Gérard Pinson : Holographie et concept d’information


05 Nov 2011

(Revue 3e Millénaire No 6 Ancienne série. Janvier-Février 1983)

La complexité du cerveau n’a pas fini d’étonner l’homme. Dans notre n° 4, Yves Christen posait la question : « le cerveau humain est-il capable de comprendre le cerveau humain ? » A cette question il n’apportait pas de réponse mais ouvrait, au contraire, le champ à des milliers de questions. Aujourd’hui c’est le physicien Gérard Pinson qui aborde cette fabuleuse énigme. Dans cette étude il soulève un nouveau voile et nous permet d’approcher un peu plus la structure de notre cerveau. Prodigieuse machinerie de l’homme dont nous ne connaissons encore que bien peu des secrets. A travers ces milliards de neurones interconnectés, on cherche en vain à évaluer ses capacités. Et, bien qu’il n’en soit pas question ici, par quel moyen ce cerveau qui nous anime, se relie-t-il et au rationnel et à l’irrationnel ? Sa complexité est si vaste qu’à défaut de comprendre, on peut admettre qu’il SAIT entrer en contact avec ce que les hommes nomment parfois la Conscience Universelle. Un cerveau ou une partie de l’hologramme cosmique ? Mais d’abord Gérard Pinson explique ce qu’est un hologramme, et puis…

DANS la langue des sciences physiques, le mot « information » recouvre un concept très bien défini mais relativement pauvre, qui satisfait cependant aux besoins de l’électronicien ou de l’informaticien par exemple. Dans d’autres langages, il recouvre des notions beaucoup plus floues mais plus larges, selon leur emploi par le biologiste, le journaliste, le pédagogue ou tant d’autres. Ce terrible « caméléon conceptuel » qu’est le concept d’information peut-il être à la fois clairement identifié tout en étant polysémique ? C’est à l’étude de cette — vaste — question que les lignes qui suivent, s’appuyant sur le modèle de l’holographie, espèrent contribuer.

Inventée en 1947 par Denis Gabor pour améliorer les performances des microscopes, l’holographie est depuis appliquée avec un succès croissant à la photographie : un hologramme permet en effet d’enregistrer une image en relief. Il doit cette propriété à sa façon particulière de mémoriser l’information.

Imaginons quelques grosses gouttes d’une pluie d’orage tombant sur une grève de sable fin, au bord d’un étang : chaque goutte d’eau imprime sa marque dans le sable en y faisant un petit trou. Mis à part cet incident local, le reste de la plage ignore tout de l’impact de la goutte sur le sol. Par contre, sur l’étendue d’eau se trouvant à proximité (supposée parfaitement calme et lisse), les gouttes en plongeant impriment à la surface de petites rides circulaires. Ces ondes se propagent dans toutes les directions, s’entrecroisent et gagnent tout l’étang, qui se trouve ainsi « informé » dans son entier de l’arrivée de chaque goutte.

Les rayons lumineux venus de l’objet s’impriment sur une plaque photographique commune comme sur du sable : ils forment une image dont chaque point est l’enregistrement d’un point, et d’un seul, de cet objet. Par contre, lorsqu’on « holographie » celui-ci, c’est l’onde lumineuse elle-même qu’on enregistre, comme si l’eau de l’étang se figeait en gelant instantanément. Aussi un point de l’objet (qui envoie de la lumière tout autour de lui) est-il mémorisé par l’hologramme entier, et chaque parcelle d’hologramme enregistre un petit bout d’onde émise par chaque point de l’objet. D’où cette propriété « magique » propre aux hologrammes : on peut les casser en mille morceaux, l’objet holographié apparaît en entier mille fois au travers de chaque morceau ! Il y a, dira-t-on, multiplicité simultanée de l’information : une partie contient une information globale sur le tout, et chaque partie la contient.

Quelle est la différence entre une plaque photographique et une plaque « holographique » ? Il n’y en a pas. On utilise le même type de pellicule sensible, bien connue des amateurs de photographie. Par contre, le dispositif utilisé diffère : pour enregistrer l’hologramme il faut disposer d’un laser. Alors que le faisceau lumineux émis par une source ordinaire ressemble à la foule qui arpente le hall de la gare de Lyon le soir vers 18 heures (les rayons lumineux sont répartis aléatoirement en un fouillis indescriptible), celui émis par un laser suggère plutôt un défilé militaire… (les rayons s’y ordonnent sagement en vagues régulières successives et parallèles). Dans ce dernier cas, on dit que la lumière est cohérente.

On réalise l’enregistrement de la façon suivante : le faisceau issu du laser est partagé en deux. Une des deux moitiés éclaire directement la plaque sensible, constituant le faisceau dit « de référence » (cohérent). L’autre moitié éclaire l’objet, qui réfléchit à son tour la lumière et l’envoie sur la plaque, où elle se mélange (« interfère ») au faisceau de référence. Du coup, la plaque n’enregistre plus simplement le faisceau issu de l’objet lui-même, fort complexe, mais le résultat du mélange, c’est-à-dire la comparaison entre l’information complexe et la référence. C’est grâce à l’utilisation d’un faisceau de lumière convenablement ordonné, c’est-à-dire cohérent, que l’on peut enregistrer ainsi cette information complexe mais référenciée.

Mathématiquement, l’hologramme fait passer d’une distribution spatiale d’amplitude (l’objet) en une distribution en fréquence (son spectre) [1]. Il enregistre, outre l’amplitude de l’onde objet, sa distribution de phase par interférence avec le faisceau de référence (fournissant les références d’amplitude et de phase nécessaires). Cela permet notamment d’enregistrer l’information contenue dans le relief.

L’holographie et le cerveau

Il était tentant d’appliquer le modèle de l’hologramme au cerveau, et c’est ce qu’on n’a pas manqué de faire ! Avant d’aller plus loin, on peut résumer un certain nombre d’éléments sur le traitement de l’information par le système nerveux qui sont à l’origine de l’hypothèse « holographique » du fonctionnement cérébral :

1o) On connaît tout d’abord la latéralisation de l’activité corticale. L’hémisphère gauche semble traiter l’information de façon plus analytique que l’hémisphère droit qui, au travers d’activités comme la reconnaissance des formes, semble travailler de façon plus globale.

2°) Certains mécanismes, comme ceux de la vision, présentent aussi ce double fonctionnement : l’image reçue est partagée entre l’information proprement dite, perçue dans un champ très étroit (quelques degrés) par la rétine centrale fovéale analytique, et son contexte, perçu par la rétine périphérique synthétique et globale.

On évalue facilement l’extension du champ de vision analytique en fixant son regard sur un mot précis de ce texte et en appréciant l’importance du cercle dans lequel les lettres sont vues nettement. Les deux types de vision se conjuguent et se complètent à merveille : la rétine centrale détaille l’objet focalisé tandis que la rétine périphérique permet de situer, de repérer cette analyse dans une image plus élargie du monde, c’est-à-dire dans son contexte. Pour saisir l’utilité d’une telle association, on peut penser à un individu qui serait pourvu uniquement de la vision analytique : qu’on imagine ses déplacements, et les difficultés qu’il rencontrerait pour arriver à saisir le sens d’un tableau qui aurait plusieurs mètres de largeur !

3°) On sait que les transducteurs sensoriels codent une information donnée (onde lumineuse, pression, température, déplacement, substances chimiques…) en modifiant la fréquence des potentiels d’action qu’une fibre nerveuse véhicule dans presque tous les cas en dehors de toute excitation d’origine extérieure. Travaillant pour ainsi dire en « modulation de fréquence », les transducteurs sensoriels font passer, comme l’hologramme, du monde des objets au monde des fréquences.

4°) Les neurophysiologistes ont montré que le mécanisme de la transduction sensorielle peut être décrit mathématiquement de façon très analogue au processus holographique (par analyse de Fourier), codant aussi bien la phase des messages sensoriels que le spectre des fréquences (spatiales et/ou temporelles) de l’énergie captée.

Il reste ensuite à comprendre comment le système nerveux central traite les données qui y convergent. Là aussi, on peut décrire certains processus, tel celui de la reconnaissance des formes (« pattern recognition ») de façon tout à fait analogue à certaines techniques utilisant l’holographie (corrélation par convolution entre le signal, inconnu, capté par le récepteur sensoriel, et une forme, connue, qui serait conservée en mémoire). De tels modèles ont été proposés, bien que encore, sur le plan neurophysiologique, imparfaitement établis.

5°) Enfin, la délocalisation de la mémoire est l’un des arguments les plus solides sur lesquels repose l’hypothèse de processus cérébraux holographiques. Une génération de neurophysiologistes a cherché en vain le lieu de stockage des souvenirs. Les travaux de Karl Lashley ont montré que les « traces mnésiques » persistent même si on supprime des parties importantes du cortex et donc qu’aucune partie ne semble exercer un rôle primordial dans l’enregistrement de l’information. La mémoire a une structure « distribuée » : l’engramme (c’est-à-dire le support de l’information enregistrée) est présent dans l’ensemble d’une région, le néocortex étant doté d’un caractère homogène sur de larges zones.

C’est à partir des données de ce type que Karl Pribram, un élève de Lashley, a formulé son hypothèse. Il assimile les modifications de fréquence d’impulsions nerveuses qui cheminent à travers les milliards de ramifications du système nerveux à des « trains d’ondes ». Comme toutes les structures nerveuses sont directement ou indirectement connectées entre elles, il va se produire obligatoirement des « figures d’interférences » comparables selon Pribram à celles d’un hologramme. Elles auraient les mêmes propriétés, entre autres la diffusion en chaque endroit de toute l’information.

Ce modèle a pour lui d’expliquer, sur le plan théorique, la nature non localisée de la mémoire ainsi que certaines de ses propriétés, en faisant appel à des processus de traitement du signal analogues. Ainsi, comme on l’a vu, la reconnaissance des formes s’explique dans ce cadre très facilement, comme une capacité de stockage très élevée (on songe à utiliser les hologrammes en informatique pour cette raison), l’associativité (réalisation d’hologramme non pas avec un laser mais avec un autre hologramme), l’insensibilité au bruit, les phénomènes d’accoutumance, etc.

Malheureusement, sur le plan pratique, peu de résultats expérimentaux directs ont été jusqu’à présent obtenus. En particulier, ce que doivent être les structures biophysiques du cerveau, si elles s’apparentent à la plaque photographique éclairée par un laser, demeure assez mystérieux !

Le modèle hologrammatique

Il est donc nécessaire, vis-à-vis du phénomène physique de l’holographie et de son utilisation entant qu’analogie de fonctionnement du système nerveux, d’observer une certaine prudence. Mais on peut néanmoins en conserver les grandes lignes en tant que modèle de mémorisation et de traitement de l’information. D’où l’idée d’un « hologrammorphisme » de celle-ci, qui suggère que l’information, par sa logique et sa structure, est « en forme d’hologramme ».

Dépassant en effet le cadre d’un simple décalque du phénomène holographique, le modèle hologrammatique puise dans les propriétés physiques de ce dernier ses caractéristiques propres qui les généralisent plus qu’elles ne les transcrivent naïvement. Les deux caractéristiques d’un ensemble d’éléments d’information qui serait doté d’une structure hologrammatique sont :

— la multiplicité simultanée de l’information : chaque partie est image du tout, qui la contient. Les attributs et les propriétés de toute partie reflètent, manifestent implicitement « l’ordre général », c’est-à-dire les attributs et les propriétés de l’ensemble. L’information est distribuée.

— la cohérence de l’information : l’ensemble est ordonné, référencié. Aucune partie ne saurait être isolée : chacune d’elles est associée, par des liens logiques, topologiques, sémantiques, aux autres parties de l’ensemble.

Différents exemples peuvent illustrer, à des degrés divers, ce « modèle hologrammatique ». Les idées qu’il suggère — ou plutôt les questions qu’il pose ! — seront introduites au fur et à mesure.

Il faut cependant préciser tout d’abord l’emploi du mot « partie ». On aurait pu employer aussi le mot « élément ». Mais « élément » évoque un découpage précis, une structure en « grains » séparés et disjoints d’un ensemble donné. Or il est clair que, au moins mathématiquement, (on fait abstraction du « grain » de la pellicule), l’hologramme a une structure continue. Si on le découpe en morceaux, les morceaux peuvent être quelconques. D’où l’emploi du mot « partie », au sens de prélèvement d’une portion arbitraire d’un continuum.

Si l’on essaie, dans un premier temps de comparer une distribution « hologrammatique » avec ce que l’on connaît par ailleurs, c’est vers la notion physique d’information qu’il faut se tourner en premier.

En informatique, on joint à l’information elle-même (un mot de huit bits par exemple), à sa « valeur propre », une adresse dont — et ceci est caractéristique  — l’importance est considérable (en micro-informatique par exemple, l’adresse du mot comporte usuellement seize bits, soit le double du mot lui-même !), autrement dit une « valeur topologique » sans laquelle elle n’est rien.

Un message émis dans une ligne de transmission contient une information « clandestine » jamais prise en compte par les techniciens (qui ne s’intéressent qu’au taux d’erreurs) : c’est précisément l’ordre dans lequel sont transmises les données. Ainsi, une bande magnétique lue de gauche à droite ou de droite à gauche contient exactement la même « quantité d’information » au sens de Shannon. Or un air de musique lu « à l’envers » est absolument méconnaissable.

Il semble donc qu’à la notion physique d’information, qui se rapporte à la valeur propre d’un élément d’information, on puisse adjoindre l’idée de la position, de l’adresse, de la « valeur topologique » de cet élément au sein de l’ensemble où il se trouve. En holographie, c’est la phase qui joue ce rôle, s’ajoutant à l’amplitude, seule enregistrée sur une photographie ordinaire. Il est important de voir qu’une telle caractérisation de l’information par cette valeur « topologique » n’est possible que si l’ensemble auquel elle appartient est ordonné.

On peut se demander alors en quoi une information référenciée peut apporter quelque chose de plus que la notion d’information au sens de Shannon.

L’informatique offre en effet l’exemple d’une information adressée, certes, mais seulement juxtaposée : il n’y a a priori aucun lien logique structurant la suite de bits enregistrée dans une mémoire, puisque celle-ci peut contenir n’importe quoi, des données aléatoires notamment. Il faut donc chercher ailleurs un exemple d’utilisation d’une information non seulement adressée, mais aussi structurée de façon cohérente. La chimie nous a donné un exemple spectaculaire d’une telle sorte d’information.

On connaissait, vers 1870, quelques soixante substances dites « corps simples » parce qu’on ne parvenait pas à les décomposer et qu’elles entrent dans la composition des autres matières connues. Se posait le problème de classer cette foule de corps chimiques : comment les mettre en ordre ?

Ordo, en latin, veut dire file. Mendeleïev commença par classer les éléments en file indienne, dans l’ordre croissant de leurs poids atomiques. Il obtint une ordonnance linéaire mais s’aperçut bientôt d’une série de coïncidences qui suggéraient l’idée d’un rythme, d’une périodicité. Il découpa cette file en groupes de sept éléments. Il obtint ainsi par recoupements multiples une classification non plus linéaire mais cruciale, un « tableau » dont les lignes horizontales reflétaient un ordre quantitatif préconçu, tandis qu’un ordre qualitatif imprévu, « in-conçu » (il devait être expliqué plus tard, avec la découverte par Bohr et Sommerfield de la structure des atomes) surgissait de lui-même dans sept colonnes verticales. La première se trouva contenir les métaux alcalins, la seconde les métaux alcalino-terreux, la troisième les éléments dits halogènes, etc.

Bien plus, la présence de cases vides dans ce tableau devait conduire Mendeleïev à postuler non seulement l’existence de corps inconnus à son époque, mais encore leurs propriétés physico-chimiques. Quelques années plus tard (en 1886), le Gallium, le Scandium et le Germanium allaient être découverts, répondant fidèlement aux prédictions mendéleleviennes.

Mendeleïev sut donc postuler, par un raisonnement inductif qui doit peu au formalisme logique déductif classique, que les trous de sa table devaient (diable, pourquoi ?!) être occupés par des corps encore ignorés de la science de son temps. Il le put parce que chaque élément était porteur d’une double information : sa « valeur propre » (sa masse), et son « adresse » (ses propriétés chimiques). L’ensemble de ces éléments référenciés formait un tout classifié, cohérent, qui se « tenait », doté d’une unité générale, d’une structure applicable au tableau entier, et, en ce sens, « distribuée ».

Ce type de raisonnement a d’ailleurs été tenu dans d’autres domaines que la chimie, en physique des particules notamment (découverte de certaines particules à partir d’une classification en « octet » ou en « décuplet »), et en théorie des groupes (découverte des propriétés de certains groupes simples finis, qui sont classifiés « à la Mendeleïev », avant même qu’on ait pu prouver leur existence sur ordinateur).

On verra plus loin les corollaires que tout cela pourrait impliquer. Un dernier exemple, parce qu’il est choisi cette fois dans le domaine des sciences humaines, et qu’il se rapporte donc aux propriétés du cerveau, permet d’illustrer de façon très concrète la notion d’hologrammorphisme.

Infiniment plus puissant qu’un langage informatique, le langage humain est le type même de répartition holographique de l’information. Il est bien connu en effet qu’on ne peut donner d’un mot une définition absolue, puisqu’elle emploie nécessairement d’autres mots du vocabulaire eux-mêmes définis par… et ceci indéfiniment ! D’où, que le lecteur nous pardonne cette expression, la circularité « en béton » d’un dictionnaire qui désespère le lexicographe épris de formalisme logique : le mot n’a de signification que relativement aux autres mots de la langue : par le jeu des définitions imbriquées, il contient la quasi-totalité du vocabulaire. En rhétorique, cela porte un nom — la métonymie : boire un verre, boire le vin contenu dans le verre, avaler le liquide alcoolisé provenant de la fermentation du raisin dans le récipient en verre, faire descendre par le gosier le fluide condensé alcoolisé provenant de la transformation sous l’influence d’un enzyme du jus du fruit de la vigne dans l’ustensile creux fait d’une matière cassante et transparente composée de silicates alcalins, etc., etc. ! Apparaissent ici clairement la multiplicité simultanée de l’information parce que chaque mot contient implicitement tous les autres, et la cohérence parce que tous les mots sont liés logiquement entre eux (par leurs définitions notamment).

Quelques propriétés du traitement hologrammatique de l’information

Il reste maintenant à envisager quelles pourraient être les caractéristiques et les propriétés d’une information « en forme d’hologramme ».

1°) Un processus hologrammatique opère sur des images.

La logique classique ou la théorie de l’information opèrent sur des éléments disjoints. On a vu qu’il est préférable de substituer à la notion d’« élément » celle de « partie » quand on traite d’une structure continue telle qu’un hologramme. Or, une partie de celui-ci contient une image, celle qu’il a enregistrée. De la même façon, l’image est l’objet sur lequel opéreraient les processus holographiques cérébraux. La théorie de la mémoire distribuée montre que l’information n’est pas localisable en tel ou tel endroit du cerveau. Corollairement, une information mémorisée est associée à un ensemble plus vaste d’informations, et la remémoration d’un souvenir consisterait, outre la possibilité de remémoration d’un élément particulier et isolé comme c’est le cas lorsqu’on interroge une mémoire d’ordinateur, en la remémoration d’un ensemble de souvenirs associés s’apparentant à une « image mentale » (visuelle ou conceptuelle).

Les conséquences, notamment pédagogiques, d’une telle hypothèse, pourraient être particulièrement notables. S’il est vrai que le traitement de l’information par le cerveau est de nature hologrammatique, alors il est vain de découper un enseignement ou un message en éléments soigneusement disjoints les uns des autres et disjoints du contexte qui les englobe. Au contraire, toute information n’est communicable que située dans ce contexte, devant être reliée de façon cohérente à tout ce qui la touche de près ou de loin. Privée de ces liens, elle demeure en grande partie incompréhensible, sa « valeur propre » ne la définissant que très partiellement.

Il semble donc naturel de parler d’image pour désigner le véhicule particulier d’un type de langage, visuel, « holoscopique » (comme le verbe l’est au langage discursif), fondé sur des processus propres au cerveau. La sémantique nous donne sur ce point une indication intéressante : lorsque nous comprenons, ne disons-nous pas que nous avons « vu » ?

2°) Un processus hologrammatique dote chaque image d’une signification.

On pourrait dire que, rationnels parce que logiques, les processus de traitement de l’information par le cerveau sont en même temps surrationnels parce que, pour appréhender la signification des choses, ils ont des pouvoirs que la raison n’a pas : la table mendéleïevienne, qui désespérait Bachelard tout en le ravissant, ne devint rationnelle que lorsqu’on découvrit l’isotopie ; le surrationnel nous y a livré la vérité avant la raison et au-dessus d’elle. A la fois analytique et synthétique (en un mot : « holoscopique » !), tout devient sous son éclairage compréhensible : il expliquerait, notamment, la sensibilité artistique.

Est-il possible de cerner les caractéristiques de tels processus « holoscopiques », qui traitent de la signification d’images globales et cohérentes ? A quelle condition notamment une information pourrait être reconnue par de tels processus comme porteuse de sens ?

Dans un hologrammorphisme, chaque partie, a-t-on dit, est associée par des liens logiques, topologiques, sémantiques, aux autres parties de l’ensemble. Or ces liens contribuent précisément à lui conférer sa signification : par exemple, un mot est relié aux autres mots de la langue par un jeu de définitions. Il est clair que le contexte dans lequel se situe une information est indispensable à sa compréhension : il est bien connu qu’un langage mathématique ou informatique qui serait composé d’éléments définis de manière strictement absolue (en « valeur propre » seulement) serait inutilisable, faute de sens : on ne saurait pas à quoi se rapportent ces éléments !

L’« adressage », la référence, est donc indispensable à la signification. Mais elle n’est pas suffisante. Si l’on reprend l’exemple des mots du langage naturel, on a vu que non seulement un mot est relié aux autres par des définitions, mais que celles-ci étant elles-mêmes composées de mots définis par d’autres mots, à l’infini et circulairement, un mot « contient » en quelque sorte tous les mots de la langue. Il véhicule ainsi une information qui le dépasse de beaucoup, qu’aucune définition de longueur finie ne cernera jamais. C’est donc parce qu’une langue est un continuum, et qu’un mot partage avec d’autres mots une certaine information générale commune, de même nature, qu’il peut être significatif. Car n’est significatif que ce qui est comparable.

Donc, dans une structure hologrammatique, une partie est dotée d’une signification non seulement parce qu’elle est référenciée, mais aussi parce que, l’information étant distribuée, elle contient un peu de celle-ci (son allure générale) exprimée dans toutes les autres parties de l’ensemble auquel elle appartient.

3°) Un processus hologrammatique dote chaque image d’une certaine « fonction de mérité ».

Considérons une structure S constituée de carreaux noirs et blancs, un damier par exemple. Réalisons l’hologramme H de cette structure.

Puis considérons la structure non-S constituée de carreaux blancs là où ceux de S sont noirs, et réciproquement. Réalisons son hologramme non-H.

Prélevons ensuite une petite portion p’ de non-H, que nous substituons à une portion équivalente p de H. On obtient ainsi H – p + p’, que nous éclairons.

De la partie H – p résulte une distribution h(S) identique à S légèrement plus floue et plus sombre que S (l’éclairement de l’image est proportionnel à la surface de l’hologramme).  De la partie p’ résulte une distribution h(non-S) nettement moins lumineuse que h(S). Au total, h(S) et h(non-S) se superposent.

Par conséquent, une inversion p’ effectuée dans H n’entraîne ni l’inversion d’un carreau quelconque du damier, ni l’inversion de tous ses carreaux. Mais cette inversion est distribuée « en filigrane » sur tout le damier, dont les carreaux perdent alors la simplicité initiale (0 ou 1, blanc ou noir, vrai ou faux) puisqu’on voit apparaître par surimposition des « demi-teintes ».

Dans un système quelconque doté d’une structure hologrammatique, une « erreur » n’a donc pas les conséquences observées dans un système doté d’une structure logique classique, où l’erreur introduite à un niveau donné entraîne sans ambiguïté la fausseté stricte de tout ce qui en découle. Au contraire, dans le cas présent, les conséquences de l’erreur font passer d’un système logique bivalent par exemple à un système plus complexe. On ne peut plus dire qu’il y a erreur en tel ou tel endroit du système, mais cette erreur est distribuée partout : rien n’est « vraiment » faux, mais rien n’est strictement vrai non plus.

Cette observation est d’ailleurs à la base de certaines techniques de traitement du signal, et plus spécialement à propos de la transmission des images mentales, notamment conceptuelles : si la représentation que nous nous faisons de la réalité est fondée sur un certain type d’observation structurée de façon « hologrammatique », alors toute erreur dans l’observation que nous faisons du monde n’entraîne pas la fausseté stricte de notre système représentatif entier, mais simplement celui-ci est « entaché » partout d’une erreur qui sera d’autant plus difficilement décelable qu’elle sera plus « légère ». Ce pourrait être notamment le cas de nos systèmes de représentation du monde économique…

4°) Un processus hologrammatique est un processus créateur.

On a vu à propos de la table mendéleïevienne qu’une vision « holoscopique » permet d’induire, de deviner la présence d’éléments intermédiaires (qu’ils soient connus ou inconnus) et qui trouvent naturellement leur place, à la manière des pièces d’un puzzle. Le processus était analogue dans l’exemple de la photographie de journal.

Ceci est certainement à rattacher au fait que, pour concevoir une image entière, point n’est besoin de tout connaître : un morceau d’hologramme suffit à donner une idée globale du tout. Rien n’interdit après de « creuser les détails », pourvu qu’on ait au départ l’allure générale de ce que l’on cherche.

Ce processus de création n’est d’ailleurs pas seulement, d’une façon triviale, un processus qui comblerait des trous dans une grille déjà connue. Le « Rubik’s Cube », jeu bien connu de nombreux amateurs, est un exemple assez analogue à la table mendéleïevienne : tout a une place bien définie. Qui plus est, tous les éléments (les faces des petits cubes) sont connus. Mais, pour passer d’une configuration donnée à une configuration supérieure, les amateurs savent bien qu’il faut détruire l’arrangement que l’on possède afin de le réorganiser en une structure plus riche d’ordre. Cela est dû à la distribution fondamentale d’une certaine cohérence : dans ce terrible jeu, tout est lié !

Cela est certainement dû au fait que, dans une structure hologrammatique, il n’existe pas de référentiel absolu : l’origine des phases données par l’onde de référence en holographie est quelconque, l’espace adressable dans un ordinateur est structuré de façon arbitraire, l’ordre de présentation des groupes chimiques est permutable tant qu’on ignore la structure des couches électroniques, il n’existe pas dans une langue d’éléments simples dont découlerait l’ensemble du vocabulaire (au contraire des mots d’un langage informatique, réductible de façon univoque à des processus physiques définis). Aussi peut-on dire, corollairement, qu’un ensemble d’éléments d’informations doté d’une structure hologrammatique n’est pas réductible à un référentiel absolu (composé d’éléments qui seraient « simples »).

Peut-être est-ce là une notion fondamentale lorsqu’on cherche à expliquer certains processus de création d’information : alors que la croissance d’information dans un cristal, qui est en quelque sorte une « croissance de cohérence », s’opère de proche en proche à partir d’un élément simple, il semble que d’autres processus, dans la matière vivante notamment, soient des processus de création collectifs d’information : ce n’est pas une structure qui se met en place pierre après pierre, mais globalement par arrangements successifs, réorganisations de plus en plus complexes d’un gigantesque puzzle, comme le fit Mendeleïev ou comme le font les passionnés du jeu de Rubik. C’est comme cela qu’un hologramme hypothétique « extensible », dont la surface croîtrait au cours du temps, présenterait au départ une image assez floue — mais porteuse déjà de l’allure générale de l’information enregistrée —, s’affinant peu à peu au fur et à mesure de l’extension en superficie de son support. Sa définition s’améliorant, des détails de plus en plus subtils apparaîtraient alors aux yeux d’un observateur aussi étonné Qu’émerveillé…

Voir notamment :

D. FAVRE : L’Hologrammorphisme Cérébral.

G. PINSON : Hologrammorphisme et logique holoscopique.

A. GRANDJEAN : Examen des prémisses économiques à la lueur du modèle holoscopique.


[1] Le système de franges d’interférence codant un point objet est réparti sur tout l’hologramme, et toute portion de celui-ci, aussi petite soit-elle (dans les limites du « grain » de la pellicule) contient un échantillon du système de franges émis par tout point objet. Donc, que les esprits logiques se rassurent : dire à propos d’holographie que « la partie contient le tout » serait très excessif ! En fait, ne conserver qu’un fragment d’hologramme revient à ne conserver qu’un morceau du spectre de l’objet, donc à éliminer les fréquences spatiales élevées et perdre ainsi les détails : on ne conserve que la forme générale de l’objet. Il s’agit bien d’une répartition de l’information différente de celle dont nous avons l’habitude, intéressante parce qu’elle permet précisément de mémoriser l’allure globale de l’objet, mais certainement pas paradoxale !