Traditionnellement considéré comme un espace de repos, d’intimité et d’autonomie, le « chez-soi » a été intégré au marché par le capitalisme et la technologie numérique, devenant un objet de surveillance et de manipulation.
Les enceintes intelligentes, les caméras de sécurité et les appareils de diffusion en continu, tout en se présentant comme des outils de commodité, ciblent chaque aspect de la vie afin d’en extraire des données. Le foyer est-il encore un lieu du soi, de la communauté et de la continuité, ou n’est-il plus qu’une unité de contrôle ?
L’article suivant est un extrait du nouveau livre en libre accès de l’auteur : The Great Flattening: Enclosure, Extraction and the New Age of Concentrated Power, qui peut être lu ou téléchargé ici.
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À vous de choisir : un penthouse sur plusieurs étages ou un chalet à la campagne ? Une maison au bord de la mer ou une retraite en montagne ? L’idée même du foyer est enveloppée de sentiments, d’aspirations et de fantasmes.
Le foyer est censé être le nid accueillant, le lieu du confort, de la familiarité et du retour, le refuge privé où l’on peut se détendre après une journée de travail et retrouver un sentiment de soi. Pourtant, cette image chaleureuse est depuis longtemps cultivée, emballée et revendue comme faisant partie d’un système plus vaste de contrôle social et d’extraction commerciale.
Au fil des années, notre perception du chez-soi a été façonnée par les urbanistes, les designers, les publicitaires, les agents immobiliers, les fabricants, les médias et les marchés. Les urbanistes savent que les espaces deviennent des lieux par leur organisation, leur usage et les significations qui leur sont imposées.
Mais les maisons deviennent aussi des foyers d’une autre manière : grâce à l’investissement émotionnel et matériel que les personnes y consacrent. C’est précisément pour cette raison que le foyer est devenu un terrain si lucratif de manipulation.
Chaque besoin perçu à l’intérieur peut être monétisé. Chaque rêve de confort, de sécurité ou de statut social peut être transformé en produit. Tapis, rideaux, cuisines, salles de bains, mobilier, éclairage, terrasses, enceintes intelligentes, systèmes de sécurité, appareils de diffusion en continu — nommez n’importe quel aspect de la vie domestique, un marché a été créé pour le coloniser.
En ce sens, le foyer n’est plus simplement un lieu d’abri. Il est devenu un environnement de consommation soigneusement mis en scène, une vitrine domestique de l’aspiration. On nous dit non seulement à quoi un foyer devrait ressembler, mais aussi quel type de foyer nous devrions désirer, où il devrait être situé, quelle classe sociale il devrait afficher et quelles technologies il devrait contenir.
Un foyer est de plus en plus défini moins par les personnes qui l’habitent que par les normes qui lui sont imposées de l’extérieur. Il en résulte un imaginaire domestiqué : une image du bien-être projetée par le marché.
Cette transformation ne s’est pas produite de manière isolée. Le foyer, comme la ville et la campagne, a été entraîné dans le vaste processus social décrit tout au long de ce livre : l’enclosure. L’ancienne conception du foyer comme domaine stable et distinct a été progressivement dissoute par les mêmes forces qui ont standardisé l’alimentation, érodé les économies locales, uniformisé l’espace urbain et transformé les sols, le travail et la culture en actifs gérables.
La sphère domestique n’a pas échappé à la logique du capital. Elle a été réorganisée pour la servir.
Les foyers ont également été transformés par la technologie. Chaque nouvel appareil qui franchit la porte d’entrée modifie ce que signifie le foyer et ce que nous y faisons. Certaines technologies allègent réellement les tâches domestiques. D’autres restructurent la vie quotidienne d’une manière qui approfondit la dépendance et érode l’autonomie.
Les générations précédentes utilisaient une essoreuse et un étendoir à linge ; la machine à laver et le sèche-linge les ont rendus obsolètes. Il y avait un foyer à charbon dans le salon ; le chauffage central l’a remplacé. Les familles créaient autrefois leurs propres divertissements ou se contentaient simplement de discuter. La radio et la télévision ont modifié le rythme de la vie domestique, et aujourd’hui, Internet a transformé le foyer en un nœud permanent au sein de réseaux mondiaux de données, de commerce et de surveillance.
À première vue, ces changements peuvent sembler synonymes de progrès. Mais ils révèlent aussi quelque chose de plus troublant : le foyer n’a jamais été le sanctuaire hermétique que certains imaginaient. Le monde a toujours été à la porte. Ce qui a changé, c’est l’intensité de son irruption et l’ampleur de sa pénétration.
L’ancienne distinction entre l’intérieur et l’extérieur, le privé et le public, le refuge et l’exposition, s’est progressivement affaiblie. La radio a ouvert la porte d’entrée au monde. La télévision a élargi la brèche. Internet est allé encore plus loin, rendant le foyer perméable à des flux incessants d’informations, de publicité, de divertissement, de messages politiques, de traçage et d’influence algorithmique.
Un terrain disputé
C’est ici que le problème devient politique. Dans l’imaginaire libéral classique, le foyer privé était souvent considéré comme un espace distinct de la vie publique, un domaine où l’on pouvait se retirer de la société et cultiver une pensée indépendante. Mais cet idéal a toujours été partiel et inégal. Les foyers n’ont jamais été en dehors de l’idéologie, des classes sociales, du genre ou des rapports de pouvoir.
Malgré cela, la situation actuelle marque une invasion plus profonde. La sphère domestique est désormais un terrain disputé où entreprises, plateformes et États rivalisent pour façonner les perceptions et les habitudes. Le foyer est l’endroit où nous sommes continuellement interpellés, profilés et orientés.
Le sociologue allemand Jürgen Habermas soutenait que le débat public devait être ouvert à la critique et à l’évaluation rationnelle. Pourtant, ce qui nous parvient à travers les écrans de nos maisons est un environnement de persuasion soigneusement orchestré. Nous ne sommes pas des participants égaux dans les systèmes d’information qui pénètrent dans nos salons et nos chambres à coucher. Nous sommes des cibles.
La politique s’est appuyée sur le marketing, les médias et la gestion de l’image. À mesure que les citoyens sont encouragés à consommer des opinions plutôt qu’à les former, un consensus passif est fabriqué par la répétition et le spectacle, conçus pour manipuler les émotions. Le foyer devient un lieu où la vie publique nous est servie sous forme de slogans et d’ambiances.
C’est pourquoi l’espace domestique est si important dans la logique du pouvoir. Ce qui se passe au foyer n’y reste plus. Nos appareils nous relient à un vaste dispositif qui prédit les comportements et monétise notre attention. La promesse de la commodité masque une abdication plus profonde.
Les gens livrent volontairement leurs données. Ils équipent leur foyer de produits intelligents et d’appareils connectés, tandis que les entreprises en apprennent davantage sur eux que leurs voisins n’en ont jamais su. L’ancien voleur avait besoin d’une clé. Le nouveau n’a besoin que de notre participation.
Ainsi, le foyer devient partie intégrante d’une architecture plus vaste de l’enclosure. Les individus sont encouragés à personnaliser leurs espaces tout en étant canalisés vers des catégories de consommation standardisées. Ils décorent, rénovent, regardent des contenus en continu, s’abonnent et mettent à niveau leurs équipements au nom de leur individualité, alors même que les systèmes sous-jacents deviennent toujours plus uniformes et plus intrusifs.
Le foyer paraît intime, mais son infrastructure est de plus en plus externalisée, détenue ailleurs et contrôlée à distance. Même le langage de la liberté est absorbé par cette machinerie de captation.
Internet a accéléré ce processus en transformant la vie domestique en identité numérique. Les gens parlent désormais naturellement de pages d’accueil, de fils d’actualité, de profils et de plateformes en ligne, comme s’il s’agissait de lieux où l’on peut habiter.
Ils créent des environnements numériques qui symbolisent l’appartenance et l’identité, souvent en réponse à un déracinement et à une fragmentation croissants. En ce sens, créer un espace sur le Web est une forme d’aménagement du foyer. Mais c’est aussi un piège.
Plus les individus s’appuient sur les espaces numériques pour construire leur sentiment d’identité, plus leur vie intime devient lisible par des systèmes de données conçus pour l’extraction. Bien que le Web puisse apparaître comme une extension personnalisée du foyer, il constitue aussi un moyen de surveillance et une enclosure de l’attention.
Tout cela reflète une condition sociale plus profonde dans laquelle les individus sont déracinés de leur communauté et de leur lieu d’appartenance. Lorsque la vie locale et les liens communautaires s’affaiblissent, on demande au foyer d’en faire davantage. Il doit fournir identité, réconfort, divertissement, lien social et réparation émotionnelle.
Dans le même temps, il est soumis à un flux incessant de messages extérieurs nous disant qui nous devons être, comment vivre, quoi acheter et quoi craindre. La sphère domestique est ainsi prise en étau : on attend d’elle qu’elle soit un refuge, tout en démantelant progressivement ce qui en faisait un refuge.
Le concept de foyer dépasse également largement les briques et le mortier. Le foyer est une notion culturelle et historique, intimement liée au lieu de naissance, aux ancêtres, à la langue, à la citoyenneté, à la mémoire et aux rituels. Les individus portent leur foyer en eux d’une manière qui ne peut être réduite à la propriété d’un bien immobilier ou à une adresse postale.
Certains aspirent au retour vers une patrie. D’autres défendent un territoire contre une occupation. Certains sont déplacés et transportent un chez-soi portatif dans leur langue, leur foi, leurs coutumes et leur mémoire. D’autres mènent une vie nomade et conçoivent le foyer dans son sens le plus large, comme une relation plutôt que comme un lieu de résidence.
C’est pourquoi le foyer peut devenir un lieu de conflit. Il devient une revendication en marquant l’appartenance et l’identité. Dans de nombreuses régions du monde, les luttes autour du foyer sont des luttes pour la terre, la nation, la religion et la survie. De la Palestine au Kurdistan, en passant par le Cachemire et le Manipur, la revendication d’une patrie est liée à des questions de souveraineté, de mémoire et de droit à exister selon ses propres termes.
La religion a souvent joué un rôle central dans cette psychologie plus profonde du foyer. La notion de « voûte sacrée » (sacred canopy) de Peter Berger nous rappelle que la religion offre aux individus un univers de sens, un cadre qui relie la vie personnelle à un ordre social et cosmique plus vaste. Lorsque de tels cadres s’érodent, les individus peuvent éprouver un sentiment d’errance, non seulement au sens physique, mais aussi dans leur esprit.
L’« esprit sans foyer » (homeless mind) de Berger décrit cette désorientation existentielle qui accompagne le déclin des significations partagées et la montée de l’individualisme, de la sécularisation et de la fragmentation. Dans une telle situation, les individus recherchent un sentiment d’appartenance partout où ils peuvent le trouver.
Résister au déracinement
Mais les substituts proposés par la modernité sont superficiels. La culture de consommation promet l’épanouissement, mais ne livre que la distraction. Le shopping devient une sorte de religion civile, mais il est incapable de répondre aux questions existentielles les plus profondes. Les systèmes idéologiques du XXe siècle, malgré toutes leurs prétentions, n’y sont pas davantage parvenus. L’univers symbolique de l’Union soviétique n’a pas satisfait le besoin humain d’un sens ultime, et le marché contemporain ne fait pas mieux.
Le sacré n’a pas tant disparu qu’il a été déplacé, marchandisé ou remplacé par les marques et les styles de vie. En l’absence d’un sens profondément enraciné, les individus se tournent vers toutes sortes de substituts partiels : le nationalisme, le sectarisme, la culture du bien-être, les communautés en ligne ou le flux ininterrompu des contenus numériques.
Cela aide à comprendre pourquoi le foyer continue d’exercer une force émotionnelle aussi puissante. La recherche du foyer n’est pas véritablement la recherche d’un bâtiment. C’est la recherche de continuité et d’appartenance dans un monde qui ne cesse de se fragmenter. C’est pourquoi les migrants, les réfugiés et les communautés diasporiques recréent souvent un foyer à travers les coutumes communes, la nourriture, la langue, le culte et la vie de quartier.
Les Italiens installés à New York n’ont pas abandonné leurs racines à leur arrivée ; ils les ont reconstituées dans Little Italy. À Londres et dans d’autres villes britanniques, les communautés sud-asiatiques, caribéennes, africaines et bien d’autres ont construit leurs propres formes de continuité, souvent autour d’institutions religieuses, de commerces, de rituels et de réseaux d’entraide. Les célébrations de Diwali à Leicester, par exemple, peuvent être considérées comme des actes publics d’appartenance.
Cela explique également pourquoi les débats sur l’identité nationale sont si souvent passionnés et défensifs. Lorsque, dans les années 1980, le politicien britannique Norman Tebbit remit en question la loyauté des Britanniques d’origine asiatique qui soutenaient l’Inde ou le Pakistan au cricket, la question n’était jamais vraiment sportive. Elle portait sur l’appartenance. Qui a le droit de définir le foyer ? Est-ce simplement le pays où l’on s’est installé, ou le foyer continue-t-il de vivre dans l’ascendance et les attaches héritées ?
De telles questions ne peuvent être résolues par un simple passeport. Le foyer est fait d’histoire et de mémoire. Il est la vie accumulée de générations.
Et pourtant, le monde contemporain affaiblit sans relâche ces liens. La ville homogénéisée, la plateforme numérique, l’environnement commercial de marque et l’État de surveillance contribuent tous à une condition d’absence de lieu. L’immeuble d’appartements, le lotissement fermé, la zone commerciale et la maison intelligente risquent tous de devenir des non-lieux : des environnements de commodité sans intimité et de fonctionnalité sans enracinement.
C’est pourquoi la question du foyer est une question de pouvoir. Qui contrôle les conditions dans lesquelles les individus vivent ? Qui conçoit les espaces où se forment les attachements ? Qui tire profit du travail émotionnel de la vie domestique ?
Qui décide si le foyer est un lieu d’identité, de communauté et de continuité ou une simple unité administrée de consommation et d’extraction de données ? Ces questions touchent au cœur même du type de société dans laquelle nous vivons.
Le foyer n’est donc pas simplement un lieu que nous occupons. Il peut protéger et humaniser. Mais il peut aussi être enclavé, colonisé et surveillé. L’image sentimentale du foyer comme havre autonome devient de plus en plus difficile à soutenir. Le monde est dans le foyer, et le foyer est dans le monde. Ce qui importe, c’est de savoir si cette connexion soutient la vie ou la réduit à la dépendance.
C’est pourquoi des millions de personnes continuent de lutter pour faire valoir leur droit au foyer, dans toutes les acceptions du terme. Elles défendent la mémoire, l’appartenance, la dignité et la possibilité de vivre dans un monde qui soit véritablement le leur. Le foyer est là où est le cœur, certes — mais seulement s’il n’a pas déjà été clôturé, rendu inaccessible par son prix, numérisé ou abandonné.
Texte original publié le 9 juillet 2026 : https://off-guardian.org/2026/07/09/home-invasion-fenced-off-priced-out-digitised-and-occupied/