le fait que, même à notre époque sceptique, les valeurs incarnées par ces figures continuent de guider des millions de personnes témoigne de leur pérennité, bien qu’elles reçoivent souvent plus des hommages verbaux qu’autre chose.
L’âge Axial
Pourtant, dans un lieu particulier, la transformation qui se produisit durant l’Âge axial fut d’une nature différente.
Alors que, dans ce que nous pouvons considérer globalement comme l’Orient, émergèrent des idéaux religieux et spirituels, en Occident, dans les terres bordant la mer Méditerranée, quelque chose d’autre apparut.
À Milet, une cité autrefois prospère d’Ionie, en Asie Mineure — dans l’actuelle Turquie — apparut un individu généralement considéré comme le premier philosophe, bien que le terme « philosophe » n’ait été inventé qu’un siècle après lui.
Il s’agissait de Thalès, considéré comme l’un des Sept Sages de la Grèce antique.
Avec lui commença la tradition de l’« enquête rationnelle » que nous associons à l’Occident. Plutôt que d’accepter les récits mythologiques traditionnels expliquant l’origine du monde, les histoires racontant pourquoi les dieux l’avaient créé d’une manière plutôt que d’une autre, Thalès posa une question simple : De quoi le monde est-il fait ? Quelle est la « substance » fondamentale à partir de laquelle tout le reste est constitué ?
À notre connaissance, personne avant lui n’avait posé cette question.
Thalès, le premier philosophe
Thalès pensait que la réponse était l’eau. Héraclite, un autre philosophe ancien, pensait que c’était le feu. Anaximène croyait que c’était l’air.
Nous pouvons trouver ces théories absurdes. Ce qui est important, c’est qu’en Occident, ce qui se produisit durant l’Âge axial fut un passage d’une pensée que l’on peut qualifier de mythologique et imaginative à une pensée rationnelle et « scientifique ».
Bien que les horloges n’aient pas encore été inventées, le besoin occidental de savoir « ce qui fait marcher les choses » avait commencé.
La plupart des histoires de la pensée occidentale affirment qu’avec ce basculement, l’ancienne manière mythologique et imaginative de comprendre le monde disparut. Ce ne fut pas le cas.
Certes, elle fut progressivement et inexorablement marginalisée ; pourtant, cette manière plus ancienne, plus intuitive de comprendre demeura et est encore présente aujourd’hui, occupant une sorte de royaume d’ombre aux marges de la conscience rationnelle.
C’est ce que nous appelons « l’imagination ».
Mais il ne s’agit pas ici de l’imagination au sens où nous l’entendons habituellement, associée au « faire semblant ». Cette imagination-là rend les choses réelles (makes real).
La question de Thalès s’avéra extraordinairement féconde. Deux millénaires après qu’il l’eut posée, la méthode d’enquête rationnelle qu’il inaugura posa les fondements de ce que nous appelons aujourd’hui la science.
Au début du XVIIe siècle, cette nouvelle manière de connaître se cristallisa en une approche d’une portée et d’une efficacité extraordinaires. Elle acquit la domination qu’elle exerce encore aujourd’hui en établissant des critères rigoureux permettant de déterminer ce qui pouvait être considéré comme une connaissance ou comme « réel ».
Ces critères étaient la quantification et la mesure.
Pour qu’une chose soit considérée comme réelle et qu’une connaissance soit jugée valide, elle devait pouvoir être quantifiée et mesurée. Tout ce qui ne pouvait pas s’y soumettre était rejeté.
Cette exigence eut une immense valeur pratique et utilitaire. Appliquée au monde physique, elle conduisit à de grands pouvoirs de prédiction et, finalement, grâce à la technologie, à la maîtrise de la nature.
Ainsi commença ce que l’on appelle le « règne de la quantité », qui nous accompagne depuis un certain temps déjà.
Pourtant, dès ses débuts, certains savaient que le règne de la quantité avait un prix.
Le mathématicien, logicien et penseur religieux Blaise Pascal était un prodige. À douze ans, il assistait déjà à des discussions mathématiques avec René Descartes, qui, avec Isaac Newton, est considéré comme l’un des pères fondateurs du monde moderne fondé sur la mesure.
Il conçut pour son père, percepteur d’impôts, une des premières machines à calculer, la Pascaline. Mais Pascal était également un homme profondément religieux.
Dans ses Pensées, le recueil de notes laissé après sa mort, il distingue deux formes différentes de connaissance, qu’il appelle l’esprit géométrique et l’esprit de finesse, c’est-à-dire l’esprit mathématique et l’esprit intuitif.
La différence entre les deux est que la géométrie travaille avec des définitions exactes — comme celle d’un triangle rectangle — et procède étape par étape, tandis que l’esprit intuitif travaille avec des réalités moins définies, mais plus riches de sens, ces réalités qui appartenaient à notre ancienne manière imaginative de connaître, et il parvient à ses réponses d’un seul coup.
C’est pourquoi Pascal pouvait écrire : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. »
La raison ne les connaît pas parce que les raisons du cœur peuvent être ressenties, mais non calculées.
Blaise Pascal
Quelques siècles avant Pascal, saint Thomas d’Aquin formula une observation similaire, distinguant entre la « recherche active » de la connaissance, qui utilise la raison, et la « possession intuitive » de celle-ci.
À travers l’histoire, beaucoup d’autres sont arrivés à des conclusions semblables.
Le problème est que l’esprit intuitif ne peut pas expliquer comment il sait ce qu’il sait, de la manière dont un mathématicien peut nous guider à travers les étapes d’une équation.
Sa connaissance arrive spontanément, en un éclair.
L’écrivain allemand du XXe siècle Ernst Jünger parlait de ce qu’il appelait « la clé maîtresse » et distinguait une compréhension obtenue depuis la « périphérie » d’une compréhension qui commence depuis le « point central ».
Une approche depuis la périphérie exige un « labeur de fourmi », ce cheminement laborieux étape par étape qui nous mène de A à B puis à C.
Mais l’intuition nous conduit directement au centre. Elle atteint la cible à chaque fois.
Comme le dit Jünger, c’est comme posséder la clé maîtresse de toutes les chambres d’un hôtel : toutes les portes s’ouvrent à elle.
La connaissance depuis le centre
C’est là la différence fondamentale entre ces deux manières de connaître.
La connaissance fondée sur la mesure reste à la surface et la cartographie avec une précision diligente et méticuleuse, mais elle n’atteint jamais l’intérieur.
L’autre manière est légèrement floue, imprécise et impossible à reproduire à volonté — du moins sur demande — mais elle pénètre plus profondément dans le monde et révèle des aspects que la méthode de quantification ne peut atteindre.
Ce sont les significations qui apparaissent dans la poésie, la musique, l’art et d’autres formes d’imagination que nous reconnaissons comme étant davantage que du simple « faire semblant ».
Ce sont les significations « tacites », « implicites », dont le philosophe Michael Polanyi disait qu’elles ne peuvent être exprimées « explicitement », comme peut l’être le « sens » mathématique, mais qu’elles sont néanmoins ressenties.
C’est pourquoi le philosophe Wittgenstein affirmait que les choses véritablement significatives du monde ne peuvent être dites, mais seulement montrées.
La connaissance explicite qui permet à nos instruments de sonder les profondeurs inimaginables de l’espace ne peut rien nous dire de l’émerveillement que nous ressentons devant un ciel étoilé.
Mais un poème ou un passage musical peut nous en donner une idée et même éveiller en nous une émotion semblable.
Nous pouvons penser que la perte de cette autre manière de connaître est un prix acceptable à payer pour tous les avantages apportés par le règne de la quantité.
Il ne fait aucun doute qu’aujourd’hui nous vivons comme les rois d’autrefois n’auraient jamais pu rêver de vivre.
Pourtant, comme Pascal et d’autres le savaient, nous ne vivons pas seulement de pain, aussi abondant soit-il.
La nourriture physique est évidemment nécessaire, mais d’autres parties de notre être doivent également être nourries.
Malgré leur incontestable maîtrise du monde physique, la mesure et la quantification ne peuvent fournir que du pain.
Elles y parviennent en réduisant la complexité du monde à un « modèle conceptuel parfaitement clair de la réalité », selon les mots de l’historien Francis Cornford, capable d’expliquer tous les phénomènes par la « formule la plus simple ».
Mais cela n’est obtenu qu’au prix de la perte de « toute la valeur et toute la signification du monde », par l’exclusion de tout ce qui est imprécis, de tout ce qui ne peut entrer dans la formule — ce qui signifie généralement tout ce qui a véritablement du sens pour nous.
Nous pouvons calculer les rayonnements électromagnétiques qui composent un coucher de soleil, mais il n’existe aucune formule expliquant pourquoi nous le trouvons beau.
C’est la différence entre ce que Cornford appelle le « précis » et le « vague », ou ce que nous avons appelé l’« explicite » et l’« implicite », deux dimensions que Cornford considérait comme « deux besoins permanents de la nature humaine ».
Sur une échelle de 1 à 10…
Nous reconnaissons le besoin et la valeur du « précis » et de l’« explicite », et nous avons bâti une civilisation planétaire sur ces fondements.
La reconnaissance du fait que le pain seul ne constitue pas une alimentation saine semble encore sporadique. Pourtant, dans mon livre Lost Knowledge of the Imagination, j’examine comment différentes figures de l’histoire occidentale ont reconnu la nécessité du pain, mais aussi de cet insaisissable « quelque chose d’autre » que toute la précision du monde ne peut fournir.
Depuis l’avènement du règne de la quantité, cet insaisissable quelque chose d’autre a de plus en plus été considéré comme un mirage, et l’appétit pour le « vague » comme un regrettable vestige d’époques moins rationnelles.
Quant à notre moyen d’y accéder — « l’imagination » —, il a été réduit aux rêveries de romantiques incapables d’affronter les faits.
Cette vision peut sembler décourageante, mais elle ne doit pas nécessairement l’être.
Quel que soit le processus qui a poussé l’esprit humain à sortir de son mode mythologique pour entrer dans son mode rationnel, il pourrait être aujourd’hui à l’œuvre, nous préparant à son prochain basculement.
Il n’y a aucune raison de croire que ce prochain changement ne puisse être une époque où les deux besoins permanents de notre nature auront une place égale.
Texte original : https://www.gary-lachman.com/post/from-the-mythic-to-the-mental-a-different-way-of-knowing




