René Fouéré : Quelques réflexions – Krishnamurti, la mort, les opinions et les actes


15 Nov 2018

Le titre est de 3e Millénaire

Krishnamurti a pu être l’annonciateur d’une ère nouvelle de l’humanité

Son enseignement pourrait marquer l’origine d’une nouvelle étape dans l’évolution de la vie sur la planète et contribuer à l’avènement de cette nouvelle étape au cours de laquelle toutes les tensions dangereuses pour la survie de l’espèce humaine seraient abolies.

Seules subsisteraient, dans cette espèce et les autres espèces, les autres tensions, fussent-elles agressives, nécessaires à la survie sur cette planète des formes supérieures de la vie.

Tant que l’esprit humain, la conscience humaine, auront ou habiteront un corps, il faudra que ce corps survive.

Et aussi longtemps qu’on n’aura pas trouvé le moyen d’obtenir, à partir de minéraux, les substances nécessaires à sa nourriture, il ne pourra survivre qu’en s’alimentant, comme il l’a fait dès l’origine, de la « chair » d’espèces animales dont il devra tuer des représentants ou de la matière d’espèces végétales dont il devra cueillir les fruits, arracher des échantillons ou faire la moisson.

Il y aura simple soumission à des nécessités vitales, sans instinct d’agression ni violence inutile inévitable obéissance à des besoins vitaux, à des besoins essentiels, sans recherche cruelle de la violence ou de la destruction pour elles-mêmes.

Ce serait une nouvelle phase, aussi peu meurtrière que possible, dans l’évolution de la vie sur la planète, et qui pourrait se traduire, chez l’être humain, par l’apparition d’un nouveau type ou d’un autre niveau de conscience.

Nouvelle phase qui pourrait être préparée et annoncée par des entités susceptibles de revêtir une apparence humaine, mais dotées de sensibilités et de moyens d’action insolites. Entités qui échapperaient à l’observation coutumière soit parce qu’elles résideraient en des lieux tenus secrets, en des endroits presque inaccessibles, soit parce qu’elles ne seraient dotées que de « corps subtils » se dérobant à la perception usuelle.

Elles s’exprimeraient, si nécessaire, par l’intermédiaire de sujets humains particulièrement doués, qui se feraient, pour l’humanité commune, les interprètes de leurs intentions ou de leurs propos, les annonciateurs — sinon les préparateurs — des événements qui devraient survenir.

Comme je l’ai noté dans mon livre, il ne me paraît pas exclu que Krishnamurti ait pu être l’un de ces préparateurs, de ces annonciateurs.

J’ai mentionné (p. 37) le fait que sa mère avait eu la conviction que l’enfant dont elle était enceinte serait un être exceptionnel et le fait que Leadbeater, qui était capable d’observer les « corps subtils » de ses semblables, avait eu la même conviction (pp. 42-43).

On sera tenté de m’objecter que l’octroi à certains êtres humains de telles possibilités est des plus aventureux et qu’il est le produit de spéculations dénuées de tout fondement rationnel.

Je serais enclin à répondre que cette critique est purement occidentale, qu’on ne sait pas bien comment l’homme, qui a été d’abord une espèce d’animal, de singe un peu plus doué que les autres, est devenu cet « animal technique » sans précédent sur la planète.

J’ajouterais volontiers que si l’on devait exclure de l’univers tous ceux de ses éléments qu’on ne comprend pas pleinement, on créerait un vide extraordinaire et que, même, on ne serait pas sûr qu’il resterait encore quelque chose.

Pour les gens qui vivaient au milieu du siècle dernier, un chiffon de papier sale n’était qu’une ordure qu’on pouvait fouler aux pieds avec le plus grand mépris.

Aujourd’hui, il est permis de voir en lui un amoncellement d’atomes aux électrons tournoyants, une sorte de petite bombe détenant une somme d’énergie qui, libérée, pourrait causer de graves dégâts. En sorte que, de ce nouveau point de vue, on pourrait considérer ce chiffon de papier avec pas mal de crainte et de respect, ce « respect » que la peur inspire !

René Fouéré (7.6.1987)

La mort, cette composante de la vie

Ayant étudié durant de longues années l’enseignement de Krishnamurti, il m’a paru souhaitable d’insister sur quelques-uns de ses aspects.

Même si cet enseignement, original s’il en fut, pourra paraître déconcertant à des lecteurs qui prendront connaissance pour la première fois de certains de ses aspects, il n’en reste pas moins, à mes yeux, le plus humain et le plus grandiose que notre planète ait jamais connu.

Je le tiens pour une espèce de sommet spirituel encore jamais atteint et qui, reposant sur des bases psychologiques parfaitement correctes et vérifiables, est susceptible de déclencher en nous-mêmes, sans la moindre violence ni le moindre recours à la direction d’une autorité extérieure — celle de Krishnamurti incluse —, une transformation inattendue, affectant tous les domaines de notre vie.

Pour la plupart des hommes, la mort est, d’emblée, lorsqu’ils en sont en eux-mêmes menacés en des jours paisibles, une irrémédiable, une atroce négation de la vie.

Négation qui, en secret, leur fait cruellement peur.

Cette peur étant celle de leur propre destruction corporelle totale, cette mort à laquelle, comme tous leurs semblables, ils n’échapperont pas. Et qui sonnera le glas de leur être entier, s’ils n’ont pu parvenir, au cours de leur vie, à hisser splendidement leur conscience sur cette sorte de support métaphysique appelé « âme », que d’aucuns leur prêtent, en le tenant pour indestructible, immortel.

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Des Maîtres, des prêtres ou des Saints de quelque Église, prétendent être en mesure de révéler à leurs disciples ou aux fidèles de leur religion le précieux secret de ces dispositions « spirituelles » qui leur assureront leur survie consciente, leur survie éternelle.

Ces Maîtres, ces prêtres ou ces Saints, les engageront à prendre, pour leur salut, toutes les dispositions intérieures, les dispositions d’esprit, qu’ils leur conseilleront ou leur prescriront autoritairement d’adopter. Ils leur demanderont de s’identifier sans tarder à cette image intime d’eux-mêmes qu’ils leur proposeront, à partir de « révélations » dont ces Maîtres, ces prêtes ou ces Saints diront avoir été, traditionnellement ou miraculeusement, les détenteurs privilégiés.

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Dans ces conditions, ceux qui les écouteront en s’efforçant de les suivre — sans, peut-être bien les comprendre, ni se comprendre eux-mêmes —, s’appliqueront à se façonner de manière à se rendre conformes à l’image d’eux-mêmes qu’on leur aura suggérée ou conseillée, voire prescrite, pour les faire échapper à la menace « hyper-mortelle » d’une éternité gâchée et suppliciante.

Sans être certain qu’ils ne s’abuseront pas quant au sens et à la valeur de ce qui leur aura été proposé, sinon prescrit ; de ce comportement dit « spirituel », assorti de commandements d’origine prétendument divine, qu’ils s’efforceront de s’imposer.

Lequel comportement, sous l’autorité d’un certain nombre d’Églises, ne se donnera pas pour objet de surmonter, d’effacer ce sentiment si répandu d’identité personnelle autonome, isolée, enfermée en elle-même psychologiquement, qui est le leur.

Ce sentiment qu’ont tant d’individus, d’être les détenteurs exclusifs d’une vie qui leur est spécifiquement propre et dont ils assument seuls toutes les responsabilités de disposer d’une lumière dont ils ont la propriété insaisissable, exclusive.

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À l’encontre de ces Maîtres, de ces prêtres ou de ces Saints, qu’ils ont pris pour modèles qualifiés, consacrés, de leur conduite, et dont ils ont fait leurs précepteurs spirituels attitrés, Krishnamurti ne demande pas à ses auditeurs de devenir semblables à une image d’eux-mêmes qu’il leur proposerait et tiendrait pour parfaite, pour salvatrice.

Il se borne à leur demander de prendre conscience de ce qu’ils sont, de la manière dont ils vivent ou croient vivre, de l’absurdité intrinsèque, malsaine sinon cruelle, et décelable, de leur comportement effectif. Ce comportement auquel leur conscience naïve et défectueuse d’eux-mêmes, la foi ingénue qu’ils ont accordée aux propos des autres, les ont conduits sinon acculés.

De se rendre compte de la prison égoïque dans laquelle ils se sont enfermés en devenant des « moi » et en se coupant du reste de l’univers, dont ils se sont exilés en s’enfermant dans les parois, psychologiquement étanches, qu’ils ont édifiées autour d’eux-mêmes. De ce comportement auquel leur conscience naïve de soi et la foi naïve qu’ils ont accordé aux propos de leurs proches et des autres, les a conduits.

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Il n’y a aucune commune mesure entre ces deux attitudes.

L’une étant un effort qui peut se révéler infructueux, pour devenir ce qu’on n’est pas et qu’on nous a demandé de devenir.

L’autre étant une recherche en vue de se libérer de toutes ces images de nous-mêmes auxquelles on nous a fait croire — fût-ce de très bonne foi et avec les meilleures intentions du monde — et de découvrir librement en nous-mêmes ce que nous sommes, sans parti pris ni modèles suggérés, imposés ou catalogués.

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On pourrait dire que, pour Krishnamurti, la mort n’était ni ce genre de désastre incoercible qu’elle est pour la plupart des gens, ni un reniement personnel terrifiant, mais simplement un aspect structural et inexpugnable de la vie totale.

Nulle part, il n’y a de vie sans quelque mort. Ni de vie qui ne comporte et n’abrite en elle-même les sources, à la fois évidentes et mystérieuses, de sa propre résurrection biologique différenciée.

La mort ne serait donc pas essentiellement distincte de la vie. Elle en serait plutôt une inévitable composante sans laquelle une telle vie deviendrait structurellement impensable et condamnée. En fait et en ce monde, vie et mort sont inconcevables l’une sans l’autre.

Elles sont des aspects, inséparables, de n’importe quelle présence animée, des aspects constitutifs et inévitables de l’être, au regard de notre conscience.

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Encore une fois, selon Krishnamurti, la mort n’est ni une illusion, ni une erreur de la vie. Elles sont inextricablement liées, inconcevables l’une sans l’autre, que ce soit en surface ou en profondeur. Elles sont essentiellement et structurellement inséparables.

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Krishnamurti se défendait d’être ou de vouloir être une autorité, en quelque domaine que ce fût, et il avait raison.

Quand, sans être un libéré, on a compris la nature de son enseignement, on ne dépend plus de sa personne.

Ses exposés n’étaient, en effet, qu’une description « objective », impersonnelle, de ce que nous sommes et pouvons découvrir en nous-mêmes si nous consentons à nous observer attentivement, sans aucun préjugé si nous pouvons jeter sur nous-mêmes un regard neuf, inconditionné.

Comme je l’ai dit dans ma conférence d’Ajaccio, Krishnamurti « est très loin de nous enseigner à la manière de ceux qui s’efforcent de nous convaincre, que nous sommes des entités immortelles en essence, même si elles nourrissent l’illusion déprimante d’être vouées à une mort, à une extinction inévitable et définitive. »

La difficulté de comprendre son enseignement n’est rien d’autre que la difficulté d’apprendre à observer exactement et impartialement ce que nous sommes.

Ce n’est pas une mince difficulté. Car, depuis notre enfance, nous avons été contraints à nous observer avec le regard d’autrui, et cet entraînement remonte si loin ! Nous l’avons acquis avec tant de confiance, d’innocente faveur, que nous pensons qu’il est parfaitement naturel, quand l’esprit est sain, de penser comme nous le faisons, de voir ce que nous voyons ! Inconscients que nous sommes de la présence de cet écran subtil, et très ancien, qui est interposé entre notre regard et l’objet, extérieur ou intérieur, sur lequel il se pose.

Il faut un rare courage ou une rare lucidité pour écarter tous les écrans d’origine familiale ou sociale, et voir sans déformation ce qu’il nous est donné de voir dans notre foyer ou au-dehors.

René Fouéré

11 janvier 1989.

Spiritualité de l’univers

Pour nous, la nature profonde de l’univers n’est pas d’ordre matériel, mais d’ordre spirituel.

Nous sommes d’accord sur ce point avec les organisations dites religieuses les plus authentiques, dont l’Église catholique.

Mais nous n’appartenons ni n’obéissons à aucune Église ni aucun ordre, dits spirituels. Nous sommes convaincus que la véritable nature de l’univers profond — qui ne diffère pas de la nôtre — est à découvrir en nous et par nous, dans ce qu’on pourrait appeler les profondeurs de notre être.

Des profondeurs impersonnelles.

Car la personne, en tant qu’entité séparée, est une illusion, si fortement que nous puissions être séduits et accrochés par cette illusion.

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À notre jugement, la véritable recherche spirituelle s’effectue à l’intérieur de nous-mêmes. On peut nous inviter à y procéder, mais elle n’a d’autre objet ni d’autre agent que notre propre conscience. Notre conscience intime et impersonnelle de nous-mêmes, quelque insistance qu’on puisse mettre à la personnaliser.

Si j’ai pu renier des idées, des croyances, je n’ai jamais manifesté d’hostilité ni de mépris à l’égard des croyants, des prêtres ou des religieux sincères. Et ce n’est jamais sans émotion que je relis ces lignes, que m’adressa en janvier 1929 cet éminent ecclésiastique que fût le R. P. Lucien Laberthonnière : « Je ne garde pas moins bon souvenir que vous de la soirée que nous avons passée ensemble. Elle m’a fait expérimenter une fois de plus, sans en être surpris, mais non sans en être heureux, qu’avec un peu de loyauté, d’ouverture de cœur et d’esprit, même à travers des divergences qui peuvent demeurer, on se rencontre par l’âme. »

Nous avons à dépasser une illusion de séparation. Mais, s’il n’y a pas de séparation effective en dépit de toutes les apparences, il n’y a pas non plus d’entité séparative, en tant qu’entité isolée qui s’appartiendrait à elle-même, face à d’autres solitudes analogues.

Paris, le 9 juillet 1989.

Au-delà des opinions et des actes

Entre mes opinions et celles de mes proches, il y a souvent, sous des identités verbales apparentes, des différences ou dissociations profondes.

En particulier, bien que je puisse être opposé à des attitudes conseillées par certaines personnes de haut rang, attitudes que je peux tenir pour dangereuses en certaines occasions, je m’abstiens de porter tout jugement hostile à l’égard de leur personne. Puisque, pas plus que moi, elles n’ont choisi d’être ce qu’elles sont.

Car l’homme qui est parvenu à une certaine profondeur de son être ne saurait se sentir essentiellement distinct de qui que ce soit.

Même si les opinions professées et conseillées par cette personne paraissent éminemment dangereuses.

Il se tient à un point où toute distinction d’ordre spirituel est tenue par lui pour néfaste et génératrice des pires dissensions.

En profondeur, tout est en lui rien dans l’ordre spirituel ne lui est étranger. Quelles que puissent être les apparences au jugement commun.

Cela ne l’empêche pas de réagir contre les opinions proférées par d’autres, mais une telle réaction ne lui dissimule pas l’identité profonde de tous les êtres ; n’est pas pour lui une source justifiée d’hostilité à l’égard de ces personnes.

Ce ne sont pour lui que des gens qui s’abusent dangereusement, fût-ce en toute bonne foi. Il n’ajoute aucune hostilité à celles que ces personnes professent erronément.

Il n’est plus à leur niveau et ne peut plus entrer dans leurs conflits qu’il déplore. Il a dépassé une certaine vision du monde et d’autrui, qu’il ne saurait réintégrer. La vérité est au-delà de ces prises de position naïves, si fondées qu’elles puissent paraître.

L’humanité véritable est au-delà de toutes ces dissensions et imperfections.

C’est un autre nous-même qui s’abuse et dont nous ne pouvons pas, sans devenir absurde, nous séparer ; quelqu’insensées que ses attitudes puissent paraître à nos yeux.

René Fouéré

06. 08.1989