Colin Todhunter
On ne peut pas breveter une tranchée : la véritable biotechnologie que la Révolution verte a oubliée

Le système de « plateformes et tranchées » de Save est un chef-d’œuvre d’ingénierie écologique. Dans cette conception, les cultures ou les arbres sont plantés sur des « plateformes » de terre surélevées, séparées par des tranchées creusées intentionnellement. Au lieu d’inonder tout le champ — la pratique standard de la Révolution verte —, l’eau est appliquée uniquement dans ces tranchées. L’humidité peut ainsi se diffuser latéralement dans le sol par capillarité, hydratant les racines par en dessous tout en leur assurant une bonne aération et en évitant le compactage du sol causé par l’irrigation de surface.

À l’été 2019, Chennai a atteint le « Jour Zéro ». Alors que les réservoirs de la ville étaient tombés à 0,1 % de leur capacité, la crise a mis en lumière une hiérarchie brutale. Tandis que des millions de personnes faisaient la queue pendant des heures aux coins des rues pour attendre les camions-citernes du gouvernement, les hôtels de luxe de la ville continuaient de fonctionner, alimentés par une flotte de camions-citernes privés qui pompaient les eaux souterraines des villages environnants.

C’est l’aboutissement logique d’une mentalité industrielle qui considère le monde comme un assemblage d’éléments à gérer et à exploiter. C’est un système qui privilégie les solutions « de haute technologie » issues des laboratoires tout en démantelant des systèmes biologiques complexes et autosuffisants qui soutiennent la vie humaine depuis des millénaires.

Il y a des années, lors d’un débat (au sens large du terme) sur les médias sociaux, j’ai mis au défi un éminent généticien spécialiste des microorganismes sur sa conception de la biotechnologie. Je soutenais que les techniques de gestion des sols du regretté Bhaskar Save (le « Gandhi de l’agriculture naturelle ») représentaient une forme sophistiquée et hautement évoluée de technologie vivante. (Pour en savoir plus sur Save, voir le premier chapitre de India’s Farmers Against the Global Agri-Cartel).

Le système de « plateformes et tranchées » de Save est un chef-d’œuvre d’ingénierie écologique. Dans cette conception, les cultures ou les arbres sont plantés sur des « plateformes » de terre surélevées, séparées par des tranchées creusées intentionnellement. Au lieu d’inonder tout le champ — la pratique standard de la Révolution verte —, l’eau est appliquée uniquement dans ces tranchées. L’humidité peut ainsi se diffuser latéralement dans le sol par capillarité, hydratant les racines par en dessous tout en leur assurant une bonne aération et en évitant le compactage du sol causé par l’irrigation de surface.

En transformant effectivement sa ferme en une éponge capable de s’hydrater elle-même, Save obtenait des récoltes abondantes tout en n’utilisant qu’une fraction de l’eau requise par les exploitations agricoles conventionnelles.

La réponse du scientifique sur les médias sociaux fut méprisante : « Ce n’est pas de la biotechnologie ».

Il ne s’agissait pas simplement d’un désaccord sémantique. Cela reflétait toute une vision du monde dans laquelle la technologie n’est reconnue que lorsqu’elle résulte de la manipulation de gènes dans un laboratoire, plutôt que de siècles d’expérimentation écologique et de la conception délibérée de systèmes vivants.

À ses yeux, la biotechnologie se limite à l’échelle moléculaire : à CRISPR (Courtes répétitions palindromiques groupées et régulièrement espacées), l’épissage génétique et la biologie synthétique. En privilégiant de plus en plus des technologies qui peuvent être brevetées, synthétisées et commercialisées, le secteur dominant de la biotechnologie protège son monopole sur l’avenir. Il a présenté la biotechnologie comme une activité coûteuse, dépendante des laboratoires et appartenant aux entreprises, faisant ainsi pratiquement disparaître du débat politique l’ethno-ingénierie des systèmes de savoirs traditionnels.

Nous sommes actuellement prisonniers d’un cycle de rafistolage réductionniste, héritage direct de la Révolution verte. Celle-ci a favorisé une agriculture intensive en irrigation et encouragé des modèles de culture qui ont considérablement accru le pompage des eaux souterraines, en particulier dans les régions où le riz a remplacé des systèmes agricoles locaux plus économes en eau. L’agriculture indienne est ainsi devenue une énorme consommatrice d’eaux souterraines qui menace aujourd’hui de laisser de nombreuses régions à sec.

Les évangélistes de la biotechnologie observent cette crise de l’eau — un effondrement systémique provoqué par leur propre obsession pour les monocultures gourmandes en eau — et proposent d’introduire par génie génétique un gène de tolérance à la sécheresse, comme si la plante était une pièce de matériel défectueuse nécessitant une mise à jour logicielle, tout en ignorant que c’est l’ensemble du système qui est corrompu.

Bhaskar Save comprenait que le sol n’est pas un simple support stérile destiné à ancrer les plantes ; c’est l’écosystème le plus complexe de la planète. Lorsqu’il creusait des tranchées pour capter les eaux de ruissellement de la mousson, il ne faisait pas seulement de l’agriculture : il mettait en œuvre une conception sophistiquée qui exploitait la porosité naturelle de la terre afin de créer un cycle local de l’eau.

Pourquoi cela n’est-il pas considéré comme une « technologie de pointe » ? Peut-être parce qu’on ne peut pas breveter une tranchée. Peut-être parce qu’elle donne du pouvoir à l’agriculteur plutôt qu’aux conglomérats de la biotechnologie et de l’agrochimie.

Nous assistons aujourd’hui aux conséquences de cette arrogance. Les villes sont construites selon un modèle fondé sur l’extraction et l’importation, où l’on épuise les ressources des campagnes pour alimenter les centres urbains, avant de qualifier la pénurie qui en résulte de « catastrophe naturelle ».

Si la biotechnologie est déployée dans un modèle agricole reposant sur l’épuisement des aquifères, la dépendance aux produits chimiques et l’endettement des agriculteurs, elle devient un nouvel outil d’extraction plutôt que de régénération, tout en récompensant les chercheurs qui privilégient les innovations commercialement rentables au détriment de la résilience écologique.

Il est temps de cesser de considérer la sagesse écologique traditionnelle comme primitive et de commencer à la reconnaître pour ce qu’elle est réellement : la forme de bio-ingénierie la plus résiliente, la plus efficace et la plus sophistiquée que nous ayons jamais connue.

L’avenir de notre survie dépend moins dans la réécriture des génomes que dans la restauration des systèmes vivants dans lesquels ces génomes évoluent.

Le nouveau livre de Colin, The Great Flattening: Enclosure, Extraction and the New Age of Concentrated Power, peut être lu en ligne ou téléchargé gratuitement ICI.

Colin Todhunter est spécialisé dans les questions d’alimentation, d’agriculture et de développement. Il est chercheur associé au Centre de recherche sur la mondialisation à Montréal. Ses ouvrages en libre accès sur le système alimentaire mondial sont disponibles sur Figshare (sans nécessiter de créer un compte ou de se connecter).

Texte original publié le 15 juillet 2026 : https://off-guardian.org/2026/07/15/you-cant-patent-a-trench-the-real-biotechnology-the-green-revolution-forgot/