En 1894, après des années de lutte douloureuse et un rejet quasi universel par ses compatriotes, le dramaturge suédois August Strindberg subit un effondrement spirituel, une dépression émotionnelle qui l’a rendu incapable de travail créatif. Il n’est pas surprenant que Strindberg soit arrivé dans une impasse. Vilipendé dans son pays natal pour ses œuvres naturalistes, telles que Mademoiselle Julie et Le Père, il avait déjà connu deux divorces — un troisième était encore à venir — ainsi que de nombreuses années de pauvreté et la perte de ses trois enfants issus de son premier mariage. Son deuxième mariage, avec la journaliste autrichienne Frida Uhl, venait de se terminer dans l’amertume. Cela signifiait l’éloignement d’un autre enfant et la perte de la dot considérable de Frida. À 45 ans, sans le sou et seul, il n’est pas étonnant que Strindberg se soit interrogé sur l’intérêt de continuer à vivre. Pourtant, c’était un homme doté d’une persévérance démoniaque, et la sortie de son impasse passa par l’un des épisodes les plus étranges de la vie tumultueuse d’un maître de la littérature moderne.

Strindberg à Paris
Après son échec en Suède et un séjour à Berlin, Strindberg se tourna vers Paris pour tenter une dernière fois d’accéder à la gloire. Paris était la capitale culturelle du XIXe siècle et, en 1893, certaines des œuvres de Strindberg y avaient déjà été représentées. Mais ce n’était pas seulement la gloire littéraire qui l’attirait. Comme Londres, Saint-Pétersbourg et d’autres capitales européennes, le Paris de la fin-de-siècle avait été saisi par la fièvre de l’occultisme. Depuis 1856, date à laquelle le prêtre catholique dissident Alphonse Louis Constant, plus connu sous le nom d’Eliphas Lévi, inventa l’occultisme moderne avec la publication de Dogme et rituel de la haute magie, Paris était devenu un refuge pour les adeptes de l’ésotérisme. Bien que fondateur du naturalisme, Strindberg nourrissait un vif intérêt pour la magie, le mysticisme et d’autres formes d’occultisme. Il était également fasciné par la science, se considérant comme l’égal des professionnels. En 1893, il publia son premier ouvrage d’histoire naturelle spéculative, Antibarbarus, « Antibarbare », une œuvre qui opposait l’homme de génie aux universitaires besogneux, soutenant que l’œil du poète voyait plus profondément que le regard méthodique du professeur.
En matière d’occultisme, la pratique préférée de Strindberg était l’alchimie. Selon un témoignage, en 1894, on estimait à 50 000 le nombre d’alchimistes à Paris. Exagération ou non, à la fin du XIXe siècle, Paris était sans aucun doute un lieu où l’occultisme se mêlait à l’avant-garde. En 1891, J.K. Huysmans, ancien disciple de Zola et auteur du classique décadent À rebours, avait choqué le public littéraire avec sa description graphique d’une messe noire dans son roman satanique Là-Bas. L’implication de Huysmans dans le milieu occulte clandestin parisien popularisa ce qui était déjà un demi-monde bien établi ; elle alimenta également une mode croissante de retour dans les bras rassurants de l’Église, après une incursion excitante du côté obscur. Après s’être retrouvé au milieu d’une querelle occulte entre le célèbre abbé Boullan et le rosicrucien autoproclamé Josephin Sar Peladan, pleine d’attaques astrales et, comme Huysmans les appelait, de « bagarres fluidiques », l’homme qui avait inauguré la Décennie jaune finit ses jours dans un monastère bénédictin.

Huysmans revint dans le giron
De telles frasques rosicruciennes n’étaient pas inhabituelles. Quelques années auparavant, le poète décadent Stanislas de Guaita, admirateur de Baudelaire, morphinomane (il mourut d’une overdose en 1897) et ancien élève de Sar Peledan, avait mené une longue bataille contre son ancien maître. La plupart des combats se déroulèrent dans la presse écrite, mais le fait de reconnaître que les guerres magiques n’étaient pas rares dans le Paris de la fin-de-siècle ajoute une profondeur aux aventures étranges de Strindberg, que les commentateurs négligent parfois. Il ne fait aucun doute qu’entre 1894 et 1896, Strindberg frôla, et probablement connu, un épisode schizoïde. Mais il est tout à fait possible que les expériences étranges qu’il relate dans son journal obsessionnel Inferno — basé en partie sur son Occult Diary (Journal occulte), encore plus bizarre — ne proviennent pas uniquement de la pitoyable dépression d’un grand esprit. Les ingrédients d’une dépression nerveuse totale sont sans aucun doute réunis : stress intense, solitude, pauvreté et avenir incertain, aggravés en grande partie par l’addiction de Strindberg à un élixir magique très populaire à l’époque, l’absinthe. Mais les événements étranges qui composent l’Inferno de Strindberg sont précisément ceux qui alimentaient l’une des questions brûlantes de l’époque : la frontière ténue entre le génie et la folie. Une frontière que Strindberg, à en croire les témoignages, franchissait fréquemment.

Strindberg par Munch
Tout au long de sa carrière, Strindberg a connu des périodes de répulsion envers la littérature. Son credo artistique y était pour beaucoup. « Je considère comme mon terrible devoir d’être honnête, écrivait-il, et la vie est d’une laideur indescriptible ». Ces sentiments le poussèrent à se plonger dans l’alchimie. Il peut sembler étrange que Strindberg, qui se considérait comme un scientifique, ait choisi l’alchimie comme voie vers l’immortalité. Mais son approche de la science était tout sauf orthodoxe. Son objectif dans Antibarbarus était d’« expliquer » la nature du soufre, la « transmutation » du carbone et d’autres éléments, ainsi que la composition de l’eau et de l’air. Se déclarant « transformiste » comme Darwin et moniste comme le naturaliste allemand Ernst Haekel, Strindberg affirmait : « Je me suis engagé à partir du principe que tous les éléments et toutes les forces sont liés. Et s’ils proviennent d’une seule source, alors ils ont vu le jour par condensation et atténuation, par copulation et croisement, par hérédité et transformation… et tout ce que l’on voudra bien suggérer ».
Cette attitude cavalière ne lui valut pas l’approbation des critiques. Lorsque le livre parut, les prétentions scientifiques de Strindberg furent rejetées comme un signe de monomanie, et son auteur fut critiqué pour son manque de logique et son incapacité à mener des expériences. Mais pour l’alchimiste, la transformation est la clé, et l’approche spéculative de Strindberg s’inscrit dans la grande tradition magique. Dans une lettre à son jeune ami botaniste Bengt Lindforss, Strindberg confia : « Je doute de toutes les expériences… Je crois plutôt en la profondeur de ma pensée consciente, ou plus exactement, de ma pensée inconsciente ». Sa méthode consistait à se mettre « dans un état d’inconscience, non pas par l’alcool, mais par des distractions, des jeux, des cartes, le sommeil, des romans, sans se soucier des résultats ou de l’acceptabilité, et quelque chose émerge alors en quoi je peux croire… ».
Aussi étrange que cela puisse paraître, la « science » de Strindberg était en phase avec les derniers développements artistiques. Avant son arrivée à Paris, il avait publié un essai intitulé « Les nouveaux arts, ou le rôle du hasard dans la création artistique ». Cet essai, ainsi qu’un autre article sur « Les impressions sensorielles déréglées » traite du pouvoir curieux de l’esprit à modifier ses perceptions, en un mot, à « recréer » la réalité.
Comme beaucoup d’autres artistes et poètes, Strindberg s’est rebellé contre l’univers net, ordonné et « objectif » révélé par une science rationaliste de plus en plus triomphante. À sa place, il plaidait pour un monde ouvert à des forces étranges et à l’influence de la conscience elle-même, une position qui deviendrait courante quelques décennies plus tard avec l’essor de la physique quantique. Dans « Les nouveaux arts », il décrit les « oscillations de ses impressions sensorielles » et raconte comment, vue sous un certain angle, une vache devient deux paysans s’embrassant, puis un tronc d’arbre, puis autre chose encore, et comment les personnages d’un pique-nique sont en réalité le manteau et le sac à dos d’un laboureur jetés sur sa charrette. Strindberg décrira plus tard sa propre méthode d’écriture comme une sorte d’état proche de la transe. Elle commence, disait-il, « par une fermentation ou une sorte de fièvre agréable qui se transforme en extase ou en ivresse ». Sa consommation considérable d’absinthe y était certainement pour quelque chose. Néanmoins, au siècle suivant, avec le dadaïsme et le surréalisme, l’idée que la « réalité » est plastique et que la conscience et le hasard influencent ce que nous vivons allait devenir un élément standard de la théorie esthétique.
Mais Strindberg ne s’intéressait pas seulement à une nouvelle approche de l’art. Il prenait son alchimie très au sérieux et, peu après son arrivée à Paris, il tourna le dos au monde littéraire et se mit à travailler sur le projet alchimique archétypal : la fabrication de l’or.

Un alchimiste au travail
Sa première étape fut d’obtenir une preuve expérimentale de ses idées sur la transformation. Il entreprit de prouver la présence de carbone dans le soufre. « De retour dans ma misérable chambre d’étudiant, écrit-il, je fouillai dans ma malle et en sortis six creusets en porcelaine fine que j’avais achetés en me ruinant. Une paire de pinces et un paquet de soufre pur complétaient l’équipement de mon laboratoire. Il ne me restait plus qu’à faire dans le poêle un feu de chaleur de four ».
C’est ce qu’il fit. La flamme de son fourneau de fortune était si intense qu’il souffrit rapidement de brûlures effroyables, la peau de ses mains « se détachant par plaques ». Après d’autres expériences, les brûlures s’aggravèrent et ses mains gercées et craquelées, irritées par la poussière de coke, suintaient de sang. La douleur était intolérable, mais, convaincu de son succès, Strindberg continua. L’étape suivante consistait à démontrer la présence d’hydrogène et d’oxygène. Mais son appareil était inadéquat et ses fonds s’amenuisaient. Sans ressources et à l’agonie, Strindberg se trouvait à nouveau dans une impasse. Lorsque les veines de ses bras commencèrent à enfler à cause d’un empoisonnement du sang, ses amis collectèrent de l’argent et le firent admettre à l’Hôpital de Saint-Louis.
Là, Strindberg se lia d’amitié avec un pharmacien qui s’intéressa à ses recherches et lui permit de travailler dans son laboratoire. Encouragé, il envoya les résultats de ses expériences à une entreprise de chimistes pour analyse. Leurs tests se révélèrent positifs : le soufre qu’il avait soumis contenait bien du carbone. D’autres encouragements suivirent. Un résumé de ses travaux scientifiques fut publié dans Le Petit Temps, suivi de longs articles sur « Strindberg le scientifique » dans la revue très respectée La Science Française et le très lu Le Figaro. Fort de ces articles, Strindberg demanda l’autorisation de mener d’autres expériences dans le laboratoire de la Sorbonne. Bien que le corps enseignant ne jugeât guère son travail digne d’intérêt, il obtint l’autorisation et pu mener ses tests. D’autres signes de succès sont apparus. Un ingénieur d’une usine chimique de Rouen qui ayant pris connaissance de ses expériences lui écrivit pour lui dire qu’elles mettaient en lumière « des phénomènes jusqu’alors inexpliqués dans la fabrication de l’acide sulfurique et des sulfures ». Parallèlement, une correspondance avec l’éminent chimiste Marcellin Berthelot confirma à Strindberg qu’il était sur la bonne voie.

L’alchimie fait la une
Strindberg crut bientôt avoir réussi à extraire de l’or du fer. C’est à cette époque qu’il entra en contact avec l’underground alchimique parisien. Un jeune homme nommé François Jollivet-Castelot, auteur de La Vie et l’âme de la matière, que Strindberg avait lu avec enthousiasme, avait entendu parler des travaux de Strindberg et l’approcha, convaincu que le grand dramaturge avait réellement réussi à réaliser le rêve alchimique. Jollivet-Castelot devint plus tard rédacteur en chef d’une revue alchimique, L’Hyperchimie, et publia le récit de Strindberg sur ses travaux alchimiques, « La synthèse de l’or ». Étoile montante de la sous-culture alchimique, Strindberg vit sa célébrité confirmée lorsque Gérard Encausse, plus connu sous son pseudonyme d’occultiste Papus, publia un compte rendu de ses travaux dans la revue L’Initiation. « August Strindberg, qui allie une vaste érudition à son grand talent d’écrivain, vient de réaliser la synthèse de l’or à partir du fer », écrivait Papus. Son travail, poursuivait Papus, « confirme toutes les affirmations des alchimistes ».
C’était un grand compliment. Auteur de plusieurs ouvrages influents, chef du Groupe indépendant d’études ésotériques et Grand Maître de l’Ordre martiniste, Papus était une figure puissante de la scène occulte underground parisienne. Il était également indirectement impliqué dans la querelle magique entre Huysmans, Sar Peledan et De Guaita. Lorsque Papus nomma Strindberg maître honoraire de la Société alchimique de France, on comprend que cet honneur lui monta à la tête. Après des années d’obscurité, de rejet et d’accusations de folie, être reconnu comme un génie par des hommes dont il respectait l’intelligence dut lui procurer une certaine satisfaction.

Gérard Encausse, alias Papus
Pourtant, son aventure alchimique ne fut pas purement bénigne. Nourries par ses obsessions occultes, ses « impressions sensorielles déréglées » commencèrent à devenir incontrôlables. Au début, il attribua ses étranges mutations perceptives au hasard et aux caprices de son inconscient, mais il reconnut de plus en plus en elles l’œuvre d’une intelligence occulte qu’il appelait « les Puissances » et « l’Invisible ». Le monde dans lequel ces forces occultes le conduisaient se transforma rapidement en une sorte de rêve éveillé — ou de cauchemar.
Lors d’une promenade au jardin du Luxembourg, il aperçut ses initiales, A.S., peintes sur la vitrine d’un magasin, émergeant d’un nuage blanc argenté surmonté d’un arc-en-ciel. Il y vit un présage favorable. Sur un étal du boulevard Saint-Michel, il trouva « par hasard » un vieux manuel de chimie du toxicologue franco-espagnol Mateo Orfila. En l’ouvrant au hasard, il tomba sur un passage qui confirmait son intuition alchimique. « Le soufre a été inclus parmi les éléments », écrivait Orfila, et certaines expériences « semblent prouver qu’il contient de l’hydrogène et de l’oxygène ». Plus tard, après ses expériences à la Sorbonne, lors d’une promenade au cimetière de Montparnasse, le « hasard » conduisit Strindberg à la tombe d’Orfila, dont il ignorait l’existence, puis, lors d’une autre promenade dans la rue d’Assas, il fut étrangement attiré par un bâtiment ressemblant à un monastère. Il s’agissait en fait de l’Hôtel Orfila. Strindberg s’y installa rapidement pour un court séjour au Purgatoire.

La tombe d’Orfila à Montparnasse
Jamais indulgent envers lui-même, Strindberg se sentit mis à l’épreuve. Il s’adressa aux « Puissances », les remercia et leur demanda conseil. Il voyait leur œuvre partout. De l’argent apparut miraculeusement, lui permettant d’acheter des instruments. En observant l’embryon d’une noix au microscope, Strindberg fut convaincu de voir deux petites mains jointes en prière émerger de la graine. Un autre signe. Lors d’un voyage « fortuit » à la campagne, une pierre se transforma en statue d’un chevalier romain. Satisfait de cet effet, il regarda dans la direction indiquée par la « statue ». Sur un mur, il vit les initiales F et S. Il pensa d’abord à sa deuxième femme, Frida Strindberg. Mais il se rendit compte qu’il s’agissait en réalité des symboles chimiques du fer et du soufre (Fe et S), les ingrédients, selon lui, de l’or alchimique (mais aussi de la pyrite de fer, ou « l’or des fous »).
Les bizarreries continuèrent. Un oreiller froissé se transforma en buste de Michel-Ange, puis en effigie du diable. Une ombre dans sa chambre devint une statue de Zeus. Il fit des rêves prémonitoires. Un ami décédé apparut, lui offrant une grosse pièce de monnaie américaine. Lorsque Strindberg tendit la main pour la prendre, son ami disparut. Le lendemain matin, il reçut une lettre en provenance des États-Unis. Arrivée avec plusieurs mois de retard, elle l’informait d’une offre de 12 000 francs pour écrire quelque chose pour l’Exposition de Chicago. Mais la date limite était dépassée et l’argent, une fortune pour Strindberg, était perdu.
Une série de simulacres étranges s’ensuivit. Dans un bain de zinc qu’il utilisait pour fabriquer de l’or par la « méthode humide », il vit un « paysage » remarquable. Il y avait « de petites collines couvertes de conifères… des plaines, avec des vergers et des champs de maïs… une rivière… les ruines d’un château », le tout formé par l’évaporation des sels de fer. Ce ne fut qu’un mois plus tard, lors d’une visite à sa fille qu’il n’avait pas vue depuis deux ans, qu’il reconnut dans sa vision le paysage autour de la maison de sa belle-mère. La fabrication de l’or par la « méthode sèche » produisit ses propres terreurs. À nouveau sans le sou, Strindberg sentait qu’il devait réussir. Mais « les Puissances » en avaient décidé autrement. Après avoir fait fondre du borax dans une chaleur terrible, tout ce qu’il trouva fut un crâne avec deux yeux brillants. Une autre fois, un morceau de charbon calciné révéla une formation bizarre : un corps avec une tête de coq, un tronc humain et des membres déformés. Il ressemblait, selon lui, « à l’un des démons qui se produisaient dans les sabbats de sorcières du Moyen Âge ». Parmi les découvertes ultérieures, on peut citer deux gnomes vêtus de vêtements flottants s’étreignant, et une Madone à l’Enfant, réalisée dans le style byzantin.

Swedenborg
La lecture du mystique scandinave Swedenborg convainquit Strindberg que ses expériences alchimiques étaient impies et que, pour son « salut », « les Puissances » l’avaient condamné à l’enfer. Ses tourments prirent la forme de diverses attaques magiques. Strindberg était sans aucun doute très nerveux et susceptible, et certaines de ses « tortures » — comme le fait de découvrir que la fenêtre de sa chambre d’hôtel donnait sur les toilettes du bâtiment voisin — relevaient davantage de l’inconfort et du désagrément que d’autre chose. Mais certaines correspondent davantage aux événements magiques courants à l’époque. Strindberg commença à penser qu’il était victime d’une conspiration occulte. Les lettres qu’il découvrit à l’hôtel Orfila le convainquirent que quelqu’un espionnait ses activités alchimiques. Le son de pianos jouant une musique inquiétante et dérangeante le suivait partout. Il était convaincu que l’écrivain décadent polonais Stanisalv Przybyszewski était venu de Berlin pour le tuer.
Il développa une sorte de complexe de persécution. Ses « nerfs hypersensibles » détectaient d’étranges vibrations souterraines. L’idée d’être la cible d’émanations maléfiques l’obsédait. Des « coïncidences » déconcertantes apparaissaient partout. Des bruits mystérieux provenant des chambres voisines le tourmentaient, et il était convaincu que quelqu’un essayait de le tuer à l’aide d’une « machine électrique ». Il se promenait dans Paris dans un état d’attente tendue, guettant « une éruption, un tremblement de terre ou un coup de tonnerre ». Ses amis et connaissances étaient désormais devenus des démons, envoyés par « les Puissances » pour lui montrer ses erreurs, et, chaque nuit, il souffrait de crises d’angoisse au cours desquelles il subissait les assauts répétés de ses bourreaux. Pendant un certain temps, comme il avait rejeté les enseignements de Madame Blavatsky, il était convaincu que ses agresseurs étaient un groupe de théosophes. Comme pour ses nombreux simulacres, une fois les contraintes de la raison levées — « Je n’essaie plus de trouver un motif à mes actions. J’agis de manière impromptue » —, il voyait partout des signes de persécution.
Finalement, grâce à la philosophie de Swedenborg, Strindberg surmonta son épreuve, convaincu que « les Puissances » l’avaient mis à rude épreuve afin de favoriser son évolution spirituelle. En 1897, son intérêt pour l’alchimie s’estompa et l’envie d’écrire revint, donnant notamment naissance à Inferno. En 1898, il commença à travailler sur To Damascus (Vers Damas), peut-être sa plus grande pièce. Sa croyance dans « les Puissances » resta intacte jusqu’à la fin de sa vie.

Bon jusqu’à la dernière goutte
Il est possible que le goût de Strindberg pour l’absinthe ait été la véritable raison de ses étranges expériences. Telle qu’on la consommait à son époque, l’absinthe contenait de l’huile de thuya, un hallucinogène puissant et addictif. Une consommation habituelle entraînait de l’anxiété, de la peur, des hallucinations, une sensation de paralysie et de la paranoïa, tous des symptômes clairement ressentis par Strindberg. Et pourtant, ses épisodes occultes comprenaient des périodes où il semblait ne pas boire. Que s’est-il donc passé ?
Strindberg était un individu extrêmement créatif, doté d’une imagination incroyable, d’une volonté farouche et d’une capacité à encaisser des coups qui auraient détruit la plupart des gens. Comme beaucoup d’autres individus créatifs, il avait parfois accès à des potentiels jusque-là inconnus, à des pouvoirs cachés. Pourtant, pour diverses raisons, il était également en proie à un sentiment de culpabilité paralysant. Je pense personnellement que, refoulées par son dégoût perpétuel de lui-même, les énergies créatives de Strindberg se sont manifestées d’autres manières, certaines paranormales, d’autres simplement folles, et que la « persécution » qu’il endura fut l’œuvre de son propre inconscient, se rebellant contre l’abandon de sa véritable mission. Comme il l’écrivit lui-même : « Dans les grandes crises de la vie, lorsque l’existence même est menacée, l’âme atteint des pouvoirs transcendants ».
Cela ne veut pas dire que les expériences alchimiques de Strindberg étaient sans valeur, mais plutôt qu’elles le détournaient de son véritable travail. Je suis enclin à penser que Strindberg lui-même en était conscient. Sans la main de l’artiste pour les guider, ses « impressions sensorielles déréglées » devinrent des fantasmes inquiétants et oppressants, aidés, voire créés, par un puissant intoxicant. « Les Puissances », cependant, savaient mieux que lui, et la « main invisible » — celle de Strindberg lui-même — lui a montré l’erreur de ses voies.
Texte original : https://www.gary-lachman.com/post/alchemy-absinthe-and-august-strindberg?cid=c38d78fa-6de9-4432-9687-0031bba8b2ad