Stephen Lester
Les couloirs entre : ce que l’écologie nous apprend sur la conscience

Stephen Lester nous invite à contempler la relation entre le soi apparemment individuel et le monde — y compris les autres soi apparemment individuels — simplement comme des perspectives différentes au sein d’un écosystème continu. L’écologie nous a appris à voir le monde comme un tout interconnecté. De la même manière, la conscience incarnée peut nous enseigner que nous ne sommes pas séparés du monde, mais qu’au contraire, les objets que nous observons ne sont que d’autres perspectives au sein de la même conscience que nous sommes.

Une brève introduction

Stephen Lester a récemment obtenu une maîtrise en science des données biologiques à l’université d’État de l’Arizona, après avoir suivi une formation de premier cycle en biologie, écologie et sciences de l’environnement. Ses travaux scientifiques se sont concentrés sur la pensée systémique en écologie et sur le cadre « One Health ». Sa pratique contemplative intègre l’observation phénoménologique aux principes écologiques, explorant comment la pensée au niveau des systèmes révèle la structure de la conscience elle-même.

Stephen Lester nous invite à contempler la relation entre le soi apparemment individuel et le monde — y compris les autres soi apparemment individuels — simplement comme des perspectives différentes au sein d’un écosystème continu. L’écologie nous a appris à voir le monde comme un tout interconnecté. De la même manière, la conscience incarnée peut nous enseigner que nous ne sommes pas séparés du monde, mais qu’au contraire, les objets que nous observons ne sont que d’autres perspectives au sein de la même conscience que nous sommes.

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J’ai passé des années à étudier les écosystèmes avant de comprendre que j’en étais un.

Ma formation en science des données biologiques s’est articulée autour d’une idée d’une simplicité trompeuse : rien en biologie n’existe de manière indépendante. On ne peut pas comprendre un loup sans le cerf, l’herbe, le sol, le bassin versant. On ne peut pas préserver une espèce en protégeant des parcelles isolées. Il faut des corridors : des voies continues qui maintiennent le flux génétique, la migration et la connexion. Le cadre « One Health » est né de cette prise de conscience que la santé humaine, la santé animale et la santé de la planète s’interpénètrent comme les aspects d’un même système.

Ce à quoi je ne m’attendais pas, c’est que ce même examen minutieux effacerait les frontières que je croyais les plus fondamentales : celles qui séparaient ma conscience du monde.

L’écologie des frontières

Tout étudiant en biologie apprend que les membranes cellulaires sont des structures séparant l’organisme de son environnement. Mais une membrane fonctionnelle n’est pas un mur. C’est une interface d’échanges constants. La cellule « individuelle » s’apparente davantage à un schéma temporaire de flux, à une onde stationnaire dans une rivière.

L’écologie nous apprend à nous méfier des frontières apparemment fondamentales. Où s’arrête un arbre et où commence l’environnement ? Ses racines s’entremêlent avec des réseaux fongiques s’étendant sur des hectares. Sa canopée abrite des dizaines d’espèces. Ses feuilles mortes enrichissent le sol qui nourrit ses racines. L’oxygène qu’il produit devient le souffle des animaux ; le dioxyde de carbone qu’ils expirent devient sa nourriture. La frontière que nous traçons autour de « l’arbre » est utile d’un point de vue pragmatique, mais discutable d’un point de vue ontologique.

Pensez à votre microbiome intestinal : des milliards de cellules microbiennes sans lesquelles vous ne pourriez ni digérer votre nourriture ni maintenir votre immunité. Elles réagissent à vos hormones de stress ; vous réagissez à leurs métabolites. La frontière entre « l’humain » et le « microbe » se dissout dans une interdépendance mutuelle.

En science des données, nous apprenons que la carte n’est pas le territoire : nos modèles sont des simplifications utiles, non la réalité elle-même. L’écologie révèle que l’individualité elle-même est un tel modèle, un raccourci utile pour décrire des schémas d’organisation au sein d’un système fondamentalement interconnecté.

Que se passe-t-il lorsque nous appliquons ce même regard à la conscience ?

La phénoménologie de la séparation

En ce moment même, alors que vous lisez ces lignes, vous avez sans doute l’impression d’être un moi individuel : un « je » situé quelque part près de votre tête, observant un monde fondamentalement séparé.

Mais regardez plus attentivement. Où se trouve exactement ce « je » ? Lorsque vous tournez votre attention vers le sentiment d’individualité, que trouvez-vous réellement ?

Vous pourriez y trouver des pensées, des sensations, des émotions. Mais pouvez-vous y trouver le moi individuel qui est censé vivre ces expériences ? Ce n’est pas une question rhétorique. Je vous invite à observer avec la même précision que celle que vous apporteriez à une observation sur le terrain.

Ce que j’ai découvert, après des années d’une telle observation, c’est que le sentiment d’individualité n’est pas une chose, mais un processus. Plus précisément, un processus narratif. L’ego est essentiellement un modèle cognitif qui construit la continuité, l’action (agentivité) et la séparation. Ce modèle est extrêmement utile pour la planification et la coordination sociale. Mais, comme tout modèle scientifique, c’est une carte, non le territoire.

La crise survient lorsque nous confondons la carte avec le territoire.

Le temps et la dissolution du récit

Dans le travail écologique, on comprend les systèmes en observant des schémas relationnels, et non en analysant des composants isolés. On ne comprend pas un bassin versant en étudiant des molécules individuelles ; on observe comment l’eau relie les zones humides à la rivière puis à l’océan dans un flux continu.

La conscience révèle une structure similaire lorsque l’on passe du récit à la conscience incarnée.

La conscience narrative opère dans le temps, se référant constamment au passé ou se projetant dans l’avenir. Elle construit un moi individuel qui persiste à travers le temps, accumulant des expériences, poursuivant des objectifs. Cette structure temporelle génère le sentiment d’être une entité distincte naviguant dans un monde extérieur.

Mais lorsque l’attention se concentre sur la sensation directe (la sensation brute de la respiration, la pression des pieds contre le sol, le jeu de la lumière et de l’ombre), quelque chose de remarquable se produit. Le temps, tel que nous en faisons habituellement l’expérience, se dissout.

La sensation elle-même n’a pas de durée vue de l’intérieur. La respiration qui se produit maintenant ne « dure » pas du tout du point de vue de la sensation pure. Elle est simplement, puis n’est plus, puis une autre respiration est. La durée n’apparaît que lorsque nous prenons du recul par rapport à la sensation directe pour entrer dans l’élaboration conceptuelle.

Avec la dissolution du temps vécu vient la dissolution du moi narratif. Le « je » qui persiste à travers le temps, a besoin de temps pour exister. Sans échafaudage temporel, ce qui reste, c’est la conscience : présente, non localisée, sans structure sujet-objet.

Les neurosciences apportent un certain soutien à cette idée. Le Réseau du mode par défaut (MDP) du cerveau montre une activité réduite pendant la conscience du moment présent, ce qui correspond aux rapports faisant état d’une diminution du sentiment d’un moi séparé. Mais il faut rester prudent ici. La tentation est de conclure que le cerveau génère la conscience. C’est là que la pensée écologique devient cruciale.

Ce qui sous-tend l’expérience

En écologie, nous pensons en termes de systèmes plutôt que de composants. On ne peut pas expliquer le comportement d’un écosystème en le réduisant à des organismes individuels, car les propriétés émergentes découlent des relations. Le tout n’est pas la somme de ses parties.

Le discours matérialiste classique affirme que la matière est fondamentale et que la conscience émerge de cerveaux complexes. Mais cela se heurte à un problème épineux : aucune information sur l’activité neuronale n’explique l’expérience subjective, le « ressenti » du rouge ou de la douleur.

Envisageons une alternative : la conscience elle-même est fondamentale. Ce que nous appelons la matière est l’apparence des processus mentaux lorsqu’on les observe d’un point de vue localisé. Le cerveau n’est pas le générateur de la conscience, mais plutôt ce à quoi ressemble la conscience lorsqu’on la perçoit à travers les contraintes de l’expérience incarnée.

Le matérialiste affirme : les cerveaux sont faits de matière, que nous connaissons à travers nos expériences de la matière, lesquelles sont construites par les cerveaux. La circularité devient évidente dès qu’on la voit.

Au contraire : la conscience elle-même est fondamentale. Ce que nous appelons la matière est l’apparence des processus mentaux lorsqu’on les observe dans une perspective localisée. Le cerveau est ce à quoi ressemble la conscience lorsqu’elle est observée à travers les contraintes de l’expérience incarnée.

Le cadre « One Health » de l’Organisation mondiale de la santé m’a appris qu’on ne peut pas séparer la santé humaine de la santé des écosystèmes parce qu’elles sont des aspects d’un même système, et non parce qu’elles s’influencent mutuellement. Les frontières que nous traçons sont utiles pour l’analyse, mais ne reflètent pas une séparation ontologique.

Il en va de même pour la conscience. Les frontières que nous percevons entre soi et autrui, sujet et objet, sont utiles pour nous orienter. Elles ne sont pas fondamentales sur le plan ontologique. Ce sont des artefacts du processus générant des perspectives individuelles au sein d’une conscience unifiée.

Les corridors manquants

La biologie de la conservation a appris une leçon douloureuse : protéger des parcelles d’habitat isolées ne suffit pas. Les espèces ont besoin de corridors, de voies continues reliant les populations, permettant le flux génétique et la migration. Fragmentez une forêt en parcelles isolées et la biodiversité s’effondre. Maintenez les corridors et l’écosystème prospère.

Nous avons fragmenté la conscience exactement de cette manière. Nous nous percevons comme des parcelles isolées de conscience, séparées par des frontières apparemment imperméables des autres esprits et du monde lui-même. Cette fragmentation engendre une véritable souffrance, la pauvreté existentielle de nous croire fondamentalement seuls.

Mais les corridors ont toujours été là. Les frontières que nous percevons sont comme les lignes que nous traçons sur les cartes pour délimiter les frontières nationales : utiles d’un point de vue pratique, mais absentes du territoire réel. Les rivières coulent au-delà des frontières. Les bassins versants ignorent les frontières politiques. Les écosystèmes sont continus.

Il en va de même pour la conscience. L’observateur et l’observé ne sont séparés par aucune frontière réelle, seulement par les divisions conceptuelles que nous imposons habituellement. Lorsque ces divisions se dissolvent dans l’expérience directe, ce qui reste, c’est la reconnaissance. Elles n’ont jamais été véritablement séparées.

Reconnaissance plutôt qu’accomplissement

Si les esprits individuels sont des perspectives dissociées au sein d’une conscience unifiée, alors « l’éveil » est une reconnaissance, et non un accomplissement. Ce n’est pas la création d’une nouvelle connexion, mais la prise de conscience d’une connexion qui n’a jamais été absente.

Lorsque le moi narratif se dissout grâce à une attention incarnée soutenue, ce qui reste, c’est la présence : vaste, consciente, antérieure aux catégories de soi et de l’autre. Cette présence n’est pas personnelle. Elle n’appartient pas à « moi » par opposition à « toi ». C’est la conscience au sein de laquelle les deux apparaissent comme des schémas temporaires, à l’instar des vagues dans l’océan.

Les implications éthiques en découlent naturellement, tout comme l’éthique de la conservation découle de la compréhension écologique. Lorsque vous reconnaissez que les bassins versants sont continus, vous préservez les corridors plutôt que de les fragmenter. Lorsque vous reconnaissez que les organismes sont intégrés dans des réseaux d’interdépendance, vous protégez les écosystèmes, et non des espèces isolées.

Et lorsque vous reconnaissez que la conscience est fondamentalement unifiée, les frontières entre soi et autrui se révélant transparentes, vous ne pouvez plus agir comme si votre bien-être était séparable de celui des autres. La prémisse de la séparation s’est dissoute.

Jésus enseignait : « Aime ton prochain comme toi-même. » Les Upanishads déclarent : « Tu es cela. » Le bouddhisme parle de la compassion qui découle naturellement de la sagesse. Ce sont là des observations phénoménologiques, et non des injonctions morales. Lorsque l’on voit clairement, les frontières qui semblaient séparer le soi de l’autre se révèlent aussi transparentes que les frontières nationales tracées sur les cartes.

La pratique

Cela ne signifie pas pour autant que les perspectives distinctes cessent d’exister. Nous continuons d’apparaître comme des corps séparés ayant des expériences différentes. Le paradoxe est que les deux sont vrais : nous sommes des expressions distinctes et nous sommes une conscience unifiée.

C’est précisément ce qu’enseigne l’écologie. L’arbre est distinct et l’arbre est indissociable de la forêt. Les deux descriptions sont vraies ; elles opèrent simplement à des niveaux d’analyse différents.

La pratique consiste à reconnaître la nature du soi séparé comme un schéma plutôt qu’une substance, comme une perspective plutôt qu’une entité. Le soi narratif continue de fonctionner, mais n’occupe plus le trône. Il devient serviteur plutôt que maître, narrateur plutôt que metteur en scène.

La méthode est simple : ramener l’attention, encore et encore, de l’élaboration conceptuelle à la sensation directe. Ressentez le souffle. Ressentez le corps. Remarquez quand vous vous êtes laissé emporter par le temps narratif et revenez au présent intemporel. Faites cela des milliers de fois.

Ce qui émerge, c’est la reconnaissance, non un nouvel état. Les corridors entre le soi et l’autre ont toujours été là. On nous a simplement appris à ne pas les remarquer, à nous concentrer sur les parcelles plutôt que sur les connexions, à confondre les limites avec des barrières.

L’écologie m’a appris à voir le monde comme un tout continu et interconnecté. La conscience incarnée m’a appris que je n’étais pas séparé de ce monde. Non pas au sens figuré, mais réellement. L’observateur et l’observé sont des perspectives au sein d’une même conscience.

L’invitation est simple : regardez par vous-même. Non pas ces mots, mais la conscience qui les lit. Où se trouve la frontière entre vous et votre expérience ? Où l’observateur s’arrête-t-il et où l’observé commence-t-il ?

Vous ne la trouverez pas. Et en ne la trouvant pas, vous aurez tout trouvé.

Texte original publié le 10 avril 2026 : https://www.essentiafoundation.org/the-corridors-between-what-ecology-reveals-about-consciousness/reading/