Archaka : La croisée des plans parallèles


22 Sep 2015

(Extrait de Alexandre Kalda: Le Dieu de Dieu. Flammarion 1989)

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La fin du monde n’est donc que la fin d’une manière d’exister dans le monde, et la fin des temps que l’abolition de la notion d’un Temps linéaire au profit d’une totalité perpétuelle. Clef de cette éternité vivante et de cette unité, l’annulation de la personnalité, si elle peut nous donner le vertige, ne nous est pourtant pas étrangère : elle est ce à quoi nous entraînent les religions en prônant le sacrifice, et les politiques totalitaires en fondant l’individu dans la collectivité.

Si haute et accomplie qu’elle soit, la personnalité est toujours un obstacle, en effet, une limite, la frontière qui sépare le fini de l’Infini. Enfermé dans une idée de soi, physique, émotive et mentale, dans le cadre d’une époque et d’un pays, on ne peut évidemment connaître ce qui dépasse toute forme, tout sentiment, toute pensée, tout âge et tout lieu. Par conséquent, il faut que s’efface l’enceinte où nous sommes retenus, si nous voulons être libres ; que tombe la limite qui nous donne apparence, si nous devons être illimités.

Dès lors, si, vraiment, l’évolution doit nous conduire demain à cette nouvelle étape de la création terrestre, l’être qui apparaîtra se distinguera fatalement de nous par l’absence de ce qui nous qualifie. S’il doit posséder le sens de l’immortalité, de l’éternel et de l’infini, il est impossible qu’il mette partout des limites, disant : « Ceci est moi ou est à moi, cela ne m’appartient pas ou ne me concerne pas. » Nécessairement, tout sera lui, ou en lui. Et nulle personnalité n’aura lieu d’être pour le différencier de cela qu’il saura être lui.

Ainsi, dès à présent, du yogi : tant qu’il conserve la moindre parcelle de sa personnalité, il ne peut connaître Dieu, s’identifier avec l’immesurable et omnisciente Lumière de l’Éternité. Quelle qu’elle soit, son ascèse n’a d’autre but que l’élimination de la personne qu’il s’ima­gine être.

Mais le profane ne se doute guère, en général, que les ermites, en leurs macérations, ne font que s’évertuer jour après jour à effacer toute trace de ce qui dit je, afin que puisse se manifester, sans nom ni âge, le Moi infini qui est le même pour tous les êtres. Nous ne nous attarderons pas sur ce lent suicide mystique, qui nous effraierait, ni sur cette résurrection divine, que nous ne comprendrions pas. Ce meurtre rituel de l’homme amenant la naissance du dieu est une chose si contraire à notre nature qu’elle nous paraîtrait diabolique.

À vrai dire, nous voulons bien d’un Dieu imaginaire, idole cruelle ou idée apaisante, mais préférons éviter le contact d’un Être que nous pourrions devenir à condition de renoncer aux petites douleurs, aux petites joies, aux petites ambitions dont la vie est faite d’habitude.

Cette immensité vampirique et lumineuse qui rampe autour de nous, mais dans une autre dimension, qui ne se laisse jamais saisir et qui, lorsqu’on s’y attend le moins, engloutit l’être — comment n’en aurions-nous pas peur ? Et peut-être est-ce là l’origine de nos dieux terrifiants tout autant que la vision des catastrophes naturelles qu’il nous a fallu jadis expliquer.

Aussi ne sommes-nous guère enclins à renoncer à nous-mêmes pour que, seule, soit cette vastitude invisible et mortelle. Ce serait vouloir que, seule, existe la Mort. Elle prendrait notre place. Nous continuerions d’être vivants, mais nous n’existerions plus. Nous serions entièrement possédés par le Néant.

Depuis le tout début de notre histoire, nous nous ingé­nions à dévêtir les ténèbres de leur divine monstruosité, à faire naître un peu de lumière au sein de ce qui nous dévore. À peine avons-nous pressenti que quelque chose d’innommable nous entourait que nous avons tenté d’en éloigner l’ignominie. Nous ne saurions imaginer, aujourd’hui, cet éveil de la conscience soudain tirée de sa stupeur et confrontée par une poigne sans pitié à l’anéantissement de la Mort. Mais l’homme des premiers temps a été comme un enfant se réveillant près d’un cadavre et hurlant dans le monde désert.

Pour ne plus être ce dont se repaît la créature de l’abîme que, dans le ventre glacé des cavernes, nous pou­vions sentir à presque la toucher, pour ne plus être sa vic­time forcée, innombrablement immolée au long des millé­naires, nous avons tout entrepris. Et à notre appel, des dieux sauvages ont surgi des forêts primitives et jailli dans notre conscience vierge, et ils ont envahi le monde. Mais ils étaient les alliés de la Mort.

De l’instinct d’une espèce en son enfance, nous avons glissé à l’intuition d’une race romantique et ardente et nous avons progressivement quitté la sorcellerie où nous n’étions guère distincts de la Nature pour pénétrer dans le domaine où la pensée peut nommer les choses et créer, d’elles à nous, la distance nécessaire à leur étude. L’hor­reur viscérale de la Mort s’est muée en une plus profonde anxiété dès lors que nous avons pu la définir clairement. Nous avons accueilli en nous l’influx des religions et des philosophies, ne posant, derrière l’artifice des mots, qu’une même question : en mourant, devenons-nous la Mort?

Le sacrifice qui nous avale sans relâche, aussi intraita­blement qu’il nous a mis au monde, quel en est le sens? En nous vidant de nous-mêmes, ne nous rend-il pas sem­blables au Vide qu’est la Mort primordiale ? Ou dans la Mort, continuons-nous d’être nous-mêmes ? Et alors, cela ne revient-il pas à dire que nous ne sommes pas morts et que la Mort n’existe pas?

Mais si nous ne sommes pas morts, ne hantons-nous pas les lieux et les êtres ? Et comment les vivants peuvent-ils se défendre de nous ? Il est possible qu’au commencement la peur des revenants l’ait emporté sur la peur de la Mort elle-même, dont l’abstraction est plus difficile à saisir. D’abord les morts, puis la Mort — en tacticien de l’effroi, un Pouvoir nous a ainsi encerclés et possédés, nous obli­geant à trouver en nous-mêmes les moyens de nous proté­ger. Il nous a fallu grandir et mettre au point en nous-mêmes les moyens de nous protéger. Il nous a fallu gran­dir et mettre au point l’équivalent de la carapace qui recouvre les animaux, ou l’équivalent des griffes et des crocs que nous n’avions pas et dont eux se servent pour combattre dans la nature matérielle où ils sont assaillis.

Or, c’est sur un autre plan que nous étions attaqués, et c’est sur ce plan-là que nous devions nous armer. Visés psychologiquement, nous devions psychologiquement nous aguerrir. Ainsi est lentement née notre individualité, tégu­ment invisible et qui nous retranche de tout ce qui n’est pas nous-mêmes.

Entre le moment où nous sommes nés à la pensée par la constatation de la Mort et le moment où nous avons édifié autour de nous la silhouette héréditaire et inexpugnable de l’ego, combien de temps s’est écoulé ? Nul ne saurait le dire. Nul ne saurait bien sûr calculer le cheminement de la conscience créant ses instruments intérieurs pour débouter l’abomination qu’elle sent partout. Simplement, nous pouvons, sans grand risque d’erreur, considérer que l’être s’est durci — individualisé — pour lutter contre l’ennemi sans visage qui voulait le dissoudre, que la per­sonnalité est l’armure que nous opposons aux Ténèbres ici et au-delà.

Car non seulement notre personnalité est ce qui, en nous mettant au centre du monde, nous confère l’illusion de posséder tous les pouvoirs tant que nous sommes en vie, mais aussi elle nous donne autorité sur la Mort dans la mesure où nous imaginons, après notre trépas, la survie de quelque chose qui est nous.

Cependant, cette chose, comment survivrait-elle sans une Déité favorable ? Ce qui donne la vie est également ce qui la protège. Le Dieu qui, sous un aspect, nous a créés mortels devient, au-delà, et sous un autre visage, le maître de l’immortalité — qui, jusqu’à présent, ne se conçoit qu’après la mort. Et la Mort, notre unique ennemi, se change de ce fait en son adversaire à lui.

Voici donc jetées les grandes lignes du drame. L’épopée terrestre a pour sujet le duel des Puissances de la Vie et de la Mort, de la Lumière et des Ténèbres, de Dieu et du Diable. Ainsi nous représentons-nous les choses dans le lyrisme de nos religions, afin d’éclaircir l’énigme qui nous obsède. Et ainsi grandit notre personnalité : sans cesse déchirée entre les deux pôles de ce qui n’est qu’une seule chose.

Que le drame soit en train de se dénouer, bien des signes le laissent aujourd’hui présager, sans toutefois nous faire deviner comment. Tout au plus pouvons-nous déduire de nos sciences et de nos mystiques, pointées vers une même cible, que c’est en nous que se livre la lutte géante de la Vie et de la Mort, et en nous qu’elle aura son issue.

Apprenant à sonder de notre pensée les espaces stel­laires, nous grandissons à la mesure du cosmos tout entier, nous l’envahissons, nous l’enveloppons. Et cela est notre personnalité actuelle, l’ego humain en sa dernière efflores­cence, contenant le monde consciemment et, pour cela même, le dépassant, contrôlant ses rouages, arbitrant ou annulant le duel de Dieu et de son rival, fondant les deux entités en une seule qui transcende aussi bien l’idée de création que celle de destruction.

Nos religions, quelles qu’elles soient, et chacune à sa façon, ne font pas autre chose que nous initier au vertige de cette spéculation métaphysique, laquelle n’est pas plus hasardeuse que les modernes rêveries de la physique théo­rique. Ici comme là, c’est le même miracle de la pensée qui, sans preuves et à l’encontre même de l’évidence, fait le siège de l’immensité, afin de saisir le secret qui nous constitue et nous annule, et que nous ne soyons plus cette chair à sacrifice offerte sans raison parmi la splendeur indéchiffrable du cosmos.

Sur un aussi lancinant espoir, nous avons tout édifié. Depuis l’époque néandertalienne où nous glissions des offrandes dans la fosse de nos semblables, depuis ce clair-obscur de la raison humaine, elle est là, la question que nous n’avons pas cessé de poser : la Mort existe-t-elle ? Elle est là, dans tous nos rites maladroits et grandioses, l’incroyable réponse : non, la Mort n’existe pas, nous ne mourons pas, et ceux-là sur la dépouille de qui nous pleu­rons ne sont pas morts.

Nulle pensée matérialiste n’y pourra rien changer. Cela est en nous, comme un axe indestructible. Qui que nous soyons, à quelque tendance sociale que nous appartenions, et quoi qu’il nous arrive de prétendre, nous avons tous sans exception cette foi indéracinable en nous, qui est l’assise même de nos civilisations.

Car il n’est de foi qu’en la non-existence de la Mort. Ce qui se profile derrière nos révélations sacrées et nos décou­vertes profanes, ce qui nous lance sans fin à l’aventure et nous arme d’un courage jamais épuisé, c’est cela, et rien d’autre, c’est la folle certitude de démontrer un jour que la Mort n’existe pas.

Et cette non-Mort, c’est finalement cela que nous appe­lons Dieu. Le refus de mourir définitivement, d’être à jamais absorbés dans la nuit, c’est cela que nous appelons Dieu. Le rêve que cette vie ne s’achèvera pas dans le téné­breux engloutissement de la Mort, l’impérieux, l’absurde, le sublime désir de ne pas être totalement effacés, nous, créatures microscopiques dérivant dans la formidable étendue galactique, c’est cela, et rien d’autre, que nous appelons Dieu.

Pas même l’assouvissement de ce désir, la réalisation de ce rêve, la reconnaissance de ce refus, car nous ne pouvons savoir ce qui se passe de l’autre côté des choses, ni même si elles ont un autre côté. Non, ce qui est Dieu, depuis le début, pour notre mentalité, c’est l’hypothèse que la Mort n’existe pas. Nous n’avons jamais adoré d’autre Divinité que cette idée d’une non-Mort née de notre incompréhen­sion devant des êtres qui nous parlaient l’instant d’avant et, soudain, se pétrifiaient dans un mutisme hermétique, dont le corps souple et tiède devenait dur et froid entre nos bras incrédules et dont le regard cessait de luire, se vitrifiait et ne nous voyait plus.

Ainsi, au fil des millénaires incalculables, aiguillonnés par les chamans, les prophètes et les messies, au nom d’une vision ou d’une autre, avons-nous avancé, confiants que quelque chose nous attendait au-delà, qui était plus grand que la Mort, qui la détruisait, qui la rendait impos­sible.

Et ainsi, petit à petit, cette chose en est-elle venue à être ce qu’il y avait pour nous de plus grand, Dieu, le Seigneur, le Maître, le Juge, l’Être suprême. Et ainsi, finalement, a-t-il fallu que ce Dieu se présente à nous sous l’aspect de Sauveur. Il était inéluctable que, de notre aspiration désespérée, naisse un jour une image de la Divinité qui, parmi nous, avec nous, comme nous, joue le rôle de la vic­time et nous montre, en ressuscitant, que la Mort est une illusion qui nous voile la vraie réalité du monde.

Mais il nous a d’abord fallu passer par toute une série de dieux en qui et par qui expliquer le monde et ses lois. Situés au-delà, leurs royaumes étaient semblables aux images de nos rêves. L’existence même des dieux avait quelque chose d’onirique. D’où les légendes et les mythes sans nombre partout sur la Terre : non pas une exploration des strates occultes de l’univers, mais des récits naïfs sur ce qui peut s’y passer, un imaginaire qui est celui-là même où vit, encore aujourd’hui, une nation comme l’Inde, entretenant avec les personnages de ses fables sacrées des relations qui vont jusqu’à l’extase.

En fait, comme on l’a souvent dit, les divinités incarnent en les magnifiant nos propres qualités ou représentent les pouvoirs de la Nature qu’avec nos faibles moyens humains nous avons pu découvrir — et c’est pourquoi elles ont fata­lement un aspect et un comportement humains : nous ne pouvons imaginer que ce que nous pouvons percevoir.

Nous avons donc nommé le monde de noms divins qui n’étaient que des mots de notre langage. Ne correspon­daient-ils à aucune réalité objective ? C’est encore à démontrer. En tout cas, pendant de nombreux millénaires, ils nous ont aidés à vivre en nous inspirant l’idée d’un échange : ils nous prodiguaient ce à quoi ils présidaient, nous leur offrions l’œuvre de nos jours. Sacrifice qui nous donnait un sens dans l’énormité, autrement indifférente, du cosmos et que ce qui nous paraissait supérieur devait célébrer autant que nous-mêmes.

Jumelage de l’homme et des dieux, alliance native et fatidique du haut et du bas (qui aboutira à l’alliance de Yahvé et des Juifs), unité de tout ce qui existe, identité des plus grandes formes de vie et des plus petites — nos religions ont été tout cela. Barbares ou raffinées, elles n’ont cessé de nous proposer l’image d’un double holo­causte où le monde s’accomplissait en l’interdépendance de tous ses éléments.

Cela, donc, pour les dieux : une image grossie de la vie telle que nous, créatures mentales terrestres, la connais­sons et la vivons. En effet, bien que nous les ayons projetés à travers l’Infini, nos dieux ne symbolisent que les rouages de l’existence d’êtres pensants résidant sur la Terre. Et il y a beaucoup à parier que cet univers aux milliards de galaxies peut être vu sous d’autres angles, que l’idée de panthéons correspond à une certaine saisie des choses et qu’ailleurs, en d’autres systèmes, dans l’infini grouille­ment des astres qui nous entourent et qui nous bercent, les dieux ne sont pas plus concevables et pas plus nécessaires que ne le seraient ici les modes de pensée propres à ces mondes.

Nos plus grandes divinités ne font que représenter notre idée la plus grande de l’univers et de son fonctionnement. Elles ne gouvernent pas l’univers. À supposer qu’elles aient une existence indépendante de notre pensée, elles correspondent au monde terrestre, non aux quelque cent milliards d’étoiles de la seule Voie lactée, non à ses cent mille années-lumière de diamètre, non à son éclat qui est dix milliards de fois celui de notre Soleil, non aux douze milliards d’années qu’elle a déjà vécues.

Elles figurent ce que l’homme primitif a pu découvrir autrefois et qu’en sa terreur et son émerveillement il a placé au-dessus de lui sur un autel qu’aujourd’hui semblent avoir remplacé nos centrales atomiques et nos rampes de lancement. Elles circonscrivent la Vie, elles l’illustrent, la magnétisent, lui confèrent une valeur qu’autrement elle n’aurait pas, celle du dépassement de soi, de l’élévation et de l’évolution. Mais elles ne font que cela. Elles ne débordent pas le cadre de notre vie. Elles n’ont pas accès à l’au-delà.

Car, au-delà, c’est la Mort. Et c’est Dieu, qui doit nous sauver de la Mort.

Telle est, en fait, la ligne frontière entre le polythéisme et le monothéisme. Mais le tracé en est si flou qu’un certain monothéisme semble souvent contenu dans les anciennes religions polythéistes — comme l’hindouisme, où la Guitâ présente Krishna, l’Être suprême qui contient en lui tous les dieux et tous les démons — et que des éléments polythéistes — comme les séphiroths de la pensée juive — semblent toujours couver dans les récentes religions mono­théistes.

À la cohorte des dieux, nous attribuons les rôles de gar­diens (protecteurs ou geôliers) de nos jours. Ce sont les pouvoirs cosmiques. Ils peuvent, comme en Asie, être innombrables, se reproduire, se combiner, et il nous est loisible d’en adorer un à l’exclusion des autres, de préférer un aspect de la Vie à tous les autres.

À Dieu, est par nous dévolu le rôle suprême, que rien ne peut définir et qui est sans visage, parce qu’il transcende nécessairement tous les visages de l’univers. Nous sommes dès lors tentés, comme en Occident, d’en faire une Puis­sance extra-cosmique. Et c’est qu’en réalité il gouverne tout ce que nous ne pouvons voir. Il est celui que nous ne connaîtrons que dans la Mort et qui nous sauvera de la Mort. Celui qui, mystère ultime, est peut-être la Mort elle-même que nous avons voulu fuir et à laquelle tout nous a inéluctablement menés.

Ainsi les images de notre vie et la grande Image de la Mort, les dieux et Dieu, nous soutiennent-ils au long des millénaires sans que réponse soit vraiment donnée à la question que nous posons. Pourtant, l’expérience a été ten­tée par les sorciers primitifs et les mages lumineux, par les voyants, les saints et les sages, nous léguant un patrimoine où sont énumérées les étapes de l’aventure intérieure. Occultisme ou spiritualité, il existe toute une série d’ascèses qui permettent d’entrer en contact avec les divers plans des dieux ou avec Dieu lui-même. Encore aujourd’hui, l’Orient, dans ses monastères, ses forêts et ses cavernes, suit la multiple voie où le paysage du monde change sans fin comme en un kaléidoscope jusqu’à dispa­raître totalement. Les images où il se présente autrement, selon des éclairages inconnus ici-bas, sont les demeures des dieux, avec qui l’adepte se fait fort de nouer des rela­tions personnelles, tandis que, lorsque toute image est dis­soute, et que resplendit la Lumière de l’Être pur, c’est Dieu [1].

Or, cette Lumière est en soi la Conscience et la Joie de l’Infini et de l’Éternité. Elle est l’Immortalité, l’état par­fait, depuis toujours et à jamais inaccessible à la Mort. C’est en ce sens que les voyants ont pu l’appeler Dieu et qu’ils ont pu dire que Dieu sauve de la Mort, bien qu’en réalité il soit beaucoup plus que cela : il n’est pas la néga­tion de la Mort, il en est l’absence et, plus précisément, il est l’absence de Vie autant que de Mort. Il est l’Éternité. Je ne vis ni ne suis mort, car je suis l’Être pur : l’Imagi­naire inimaginé.

Mais le mystère est ici trop ineffable pour être transmis à l’ensemble des hommes — d’autant que ce que Moïse, par exemple, va présenter comme Celui qui est, le Boud­dha en parlera comme du Vide, et tous les deux auront raison, car l’essence de l’Être pur est vide de toute qualifi­cation, de toute forme, de tout mode spatio-temporel.

De son côté, la pensée indienne distinguera le nirgouna Brahman, l’Être sans (nir) qualités (gouna), du sagouna Brahman ou Être avec (sa) qualités (gouna). Évoquant ainsi le Transcendant, l’Absolu face au Devenir du monde et employant dans les deux cas le terme Brahman, elle marquera qu’il y a, pour elle, identité entre l’Immuable et le Muable, Dieu et l’univers, le Créateur et sa création.

C’est justement cette intuition que développe et incarne la figure du Christ. Ce qui n’était que connaissance spiri­tuelle inaccessible à l’humanité devient soudain modèle de vie. Les deux plans, jusqu’alors parallèles, de l’Espace-Temps et de l’Éternel et Infini se croisent miraculeusement — forment une croix au centre de laquelle rayonne celui qui naît de leur fusion.

Plus tragique que la mentalité orientale, l’esprit sémi­tique, étayé par l’âme grecque, au moment de forger le symbole, fait de Jésus l’homme de douleurs là où, peut-être, un Asiatique rapporterait son sacrifice en termes de joie. Pour nous, l’idée de sacrifice s’accompagne de l’idée de passion et de martyre, et nous voyons en la croix le signe d’un supplice au lieu d’y reconnaître la signature divine d’une extase où sont fondus en l’homme l’intem­porel et le temporel, l’immatériel et le matériel, l’immortel et le mortel.

En cette coalescence — qui dépasse, et de beaucoup, les mythes d’immortalité d’Osiris, d’Adonis ou d’Orphée —, réside l’originalité du christianisme, que gouverne tout entier l’ordre de vaincre la Mort par l’amour du Créateur dans la création. Par cet amour qui permet de reconnaître Dieu en tout être et toute chose, nous rendons le monde sacré, nous le divinisons, nous en faisons le temple de l’Éternité, au lieu qu’il nous paraît d’habitude être l’anti­chambre de la Mort.

Il a fallu des millénaires incalculables pour arriver à cette image radieuse de la divinité rédemptrice, pour extraire de l’obscurité qui aveugle notre âme le soleil dont lui rendre la vue et grâce auquel nous devons contempler l’Éternité. Chacune des figures divines qui s’étaient relayées sur la route de notre histoire nous sauvait sans doute, elle aussi, mais plutôt d’une erreur ou d’une igno­rance dans le cadre de la Vie — la plus grande erreur ou la plus grande ignorance étant, à l’étape illustrée par le Bouddha, de croire à la réalité de l’univers et le salut consistant alors à s’anéantir.

En revanche, au moment où paraît le Christ, six siècles plus tard, et dans cette partie du monde d’où se répandra son enseignement, l’illusion de la vie cosmique n’a pas cours, et il s’agit de sauver l’homme de l’illusion de la Mort.

Nul, avant l’humble Nazaréen, n’avait déclaré avec autant de force l’irréalité de cet évanouissement dans une autre dimension. Son Père et lui étant un, et lui étant Frère des hommes, tous les hommes cessent brusquement d’être mortels et, à son exemple, sont promis à une résur­rection physique. Syllogisme qui est l’essence même de la Bonne Nouvelle qu’il apporte et qui ne fait que confirmer ce qu’avant lui les prophètes d’Israël avaient déjà annoncé.

Quand? Comment? Cela n’est pas dit tout de suite. Il faut attendre les épîtres apostoliques et la vision de Jean de Patmos pour que soit livré tout le corps de l’enseigne­ment christique : la Mort sera vaincue, un jour viendra où la Terre sera transformée en le monde de la Vie éternelle. Et de cet avenir, l’unité humaine est la force motrice, l’amour d’autrui est le levier.

Mais pour nous aimer les uns les autres comme il nous a aimés, il n’est d’autre moyen que de devenir semblables au Christ, et même que de le devenir, que d’être parfaits comme notre Père céleste est parfait, ainsi qu’il le prê­chait. De nouveau, est donc affirmée, et plus que jamais rendue nécessaire, l’identité de l’homme et de son Origine. Car si nous ne sommes semblables à notre Origine, com­ment vaincrons-nous jamais la Mort ? Il nous faut être Dieu pour accomplir ce que nous prêtons à Dieu, pour triompher comme lui de la Mort que, seule, sa nature dépasse.

Et à cette fin, il nous faut renoncer à la personnalité que nous avons patiemment bâtie pour nous protéger et qui, maintenant, nous limite et même nous mutile. Grâce à elle, nous avons vécu ici-bas et rêvé de survivre au-delà. Mais il nous faut l’abandonner, car elle est devenue une arme tournée contre nous-mêmes.

Pour comprendre jadis ce qui se passait autour de nous, nous avons dû la créer, la cultiver, la fortifier. Pour comprendre la raison des cadavres auxquels nous nous heurtions, nous avons dû mettre en œuvre les mécanismes d’une pensée qui a abouti à la découverte que nous allions mourir un jour. Pour comprendre que nous étions personnellement mortels, nous avons dû travailler sans relâche à cette effigie de nous-mêmes, nous avons dû sécréter cette notion d’une personnalité à la perte de laquelle tout concourait. Et nous avons dû la nourrir pen­dant des siècles et des millénaires pour comprendre comment déjouer cette coalition. Et maintenant, pour comprendre davantage, nous devons sacrifier cette armure de notre personnalité et apparaître nus afin d’être infinis.

L’expérience de toutes les générations qui nous ont pré­cédés montre que c’est la seule issue. Sous le dur revête­ment de l’ego, quelque chose d’ineffable a grandi, qui, maintenant, demande à naître. Quelque chose qui, jadis, a été pressenti par ceux-là, justement, qui ont regardé der­rière le voile de l’individualité, les ascètes, les yogis qui ont aboli en eux toute personnalité. Car ultime sacrifice, ou paradoxe ultime : il faut mourir à soi pour que meure la Mort. Cette personnalité dont nous espérons la survie au-delà doit au contraire se dissoudre si nous voulons conquérir l’immortalité.

Du moins est-ce ce qu’ont fait les voyants et ce que, retour du plan de l’Éternel où ils ont accédé, ils n’ont cessé d’enseigner. Le seul moyen de savoir ce qui nous hante est de passer de l’autre côté, de reproduire volon­tairement l’état de la Mort, de tout immobiliser, de pétri­fier le flot du monde, de paralyser la conscience que nous avons de l’univers et, dans cet arrêt de la Vie, de regarder dans la gueule du Néant.

Traversée terrifiante, et que très peu achèvent, des dimensions de l’être, où il faut à chaque instant affronter la houle de pensées ou de sensations colossales, diabo­liques ou divines, où il faut apprendre à calmer la tempête et à supporter l’écrasement de l’extase, où il faut s’y reprendre mille fois avant d’obtenir le moindre résultat. Il s’agit de se fasciner soi-même et de tout réduire au silence. Plus une seule pensée, fût-elle sublime, plus un seul sentiment, fût-il de dévotion, plus une sensation et à peine de souffle, une respiration embryonnaire, lointaine, qui s’accomplit comme en un autre corps et réveille un autre être, qui est nous mieux que nous et dont le regard met en déroute ce qui nous harcèle et enflamme la der­nière enveloppe qui nous retient.

La dernière, car notre personnalité se compose de diverses strates, établies au fil du Temps, à mesure que se constituait la pensée et que s’affinait la sensibilité de la race. Et il faut franchir les souvenirs immémoriaux et les tendances des plans divers avant de parvenir au dernier fourreau, qui retient le vrai cœur de notre être.

Alors seulement, il est possible de jaillir dans l’infini et de devenir Dieu. Au moment où l’on s’y attend le moins. Où l’on n’attend plus rien. Où tout se tait et se tend, mais sans aucun espoir. Où l’être est comme une statue vide qui, brusquement, bascule et se transforme en ciel, une source des firmaments, en impossible semence de tous les univers, en inconcevable éploiement de l’Être sans début et sans fin.

Et cette Mort traquée jusqu’en son gîte, voilà qu’elle s’éclaire et, instantanément, s’annule. Et ce Dieu deviné, craint, célébré, renié d’âge en âge, voilà qu’il s’illumine pour s’annuler lui aussi et découvrir autre chose : l’au-delà de Dieu où rien n’existe et où tout est. Je suis ce que je vois. L’âme est un océan de silence, l’incendie perpétuel d’une Conscience absolue et sans objet qu’elle-même, l’immensité d’une Joie que rien ne suscite ni ne peut altérer. C’était ça, c’était donc ça que je poursuivais ! Même cette phrase ne peut venir à l’esprit figé dans son mutisme omniscient. Moi, c’est moi ! Si une idée pouvait s’expri­mer, ce serait celle-là. Dieu, moi, ça — une seule chose, en vérité, désignée par ces trois mots.

Rien de ce qui est d’ordinaire ne peut plus exister. En ce plan de l’Être, en ce mode suprême de la Conscience, il n’y a rien, il ne peut rien y avoir, fût-ce à l’état latent, de ce qui constitue notre vie quotidienne, celle de notre époque ou de notre race, de notre planète ou du cosmos entier. Les quinze milliards d’années de l’univers sont effacés. L’univers n’a jamais existé ni n’existera jamais. Comment la Mort existerait-elle? Cela seul que je vois, et que je suis, est réel, ce vide resplendissant de l’Éternité. Je ne mourrai jamais, car je ne suis jamais né.

Jamais né ? Nous qui, depuis toujours, refusons de mourir, nous oublions trop facilement que, pour être immortel, il faut commencer par échapper à la naissance.

Avoir erré, souffert, douté, cru, apostasié, cru encore, et selon d’autres préceptes, pour arriver, au bout des millé­naires, à un tel résultat ! La sagesse a un sourire d’ironie autant que de compassion. Où elle éclate de rire comme un enfant. N’être jamais né? Mais puisque je vis ! À moins que… Le sourire devient plus subtil. Le rire retentit plus fort. À moins que je n’existe pas.

Le voyant peut revenir à sa conscience extérieure, réen­dosser l’habit du corps et des coutumes, avoir de nouveau une histoire commencée à une certaine époque et devant se terminer un jour, il possède désormais cette connais­sance absurde, inutilisable et véritablement divine : il n’existe pas, il est imaginaire. Et en même temps, il est l’Être pur sans début et sans fin, unique et multiplié par­tout autour de lui, sous tous les visages possibles, amis, ennemis, indifférents et inconnus, et répandu, aussi bien, à travers les myriades galactiques à des milliers d’années-lumière du lieu où il se trouve, souriant comme un dieu ou riant comme un enfant.

D’où un amour amené à sa quintessence et en lequel il éprouve que tout est égal à tout. Mansuétude amusée du bouddhiste, bienveillance de l’hindou, charité fraternelle du chrétien ont leur source en cette conscience que nous appelons divine. Et comment ne pas avoir pitié, comme le bouddhiste, de ces foules qui ne savent pas qu’elles n’existent pas vraiment ? Comment, à l’instar de l’hindou, ne pas voir en le monde une magie et un jeu où Dieu se transforme en un enfant pour les frasques de qui on ne peut avoir qu’indulgence ? Comment ne pas vivre, en chré­tien, la vérité que nous sommes tous frères, et non seule­ment les uns des autres mais de l’univers entier ?

Chacune de ces trois religions peut avoir pris sa voie particulière, mettant l’accent sur une chose ou l’autre, reniant Dieu, le mêlant à la Nature ou l’en détachant pour le placer sur un trône, toutes les trois — ainsi que le judaïsme et l’islam — parlent d’amour à l’homme, aucune, sans doute, avec la force passionnée du christianisme, mais toutes au nom d’un pouvoir supérieur, émané de Dieu ou issu des hommes illuminés.

Car nous avons besoin de croire qu’un Être plus grand que nous, plus fort que nous, plus pur et plus conscient, nous aime et nous protège en dépit de nos trébuchements. Autrement, ce serait trop atroce. S’il n’y avait rien ni per­sonne pour nous prendre jamais en pitié, pour nous entendre pleurer dans la nuit et nous consoler, cet être fût-il le même qui fait couler nos larmes, la vie serait encore plus sinistre qu’elle ne nous paraît déjà.

Il était donc nécessaire et fatal que nous en arrivions à concevoir un Dieu d’amour, même si nos souffrances ne cessent de nous démentir. Voulant que Dieu soit amour, nous pouvons, métaphysiquement, nous risquer à le prou­ver envers et contre l’adversité qu’à chaque pas nous combattons. Nous pouvons diviser le monde en deux royaumes et affirmer que tout le Mal vient de celui des ténèbres, tandis que tout le Bien Dieu seul le répand sur nous, ce qui est une façon de dire qu’il n’est pas tout-puissant.

Ou avec moins de sapience et plus de science, nous pou­vons déclarer que, si nous éprouvons de l’amour, c’est que, par notre intermédiaire, quelque chose se manifeste dans la création sous le nom d’amour et que cette chose, cet amour existait avant nous, n’a fait que se préciser d’espèce en espèce avant de s’épanouir en nous, et qu’encore avant, sous une forme inconcevable à notre esprit, cela était et cela a créé l’univers — nous pouvons dire que, s’il n’y avait pas eu cet amour avant le commencement des choses, il n’aurait jamais pu se manifester en nous et que la preuve que Dieu est amour c’est que nous sommes capables d’aimer.

Nous pouvons même ajouter que notre amour ne cesse de se raffiner et qu’un jour viendra où il quittera le déchirant clair-obscur où nous le vivons et où il rayonnera d’une manière divine.

Mais au fond, de cet amour de Dieu, nous n’avons pas la moindre preuve. Celui qu’éprouve le mystique après qu’il a bu à la source infinie de l’Être et celui que, par réaction, pour ainsi dire, il trouve en lui et qui est comme le très lointain écho de la Joie indescriptible où se complaît la Conscience absolue en son existence infinie.

Il ne peut s’empêcher d’aimer le monde, alors que, dans la Conscience suprême, il ne saurait y avoir d’amour, puisqu’il n’y a rien ni personne à aimer. Il y a l’extase éter­nelle de Dieu, oui, la Félicité d’exister depuis toujours et à jamais, l’Ivresse d’être la Conscience infinie, bornée par nulle forme, enfermée dans aucun atome ni aucun univers. Il y a cette Béatitude du Vide pur que l’on peut appeler Dieu, mais il n’y a pas le moindre amour.

C’est de cela que le voyant a fait l’expérience. Toute son aspiration s’est pulvérisée : il ne sera pas aimé, il ne sera pas sauvé par l’amour de Dieu, et quelle importance, puisqu’il goûte à cette béatitude infinie et sans objet de la Divinité qu’il a cherchée partout et qui n’est rien — rien que cet abîme illuminé de la Joie d’être ?

Cherchant l’amour, il a été comblé par ce que la langue humaine est impuissante à décrire et qui n’a rien à voir avec l’amour. Et cela, il veut à présent le transmettre d’une façon ou d’une autre, le partager avec la poignée de disciples que son exemple attire ou le répandre sur le monde. Et c’est en son geste à lui que se trouve l’amour en l’homme, — non en Dieu —, qu’il y a ce sens d’un don à offrir aux êtres qu’aveugle la Nature, afin qu’en leur cécité ils perçoivent la présence d’un être qui prend soin d’eux.

Ainsi, par la seule entreprise humaine, est née — combien lentement et avec quelles peines — la notion d’un Dieu aimant les hommes au point de se donner à eux, de s’immoler pour les sauver, de mourir pour qu’ils ne meurent plus.

Ainsi a pris corps la plus grande histoire d’amour que nous soyons capables de rêver et de vivre. Les dieux d’antan nous avaient enseigné le rite de l’oblation, l’échange sacrificiel de ce que nous possédions et de ce qu’ils possédaient et que nous voulions avoir. Nous leur faisions dédicace de nos jours, et ils nous sustentaient de leurs énergies physiques ou subtiles en l’osmose cosmique où, depuis toujours, nous dépendons des incontrôlables forces, peut-être seulement mécaniques, peut-être conscientes, de la grande Nature.

Les divinités plus spirituelles nous avaient ensuite découvert les chemins éthérés d’un au-delà toujours plus divin : le Dieu unique de Moïse, l’absence de Dieu du Bouddha, le Dieu omniprésent, omni-existant de la pensée oupanishadique [2].

Chacun ayant apporté sa pierre à l’érection de l’autel, il ne restait plus qu’à coucher la victime du sacrifice d’amour imaginé par notre âme enfiévrée. Et Jésus s’éten­dit à la croisée des plans, au centre géométrique de la Vie et de la Mort, afin de nous montrer que nul ne mourait vraiment et qu’ici même, sur cette Terre de la peine et du deuil constants, se manifesterait demain la Vie éternelle.

Ainsi étions-nous sauvés par l’amour de Dieu. Ainsi un être qui, en l’au-delà de Lumière, avait dissous son indivi­dualité, qui avait traqué la Mort jusqu’à la transcendance, qui s’était anéanti en sa propre éternité, était-il revenu pour nous aimer et partager avec nous sa connaissance, par nous invérifiable et pour lui indubitable, que la Mort n’existe pas. Ne craignez pas, vous ne mourrez jamais, car je ne puis mourir moi-même et, en chacun de vous, je me reconnais.

Ainsi l’Amour, ainsi la Mort, en l’idée que nous nous en faisons, se complètent et nous donnent à voir un paysage qui n’est pas encore apparu : la Mort nous y entraîne inéluctablement, et l’Amour nous y fait exister en notre âme éternelle. La Mort nous le fait deviner. Sans la Mort, sans la perception que nous avons de la Mort, nous ne nous douterions jamais d’un au-delà de nous-mêmes et du monde, nous ne chercherions jamais à nous affranchir des limites que, seule, justement, la Mort dresse à chacun de nos pas en nous rendant conscients du Temps. Sans le choc que la Mort nous fait subir, nous n’imaginerions jamais rien de plus grand que la ronde insensible des jours, nous n’aurions pas besoin de Dieu pour nous empê­cher de mourir et nous donner asile en lui, nous n’invente­rions pas que son Amour doit nous sauver, nous n’établirions pas cette folle alliance avec l’Invisible, le Transcendant, l’Être pur, le Vide, le Néant.

Nous ne voudrions pas à ce point que son amour nous transfigure, nous dépouille, au-delà, de l’humble robe de chair et d’os dont nous sommes ici-bas revêtus et nous fasse apparaître en une splendeur illimitée, enfin à son image, fondus en lui, parfaits comme lui, indistincts de lui. Car en quoi croyons-nous depuis des temps et des temps ? En quoi nos prières et nos plaintes disent-elles que nous croyons à l’aveuglette, sinon en notre propre divi­nité?

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1 La différence est très nette en sanskrit où diva désigne n’importe quelle déité et où le mot Brahman est réservé à l’Être.

2 Les Oupanishads sont des textes très brefs (parfois quelques versets seule­ment) destinés à révéler la Réalité fondamentale. Chronologiquement, elles viennent après les hymnes du véda qui, eux, de caractère cosmogonique, constituent la plus ancienne Écriture de l’Inde et peut-être du monde. Victor Hugo a partiellement adapté l’une des plus connues — la Kéna Oupanishad — sous le titre « Suprématie » dans La Légende des siècles.


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