Ramana Maharshi : Joyaux de la Bhagavad-Gîtâ: 42 versets choisis


25 May 2013

(Revue Être. No 4. 1973)

Il est rapporté dans la biographie du Maharshi qu’un de ses fidè­les se plaignit qu’il soit difficile de garder présents à l’esprit les 1400 vers de la Bhagavad-Gîtâ. Un seul d’entre eux ne suffisait-il pas à en exprimer la quintessence ? Le Maharshi mentionna « Je suis le Soi, qui habite dans le cœur de tout être ». Puis, il choisit 42 versets que les Œuvres complètes citent dans l’ordre qu’il spécifia. Nous les tra­duisons ci-dessous à partir du sanskrit en indiquant leur numérotation par chapitre et verset.

Le Maharshi fut reconnu comme le plus éminent de tous les jnâni(s) modernes. Le choix qu’il recommande constitue par lui-même une précieuse directive. Nous remercions le Ramanasraman de Tiruvannamalai de nous avoir autorisés à publier ce merveilleux compendium dû à Ramana Maharshi.

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1. À celui qui, démoralisé, les yeux pleins de larmes, était empli de désolation, le « Vainqueur du démon Madhu » (Krishna) dit cette parole. (II 1)

2. Ce corps est appelé « le champ ». Celui qui en a conscience est qualifié de « connaisseur du champ » par ceux qui comprennent ces choses. (XIII-1)

3. Sache donc que je suis le connaisseur du champ en tous les champs. Dans ma pensée, connaître le champ et le connaisseur du champ constitue le savoir. (XIII-2)

4. Je suis le Soi, qui habite dans le cœur de tout être. Je suis, en vérité, le commencement, le milieu et la fin des êtres. (X-20)

5. De celui qui est né la mort est certaine. De celui qui est mort est sûre la naissance. Tu ne dois donc pas t’affliger de l’inévitable. (II-27)

6. Il ne naît, il ne meurt en aucune manière. Il n’est pas devenu. Il ne deviendra pas. Sans naissance, éternel, permanent, ancien, il n’est pas tué quand le corps est tué. (II-20)

7. Il ne peut être ni coupé, ni brûlé, ni mouillé, ni séché. Éternel, omniprésent, stable, immobile, il n’a point de fin. (II-24)

8. Sache bien qu’est indestructible Cela dont tout est imprégné. Nul ne peut provoquer la destruction de cet Immuable. (II-17)

9. L’irréel n’a jamais d’existence. Le réel ignore la non-existence. Les contemplateurs du Réel voient cette double vérité. (II-16)

10. De même que l’espace omniprésent n’est jamais souillé de par son immatérialité, de même le Soi qui réside en tout point du corps n’est pas souillé. (XIII-32)

11. Le soleil ne l’illumine pas, ni la lune, ni le feu. C’est ma demeure suprême, d’où l’on ne retourne pas. (XV-6)

12. On l’appelle Non-Manifesté, Impérissable. On l’a désigné comme but ultime. C’est ma demeure suprême ; on n’en revient pas lorsqu’on y est parvenu. (VIII-21)

13. Libres d’orgueil et d’illusion, vainqueurs des maux de l’attache­ment, toujours unis au Soi, débarrassés de leurs désirs, dégagés des couples connus comme joie et déplaisir, ils vont sans égarement à l’état d’immutabilité. (XV-5)

14. Qui rejette les injonctions des Écritures et agit sous l’empire du désir ne parvient pas à la perfection, ni à la joie, ni au but suprême. (XVI-23)

15. Il voit celui qui voit le Seigneur suprême résider identique en tous les êtres, indestructible lorsqu’ils sont détruits. (XIII-27)

16. Une adoration dépourvue d’autre objet peut me faire connaître, voir et pénétrer sous cet aspect en toute vérité. (XI-54)

17. La foi de tout homme est conforme à sa nature. L’homme est fait de sa foi. L’homme est ce qu’est sa foi. (XVII-3)

18. L’homme aux sens maîtrisés, plein de foi, acquiert le savoir qu’il aime. Ayant acquis le savoir, il parvient rapidement à la paix parfaite. (IV-39)

19. Aux adorateurs, toujours harmonisés, je donne ce buddhi-yoga plein de satisfaction par lequel ils parviennent à Moi. (X-10)

20. J’habite dans l’intimité de leur cœur ; je supprime en eux avec compassion l’obscurité fille de l’ignorance, par la brillante lampe du savoir. (X-11)

21. Semblable au soleil, le savoir révèle le Suprême à ceux dont l’ignorance est détruite par la révélation du Soi. (V-16)

22. Les sens, dit-on, sont supérieurs aux objets ; le mental est supé­rieur aux sens ; l’intellect est supérieur au mental ; le Soi est supérieur à l’intellect. (III-42)

23. Sachant ainsi qu’Il dépasse l’intellect et subjuguant le moi par le Soi, détruis l’insaisissable ennemi qui a pour aspect le désir. (III-43)

24. De même qu’un feu brûlant réduit le bois en cendres, le feu du savoir réduit en cendres tous les actes. (IV-37)

25. Les sages qualifient d’homme instruit celui dont toutes les en­treprises sont dépourvues des conceptions du désir, dont les actes sont brûlés dans le brasier du savoir. (IV-19)

26. Ici-bas et dans l’au-delà, la libération en brahman est acquise par ceux qui connaissent le Soi : ils se sont séparés de la colère et du désir, ils se dominent, leur esprit est subjugué. (V-26)

27. Que l’on s’apaise par degrés, grâce à l’intellect établi dans la fortitude. Que l’on concentre sa pensée sur le Soi et que l’on ne pense plus à rien. (VI-25)

28. Quel que soit le motif pour lequel le mental instable et mobile s’échappe, il faut le ramener à l’obéissance en le subjuguant dans le Soi. (VI-26)

29. Maître des sens et de l’intellect, réfugié dans la délivrance, dépour­vu de souhaits, de crainte et de colère, l’ascète est perpétuellement libéré. (V-28)

30. Toujours harmonisé par le yoga, ne percevant en tous lieux qu’unicité, il voit le Soi dans tous les êtres et tous les êtres dans le Soi. (VI-29)

31. Les gens qui me vénèrent d’une pensée dépourvue d’autre objet et qui m’adorent assidûment en tous temps reçoivent de moi la sécu­rité (IX-22).

32. Toujours harmonisé, dévoué à l’Un, le jnânî excelle parmi eux. Je suis cher au jnânî ; il m’est aussi suprêmement cher. (VII-17)

33. Après de nombreuses naissances le sage prend refuge en Moi : « Vâsudeva est tout ! » Une âme si élevée n’est découverte qu’à grand-peine. (VII-19)

34. Lorsqu’on chasse tous les désirs qui habitent l’esprit, satisfait dans le soi par le soi, on est proclamé « l’homme établi dans la sagesse ». (II-55)

35. L’homme parvient à la paix s’il marche sans convoitises, exempt du « moi » et du « mien », ayant chassé tous ses désirs. (II-71)

36. Il m’est cher, celui que le monde ne trouble pas et qui ne trouble pas le monde, qui est libre de joie, d’envie, de peur et d’anxiété. (XII-15)

37. Égal dans la gloire et l’opprobre, égal envers amis et adversaires, complètement détaché en toutes ses entreprises, tel est celui qu’on dit avoir transcendé les guna(s). (XIV-25)

38. L’homme que satisfait le Soi, qui tire son contentement du Soi, qui est comblé par le Soi, n’a plus rien qu’il doive accomplir. (III-17)

39. Il n’a plus de but pour agir ni pour ne pas agir. Il ne dépend plus d’aucune chose. (III-18)

40. Il se satisfait de ce qui lui vient, il a dépassé les dualités ; il n’a plus d’envie ; équanime dans le succès et l’échec, il n’est pas asservi alors même qu’il agit. (IV-22)

41. Le Seigneur se tient dans le cœur de tous les êtres. Il les fait mouvoir en tous sens, attachés à sa machine par mâyâ. (XVIII-61)

42. Prends refuge en Lui de toute ton âme. Par sa grâce, tu attein­dras la paix suprême et la demeure d’éternité. (XVIII-62)

Traduit du sanskrit par Patrick LEBAIL

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Il n’est que d’étudier cette suite de versets pour apercevoir comme elle est parfaitement coordonnée. Le Maharshi a pratiqué dans la Gîtâ une découpe d’une géniale sûreté.

Les versets 1 à 12 condensent la doctrine métaphysique de la non-dualité. Les versets 13 à 19 décrivent l’attitude propre à l’adepte du buddhi-yoga. Les versets 20 à 26 traduisent les effets libératoires que provoque l’irrup­tion du savoir.

Les versets 27 à 32 traitent des processus auxquels un adepte fait appel pour opérer la purification de son esprit.

Les versets 33 à 40 sont le portrait du Maharshi lui-même, toujours présent au Soi. L’idéal védantique y est sobrement consigné.

Les versets 41 et 42 constituent une exhortation finale à vivifier l’imper­sonnalité de la démarche vers le Soi par le pur sentiment de la présence du divin. Le Maharshi a voulu marquer que le sentiment de cette présence (bhakti) était indispensable à l’aspirant : il ne devient inutile qu’au libéré à moins qu’il n’aime le conserver. Le Védanta le plus épuré, incarné par le Maharshi, ne se sépare pas en pratique d’un parfum de bhakti. De même le grand Shankara s’est complu à écrire de merveilleux poèmes dédiés aux divinités et tout spécialement à « la Mère divine ».

L’adepte qui s’efforce d’être présent au Soi ne peut pas en même temps ressentir qu’il est l’auteur de ses actions. Il les lègue au Divin. Il lui assigne des actes, dont il n’est plus que le délégataire. Difficile est cette voie, qui s’oriente en ligne directe vers la perfection. Cette perfection fut celle du Maharshi, qui nous invite à le rejoindre, en dépit de nos incertitudes et de nos imperfections. Il nous a donné le plus rare des exemples, celui de l’excellence ; « une âme si élevée n’est découverte qu’à grand-peine », disait la Gîtâ. Qui succédera au Maharshi ? En quel idiome saura-t-il expliquer la Gîtâ ?