Patrick Armand : Tradition chinoise et symbolisme maçonnique


10 Feb 2019

(Revue Le Chant de la Licorne. No 25. 1988)

On a souvent tendance à opposer traditions orientales et occidentales. Pourtant, en les abordant en profondeur, on constate beaucoup d’analogies nous rappelant qu’à l’origine, la Tradition est une.

Le compas et l’équerre

Nous connaissons tous ces symboles: le compas et l’équerre. Le compas permet de prendre l’exacte mesure de tou­tes choses et de la reporter avec précision. Il trace des cercles. L’ouverture de ses branches augmente progressivement dans la succession des grades, comme grandit le rayonnement de celui qui a su se fixer et tra­vailler sur lui-même. L’équerre unit deux lignes selon un angle droit. Elle évoque la rectitude, la rigueur.

Ils sont ici représentés sur le Traité de l’Azoth de Basile Valen­tin, publié au 17ème siècle, per­sonnage à deux têtes debout sur un dragon. Nous retrouvons des dragons à la naissance, au 29ème siècle avant J.C., de l’Empereur Fou-Hi. Il est toujours représen­té tenant une équerre et enlacé avec Niu-Koua sa compagne tenant un compas. Fou-Hi se voit attribuer l’invention du mariage et, d’une façon générale, tout ce qui fait une civilisation: la métal­lurgie comme les instruments de musique, l’élevage comme l’écriture. Cette gravure datée du deuxième siècle avant J.C. est antérieure de 18 siècles à la pré­cédente.

Les traités de symbolisme maçonnique cherchent le plus souvent leurs références dans la Tradition judaïque ou égyp­tienne, la Tradition chinoise, moins connue pour nous, est cependant très vivante et finale­ment aussi accessible. De nos jours encore, équerre, pour un Chinois, est synonyme de travail: c’est le même caractère (le mot travailleur s’exprime par les deux idéogrammes «gong ren»: équerre et homme), et l’expres­sion «compas et équerre» signi­fie simplement: «de bonne re­nommée».

La voie entre ciel et terre

La pensée chinoise donne beaucoup d’importance aux lé­gendes et aux thèmes mythiques. Voyons l’univers tel que le con­çoivent nos amis chinois. L’Homme y est entre le Ciel et la Terre, tous deux régis par des cycles et des lois. Ces cycles et lois sont révélés mais, au-delà, il y a le Tao, la Voie, qui dépasse toute définition. L’Homme est une combinaison de souffles, il lui est donné de pouvoir les affi­ner en obéissant au Tao, avant de pouvoir, comme jadis les maîtres de l’univers, respirer littérale­ment l’énergie du cosmos.

Le ciel chinois est différent de celui où les chrétiens placent Dieu. Suivons l’excellent guide qu’est Kyril Ryjik: « Là où en Oc­cident un Dieu créditait votre destin dans l’outrepart de la mort de par le mérite dûment acquis, en Chine, vous défunt n’auriez obtenu survie que par l’ordre que votre politique-éducation aura engendré: la VERTU de vos des­cendants (maîtres du culte qui maintiendra vos souffles en un autre état que celui de fantôme errant) étant le Bien suprême ». Apparaît ainsi l’importance de l’ordre, de la tradition, de la vie (souhaiter longue vie est un vœux habituel en Chine), et des vivants.

Il semble alors normal que l’Empereur jaune s’intéresse à la santé. Qui est l’Empereur jaune ?

Le premier souverain. Écoutons-le dialoguer avec son méde­cin: « Moi, maître d’un peuple im­mense, je nourris les cent fa­milles et en collecte les impôts. Je me lamente de ne plus les per­cevoir, et de les voir dépendre des maladies. Je souhaite qu’el­les ne relèvent pas seulement des drogues toxiques (). Je dé­sire qu’elles soient traitées par les fines aiguilles afin d’assurer la circulation des vaisseaux, régula­riser le sang et l’énergie, favori­ser leurs sorties et leurs entrées par les points de réunion. Il est nécessaire, afin de pouvoir lé­guer ces traitements à la postéri­té, d’en élucider la méthode, afin de faciliter son emploi et d’en évi­ter l’oubli ().»

La suite du dialogue nous apprend l’importance qu’il y a à préserver un équilibre. Pour per­mettre à la vie de s’épanouir, il faut savoir reconnaître ce qui en­traverait dès le début la libre circulation des souffles. Que dit la Tradition chinoise ?

«Attendre que la maladie se soit formée pour y remédier, que le désordre se soit formulé pour s’en occuper, c’est attendre d’avoir soif pour creuser le puits, attendre le combat pour forger ses armes. N’est-ce pas bien tard ?»

La Tradition permet cepen­dant de soigner toutes les affec­tions, même graves. Son souci de rechercher la racine des troubles pour négliger les brindilles nous ramène toujours à l’essentiel, à cette force qui palpite en nous.

L’Empereur jaune s’inté­resse à la santé de son peuple, son but dépasse la collecte des impôts: c’est la Vie dans toute sa plénitude qui nous est ensei­gnée. Ses dialogues avec Sou Nu, sa préceptrice, réunis dans un livre célèbre, le Sou Nu King, enseignent, depuis des généra­tions, l’art d’aimer, appelé le «jeu des nuages et de la pluie». La tra­dition chinoise serait-elle futile ? Son approche de la physiologie humaine est dynamique, ses buts clairs. Dans ce traité de sexolo­gie, on indiquera ce qu’il y a lieu de faire, non seulement pour pré­server ses forces mais surtout pour les affermir. Le partenaire devient le représentant de l’uni­vers entier avec qui le sage entre­tient des rapports harmonieux à tout instant, dans le plaisir comme dans la nourriture, le tra­vail ou le repos. C’est aussi le Tao.

Maître et disciple

Les disciples, que les textes traditionnels mettent en scène, ambitionnent d’accéder à la con­naissance, celle qui permet de voir l’invisible et de goûter ce qui est sans saveur: comment y par­venir ? – Après une initiation. Écoutons ce dialogue entre l’Em­pereur jaune et son disciple. Ce­lui-ci est conscient des lacunes que l’étude des livres n’a su combler; l’Empereur jaune lui ré­pond: «Mon ancien Maître m’a in­terdit à maintes reprises de trans­mettre la glose à celui qui ne veut pas l’approfondir et désire l’obte­nir sans avoir travaillé, ou à celui qui en tire un profit pour lui-même; son attitude rigoureuse vis-à-vis des apprentis exige que ceux-ci prêtent serment en inci­sant leur bras et en mettant du sang sur leurs lèvres. Si vous voulez obtenir des révélations précises sur l’acupuncture et ses traitements, pourquoi n’accep­tez-vous pas, après avoir suivi pendant trois jours un régime vé­gétarien, afin que je puisse trans­mettre ce que mon ancien Maître m’a déjà transmis ?»

Lai Kong s’incline plusieurs fois devant l’Empereur, se relève et déclare: « Pour cela, je vais le réaliser en obéissant à vos or­dres ». Puis, après trois jours de retraite, il demande à l’Empereur: «Pourrais-je vous proposer de célébrer la cérémo­nie de prestation de serment aujourd’hui à midi ?» L’Empereur entre alors avec lui dans la cham­bre de retraite, il demande le bras de Lai Kong et met du sang de cette coupure sur les côtés de la bouche de celui-ci, puis il fait une prière en disant: «Aujourd’hui à midi, je trans­mets les règles, désormais Lai Kong devra avoir une volonté ferme pour ses études et une atti­tude généreuse pour les mala­des. S’il viole son serment, non seulement il se produira des incidents au cours des traitements, mais encore il sera atteint par les plus grands malheurs.»

L’Empereur serre la main de Lai Kong de sa main gauche et lui donne le texte avec sa main droite en disant: «Apprenez-le avec attention et je vous l’expliquerai.»

Ainsi donc, il est demandé au candidat, comme dans toutes les traditions, de s’engager, d’être responsable, décidé et généreux. Et ce n’est qu’en persévérant que tout s’éclairera devant lui car, comme dans toutes les tradi­tions, il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus.

BIBLIOGRAPHIE

La pensée chinoise, Granet M, Ed. Albin-Michel

Huang di nei jing su wen, trad. A. Husson, N° hors série de la revue Méridiens

Huang di nei jing ling shu, Ed. Masson

Sou nu king, Ed. Seghers

L’idiot chinois, Kyril Ryjik Ed. Payot

Bioénergétique et médecine Chinoise A. Duron Ed. Maisonneuve

Tao te king, trad. C. Larre, Ed. Desclée de Brouwer

Séminaires de l’École Euro­péenne d’Acupuncture et du Centre Pa­racelse


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