L’amour est bien plus qu’une simple émotion ou un idéal moral. Il imprègne le monde lui-même et nous devrions apprendre à nous mouvoir avec sa puissance
La plupart des traditions anciennes, et pas seulement le christianisme présentent l’univers comme une involution de l’amour divin. Il émane d’une origine qui précède les êtres fragiles. Selon un hymne de la création dans le Rig Veda, l’amour est une présence fondamentale : « Au commencement émerge l’Amour » — ou Kama en sanskrit : l’amour qui suscite le désir et vivifie la conscience par des pratiques d’attention yogique. Dans les traditions mystiques de l’islam, l’amour est également considéré comme une puissance extérieure plutôt que comme une émotion. Pour les soufis, l’amour pousse les croyants, appelés amants, hors d’eux-mêmes pour aller vers l’Aimé, qui est Dieu. Même le stoïcisme fut à l’origine une discipline permettant de découvrir que le monde est façonné par le Logos, ou parole active de l’amour créateur.
Aujourd’hui, cette appréciation de la réalité, avec sa « signification intrinsèque » et sa « conception admirable », pour citer C.S. Lewis, est devenue une « image rejetée ». Toute personne curieuse s’interrogeant désormais sur l’univers, inspirée par la science, peut se sentir confrontée à une réalité dont la signification est inconnue ou inconnaissable, voire inexistante. D’ailleurs, ce doute ou cette confusion semble être le prix à payer pour avoir rejeté une vision fantaisiste du monde au profit d’une vision scientifique. Appréhender l’univers ne consiste plus en une réalisation impressionnante que son esprit correspond dans une certaine mesure à l’esprit divin, mais devient une expérience d’émerveillement incertain et exploratoire : l’humilité intellectuelle est menacée par l’humiliation cognitive. De même, les personnes qui souffrent ne peuvent plus se tourner vers les mythes et les rituels qui véhiculent les objectifs d’un amour qui dépasse et pourrait contenir leurs afflictions ; elles doivent porter leur malheur seules ou, si elles ont de la chance, en solidarité avec d’autres tout aussi, isolées.
En tant que psychothérapeute, je suis persuadé que ce sentiment d’isolement existentiel exacerbe la détresse ainsi que d’autres symptômes, comme la consommation excessive ou le mécontentement spirituel. Bien que la prévalence de la souffrance soit souvent avancée comme raison principale pour rejeter l’existence de l’amour divin, paradoxalement, je soupçonne que son rejet a aggravé la souffrance. Le pouvoir curatif de la reconnaissance et de la compréhension de la souffrance, même si ses causes demeurent, est un phénomène que toute personne engagée dans le soin connaît. Être avec la souffrance, ce qui dépasse le simple fait d’en être témoin, c’est se rendre vulnérable, ce qui peut à son tour faire prendre conscience que l’amour et la connexion sont fondamentaux et inébranlables. C’est pourquoi certains témoignent de la découverte de Dieu dans la souffrance, indépendamment des objections rationnelles. Ce mystère est central à toute conviction assurée — par opposition à simplement affirmée — de l’existence de l’amour divin.
L’amour est le formidable auxiliaire de notre attention. C’est ce sur quoi insistait la philosophe Simone Weil, qui prit sur elle, comme nous le savons, les souffrances des autres, refusant par exemple de consommer plus que les misérables rations accordées à ses compatriotes en France, alors qu’elle était alitée sur un lit d’hôpital à Londres en 1943. « En aimant l’ordre du monde, nous imitons l’amour divin qui a créé cet univers dont nous faisons partie », écrivait-elle.
En d’autres termes, l’amour était considéré comme une force universelle et un objet de connaissance, intégral à la trame même de la réalité, et non comme un simple sentiment bienveillant ou un devoir coûteux, pratiqué à l’échelle personnelle dans des actes de compassion ou de charité. Lorsqu’une personne recevait de l’amour ou en donnait, elle s’accordait avec la vitalité fondamentale qui la traverse ainsi que tout ce qui existe. Le soleil et la lune, les montagnes et les mers, les plantes et les oiseaux, les bêtes de l’eau et de la terre. Tout participait à un mouvement commun d’amour qui les ramènerait finalement à leur source et à ce qui les soutient.
Les êtres humains pourraient intentionnellement se tourner vers cette dynamique et collaborer avec elle. Mais sinon, si l’amour est rétrogradé de ce rôle, il devient, au mieux, un idéal moral ou une émotion, exilée de l’évolution et entretenue par le cerveau. L’agnosticisme métaphysique a remplacé « l’enracinement ontologique », pour reprendre les termes du philosophe Simon May. Il n’est pas guère surprenant que les gens se sentent désorientés, voire pires. Pour paraphraser R.D. Laing : quelqu’un qui décrit l’amour comme un épiphénomène peut être un grand scientifique, mais quelqu’un qui vit comme si l’amour l’était aura besoin d’un bon psychiatre.
Mais l’ancienne conception de l’amour serait-elle en train de revenir, comme Weil et d’autres l’espéraient ? Serions-nous en train de dépasser les romantiques, qui s’efforçaient de consoler les esprits modernes perturbés par ce que William Wordsworth appelait la « triste et calme musique de l’humanité », parce que nous sommes en train de connaître une fois de plus cet « amour plus saint » ? L’amour pourrait-il être non seulement tout ce dont nous avons besoin, mais quelque chose de précisément nécessaire pour rendre compte de ce que nous sommes et de tout ce qui existe ?
Des indices provocateurs, qui remettent en question le rejet réflexe de la vision enchantée et pourraient susciter un changement en réorientant l’attention et en rouvrant des voies de perception, peuvent être tirés de la philosophie morale, des tendances de la biologie contemporaine et de la réflexion sur la nature de l’intelligence. Envisageons d’abord la question morale. Elle commence par le constat que le fait de dissocier l’amour de sa finalité (telos) divine et de le redécrire uniquement en termes de comportements évolués et de désirs trop humains a eu des conséquences inattendues. En particulier, le tournant séculier a inversé le dicton selon lequel Dieu est amour, pour fait de l’amour un dieu, encourageant une sentimentalisation de l’amour — une divinité mièvre pour une époque par ailleurs dépourvue de dieu. Pire encore, cette inversion suscite une demande impossible à satisfaire, en chargeant les humains d’offrir l’amour inconditionnel qui, jusqu’à il y a quelques siècles, aurait été considéré comme provenant uniquement de Dieu.
Lorsque l’amour inconditionnel était connu comme une émanation divine, revendiquer cette capacité pour soi-même, ou la demander à autrui était une forme de folie ou d’idolâtrie. Mais aujourd’hui, chacun est censé le donner et le recevoir, en oubliant que nous, mortels, sommes imparfaits et désemparés. Pour ces raisons, le psychanalyste Jacques Lacan a proposé que, dans un monde sans Dieu, l’amour se définisse plus honnêtement comme un pacte. « Aimer, c’est essentiellement vouloir être aimé », a-t-il déclaré : en d’autres termes, je te donnerai ce que nous pouvons appeler de l’amour, si tu m’offres la même chose. Le problème, c’est que de tels arrangements sapent et détruisent l’amour, comme l’a compris la philosophe et romancière Iris Murdoch. Les compromis font partie de la vie, certes, mais tout l’intérêt de l’amour est de nous amener à dépasser le transactionnel et le médiocre. Considérons la nature de la créativité, écrit Murdoch dans The Sovereignty of Good (1970 ; tr fr La souveraineté du bien) : « L’artiste authentique obéit à une conception de la perfection à laquelle son travail se lie et se re-lie sans cesse comme à quelque chose d’extérieur ». De même, l’amour n’est pas stimulé par des injonctions telles que « Améliore-toi un peu », mais plutôt par l’appel « Sois parfait ! ».
La fin transcendante à laquelle l’amour conduit n’a pas besoin d’être appelée Dieu, estimait Murdoch, bien qu’elle doive être reconnue comme surhumaine et excellente. Suivant Platon, elle l’appelle le Bien, « Le bien est le centre d’attraction vers lequel l’amour tend naturellement », ce qui révèle également la nature de l’énergie de l’amour. « L’Amour est tension entre l’imperfection de l’âme et la perfection de l’attracteur supposé résider au-delà d’elle », poursuivait-elle. Cet « au-delà » est l’idée clé ici, avec son intuition que ce qui est le plus désiré est indépendant de nous. L’amour est actif dans la psyché, qui espère en savoir plus que ce qui est actuellement concevable. Empêcher cette transformation ne fait pas seulement un obstacle à l’amour, c’est aussi une déshumanisation, car être humain, c’est aspirer à entrer en contact avec davantage.
Cette « souveraineté du bien » est impressionnante, étant donné la manière dont elle semble nous appeler, nous imposer des exigences et ne pas nous lâcher. Mais est-ce la même chose que d’affirmer la réalité transcendante de l’amour ? Il semble que certains biologistes développent une vision du monde qui ouvre à cette possibilité.
À des expressions comme « la saison des amours », Darwin préfère « la saison de l’amour »
Ce mouvement s’opère en deux étapes : une première que l’on peut qualifier d’ascendante (bottom-up) et une seconde, descendante (top-down). L’élément ascendant découle de l’image révisée du monde vivant qui a émergé ces dernières années. Cette nouvelle manière de penser a abandonné la vision réductrice de la vie, caractérisée par Richard Dawkins comme guidée par des gènes égoïstes, pour reconnaître que des processus coopératifs, holistiques et interdépendants opèrent à tous les niveaux du vivant et entre eux, des protéines et des gènes à l’organisme dans son ensemble — et au-delà, y compris les interactions écologiques avec ce que l’on appelle l’environnement extérieur.
C’est une image fractale, animée par la puissance explicative que l’on obtient en considérant que les totalités comptent autant que des parties. Les schémas d’interaction présents au niveau microscopique sont amplifiés et transformés au niveau macroscopique, qui à son tour influe sur le niveau granulaire. Des parallèles homologues peuvent également être détectés entre les espèces. Ce qui se manifeste comme attraction et coopération chez les organismes les plus simples devient altruisme et empathie chez les plus complexes, l’amour couronnant la pyramide. S’appuyant sur les fondements posés par des biologistes comme Lynn Margulis, qui défendait la symbiose dans l’évolution, et développés dans des ouvrages tels que Interdependence (2015) de la biologiste Kriti Sharma, cette nouvelle vision transforme le statut de l’amour, qui passe d’épiphénomène à qualité émergente, surgissant de formes antérieures discernables au sein de toutes sortes d’interactions et de comportements ; si l’amour dans toute sa plénitude n’est présent que chez des créatures comme nous, capables de former des intentions et d’agir consciemment de manière sacrificielle, alors les précurseurs de l’amour se déploient tout au long de la chaîne des entités vivantes.
Cela correspond d’ailleurs à l’opinion de Charles Darwin. Dans The Descent of Man (1871 ; tr fr La descendance de l’homme), il évoque les « jeux amoureux » des oiseaux, tout en utilisant des termes fonctionnels tels que « parade », et au lieu d’expressions telles que « la saison des accouplements », il préfère « la saison de l’amour ». Mais il propose également autre chose. Si les premières formes d’amour peuvent évoluer en parallèle avec les nécessités de la survie — comme le soin apporté à sa progéniture —, d’autres, comme répondre à l’agression par la bienveillance ou aimer ses ennemis, nécessiteraient « l’aide de la raison, de l’instruction et de l’amour ou de la crainte de Dieu ». Ce qui nous amène à la révision descendante de la biologie. Elle partage la vision d’une interaction des processus vitaux à travers les niveaux. Mais là où les biologistes ascendants détectent l’empathie et ses précurseurs dans le comportement d’une série d’animaux, les révisionnistes descendants sont sceptiques quant à l’existence de capacités psychologiques complexes, comme l’empathie chez d’autres créatures que les humains.
Dans From Extraterrestrials to Animal Minds: Six Myths of Evolution (2022), le biologiste évolutionniste Simon Conway Morris examine les preuves de l’empathie chez des créatures, allant des corbeaux aux chimpanzés, et estime que les données sont insuffisantes. La question est subtile et soulève souvent des objections, mais le point crucial est que le contexte est important. L’environnement dans lequel vivent les animaux détermine leur comportement, comme c’est le cas pour les humains, mais pour les animaux non humains, le contexte détermine radicalement le comportement possible. L’empathie en est un exemple, car être touché par la souffrance d’un étranger, par exemple, a une portée morale lorsqu’elle peut se produire indépendamment du contexte, ce dont aucun autre animal ne semble capable. « Il est loin d’être évident que nos plus proches cousins aient une dimension morale », conclut Conway Morris.
Sa proposition alternative, en accord avec la conclusion de Darwin sur ce qu’il faut pour aimer ses ennemis, est que les humains peuvent accéder et s’aligner sur des vérités morales, en vertu de la conscience d’une dimension transcendante qui n’a pas émergé, mais qui a été découverte. La capacité humaine d’autorégulation émotionnelle, par exemple, et la capacité de sympathiser avec des perspectives radicalement différentes signifient que nous pouvons être ouverts à la révélation des caractéristiques morales de la réalité, du haut vers le bas. L’implication est que, bien qu’il existe certainement des analogues de l’amour dans d’autres parties du règne animal, ceux-ci ne constituent pas des voies complètes de développement évolutif. Nos ancêtres nous ont plutôt préparés à la perception d’un amour qui nous préexiste.
Inutile de dire que la conclusion descendante est controversée, étant donné l’accent mis sur l’exceptionnalisme humain, sans parler de l’implication que les créatures que nous aimons pourraient ne pas nous aimer de la même manière en retour. Mais il est possible de faire avancer l’enquête en élargissant la question de ce que nous savons et en se tournant vers la question de savoir comment nous savons quoi que ce soit. À cet égard, ce à quoi nous prêtons attention est crucial.
Prenons une anecdote charmante que m’a racontée l’astronome Bernard Carr. Ancien collègue de Stephen Hawking, Carr l’a accompagné à la première du film sur la vie de Hawking, The Theory of Everything (2014 ; La théorie du tout). Carr était attentif et, pendant qu’ils regardaient, une ironie a surgi dans son esprit. Le film portait principalement sur la relation personnelle de Stephen avec Jane, sa première femme, expliqua-t-il, alors que les relations personnelles et les émotions, voire l’esprit lui-même, ne seront probablement jamais intégrées dans une quelconque théorie du tout ». En bref, le film contredisait l’ambition de dériver une explication complète de l’existence à partir de la seule physique, et la raison en est évidente : l’amour est réel et régulièrement éprouvé par les esprits humains, mais, scientifiquement parlant, l’amour ne peut être prouvé qu’indirectement, en mesurant les effets qu’il laisse dans son sillage souvent tumultueux.
Cette qualité de première main est une caractéristique de nombreux types de connaissances. On peut apprendre beaucoup de choses sur la natation en lisant des ouvrages à son sujet, mais on ne peut jamais apprendre à nager en lisant des livres. Même les connaissances qui peuvent être exprimées par des mots ou des équations ont une dimension participative, dont les mots et les équations ne sont que des signes. Les humains ne se contentent pas de calculer, ils comprennent aussi, ce que la philosophe Mary Midgley, dans Wisdom, Information and Wonder (1989), décrivait comme résultant d’une « union amoureuse ». Selon elle, la connaissance n’est jamais une simple accumulation d’informations, comme un ensemble de données numériques, mais implique un engagement intentionnel avec ce sur quoi portent ces informations, cet engagement constituant l’aspect révélateur. L’intelligence repose sur un dialogue avec le monde ; le flux est le sentiment d’immersion dans l’échange. Et c’est l’amour qui nous y invite.
L’amour est un ingrédient actif de notre intelligence d’une autre manière. Considérez le flot de perceptions sensorielles qui nous assaillent toute la journée, chaque jour. Le psychologue cognitif John Vervaeke affirme que nous pouvons donner un sens à cette avalanche de ce que nous voyons, entendons, sentons, goûtons et touchons grâce à ce qu’il appelle la « réalisation de la pertinence » ; nous ne trions pas les données, comme le ferait une IA, mais nous nous intéressons à certaines choses plutôt qu’à d’autres, et nous repérons ainsi spontanément ce qui compte au milieu du chaos. À l’exception de rares sociopathes, les gens sont attirés par ce qui est bon, beau ou vrai ; ces qualités organisent les choses pour nous, même lorsque nous ne savons pas exactement ce que sont le bon, le beau ou le vrai. Les « transcendantaux », comme on les appelait traditionnellement, possèdent donc un caractère objectif, et nous conduisent même au-delà des horizons de perception actuels pour découvrir de nouvelles intuitions. Weil l’exprimait ainsi : « La beauté du monde est l’ordre du monde qui est aimé ».
Lorsqu’une rivière se jette dans une plus grande étendue d’eau, les mots des langues indigènes évoquent l’amour
La souffrance est également partie intégrante d’une intelligence en quête. Les percées se produisent souvent après des ruptures, car la sagesse a tendance à apparaître non pas avec l’accumulation de connaissances, mais lorsqu’un ancien état d’esprit ou une ancienne vision du monde cède — un processus généralement troublant et traumatisant. Mais, dans cette transition nous sommes rencontrés, et c’est pourquoi une découverte peut s’accompagner d’une exclamation de joie : Eurêka ! Notre esprit peut sciemment entrer en résonance avec une intelligence plus vaste, d’une manière apparemment inaccessible aux autres créatures. Le motif des graines sur la tête d’un tournesol peut manifester une suite de Fibonacci, mais les humains peuvent en percevoir la régularité mathématique, presque musicale — et, portés par l’amour, s’en émerveiller.
Je soupçonne que remarquer l’expérience ressentie de notre lien avec le monde naturel, les moments de beauté et de révélation qui y sont associés, et de conclure que la joie qui en résulte est un don, explique en partie le renouveau des modes de connaissance indigènes. « Les peuples autochtones vivent selon des visions du monde relationnelles », explique Melissa Nelson, professeure à l’université d’État de l’Arizona, dont l’héritage comprend des racines Anishinaabe, Cris, Métis et Norvégiennes. Nelson fait référence à la notion d’« instructions originelles », c’est-à-dire à l’ensemble des rituels, mythes et modèles autour desquels s’organisent les modes de vie autochtones, qui visent tous à approfondir la communion entre les humains et le plus qu’humain. Elle me dit : « Il y a une qualité nourricière dans l’univers qui est pour nous comme une loi naturelle, un principe universel dans lequel nous pouvons puiser : ce champ d’amour qui est la matrice de l’univers ». L’importance pour les préoccupations environnementales et écologiques est évidente.
Ce qui est particulièrement frappant, c’est que des analogies de l’amour sont également perçues dans les interactions du monde dit inanimé. Par exemple, lorsqu’une rivière se jette dans une plus grande étendue d’eau, les mots des langues indigènes évoquent l’amour, explique Nelson. De même, contempler les planètes ou les étoiles peut être vécue comme une relation : recevoir une qualité de lumière qui illumine simultanément l’âme — une intuition dont on se souvient dans des mots comme « influence », qui signifiait à l’origine l’afflux stellaire.
À mon avis, il y a là des implications pour repenser la place de l’homme dans le monde : une partie de la spécificité de notre tâche est d’attirer l’attention sur cette richesse. Cela peut faire la différence dans la mesure où cela augmente l’attention accordée à l’amour. « Nous vivons dans une grande pauvreté dans de nombreux endroits », poursuit Nelson, en faisant référence aux besoins spirituels et matériels. « Mais nous possédons cette compréhension profonde de l’amour en tant que force cosmique universelle, qui nous vient du monde naturel et de l’univers dans son ensemble. Cela nous renforce vraiment en termes d’incarnation et de survie, et nous permet de prospérer et de nous régénérer ».
Ce type de conscience pourrait être qualifié de conscience participative et fait partie intégrante des modes de connaissance occidentaux. Depuis la naissance de la science moderne, la réciprocité a eu tendance à être négligée en raison de la valeur accordée à l’objectivité détachée, une posture qui a porté ses fruits. Mais peut-être plus pour très longtemps. « Nous n’obtenons pas les cadeaux les plus précieux en allant les chercher, mais en les attendant », observait Weil, parce que les cadeaux sont donnés dans l’amour et perçus grâce à une qualité d’attention appropriée.
Les implications d’une réintégration partielle de la vision prémoderne sont considérables. La solitude existentielle peut être mise à l’épreuve, jugée insuffisante, puis reconfigurée : tout ne se passe pas uniquement dans votre tête. Il y a aussi le sentiment d’émerveillement et d’interdépendance qui accompagne la prise de conscience de la nature extraordinaire de la réalité. L’expérience est justifiée : notre esprit correspond à l’intelligence qui façonne le monde. Peut-être aussi qu’un amour reconnu comme nous attirant peut nous inviter à cesser d’essayer de transformer notre coin d’univers en un paradis technologique tourmenté, et à envisager plutôt des modes de vie qui approfondissent notre attention, s’harmonisent mieux avec la planète et nos semblables non humains, et font même prendre conscience de sa source divine. Nous pourrions vouloir à nouveau prêter attention à ce qu’il y a de meilleur, et accepter ce qu’exige la communion avec cette abondance, car il existe un amour cosmique et nous pouvons nous mouvoir avec sa puissance, avec tout ce qui est.
Mark Vernon est psychothérapeute et écrivain, et travaille également avec le Projet Amour. Il est titulaire d’un doctorat en philosophie grecque ancienne et de diplômes en théologie et en physique. Ses livres comprennent A Secret History of Christianity : Jesus, the Last Inkling, and the Evolution of Consciousness (2019), Dante’s Divine Comedy: A Guide for the Spiritual Journey (2021) et Spiritual Intelligence in Seven Steps (2022). Il vit à Londres.
Texte original : https://aeon.co/essays/in-the-beginning-there-was-love-we-can-move-with-its-power