La vie est un combat entretien avec Maître Deshimaru


08 Jun 2019

Le maître Zen Taisen Deshimaru enseigna quinze ans durant en Europe les principes et la pratique du Zen. Dans cet entretien fait à la suite d’une session, à Zinal en Suisse, consacrée aux rapports du Zen et des arts martiaux japonais, il dévoile les techniques et l’esprit de l’acte juste, cet état d’éveil, de concentration et d’agir lucide qui est à développer en chaque instant de notre vie quotidienne.

Car si de par le monde environ treize millions de personnes pratiquent le kendo, sept millions le judo, six millions le karaté, deux millions l’aïkido et trois cent mille le kyudo, le tir à l’arc, leur apprentissage du combat est, avant tout une leçon de maîtrise de soi où la méditation coexiste, s’osmose avec l’action.

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Taisen Deshimaru. — Dans tous ces arts martiaux, l’unité entre esprit, corps et technique est essentielle. Penser puis frapper n’est pas le geste juste. Il faut saisir suki, l’occasion, l’opportunité. C’est très important, l’opportunité. La pensée ne peut le faire. Seule la conscience peut saisir l’opportunité de l’action. Le vide où il faut agir.

Q. — Le créneau ?

R. — L’opportunité pour l’acte. L’occasion de l’attaque. Saisir le défaut. Par l’intuition, et c’est là un point très important, il faut saisir le moment où, sur l’inspiration, l’adversaire présente une faille…

Q. — L’inspiration de l’adversaire ou la sienne propre ?

R. — L’inspiration de l’adversaire. Vous, vous devez expirer avant-pendant l’attaque. En karaté, un coup reçu à l’inspiration peut être dangereux. Sur l’expiration, non. Alors, il faut saisir une opportunité pendant que l’adversaire inspire, car alors, il présente une faille, un vide.

Q. — Pourquoi ?

R. — Il y a toujours opportunité à l’inspiration, car le corps devient plus léger, moins concentré. L’inspiration est une très bonne chance que l’esprit-corps doit savoir saisir. Attaquer sur l’inspiration de l’adversaire, quand il présente un côté faible, un défaut dans sa défense, dans son attitude, voilà un très grand secret.

L’inspiration est un grand suki, une grande opportunité. Un excès de tension aussi : ainsi, lors d’un tournoi, on ne peut maintenir l’attention au même niveau d’intensité. À un moment donné, notre attention faiblit : nous présentons alors une faille, un suki, une occasion, que l’adversaire doit savoir saisir.

Mais cette question de l’opportunité se retrouve dans tous les combats, pas uniquement en arts martiaux : dans la discussion, dans les affaires…

Vous ne devez pas montrer de failles : ni en arts martiaux, ni dans la vie quotidienne. La vie est un combat ! Il faut rester concentré, ne pas dévoiler ses points faibles, et donc les réduire par un entraînement continu à la maîtrise de soi. Toute l’éducation japonaise traditionnelle se fondait sur cette vigilance : ne pas montrer ses points faibles pour qu’autrui n’en profite pas. Le jeu du tournoi est de dévoiler le point faible de l’adversaire : on y arrive par l’attention, la volonté, la concentration. Et quand l’opportunité se présente, la saisir farouchement, sans penser.

Et en tournoi, comme dans les combats de la vie quotidienne, le struggle for life, l’observation des yeux est très, très importante : car quand les yeux de l’adversaire bougent, se troublent, hésitent, doutent, faiblissent, il y a suki, opportunité, faille. Dans tous les moments critiques de notre vie, il ne faut pas montrer nos points faibles, sinon, c’est l’erreur, la chute, la défaite. Cette vigilance-là ne vient pas d’une tension permanente du corps qui serait vite fatigué, mais de l’attention de la conscience. D’où l’importance de shin, l’esprit. Le corps montre des points faibles, la conscience peut corriger, canaliser, diriger tout cela.

Q. — J’ai vu à Kyoto deux maîtres de kendo, âgés de quatre-vingts ans environ, qui s’affrontaient en tournoi : pendant cinq minutes, ils se firent face, sabre en main, pointe contre pointe, sans bouger, absolument sans bouger. Et au bout de ces cinq minutes, l’arbitre déclara match nul, Kiki Wake.

R. — Oui. Quand on bouge, on montre toujours des points faibles. Là où des jeunes se seraient vigoureusement démenés en attaques et actions plus ou moins désordonnées, là où des hommes d’âge mûr auraient fait entrer en jeu toute l’expérience de leur technique, les deux vieux maîtres d’arts martiaux se sont contentés d’un combat de l’esprit, par et avec les yeux. Si l’un d’eux avait bougé, sa conscience aurait bougé aussi, et il montrait une faille. Le premier qui faiblissait était radicalement perdu car l’autre réagissait d’un coup.

Vous connaissez l’histoire des trois chats : un samouraï avait chez lui un rat dont il ne parvenait pas à se débarrasser. Il fit alors l’acquisition d’un magnifique chat, robuste et vaillant. Mais le rat, plus rapide, se joua de lui. Le samouraï prit alors un autre chat, très malin et astucieux. Mais le rat se méfia et ne se montra plus que quand le chat dormait. Un moine Zen du temple voisin prêta alors au samouraï son chat : celui-ci avait l’air on ne peut plus quelconque, il sommeillait tout le temps, indifférent à l’environnement. Le samouraï haussa les épaules, mais le moine insista pour le lui laisser. Le chat passait son temps à dormir et, bientôt, le rat s’enhardit à nouveau : il passait et repassait devant le chat, visiblement indifférent. Et un jour, subitement, d’un seul coup de patte, le chat l’attrapa et le terrassa. Puissance du corps, habileté de la technique ne sont rien sans la vigilance de l’esprit !

Une conscience juste est essentielle au mouvement juste du corps.

Q. — Mais que faire pour garder la concentration juste ? La tension fatigue, et on ne peut rester sans bouger !

R. — C’est votre conscience qui ne doit pas s’affoler ni calculer : juste s’adapter complètement à ce qui se passe. Portez sans cesse votre concentration sur la respiration, sur votre expiration, qui doit être lente, longue, et descendre le plus bas possible dans l’abdomen, dans le hara. Et de vos yeux, ne lâchez pas les yeux de l’adversaire : suivez ainsi son mouvement intérieur. Concentrez-vous sur l’expiration, c’est très important. Qu’elle soit la plus longue, la plus calme possible : cela aide à ne pas être fatigué ou passionné.

Q. — Les samouraïs qui faisaient des duels de nuit se concentraient sur l’ombre de leur adversaire…

R. — Bien sûr, le mouvement de l’ombre indiquait clairement le mouvement du corps et de la conscience. Mais cela ne les empêchait pas, bien au contraire, d’expirer puissamment dans leur hara… Mais vous devez, et pouvez, retrouver cette concentration fondamentale dans de simples combats d’entraînement, comme durant les tournois. Pas la peine de s’entraîner pour cela. C’est la puissance de votre concentration qui compte. Il faut canaliser tension du corps et habileté de la technique dans l’attention-intuition de l’esprit. L’esprit est alors vide, ku, sans failles. C’est ça le Zen. C’est aussi cela la vraie voie du Budo [1]. Face à la mort comme face à la vie, la conscience doit être calme. Et il faut décider, tout en l’acceptant, sa vie comme sa mort. Non pas subir. Même si mon corps meurt, mon esprit doit être droit (geste du pouce vers le haut) : c’est cela l’entraînement du Zen et du Budo. Le grand maître Miyamoto Musachi abandonna un jour ainsi sa vie de combat, pour résoudre ce problème : comment mourir. Et il fit zazen ! (Rires.)

Q. — En Europe, aux États-Unis, au Japon, beaucoup de gens pratiquent les arts martiaux, sans vraiment pratiquer la voie du Budo, ni celle du Zen. Et l’avis commun est de prétendre que les principes du Zen, la philosophie du Zen, n’ont rien à voir avec la pratique sportive des arts martiaux.

R. — Ceux qui ne veulent pas suivre l’enseignement Zen, vraie base du Budo, n’ont pas à le faire. Ils se servent alors des Arts martiaux comme d’un jouet, comme d’un sport parmi d’autres. Ceux qui veulent atteindre une dimension plus élevée de leur être, de leur vie, doivent comprendre cela. On ne peut obliger personne ni critiquer personne. Pourtant, les uns sont comme des enfants jouant avec de petites voitures, les autres conduisent de vraies voitures… Je ne suis pas négatif vis-à-vis des sports : ils entraînent le corps, l’endurance… Mais l’esprit de compétition, de puissance qu’on y trouve, n’est pas bon : cela témoigne d’une vision faussée de la vie. La racine des arts martiaux ne se trouve pas là.

Les éducateurs d’aujourd’hui sont aussi responsables de cet état de fait ; ils entraînent le corps, la technique, mais pas la conscience. Leurs élèves alors se battent pour gagner, ils jouent comme des enfants à la petite guerre. Aucune sagesse dans tout cela. Ce n’est pas du tout effectif pour la conduite de la vie ! À quoi leur sert leur technique dans la vie quotidienne ? Le sport n’est qu’un amusement et, en fin de compte, par l’esprit de compétition, il use le corps. C’est la raison pour laquelle les arts martiaux doivent retrouver leur dimension première. Dans l’esprit du zen, et du budo, la vie quotidienne devient le lieu de combat. C’est à chaque instant qu’il faut être conscient, en se levant, en travaillant, en mangeant, en se couchant. La maîtrise de soi se trouve là.

Propos recueillis par Marc de Smedt

(L’orient Intérieur. Collectif. Autrement 1985)

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1 Budo : La Voie des arts martiaux.