Nous pensons sans cesse, que ce soit en allant rendre visite à un ami, en marchant dans la rue, au travail, au milieu de la nature, à la maison, etc. Ainsi perdus dans nos têtes, nous passons à côté de ce que nous sommes. Vous me répondrez sûrement que ces images et ces pensées font partie de ce que nous sommes. Ce n’est pas faux, mais il s’agit là d’une dimension irréelle, imaginaire de soi, et seule la possibilité d’être réellement soi-même m’intéresse. Mais, alors, qu’est-ce qu’être réellement soi-même ? Certaines traditions spirituelles, surtout de l’Inde, affirment que nous sommes la Conscience. Cette Conscience serait impersonnelle et au fondement de toute chose, des arbres, des oiseaux et même de notre conscience personnelle. Ainsi, je suppose que, selon ces traditions, être réellement soi-même consiste à se « situer » à l’intérieur de cette Conscience, à ne pas la perdre de vue en s’identifiant à des objets du monde, le corps y compris. Je dois vous avouer que je connais plutôt mal ces formes de spiritualité. Et pour être tout à fait honnête, j’y suis peu intéressé, non pas parce que je me méfie d’elles, mais bien plutôt parce qu’elles ne correspondent pas à ce que je vis. Vous pouvez donc être sûr de ceci : comme ces traditions parlent de l’Éveil, je ne vis ni ne connais l’Éveil ! Dans ce texte, je ne discute pas de ces grandes traditions spirituelles, car c’est de mon expérience que j’aime parler. En fait, non, cette dernière remarque n’est pas tout à fait juste : il m’arrive de parler de choses qui débordent mon expérience, mais j’essaie néanmoins et autant que possible de m’y tenir. Donc, selon mon expérience, que signifie être réellement soi-même ? Dans les prochaines pages, je défends l’idée qu’être réellement soi-même passe par un ressenti très intime de son corps. Dans la première partie de ce texte, je définis ce moi vécu à travers le corps — le moi réel — ainsi que celui qu’on pourrait qualifier d’irréel, souvent nommé « ego » dans la littérature en spiritualité. Dans la deuxième partie, je montre que si l’ego, cette dimension imaginaire et irréelle de soi, cesse de penser au corps et de le juger, la possibilité de vivre en ressentant directement son corps et donc d’être réellement soi-même se concrétise. Dans la troisième partie, deux conséquences sont tirées du fait d’être soi-même : 1) la pensée au complet s’éteint et 2) on se sent relié au monde. Dans la quatrième partie, je précise la signification de ce lien avec le monde. C’est alors qu’on verra qu’être soi-même consiste finalement à se dépasser dans le monde.
Le moi réel et l’ego
Pourquoi, face à telle ou telle situation, une émotion surgit-elle en moi ? J’ai des « patterns » mentaux ou des manières de vivre incrustées en moi, et c’est lorsque la situation en face de moi vient contrarier ces « patterns » bien intériorisés qu’une émotion surgit en mon esprit. Par exemple, si j’ai intériorisé, par l’habitude et la répétition, l’attitude consistant à avoir le dernier mot avec ma copine, et s’il s’avère que, oh malheur, ma copine apporte à la discussion de ce matin des arguments qui me clouent le bec, alors je vivrai une émotion, sûrement de la frustration. Pourquoi une attitude ou une manière de vivre intériorisée, du moment qu’elle est contrariée, produit-elle une émotion ? Une fois intériorisée ou incrustée, notre manière de vivre est peu flexible. Ainsi, si le monde nous adresse un refus ou quelque chose d’imprévu, nous n’avons pas la souplesse pour tenir compte de cette réalité. Il se produit alors en nous un ébranlement. Ce choc dans l’esprit se traduit, vous l’aurez deviné, par une émotion.
Nos émotions sont précieuses, surtout parce qu’elles nous permettent de prendre conscience de ce qui a été intériorisé dans nos esprits. Je m’explique.
Une attitude ou une manière de vivre intériorisée n’est pas consciente. Par exemple, la personne qui, par l’habitude, a intériorisé les attitudes et les manières d’être typiques des Québécois n’est même plus consciente de vivre comme un Québécois. Ce caractère inconscient de nos manières de vivre n’est toutefois pas inévitable ; il n’est pas exclu que le Québécois prenne conscience de sa québécitude. C’est ce qui pourrait arriver, par exemple, s’il se trouve au Sénégal et qu’on l’invite là-bas à manger avec ses mains. Il sera alors surpris et un peu choqué. Il prendra évidemment conscience de cette émotion, et elle lui révélera ce qu’il faisait automatiquement et sans vraiment s’en rendre compte : manger avec une fourchette et un couteau, comme tout Québécois. De même, j’ai pris conscience de ce que je suis lorsque ma copine a eu le dernier mot sur moi ce matin. J’ai alors ressenti une émotion de frustration qui m’a révélé un trait de caractère chez moi, celui d’être dominateur avec ma compagne. Ainsi, de toute évidence, c’est à travers nos émotions que nous est révélé ce que nous avons intériorisé dans nos esprits et dont nous n’avons habituellement plus conscience.
Maintenant, lorsqu’une de ces émotions monte, que se passe-t-il dans mon esprit ? Je surgis et essaie de rétablir la situation. Autrement dit, mon moi apparaît et il essaie de corriger les choses — ne plus être triste, frustré, etc. Dans l’exemple susmentionné, le moi pourrait essayer de reprendre le dessus sur ma copine, afin que mon caractère de copain dominant ne soit pas écrasé trop longtemps. Ainsi ne serai-je plus frustré, se dit le moi ! Ce moi qui surgit en face de l’émotion, je le nomme « ego ». L’ego lutte contre ses émotions, car vouloir les changer ou les corriger suppose évidemment une telle lutte. Et cette lutte ne concerne pas que les émotions négatives ; elle touche aussi les émotions positives, comme de la joie. Si l’émotion est de joie, l’ego lutte pour qu’elle ne le quitte pas. Son rapport face aux émotions est donc toujours conflictuel. Il instaure une distance, et j’irais même jusqu’à dire une dualité, entre lui et l’émotion.
Après ce que je viens de dire, vous pourriez me reprocher d’avoir suggéré que l’ego ne pense qu’à ses émotions — à lutter contre elles ! Bien que je n’aie pas vraiment dit cela, je saute sur l’occasion pour vous dire que, oui, l’ego ne pense qu’à ses émotions. Quand il ne pense pas directement à ses émotions, il y pense indirectement. Par exemple, quand mon ego pense à avoir raison sur ma copine, certes, il pense à ma copine et à de meilleurs arguments, mais il fait tout cela afin de ne plus ressentir sa frustration, une émotion. Indirectement, donc, il pense toujours à sa frustration.
L’ego n’est pas notre moi réel. Notre moi réel, ce que nous sommes réellement, correspond plutôt à nos patterns ou à nos traits de caractère intériorisés. Après tout, ce que je suis réellement, c’est un Québécois, ou quelqu’un qui veut avoir le dernier mot avec sa copine. Soyons plus explicite. Supposons que mon épouse vient de donner naissance à notre premier enfant. Face à cette nouvelle situation, je dois énormément réfléchir pour agir comme un père. Ce moi qui réfléchit consciemment et avec effort pour être un bon père, tout cela afin d’être satisfait de lui, c’est l’ego. Ensuite, s’il trouve des façons de se conduire comme un bon père et qu’il intériorise ces comportements, je vais alors agir « spontanément » et automatiquement comme un père. À ce moment, ce comportement de père ne sera plus dirigé par l’ego, car ce dernier est contrôlant et délibératif, tandis que ce comportement de père est désormais automatique et « spontané ». Admettez maintenant ceci : lorsque j’agis « spontanément » comme un père et sans y réfléchir, je suis beaucoup plus réellement un père que si je dois constamment réfléchir et me demander si je dois faire ceci ou cela pour être un bon père. Il est donc tout à fait naturel de faire correspondre au moi réel ces patterns intériorisés et « spontanés », et de qualifier l’ego de moi irréel, lui qui se demande comment agir comme un père.
On pourrait aussi formuler ce qui précède de cette façon. L’ego est habité d’idéaux, c’est-à-dire d’idées sur la façon dont il devrait être et agir. Dans notre exemple, il se demande comment il devrait être pour être un bon père. Or, ce qui est idéal, ce qui devrait être n’est pas réel. Ce qui est réel correspond à ce qui est, pas à ce qui devrait être. C’est pourquoi j’attribue à l’ego ce caractère irréel. Il en va tout autrement de nos patterns intériorisés. Ceux-ci ne sont pas à la recherche d’un idéal, mais ils sont au contraire réellement et concrètement incrustés en nous. Ils correspondent à ce qui est dans notre esprit, pour reprendre les mots de Krishnamurti. Pour ces raisons, j’estime qu’ils correspondent à ce que nous sommes vraiment.
Être soi-même
Ce que je suis correspond donc à des traits de caractère intériorisés dans mon esprit. Ces manières de vivre intériorisées nous sont révélées à travers nos émotions. Donc, être soi-même suppose de vivre en ressentant ses émotions. En effet, si je vis en ne les écoutant pas, je m’écarte de ce qu’elles me révèlent de moi, et si je m’écarte ainsi de ce que je vis, je ne peux pas vivre en étant moi-même. Donc, certes, être soi-même implique de vivre en ressentant son corps et ses émotions, mais, inversement, vivre en étant à l’écoute de ses émotions implique-t-il d’être soi-même ? Absolument ! Nos émotions, avons-nous dit, révèlent ce que l’on est. Donc, si j’agis en ressentant mon émotion, en ne luttant pas contre elle, en n’essayant pas de l’étouffer, je vis en m’assumant pleinement — je suis moi-même !
Après avoir ainsi soutenu qu’être soi-même est indissociable de vivre en ressentant ses émotions, et vice-versa, la question qui devrait maintenant nous habiter est celle-ci : Comment vivre en ressentant ses émotions et ainsi être vraiment soi-même ? Clairement, il ne faut pas les ressentir par le biais de pensées ou d’images. Ces pensées et ces images viendraient s’interposer entre notre esprit et notre émotion, et elles donneraient ainsi un caractère indirect et imparfait au ressenti de notre émotion. Lorsqu’on ressent ses émotions sans interposer ni pensée ni image, je parlerai d’un ressenti direct de ses émotions. Ressentir vraiment ses émotions, c’est les ressentir directement. Donc, être soi-même, réellement soi-même, c’est vivre en ressentant directement ses émotions.
Qui pense à ses émotions ? Qui se dit « Ah, cette émotion est difficile ! » ou « Ah, comme je suis triste ! » ? C’est l’ego, c’est lui qui, par le biais de ces pensées et de ces images, empêche ce ressenti direct. Donc, être soi-même suppose que l’ego cesse de penser au corps et aux émotions. Mais, en fait, suffit-il que l’ego ne pense plus au corps et qu’il ne le juge plus pour que nous ressentions directement notre corps ? On pourrait d’abord en douter.
La pensée de l’ego est délibérative et réfléchie. Donc, la pensée qui disparaît lorsque l’ego ne pense plus au corps est une pensée délibérative et réfléchie. Mais cette pensée n’est pas la seule qui existe. Nous avons également des pensées automatiques. Celles-ci aussi peuvent porter sur notre corps. Donc, même si l’ego est silencieux, il y aura encore des pensées, cette fois automatiques, qui s’interposent entre l’esprit et le corps. Par conséquent, même sans ego qui pense au corps, le corps ne sera pas encore parfaitement ressenti, directement ressenti.
En fait, notre dernière conclusion n’est pas juste : si l’ego ne pense pas au corps et ne le juge pas, un ressenti direct de ce dernier ne saurait tarder ! C’est que, sans les pensées de l’ego, les pensées automatiques ne sauront se prolonger. On a dit plus tôt qu’une émotion surgit lorsque nos manières de vivre automatiques sont contrariées et qu’elles n’ont pas de réponses face à la situation. Autrement dit, la pensée automatique est alors dans une impasse. Mais ainsi impuissante, cette pensée ne peut que s’éteindre, et, comme les pensées de l’ego ne seront pas là pour alimenter la machine à penser, absolument aucune pensée ne viendra s’interposer entre l’esprit et le corps. Un ressenti direct du corps sera enfin réalisé.
Deux conséquences
Deux conséquences importantes découlent du fait de vivre en ressentant directement son corps (ou en étant soi-même) : 1) ressentir directement son corps coupe court à toute l’activité de la pensée, et pas seulement à cette pensée qui porte sur le corps; et 2) ressentir directement son corps nous relie au monde.
Considérons la première conséquence, à savoir que ressentir directement son corps ne suppose pas seulement un arrêt des pensées qui portent sur le corps, mais aussi un arrêt complet des pensées, donc même de celles qui portent sur les arbres, les oiseaux, les événements passés ou ceux qu’on projette dans le futur.
Tout d’abord, reconnaissons que la recherche de plaisir et l’évitement de souffrance sont les moteurs premiers de toute notre activité de pensée. Nous pensons toujours afin d’être heureux ou d’éviter la souffrance. Même le scientifique, lorsqu’il pense à ses équations mathématiques, pense à être heureux. Il espère que ses réflexions lui permettront d’expliquer son problème, d’être reconnu par ses pairs, de publier dans une revue, etc., toutes des choses qui lui donneraient du plaisir. Maintenant, à travers quoi avons-nous du plaisir et de la souffrance ? Psychologiquement, c’est à travers nos émotions — de joie, de tristesse, de peur, etc. — que nous éprouvons du plaisir ou de la souffrance. Donc, toute la pensée se déploie en fonction de nos états corporels et émotionnels. Autrement dit, nos émotions sont la bougie d’allumage qui met en branle et supporte notre pensée. Une précision capitale s’impose toutefois ici : c’est seulement s’ils sont pensés et jugés que notre corps et ses émotions mettent en branle tout le processus de la pensée. En effet, si on ne juge pas ou ne pense pas à son corps, celui-ci n’entre pas dans la sphère de la pensée, de sorte qu’il devient impossible de baser sur lui tout le reste de notre pensée. Or, le ressenti direct de son corps est précisément un état où le corps n’est aucunement jugé, ni par des pensées délibératives ni pas des pensées automatiques. Par conséquent, ressentir directement son corps coupe court à toute la machine à penser. Voilà donc pour la première conséquence qui peut être tirée du fait de ressentir directement son corps !
Donc, certes, en étant moi-même (ou en se ressentant), je ne penserai plus du tout, mais à quoi bon, me direz-vous, ne plus penser ? Cela n’a pas de prix ! Penser, c’est réduire son champ de vision, car la pensée est limitée. Pourquoi serait-elle limitée ? Parce qu’elle vient de notre mémoire et que notre mémoire vient de nos expériences, qui sont toujours limitées. Qu’est-ce qui me fait dire que nos expériences sont limitées ? Quand je fais une expérience, cette dernière a été réalisée par rapport à une intention, à un désir ou à une attente. Par exemple, si je fais l’expérience de la Joconde, mon expérience de ce tableau est fonction de mon but de voir son sourire, et, même si je me promène dans la rue et que je perçois quelque chose d’inattendu, mon expérience de cette chose se fera à l’intérieur de certains buts ou intentions qui apparaîtront dans mon esprit. Or, intention, désir ou attente, tout cela limite. Plus précisément, tout cela donne une direction, de sorte que les autres directions sont exclues, d’où la valeur limitative des désirs et intentions. Par conséquent, le sens ou la signification de nos expériences, étant fonction de ces désirs et intentions, sera lui aussi limité. Dans le même souffle, notre pensée, puisqu’elle repose sur ces expériences et la mémoire qu’elles constituent, sera tout aussi limitée [1]. Ainsi, ne plus se rapporter aux choses à travers la pensée qu’on a d’elles, c’est cesser d’entretenir un rapport limité avec elles.
Qu’arrive-t-il maintenant si je ne suis pas pris dans ce couloir étroit et limité des pensées ? Dans ces conditions, mon rapport aux choses s’ouvre ! Le ressenti direct du corps et de ses émotions, précisément exempt de pensées, se caractérise par une telle ouverture. Dans ce ressenti, tout de mon émotion est saisi. Et comme le silence des pensées est complet, il ne concerne pas seulement mon corps, mais aussi le monde — les oiseaux, les rues, le ciel, les gens, etc. Ma perception du monde, sans le couloir réducteur des pensées, va donc elle aussi s’ouvrir, elle sera sensible à tout ce qu’il y a dans ce monde. De plus, cette perception globale de soi et du monde sera directe. En effet, elle n’est plus médiatisée par des mots, des pensées ou des images. Cette perception ouverte et directe de soi et du monde implique quelque chose d’extraordinaire : grâce à elle, je me sens relié au monde. Permettez-moi de vous suggérer une explication de cette seconde conséquence découlant du fait d’être soi-même.
Lorsque je perçois ouvertement et directement le monde et mon corps, je pénètre au plus intime de ce qu’ils sont et j’y découvre ce qu’ils ont de plus secret : leur essence. L’essence de notre corps et celle du monde ont quelque chose en commun : l’être. Le corps et le monde sont, d’où l’être qui les caractérise tous deux. Par suite, lorsque je perçois directement et ouvertement mon corps et le monde, je saisis cet être qu’il partage : je me sens être, et je sens aussi être les choses du monde — les arbres, les immeubles, etc. Mais si deux choses partagent un « élément », en l’occurrence le fait d’être, elles sont liées par cet élément. Par conséquent, en ressentant le corps et le monde directement et ouvertement, ils sont liés. Voilà comment j’explique la présence de ce lien intime entre soi et le monde. Cette intimité avec le monde n’est pas sans effet sur soi.
De l’intimité avec le monde
Si je suis lié au monde, il est tout à mes yeux. Être soi-même, c’est donc ne pas se préoccuper de soi et être porté vers l’autre, vers le monde dans son ensemble. Dans ce contexte, je n’agis donc plus en ayant des buts égocentriques en tête. En fait, j’avance quelque chose d’encore plus surprenant, et peut-être même de dérangeant : lorsque j’agis en étant moi-même, en étant lié au monde, ce n’est plus moi qui décide en me donnant tel ou tel but, mais c’est le monde qui me guide.
On pourrait trouver dérangeante l’idée que nous ne décidons plus lorsqu’on est soi-même. On résiste tous à cette idée; on veut avoir le contrôle, être libre ! D’accord, mais sachez que, de toute façon, même lorsque le monde et la vie ne vous contrôlent pas, vous ne contrôlez rien, que vous êtes bien plutôt contrôlé par votre conditionnement, et donc par quelque chose de très limité. Il faut faire une croix sur notre libre arbitre ! Et en fait, étonnamment, sachez qu’on ne se sent jamais aussi libre que lorsqu’on suit les élans du monde et de la vie : le monde et la vie sont création. Suivre le souffle de la vie, c’est donc se laisser inspirer par la création, ce qui donne un sentiment de liberté. De plus, comme nous nous sentons liés à ce monde ; comme nous nous sentons intimes avec lui, ce n’est pas comme si quelque chose d’étranger venait nous dire quoi faire. Par cette liaison et cette intimité avec le monde, nous participons, enthousiastes, à la « chorégraphie » qui s’y joue.
Ici, j’aimerais montrer au lecteur que nos dernières considérations permettent de résoudre un problème que j’ai tenu sous silence, mais qui était bel et bien présent depuis un certain temps. J’ai souvent affirmé qu’être soi-même consistait à vivre en ressentant directement son émotion, sans l’ego à l’arrière-plan. Or, l’émotion, avons-nous aussi dit, est le signe que nos patterns et manières de vivre intériorisés sont dans une impasse, que la réalité les a contrariés. Habituellement, c’est l’ego qui essaie de résoudre le problème ou l’impasse — l’ego lutte contre les émotions ! —, mais nous supposons maintenant qu’il n’est plus présent. Par suite, il semble qu’être soi-même consiste à vivre dans une impasse et à s’y maintenir. Cette conclusion serait un coup dur porté à la vision que je me suis efforcé de mettre de l’avant, car personne ne veut défendre l’idée qu’être soi-même consiste à être neutralisé et « paralysé ». Cependant, heureusement, à la suite de notre dernière discussion, cette conclusion indésirable peut être évitée. On a vu tout dernièrement que, en étant soi-même, nous sommes emportés par le souffle du monde. Nos limites et nos impasses sont donc précisément dépassées par cette participation à la « chorégraphie » du monde. Voilà, notre problème est chose du passé !
Ainsi, après avoir reconnu au début de ce texte qu’être soi-même consistait, à travers un ressenti de nos émotions, à vivre nos patterns intériorisés, nous voyons maintenant que cette manière de vivre intériorisée débouche finalement sur un dépassement de l’impasse inhérente à ces patterns. Le dépassement de ces patterns consiste en une participation à la dynamique créatrice du monde. Être soi-même, c’est finalement se dépasser dans le monde.
Après avoir résolu ce dernier problème, ne nous arrêtons pas en si bon chemin et solutionnons-en un autre. Vous pourriez m’objecter que certaines interactions avec le monde exigent de penser. Par exemple, devant une classe d’étudiants, ne dois-je pas penser avant de leur parler ? Vous me feriez alors remarquer qu’en parlant d’être uni et relié au monde, j’ai clairement exclu la présence des pensées. De toute évidence, ma position est difficilement tenable ici. En fait, à ce stade de notre discussion, je fais amende honorable, retire ce que j’ai dit plus tôt et vous concède le point : si vous êtes fortement uni au monde, oui, j’admets que vous penserez encore. Cependant, au sujet de ces pensées, je défendrai une thèse un peu particulière : si vous êtes fortement uni au monde, vos pensées ne seront pas le fruit de votre conditionnement, mais plutôt le fruit « d’invitations » provenant du monde. Plus précisément, le monde vous « invitera » à sortir telle ou telle pensée de votre mémoire. En quelque sorte, de la même manière que la chaise me dit « Assieds-toi! », le visage de mes étudiants me dira « parlez-nous de Hume de cette façon ! ». Par suite, si je suis moi-même, ma pensée ne sera pas inadéquate, comme elle fera suite aux « invitations » du monde, elle sera au contraire adaptée à celui-ci. Être soi-même, c’est donner à sa pensée sa juste place [2].
D’accord, peut-être bien que j’aurai des pensées adaptées au monde si je suis uni à lui, mais j’aurai néanmoins des pensées, me direz-vous. Celles-ci ne vont-elles pas me voiler le monde, s’interposer entre mon esprit et lui, de sorte que je ne pourrai plus m’y sentir directement lié ? En fait, je dois apporter ici une précision à ce que j’ai dit plus tôt. Certes, les pensées voilent le monde, mais parce qu’on les trouve importantes, ou plus précisément, parce que notre ego les trouve importantes. L’ego a des objectifs, des désirs, et c’est à travers ses pensées qu’il peut les réaliser. On comprend alors qu’il trouve importantes ses pensées. Donc, avec cet ego sur la scène, tout l’esprit est absorbé par ces pensées, d’où le fait que le monde est voilé par ces dernières. Mais si mes pensées sont le fruit des « invitations » du monde, elles ne résultent évidemment pas de l’ego — elles résultent du monde ! Sans ego, ces pensées ne sont pas importantes, mon esprit n’est pas absorbé par celles-ci. Elles surgissent au côté du monde, et le monde est aussi perçu, directement perçu. Ainsi perçu, on ne cesse jamais d’être relié à lui.
Conclusion
Être soi-même implique de vivre en ressentant directement son corps et ses émotions. En disant que ce ressenti est direct, on veut dire qu’il n’est pas médiatisé par des pensées, mais qu’il est immédiat — sans intermédiaire de pensées ou d’images. Ensuite, ce ressenti implique une interruption de la pensée en général. C’est que la pensée est fonction de nos jugements portés sur notre corps, et en le ressentant directement, celui-ci n’est ni jugé ni pensé. Nous avons aussi vu que cette interruption de la pensée ne sera pas totale. Une pensée aura encore sa place. Celle qui répond aux « exigences » du monde se manifestera encore. Toutefois, en grande partie, la pensée se sera tue. Mettre un terme à la pensée, ou à tout le moins ne pas être absorbé par elle, est remarquable : en ne pensant pas, ni à soi ni au monde, on se saisit, ainsi que le monde, globalement et directement. C’est alors qu’on ressent l’être partagé par soi et le monde. Du fait même, on se sent uni à lui. Être soi-même, c’est être relié à ce qui nous entoure. Ce lien avec le monde est inestimable. Il nous fait vivre avec le monde. Ce vivre-avec-le-monde nous inscrit dans le monde et nous emporte dans sa dynamique créatrice. C’est ainsi qu’on est soi-même en se dépassant dans le monde. En fait, ce vivre-avec-le-monde se décline de plusieurs façons. L’une de ces façons est très précieuse : vivre avec le monde, c’est aimer ce monde et ses gens, car aimer est l’expression la plus parfaite du « vivre-avec ». Ainsi, être soi-même, c’est aussi et surtout aimer ses frères et sœurs d’humanité.
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1 L’explication que je viens de donner du caractère limité de la pensée m’a été inspirée par Krishnamurti. J’espère ne pas avoir trahi ici son « insight ».
2 Malheureusement, je n’ai pas le temps de développer davantage l’idée selon laquelle nos pensées peuvent être le fruit non pas de nos conditionnements mais le fruit des invitations du monde. Pour ceux qui trouvent cette idée intéressante, je les invite à lire mon article intitulé La juste place de la pensée, paru dans le blog du 3e millénaire.