J. Krishnamurti : Le commencement de la méditation est la connaissance de soi


03 Nov 2018

Le titre est de 3e Millénaire

Question : L’aspiration exprimée dans la prière n’est-elle pas un chemin vers Dieu ?

Krishnamurti : Tout d’abord, nous allons examiner les problèmes contenus dans cette question. En elle sont impliquées la prière, la concentration et la méditation. Or, qu’entendons-nous par prière ? Tout d’abord, dans la prière il y a une pétition, une supplication vers ce que nous appelons Dieu, la réalité. Vous, en tant qu’individu, vous quémandez, sollicitez, mendiez, vous cherchez à vous faire guider par quelque chose que vous appelez Dieu ; donc votre approche consiste à chercher une récompense, une satisfaction. Vous êtes en difficulté – nationalement ou individuellement – et vous priez afin d’être dirigé ; ou vous êtes dans un état de confusion et vous mendiez de la clarté, vous cherchez une aide dans ce que vous appelez Dieu. Cela implique que Dieu – quoique Dieu puisse être: nous ne discuterons pas cela pour le moment – se mettra à déblayer la confusion que vous et moi avons créée. Car, après tout, c’est nous qui avons causé cette confusion, cette misère, ce chaos, cette effroyable tyrannie, ce manque d’amour ; et nous voulons que ce que nous appelons Dieu nettoie tout cela. En d’autres termes, nous voulons que notre confusion, notre misère, notre affliction, nos conflits soient balayés par un autre que nous, nous sollicitons de quelqu’un qu’il nous apporte la lumière et le bonheur.

Or, il se trouve que lorsque vous priez, lorsque vous mendiez, lorsque vous sollicitez, en général il se produit un résultat. Lorsque vous demandez, vous recevez ; mais ce que vous recevez n’instaurera pas l’ordre, parce que rien que l’on puisse recevoir n’engendre la clarté et la compréhension. Cela ne peut que satisfaire, apporter un plaisir ; mais cela ne donne pas la compréhension, car lorsque vous demandez, vous ne recevez que ce que vous projetez vous-même. Comment la réalité, Dieu peut-il répondre à votre demande particulière ? Est-ce que l’immensurable, l’indicible, peut se préoccuper de vos tracas mesquins, des misères et de la confusion que vous avez vous-mêmes créées ? Donc, qu’est-ce que c’est qui répond ? Il est évident que l’immensurable ne peut pas répondre à ce qui est mesuré, mesquin, petit. Mais qu’est-ce que c’est qui répond ? À ce moment-là – lorsque nous prions – nous sommes relativement silencieux, dans un état de réceptivité ; et alors notre subconscient apporte une clarté momentanée. C’est-à-dire que vous voulez quelque chose, vous avez soif de quelque chose, et dans ce moment d’aspiration, de mendicité obséquieuse, vous êtes relativement réceptif ; votre esprit conscient, actif, est relativement tranquille et alors l’inconscient s’y projette et vous avez une réponse. Mais ce n’est certes pas une réponse provenant de la réalité, de l’immensurable – c’est votre propre inconscient qui répond. Donc ne faisons pas de confusion en croyant que lorsque votre prière reçoit une réponse, vous êtes en rapport avec la réalité. La réalité doit venir à vous ; vous ne pouvez pas aller à elle.

Ensuite, dans ce problème de la prière, un autre facteur est impliqué : la réponse de ce que nous appelons la voix intérieure. Ainsi que je l’ai dit, lorsque l’esprit se livre à des supplications, à des sollicitations, il est relativement immobile ; et lorsque vous entendez la voix intérieure, c’est votre propre voix qui se projette dans cet esprit relativement calme. Et encore, comment cela peut-il être la voix de la réalité ? Un esprit qui est confus, ignorant, avide, quémandant, sollicitant, comment peut-il comprendre la réalité ? L’esprit ne peut recevoir la réalité que lorsqu’il est parfaitement immobile, ne demandant rien, n’étant avide de rien, n’aspirant à rien, ni pour vous-même, ni pour la nation, ni pour autrui. Lorsque l’esprit est absolument immobile, lorsque le désir cesse, alors seulement la réalité entre en existence. Mais une personne qui est en train de quémander, de solliciter, de supplier, qui a l’intense désir de se faire diriger, une telle personne trouvera ce qu’elle cherche, mais cela ne sera pas la vérité. Ce qu’elle recevra sera la réponse des couches inconscientes de son propre esprit, qui se projettent dans le conscient ; cette petite voix silencieuse qui la guide n’est pas le réel, mais simplement la réponse de l’inconscient.

Ensuite, dans ce problème de la prière, il y a aussi la question de la concentration. Pour la plupart d’entre nous, la concentration est un processus d’exclusion. La concentration est obtenue par l’effort, la contrainte, la direction, l’imitation, donc la concentration est un processus d’exclusion. La soi-disant méditation m’intéresse, mais ma pensée est distraite. Alors je fixe mon esprit sur une image, sur une idée, et j’exclus toutes les autres pensées ; et ce processus de concentration, qui est exclusion, est censé être un moyen de méditer. C’est cela ce que vous faites, n’est-ce pas ? Lorsque vous vous installez pour méditer, vous fixez votre esprit sur un mot, sur une image ou sur un tableau ; mais l’esprit vagabonde partout. Il y a une continuelle interruption d’autres idées, d’autres pensées, d’autres émotions, et vous essayez de les repousser, vous passez votre temps à batailler avec vos pensées. Ce processus, vous l’appelez méditation. Vous essayez, en somme, de vous concentrer sur une chose à laquelle vous n’êtes pas intéressés, et vos pensées ne cessent de se multiplier, de croître, d’interrompre. Alors vous dépensez votre énergie à exclure, à écarter, à repousser ; et si vous parvenez à vous concentrer sur l’idée choisie, sur un objet particulier, vous pensez avoir enfin réussi à méditer. Mais cela n’est certes pas de la méditation, n’est-ce pas ? La méditation n’est pas un processus exclusif – exclusif dans le sens que l’on expulse les idées envahissantes, que l’on se protège contre elles. Donc, la prière n’est pas méditation, et la concentration, en tant qu’exclusion, n’est pas méditation.

Qu’est donc la méditation ? La concentration n’est pas méditation, parce que là où il y a de l’intérêt, il est relativement facile de se concentrer sur quelque chose. Un général qui fait le plan d’une bataille, d’une boucherie, est très concentré. Un homme d’affaires en train de faire de l’argent est très concentré – il peut même être sans pitié, mettant de côté tout autre sentiment et se concentrant complètement sur ce qu’il veut. Un homme qui est intéressé en une chose quelconque est concentré spontanément, naturellement. Mais cette concentration n’est certes pas méditation, elle n’est qu’exclusion.

Donc, qu’est-ce que la méditation ? Cela n’est pas fixer votre esprit sur un objet, sur un mot, sur une idée, sur une phrase, sur une image ou sur un espoir spéculatif. Tout cela c’est se concentrer sur ce que l’on désire. De même que l’homme d’affaires se concentre pour gagner de l’argent, vous vous concentrez sur ce que vous désirez et excluez, écartez les vagues pensées qui cherchent à faire intrusion, vous leur livrez bataille. Et cela n’est pas méditer, n’est-ce pas ?

Qu’est donc la méditation ? La méditation n’est pas autre chose que la compréhension – la méditation du cœur est la compréhension. Comment peut-il y avoir compréhension s’il y a exclusion ? Comment peut-il y avoir compréhension s’il y a sollicitation, supplication ? Dans la compréhension, il y a la paix, il y a la liberté. Ce que vous comprenez, de cela vous êtes libéré. Mais se borner à se concentrer ou à prier n’engendre pas la compréhension. La compréhension est la base même, le processus fondamental de la méditation. Vous n’êtes pas tenu d’accepter mes assertions à ce sujet ; mais si vous examinez la prière et la concentration très soigneusement, profondément, vous verrez que ni l’une ni l’autre ne mènent à la compréhension. Elles ne conduisent qu’à l’obstination, qu’à une fixation, qu’à une illusion. Au contraire, la méditation dans laquelle est la compréhension engendre la liberté, la clarté, l’intégration.

Ainsi donc, qu’entendons-nous par compréhension ? La compréhension signifie accorder la portée exacte, la valeur juste à chaque chose. Être ignorant c’est attribuer des valeurs inexactes ; la nature même de la stupidité est le manque de compréhension des vraies valeurs. Donc, la compréhension entre en existence lorsqu’il y a des valeurs exactes, lorsque des valeurs justes sont établies. Et comment s’y prend-on pour établir des valeurs correctes – la valeur exacte de la propriété, la vraie valeur des relations en acte, la vraie valeur des idées ? Pour que les valeurs exactes entrent en existence, vous devez comprendre le penseur, n’est-ce pas ? Si je ne comprends pas le penseur – qui est moi-même – ce que je choisis n’a aucun sens ; c’est-à-dire que, si je ne me comprends pas moi-même, alors mon action, ma pensée n’ont absolument aucune fondation. Donc, la connaissance de soi est le commencement de la méditation – non la connaissance que l’on rencontre dans les livres, chez des autorités, chez des gourous, mais la connaissance qui entre en être par l’enquête que l’on poursuit soi-même, qui est la perception de soi-même à soi. La méditation est le début de la connaissance de soi et sans connaissance de soi, il n’y a pas de méditation. Car, si je ne comprends pas les façons de faire de mes pensées et de mes sentiments, si je ne comprends pas mes mobiles, mes désirs, mes exigences, ma poursuite de conformismes (qui sont des idées) – si je ne me connais pas moi-même, il n’y a pas de base à la pensée ; et le penseur qui ne fait que quémander, prier ou exclure, sans se comprendre lui-même, doit inévitablement finir dans la confusion et l’illusion.

Donc, le commencement de la méditation est la connaissance de soi, ce qui veut dire être conscient de chaque mouvement de la pensée et de l’émotion, connaître toutes les couches de ma conscience – non seulement les couches superficielles, mais les activités cachées, secrètes, profondes. Mais pour connaître les activités profondément cachées, les mobiles secrets, les réponses, les pensées et les sentiments, il faut qu’il y ait de la tranquillité dans l’esprit conscient ; c’est-à-dire que l’esprit conscient doit être immobile afin de recevoir les projections de l’inconscient. L’esprit superficiel, conscient, est absorbé par ses activités quotidiennes: gagner de l’argent, tromper les gens, exploiter, s’évader des problèmes – toutes les activités quotidiennes de notre existence. Cet esprit superficiel doit comprendre la vraie signification de ses activités et, ce faisant, introduire une tranquillité en lui-même. Il ne peut pas provoquer une tranquillité, une immobilité, par un enregistrement, par une contrainte, par une discipline. Il ne peut engendrer la tranquillité, la paix, le calme, qu’en comprenant ses propres activités, en les observant, en en étant conscient, en voyant sa dureté, la façon dont il parle à son domestique, à sa femme, à sa fille, à sa mère, etc. Lorsque l’esprit conscient superficiel est ainsi éclairé sur toutes ses activités, par cette compréhension, il devient spontanément calme (non drogué par des contraintes ou des désirs enrégimentés) et alors, il est dans une situation où il peut recevoir les émissions, les suggestions de l’inconscient, de ces nombreuses couches de l’esprit que sont les instincts raciaux, les souvenirs enterrés, les poursuites cachées, les blessures profondes et encore ouvertes. Ce n’est que lorsque la conscience entière est déchargée, débarrassée de toute mémoire, quelle qu’elle soit, qu’elle est en état de recevoir l’éternel.

Donc, la méditation est la connaissance de soi, et sans connaissance de soi il n’y a pas de méditation. Si vous n’êtes pas averti de toutes vos réactions tout le temps, si vous n’êtes pas pleinement conscient, pleinement informé de vos activités quotidiennes, vous enfermer dans une chambre et vous asseoir devant le portrait de votre gourou, de votre maître, faire puja, méditer, est une évasion. Sans connaissance de soi il n’y a pas de pensée correcte et ce que vous faites n’a pas de sens, quelle que soit la noblesse de vos intentions. La prière n’a aucun sens sans connaissance de soi ; mais lorsqu’il y a connaissance de soi, on pense juste, donc l’action est correcte. Et lorsque l’action est correcte, il n’y a pas de confusion, donc pas de supplication pour que l’on vienne vous tirer d’affaire. Un homme pleinement lucide est en état de méditation ; il ne prie pas, parce qu’il ne veut rien. Par la prière, par l’enrégimentement, par la répétition, par des japam et tout le reste, vous pouvez amener une certaine tranquillité ; mais ce n’est qu’un abrutissement qui réduit l’esprit et le cœur à un état de lassitude. C’est droguer l’esprit ; et l’exclusion, que vous appelez concentration, ne mène pas à la réalité – aucune exclusion ne peut jamais le faire. Ce qui engendre la compréhension est la connaissance de soi, et il n’est pas très difficile d’être lucide si l’on en a réellement l’intention. Si cela vous intéresse de découvrir le processus total de vous-même – non simplement la partie superficielle, mais le processus total de votre être entier – c’est relativement facile. Si vous voulez réellement vous connaître, vous sonderez votre cœur et votre esprit afin de connaître tout leur contenu ; et lorsqu’il y a l’intention de savoir, on sait. L’on peut alors suivre, sans condamnation ou justification, chaque mouvement de la pensée et de l’émotion ; et en suivant chaque pensée et chaque sentiment à mesure qu’ils surgissent, on donne lieu à une tranquillité qui n’est pas imposée, qui n’est pas enrégimentée, mais qui provient de ce que l’on n’a pas de problèmes, pas de contradiction. C’est comme l’étang qui devient paisible, tranquille, un soir où il n’y a pas de vent. Et lorsque l’esprit est immobile, ce qui est immensurable entre en être.

Question : Pourquoi votre enseignement est-il si purement psychologique ? Il ne comporte ni cosmologie, ni théologie, ni éthique, ni esthétique, ni sociologie, ni science politique et pas même l’hygiène. Pourquoi vous concentrez-sous seulement sur l’esprit et ses activités ?

Krishnamurti : Pour une raison très simple, Monsieur. Si le penseur peut se comprendre lui-même, tout le problème est résolu, car alors l’homme est création, il est réalité, et ce qu’il fait n’est pas antisocial. La vertu n’est pas une fin en soi ; la vertu engendre la liberté, et il ne peut y avoir de liberté que lorsque le penseur, qui est l’esprit, cesse. Voilà pourquoi l’on doit connaître le processus de l’esprit, le « je », le paquet de désirs qui crée le « je »: ma propriété, ma femme, mes idées, mon Dieu. Il est certain que c’est parce que le penseur est dans un tel état de confusion que ses actions sont désordonnées ; c’est parce que le penseur est dans la confusion qu’il recherche la réalité, l’ordre, la paix. Parce que le penseur est troublé, ignorant, il veut la connaissance ; et parce que le penseur est en contradiction, en conflit, il poursuit une éthique qui le disciplinera, qui le guidera, qui le soutiendra. Si je puis me comprendre moi-même, le penseur, tout le problème est résolu, ne l’est-il pas ? Alors je ne serai pas antisocial, je ne serai pas riche et n’exploiterai pas les pauvres, je ne voudrai pas des choses, des choses, des choses, ce qui provoque un conflit entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas. Alors je n’aurai pas de caste, pas de nationalité, il n’y aura pas de séparation entre l’homme et l’homme. Alors nous nous aimerons les uns les autres, nous serons pleins de charité. Ce qui est important, donc, ce n’est pas la cosmologie, pas la théologie, pas l’hygiène – bien que l’hygiène soit nécessaire et que la cosmologie et la théologie ne le soient pas – mais ce qui est important, c’est de me comprendre moi-même, le penseur.

Or, le penseur est-il différent de ses pensées ? Si la pensée cesse, y a-t-il un penseur ? La qualité peut-elle être détachée du penseur ? Lorsque les qualités du penseur sont retirées, y a-t-il le penseur, le « je » ? Donc les pensées elles-mêmes sont le penseur, elles n’en sont pas séparées. Le penseur s’est séparé de ses pensées afin de se sauvegarder ; il peut alors, toujours, modifier ses pensées selon les circonstances et pourtant demeurer en dehors et au-dessus, en tant que penseur. Dès l’instant qu’il commence à modifier le penseur, le penseur cesse. C’est un des stratagèmes de la pensée de séparer le penseur de ses pensées, et ensuite de s’intéresser vivement aux pensées, à comment les changer, comment les modifier, comment les transformer – tout cela étant une aberration, une illusion. Car le penseur n’est pas, si la pensée n’est pas, et une simple modification de la pensée n’élimine pas le penseur. C’est là un des moyens très habiles qu’a le penseur de se protéger, de se conférer une permanence, tandis que les pensées sont transitoires. Ainsi le soi est perpétué ; mais le soi n’est pas permanent: ni le soi supérieur ni le soi inférieur. Ils sont encore, l’un et l’autre, dans le champ de la mémoire, dans le champ du temps.

La raison pour laquelle je donne tant d’importance et d’urgence à la psychologie de l’esprit est que l’esprit est la cause de toute action ; et si l’on ne comprend pas cela, simplement réformer, bricoler, fignoler les actions superficielles n’a que très peu de sens. Nous avons fait cela pendant des générations et avons engendré la confusion, la folie et la misère dans le monde. Nous devons donc aller à la racine même du problème entier de l’existence, de la conscience, qui est le « je », le penseur. Si l’on ne comprend pas le penseur et ses activités, des réformes sociales superficielles n’ont aucune valeur – du moins pas pour l’homme sérieux, ferme dans sa sincérité. Voilà pourquoi il est important pour chacun de nous de savoir à quoi nous attachons de l’importance, si c’est à ce qui est superficiel, extérieur, ou à ce qui est fondamental. Car, Messieurs, avec le monde dans une humeur si démente d’égorger, de détruire, de déchaîner l’homme contre l’homme, certes le temps est venu, pour ceux qui sont honnêtes et sincères dans leur dessein, de s’appliquer au problème radicalement et profondément, et de ne pas s’occuper de réformes et d’ajustements superficiels. Voilà pourquoi il est important de savoir par vous-mêmes sur quoi il faut mettre l’accent, et ne pas compter sur un autre pour qu’il vous le dise. Si vous donnez de l’importance à la psychologie du penseur uniquement parce que je le fais, vous ne serez que des imitateurs et l’on pourra vous persuader d’imiter quelqu’un d’autre, lorsque ceci ne vous conviendra pas. Vous devez donc penser ce problème jusqu’au bout, très sérieusement et très profondément, et ne pas attendre que quelqu’un vous dise à quoi il faut donner de l’importance. Tout cela est très évident et très clair. Les religions organisées, les partis et pouvoirs politiques, le socialisme, le communisme, tous ont échoué parce qu’ils ne s’occupent pas de la nature fondamentale de l’homme. Ils veulent limer, tailler, rafraîchir les influences du monde extérieur, mais quelle valeur cela a-t-il lorsque l’homme est intérieurement malade, souffrant, confus ? Un bon docteur ne s’occupe pas seulement des symptômes. Les symptômes ne sont que des indications. Il va à la cause et déracine la cause. Ainsi, l’homme sincère et honnête envers lui-même doit aller à la cause et ne pas, superficiellement, jouer avec des mots ; et la cause fondamentale de la misère dans le monde est le manque de compréhension de notre processus interne. Nous ne voulons pas mettre de l’ordre en nous-mêmes, mais seulement à l’extérieur. Il y aura de l’ordre extérieurement lorsqu’il y aura de l’ordre intérieurement, parce que l’intérieur prédomine toujours sur l’extérieur. Donc l’accent doit, de toute évidence, être mis sur le processus psychologique, avec toutes ses implications. Lorsque l’on se comprend soi-même il y a du bonheur, il y a la paix et un homme heureux n’est pas en conflit avec son voisin. Ce n’est que l’homme infortuné, l’homme ignorant, qui est en conflit ; ses actions sont antisociales et partout où il va il crée de la misère et d’autres conflits. Mais un homme qui se comprend lui-même est en paix et, par conséquent, ses actions sont paisibles.

Question : Vous avez dit qu’il n’y a de progrès qu’en la charité, et que ce que nous appelons progrès n’est qu’un processus de désintégration. Qu’y a-t-il à désintégrer ? Le chaos est toujours avec nous, et il n’y a ni progrès ni régression dans un chaos.

Krishnamurti : J’ai dit qu’il y a un progrès technologique, mais qu’autrement il n’y a pas de progrès du tout – c’est ce que nous voyons très clairement dans le monde autour de nous. Il y a progrès, progrès technologique, depuis la simple roue jusqu’à cette chose extraordinaire appelée avion, avion à réaction ; mais y a-t-il un progrès de votre esprit, de votre cœur ? Aimez-vous ? Monsieur, l’action qui intègre ne peut évidemment avoir lieu que lorsqu’il y a de l’amour, lorsqu’il y a de la charité ; et sans charité, sans amour, tout progrès technologique mène à la destruction, à la désintégration. Et c’est ce qui se produit dans le monde en ce moment. Nous progressons vers le chaos, parce que nous ne progressons pas vers la charité – ce qui nous ouvre un énorme problème et je ne crois pas que nous aurons le temps, ce soir, d’y entrer pleinement. C’est celui-ci: existe-t-elle en aucune façon, cette chose que nous appelons progrès, évolution ? Je sais qu’il existe un progrès technologique, une évolution de machines meilleures et tout le reste ; mais est-ce que vous et moi évoluons ? Quelle est la chose qui évolue, et vers quoi ? L’ignorance ne peut jamais évoluer en sagesse, l’avidité ne peut jamais devenir ce qui n’est pas avidité. L’avidité sera toujours avidité, même si elle progresse, si elle évolue. Avec le temps, l’ignorance ne peut jamais devenir sagesse. L’ignorance doit cesser pour que la sagesse soit ; l’avidité doit cesser, pour que ce qui n’est pas avidité entre en être. Donc, lorsque vous parlez d’évoluer, de progresser, vous parlez de devenir quelque chose: vous êtes ceci et vous deviendrez cela ; vous êtes employé et vous deviendrez directeur ; vous êtes prêtre et deviendrez évêque ; vous êtes pauvre, mais deviendrez riche ; vous êtes mauvais, mais, avec le temps, deviendrez bon. Ce devenir est ce que vous appelez progrès, évolution ; mais ce n’est que la continuité, sous une forme modifiée, de ce qui est. Le devenir est la continuité de ce qui est sous une forme modifiée, et par conséquent, il ne peut guère y avoir de changement fondamental dans ce que vous appelez progrès. Nous discuterons cela une autre fois, car cela demande que l’on y pénètre avec beaucoup, beaucoup de soin.

Dans le devenir, dans la continuité, peut-il jamais y avoir évolution, peut-il jamais y avoir progrès ? Ce n’est qu’en une fin qu’il y a une nouvelle naissance, non en une continuation. Mais le progrès ne peut exister qu’en des choses technologiques, et vous ne pouvez pas « progresser » en charité – c’est-à-dire dans le sens comparatif de devenir de plus en plus charitable, plus aimant. Où il y a de l’amour, il n’y a pas de comparaison. Ne le savez-vous pas ? Lorsque vous aimez quelqu’un, vous aimez, vous vous donnez complètement – le « vous » est non-existant. Tant que le « vous » demeure, il y a le désir de devenir et dans le devenir, il n’y a pas de nouvelle naissance. Le devenir n’est qu’une continuité modifiée, et ce qui continue pourrit ; ce qui continue connaît la mort ; mais ce qui a une fin est libre de la mort.

Question : Nous savons que la pensée détruit la sensibilité. Comment sentir sans penser ?

Krishnamurti : Nous savons évidemment que rationaliser, calculer, marchander détruit la sensibilité, l’amour, l’affection. N’avez-vous pas remarqué que plus vous rationalisez, plus vous marchandez, plus vous exploitez, plus vous vous servez de votre esprit, moins il y a de sentiments ? Parce que le sentiment est très dangereux ; sentir est très dangereux, n’est-ce pas ? Sentir très fortement pourrait vous conduire à ce que vous appelez le chaos, à un état de confusion, de désordre ; donc vous dominez la sensibilité en la rationalisant, et en la rationalisant, vous cessez d’être généreux. Votre sentiment est détruit lorsqu’il y a le processus de pensée qui consiste à nommer, à mettre en mots. Vous avez un sentiment de douleur, de plaisir, de colère, et en le mettant en mots, en lui donnant un nom, c’est-à-dire en y pensant, vous le modifiez et, de ce fait, vous diminuez le sentiment. Ne le savez-vous pas ? Lorsque vous vous sentez généreux, lorsque spontanément vous voulez donner votre chemise à quelqu’un, votre esprit intervient et dit: « Qu’arrivera-t-il ? » Vous commencez à rationaliser votre sentiment et alors vous devenez charitable au moyen d’organisations – pas directement – de sorte que vous évitez l’action. Les sentiments forts sont dangereux, l’amour est très dangereux ; par conséquent, vous commencez à penser à l’amour, ce qui réduit et lentement détruit l’amour.

La question suivante est: « Est-il possible de sentir sans penser ? » Qu’appelons-nous penser ? Penser n’est que la réaction de la mémoire, du souvenir de la douleur ou du plaisir. En d’autres termes, il n’y a pas de pensée sans le résidu de l’expérience ; et le sentiment (lorsque j’emploie le mot sentiment j’entends l’amour, non le désir, non ces mouvements émotionnels et toute la gamme des choses putréfiées que vous appelez sentiments) l’amour ne peut pas être amené dans le champ de la pensée. Donc, plus vous répondez à la mémoire – c’est ce qui s’appelle penser – moins il y a d’amour. L’amour est brûlant, jamais immobile, il est de moment en moment créateur, neuf, frais, joyeux et, par conséquent, il est très dangereux en société, dans nos rapports humains ; alors la pensée entre en jeu (la pensée étant la réaction de la mémoire) et modifie l’amour, le contrôle, l’apprivoise, le guide, le légalise, le met hors d’état d’être dangereux. Dès lors, elle peut vivre avec. Ne le savez-vous pas ? Lorsque vous aimez quelqu’un, vous aimez l’ensemble de l’humanité – non pas seulement une personne ; vous aimez les humains. Et il est dangereux d’aimer les humains, n’est-ce pas ? Parce qu’alors il n’y a pas de barrières, pas de nationalité, on n’est pas avide d’argent, de positions, de choses – et un tel homme est dangereux pour la société, ne l’est-il pas ? Mais vous voulez tous beaucoup de choses. Vous voulez la célébrité ; vous construisez autour de vous un rempart d’idées, d’exclusions, et c’est pour cela qu’un homme qui aime est dangereux pour la société ; et alors, la société – qui est vous – commence à construire un processus de pensée, qui bien vite détruit l’amour. Pour que l’amour soit, la mémoire, avec tous ses processus complexes, doit parvenir à un terme. Car la mémoire ne surgit que lorsque l’expérience n’est pas pleinement, complètement comprise. La mémoire n’est que le résidu de l’expérience ; la mémoire est le résultat d’une provocation qui n’est pas complètement intégrée. La vie est un processus de provocations et de réponses, la provocation toujours étant neuve et la réponse toujours étant vieille. Donc, il nous faut comprendre le vieux, la réponse conditionnée, ce qui veut dire que la pensée doit s’affranchir du passé, du temps, d’hier ; elle doit vivre chaque journée, chaque minute, aussi complètement, aussi pleinement, d’une façon aussi neuve que possible. Et l’on fait cela lorsque l’on aime, lorsque le cœur est plein ; vous ne pouvez pas le faire avec des mots, avec des choses faites par l’esprit, mais seulement lorsque vous aimez. Alors la mémoire, la pensée qui n’est que la réaction de la mémoire, cesse ; alors chaque minute est une nouvelle minute, chaque mouvement est une renaissance et aimer l’un c’est aimer le tout.

Bombay, le 22 février 1948