Carlo Suarès : La fin du grand mythe V


30 Jan 2016

(Extrait de Carnet No 5. Mai 1931)

Les symboles sont présents partout

Ayant établi le thème schématique du grand cycle méditerranéen par rapport à son complémentaire, le thème asiatique, nous poupons pénétrer dans le symbolisme commun aux Egyptiens, aux Grecs et aux Judéo-chrétiens, dont la signification profonde est enfouie dans l’inconscient de tous les individus qui participent au chaos contemporain. Nous étudierons donc quelques symboles mais en nous gardant bien d’en faire un jeu de l’esprit. Ces symboles, sous une forme ou l’autre, sont vécus par tous. La dualité originelle, et la position originelle prises par l’inconscient dans cette dualité, sont l’héritage de tous ceux qui sont impliqués dans la crise mondiale. Les histoires d’Adam et d’Eve ou d’Œdipe et du Sphinx peuvent être considérées par beaucoup de personnes comme des légendes fort intéressantes dont l’intérêt n’est cependant vital en aucune façon. Mais ces mêmes personnes se débattent dans des difficultés économiques ou passionnelles inextricables, et ne se rendent pas compte que leur position à l’intérieur de ces drames est représentée par ces « légendes » depuis l’origine des temps.

En vérité, tout ce qui n’est pas la synthèse totale de la connaissance-amour fait partie du même grand Mythe du « temps » dont il est urgent que nous sortions. Les « temps » sont ainsi révolus que nous n’avons plus aucun espoir à mettre en des gestes, des idées, ou des sentiments qui participent à l’inconscient mythique, fussent-ils l’expression de l’amour le plus sublime ou de l’intelligence la plus admirable. Rien ne suffit plus qui demeure en deçà d’une réalisation totale.

Les thèmes mythiques que nous décrivons, chacun peut les transposer à son usage. La seule et unique dualité fondamentale qui constitue l’homme mythique assume tous les aspects possibles, et est la base de tous les problèmes possibles. Il appartient à chacun de ramener sa propre difficulté intérieure à la difficulté originelle. Tant qu’il n’aura pas rencontré celle-ci dans sa nudité, tant qu’il ne l’aura pas définitivement abandonnée derrière lui, il appartiendra à l’Univers du Mythe, à l’Univers des sous-hommes.

La distinction que nous avons faite au cours de cet exposé entre l’Orient et l’Occident, il n’est que trop clair aujourd’hui qu’elle n’existe presque plus. Si elle nous a servi à éclairer les origines des différentes positions prises par l’humanité mythique, il est assez évident aujourd’hui que ces positions se sont rapprochées jusqu’à n’être plus qu’un inextricable et gigantesque nœud de conscience, commun à tous les hommes dans tous les Continents.

Nous avons donné un exemple ou deux de la façon dont le cycle « cœur » occidental a appelé à lui la « raison », et le cycle « intellect » oriental, l’amour. Cette double pénétration a été d’abord et surtout un échange de l’inconscient, de sorte que tous les symboles, qui, à l’origine, n’appartenaient qu’à des groupes particuliers, sont aujourd’hui mondiaux, dans une confusion de traditions dont nous devons dégager la synthèse. Œdipe aujourd’hui est partout, l’Apocalypse n’est plus un phénomène particulier, et ce que nous dirons du cycle méditerranéen (devenu européen par l’apport germanique et slave), est devenu vrai pour tous. Nous abandonnons donc maintenant l’expression Orient-Occident du Grand Mythe, et nous rechercherons à travers des symboles qui, bien que familiers à tout le monde, ont été relégués dans le domaine légendaire, leur signification absolument générale, humaine et actuelle.

L’Homme et la Femme

La race humaine étant, par définition, l’état de la nature où la dualité se sait dualité, chaque individu humain est l’expression vivante de l’effort que fait cette dualité pour se résoudre. Or la dualité première que rencontrent les êtres humains est sexuelle. Il est facile de comprendre comment cette dualité qui existe dans la nature mais sans conscience, est la première dualité qui s’offre au conscient et à l’inconscient de l’homme et de la femme. Autour de cette dualité physique et évidente se cristallisent toutes les autres, d’abord d’une façon extrêmement confuse et inconsciente, puis de plus en plus consciemment : c’est la naissance de la conscience.

La dualité qui se manifeste à elle-même sous la forme d’un antagonisme psychologique entre le « je » et le « cela », que nous avons décrite sous sa forme consciente, est originelle pour chaque enfant, comme elle est à l’origine des races humaines. C’est une atmosphère lourde et inconsciente, qui s’accroche à la seule dualité visible et non psychologique : la différenciation des sexes. De là le caractère nettement sexuel dont nous donnerons plus loin quelques exemples, de toutes les religions sans exception aucune.

Les deux individus en présence vont donc assumer toutes les dualités, et les « représenter », comme sur un théâtre. La femme et l’homme associeront à leurs natures physiologiques le débat psychologique, à moins que l’on ne préfère envisager le débat psychologique et religieux tout entier comme une transposition de la dualité sexuelle : à l’origine les deux positions sont vraies.

Le « je-d’abord-et-cela-ensuite » ou le « cela-d’abord-et-je-ensuite », à l’origine des temps, pour les races comme pour les enfants, sont confondus. Mais inconsciemment la polarisation est déjà faite. La nature féminine est d’attirer, d’absorber, dans le but de condenser intérieurement, autour du germe venu de l’extérieur sa propre substance. Le mouvement se fait de « cela » à « je », du dehors au dedans, l’être tout entier s’identifie au « je ». La nature masculine au contraire est de se projeter au dehors : le mouvement est inverse, l’être tout entier s’identifie au « cela ».

Respiration

Ces deux mouvements : du dehors au dedans, et du dedans au dehors, complémentaires comme ceux d’une respiration, sont à l’origine de toutes les religions, des cosmogonies, des métaphysiques, des mystiques.

Le mouvement d’expiration est masculin, il est centrifuge par rapport au « je » individuel, soit que se crée un univers à l’intérieur de ce « je », mais duquel le « je » dans ce qu’il a d’absolu se dissocie, et c’est alors l’univers qui est expiré ou créé; soit que se crée en dehors du « je », dans le « cela », une image du « je » projetée loin de lui.

Le mouvement d’aspiration est au contraire féminin. Il est centripète par rapport au « je » individuel, car si un univers se crée à l’intérieur de ce « je », celui-ci s’y associe, mais il s’associe aussi bien à un univers créé en dehors de lui en le ramenant à soi. Notons que l’enfantement n’infirme en aucune façon ce mouvement centripète : la chair devient à un moment donné un autre être qui se fait expulser, qui exige de vivre d’une vie indépendante et sur lequel se replie quand même l’instinct maternel.

Ainsi les deux mouvements physiologiques s’associent intimement à l’antinomie psychologique « je » et « cela » pour créer les métaphysiques, les cosmogonies, les religions et tous les symboles.

Ces deux mouvements sont représentés d’une façon fondamentale, ainsi que nous l’avons vu, par l’Orient masculin d’une part, qui est centrifuge par rapport au « je » (le « je » se projette dans « cela ») et par l’Occident féminin, qui est centripète par rapport au « je » (le monde est ramené à lui). Observons en passant que l’activité extérieure que les Occidentaux appellent masculine est au contraire féminine car elle émane d’un « je » enraciné en lui-même, tandis que le « je » qui sort de lui-même en un mouvement centrifuge masculin n’est passif que dans le monde matériel féminin. Cette distinction est très importante, et nous y reviendrons plus loin.

Répétons pour les défenseurs de l’Orient qui méprisent l’Occident, et pour ceux de l’Occident qui méprisent l’Orient, que de ces deux fonctions l’une n’est pas meilleure ou pire que l’autre. Elles sont différentes par nature et indispensables l’une à l’autre. Elles ont maintenu leurs caractères pendant des siècles jusqu’à l’accomplissement du Mythe, jusqu’à l’union des deux aspects en un humain commun aux deux, qui n’est ni esprit, ni intellect, ni amour, ni Orient, ni Occident, mais les deux à la fois. Ceux qui, dans un débat puéril, prennent position contre ou pour la machine, ou l’esprit, ou la matière, ou l’analyse, ou la synthèse, sont des victimes du passé, dont le présent ne peut tenir aucun compte.

La séparation dans la séparation

En retraçant le développement de l’équation primitive dans l’Histoire, nous constatons que le thème masculin asiatique a été naturellement très simple : les hommes, dans un mythe masculin, soumettent la femme, et c’est tout. Dans le Mythe féminin occidental, au contraire, l’homme est d’abord entraîné par elle, puis doit apprendre à la dominer, de sorte que celle-ci change graduellement de nature en s’opposant à elle-même (ce thème est donné avec une violence inouïe par l’Éternel-Dieu à la femme et au serpent, ainsi que nous le verrons plus loin). L’homme, ensuite, doit l’amener à devenir « céleste », pour, enfin, l’épouser. Ce drame d’amour, le plus grandiose que nous puissions concevoir, s’est joué pendant des siècles. C’est le drame de toutes les révoltes et de toutes les passions, où l’homme minuscule et gigantesque s’est opposé à la nature entière pour la dominer, puis pour s’unir à elle dans l’éternité.

Aussi bien, toutes les étapes de cette énorme Comédie métaphysique ont été marquées par des mots qu’a prononcés la femme. Les quelques mots prononcés par Eve sont décisifs, sans eux rien ne pouvait être fait, et quelques mots inoubliables de la « Vierge » Marie ont décidé du sort du monde. Lorsqu’à travers les Livres on parvient à lire d’un bout à l’autre cette histoire authentique et sans défaillances, on est saisi de vertige en pensant qu’en quelques mots très simples et qui auraient pu indéfiniment passer inaperçus, c’est toute l’histoire humaine qui a été scrupuleusement notée, au fur et à mesure de son développement.

C’est cette histoire que nous allons lire, en situant d’abord l’homme dans le thème féminin « je-cela ».

Le « je » occidental démiurgique

Le « je » de l’homme, partant à la découverte et à la conquête d’un univers extérieur, d’un « cela », qui est moins vrai que lui (mythe occidental) résout inconsciemment son problème psychologique de la façon la plus simple : « cela » c’est ce qui doit être dominé, c’est la matière, c’est ce qui est palpable, la terre, son corps, la femme, et tous les objets sensibles; par opposition, « je » est l’ensemble de ce qui ne tombe pas sous les sens : pensées, émotions, sensation d’être. Dans tous ses actes créateurs, quels qu’ils soient, son « je » est absorbé, se sent mourir, meurt pour féconder la matière qui ensuite donnera naissance à un autre « comme lui », à lui-même qui doit animer sa prison pour en sortir. C’est l’origine de tous les Dieux qui meurent pour ressusciter, comme Osiris, et comme le Christ qui parce qu’il n’est pas le fils d’un homme est le fils de l’homme.

Dans le monde extérieur, par analogie, le « je » de l’homme projeté dans « cela » devient tout ce qui de « cela » est invisible et inconnu : à la fois la cause qui a créé « cela » et les effets imprévisibles de cette cause qui est cachée et qui veut se manifester. Cette transposition, nous avons vu qu’elle sert à l’inconscient pour résoudre l’antinomie « je-cela », et que son effet est de ramener « je » qui était seul réel, à une réalité purement subjective : le démiurge est prisonnier dans l’univers qu’il a créé, et c’est de cet univers, et non de lui-même que jaillira la synthèse finale. Le Dieu mâle judéo-chrétien, est à la fois tout-puissant et a besoin de sa créature. La position de l’homme vis-à-vis de son « je » qui a projeté l’univers en lui est double : son « je » individuel s’imagine être un fragment de ce « je » personnel devenu cosmique pour avoir absorbé le monde, tandis que son corps appartient à « cela », à la terre. Ainsi naît le conflit entre l’esprit et la chair, qui ne pourra jamais être résolu par des morales, des théologies ou des philosophies basées sur leurs propres données mythiques. Pour éliminer les problèmes religieux il est nécessaire, dès le début, de se dissocier de ce jeu entièrement mythique dès sa première donnée. En dehors de l’échiquier il n’y a pas de problème d’échecs, ces problèmes n’ont aucune existence absolue; mais dans l’univers spécial créé par l’échiquier les problèmes sont authentiques. Il en est de même des conflits au sein du mythe, où l’on peut à loisir discuter sur les conflits de l’esprit et de la matière, et sur tous les problèmes. Ils sont tous basés sur la donnée primordiale du jeu : l’imperfection de chaque individu humain, c’est-à-dire, son inconscient.

En résumé, le mythe occidental basé sur la réalité du « je » individuel est féminin parce que c’est la femme, et non pas l’homme qui s’identifie à un « je » individuel et physiologique, et qui ramène tout à soi en un mouvement centripète.

Pris à l’intérieur de cette modalité générale féminine, les hommes du Mythe Occident n’ont plus la possibilité de dire que la matière est « Maya » : ils y sont, ils doivent en sortir. Et par rapport à cette modalité féminine, ceux qui appartiennent à la modalité masculine orientale ne peuvent plus ignorer que « Maya » n’est plus une illusion, et qu’elle a enfanté.

La Femelle

Si la race humaine lassait faire la nature femelle dans toute sa force primordiale, la vie s’organiserait autour des fonctions digestives et reproductrices, comme le font les républiques femelles des abeilles et des termites d’où le mâle est toujours absent car il est tué aussitôt qu’il a rempli sa fonction fécondatrice, réduite d’une façon impressionnante à son plus strict minimum. On peut dire que les abeilles et les termites ont ainsi résolu le conflit de l’esprit et de la chair, par le triomphe définitif de celle-ci. Dans une organisation 100% femelle le « fils du Termite », celui qui correspond au « fils de l’Homme » (on comprend ici le sens métaphysique de ce nom que Jésus se donnait) est crucifié comme lui, mais dans sa fonction procréatrice, et sans même, comme Œdipe, le savoir, c’est-à-dire qu’il est vaincu et dominé définitivement, sans espoir de résurrection, par la femelle, dans un univers de « production », de « surproduction », de « standardisation », de « taylorisation », rigide, inexorable, dont toute la fonction est de détruire le germe même de sa rédemption.

La Femme

Tout le Mythe occidental a pour but d’amener la femme à n’être plus la femelle, mais l’Épouse Céleste. Le « je » progressif, égocentrique, doit cesser d’enfanter indéfiniment le temps de la séparation, il doit se purifier afin d’épouser l’éternité. L’éternel jaillit alors du progressif, l’être jaillit du devenir, parce que l’éternel être a fécondé le devenir progressif. Après ces noces spirituelles, voici le nouvel enfantement. L’enfant nouveau n’est plus comme l’enfant mythique, un mélange de son père et de sa mère, mais autre chose, ineffable : la Vérité dont on ne peut pas dire qu’elle soit à la fois être et devenir, et dont on ne peut pas dire qu’elle ne le soit pas.

Il s’agit bien d’une Comédie métaphysique qui a contraint tout au long de l’Histoire les hommes et les femmes à jouer des rôles, ces rôles dont nous avons parlé tout au début de cet exposé, dont les péripéties historiques sont purement et simplement des représentations théâtrales et symboliques de l’Histoire de l’inconscient. Ces rôles exigent que soient joués tous les simulacres nécessaires au déroulement du drame, et que soient utilisés les symboles accessoires, Feu, Eau, Air, Terre, Sang, Chair, Métaux, Vin, Pain, etc… dans leur sens originel, mâle ou femelle. Ainsi la nature prend conscience d’elle-même, ou, si l’on préfère, donne naissance à la conscience. La dualité sexuelle dans la nature n’a pas d’autre raison d’être que ce double but dont les pôles sont antinomiques : la durée indéfinie, l’évolution indéfinie des espèces dans le temps au moyen d’une dualité; et la conscience de cette dualité, née du conflit lui-même, qui, au moyen de la race humaine, tend à réduire le « deux » dans la non-dualité de la Vie universelle. Ainsi l’on peut dire que tout le conflit sexuel dans la nature n’est qu’une illustration d’un conflit métaphysique, et que les hommes, tout en étant le suprême aboutissement terrestre de la Nature, s’opposent à elle au moyen de leurs consciences individuelles, dont l’état de solitude au milieu d’inextricables antinomies n’est que la toute première lueur d’une conscience qui est en train de naître, et dont le seul but est de mettre fin à ce conflit métaphysique originel.

Renversement

L’homme véritable, l’Homme éveillé, tel que nous l’avons défini dès le début de cet exposé, est la conscience totale de la Nature dans le globe terrestre, donc aussi dans l’Univers entier, puisque le suprême aboutissement d’une conscience quelle qu’elle soit est l’universel. Mais si les individus jouent des rôles dans le but de transformer l’inconscient en conscient (en d’autres termes de faire naître le conscient), il est évident qu’aussitôt que ce but est atteint ils doivent immédiatement cesser de jouer ces rôles, sans quoi ils se retournent contre ce à quoi ils ont donné naissance, en perpétuant des gestes devenus soudain mortels.

Ainsi les gestes qui étaient vrais à une certaine époque, soudain deviennent non seulement faux, mais les ennemis implacables de la Vérité, et cela, sans avoir changé. Les sacrifices humains, puis les Grands Mystères, puis, aujourd’hui, tous les rituels religieux ont successivement servi d’abord la Vérité puis le mensonge. — « Qu’y a-t-il donc de changé dans les dogmes ou dans le rituel et comment, si rien n’est changé, ce qui était « pour » la Vérité devient « contre » ? » demandent ceux qui ne voient pas que précisément les simulacres n’ont pas changé, cependant que le Mythe évoluait.

Pour employer d’autres termes mythiques : ceux qui travaillaient pour les « forces blanches », se mettent tout à coup à travailler pour les « forces noires », en faisant les mêmes gestes, mais pour la simple raison qu’une nouvelle heure, appelant à elle la nécessité de gestes nouveaux, a sonné à l’horloge de la conscience. Les gestes qui étaient vrais deviennent de l’automatisme, sans aucun espoir de réadaptation, car « le vin nouveau ne peut se mettre dans de vieilles outres ». La vérité ne se soumettra pas à ces anciens cadres; elle devra les détruire.

C’est parce que tous les gestes aujourd’hui sont devenus faux, depuis ceux des rituels religieux politiques et sociaux, jusqu’à ceux qu’il faut faire pour gagner de l’argent, pour se loger, pour se nourrir, pour aimer, pour s’instruire, et c’est parce que la Vie, qui est la Vérité, réclame des gestes nouveaux hors desquels tout bonheur est illusoire, que nous retracerons dans ses grandes lignes le drame mythique à travers l’Histoire. Peut-être alors, qu’en se regardant pour la première fois, quelques personnes s’apercevront qu’elles n’ont été jusqu’ici que des ombres du passé, et voudront-elles enfin rejeter le mythe tout entier pour aller vers la vie.

L’Enfant

Ayant situé le problème fondamental sur sa base la plus simple et la plus réduite, nous voyons le thème mythique homme-femme se développer avec le troisième personnage : l’enfant. N’oublions pas que ce personnage est le contemporain des deux premiers : notre histoire mythique n’a pas encore fait son apparition dans la chronologie, nous en sommes à l’origine des temps, des temps collectifs et des temps individuels. Pour l’enfant la position démiurgique qu’à déjà assumée le père par rapport à lui, est acceptée très exactement. Car si la mère est la substance nourricière, la totalité de l’univers sur lequel repose l’enfant, le père n’est relié à lui que par des liens très mystérieux, insaisissables et extérieurs. Mais quels que soient ces rapports, chaque individu humain porte en soi les deux germes. Il n’est en vérité que la conjonction et non la fusion des deux pôles mâle et femelle, il n’est absolument que cela, et c’est ici qu’est le centre du drame humain dans sa totalité, dont nous avons déjà vu un épisode avec Œdipe. Ces deux éléments irréconciliables forment un individu déchiré, torturé par définition, vicié dès son origine, puisque l’origine de l’homme est, nous l’avons vu, la naissance de la conscience des dualités.

Dans le Mythe méditerranéen dont le thème, ainsi que nous l’avons vu, s’est centré sur le «je» individuel, des deux enfants, le fils a un rôle prépondérant, formidable, tandis que la fille n’est qu’une figurante. Le fils, avec le Christianisme, finit par assumer une importance beaucoup plus grande que celle du père pendant que la fille se retire dans les coulisses, et que la mère, à la suite de glorieuses métamorphoses, devient aussi immense que lui. Des dizaines de milliers d’années d’Histoire et de préhistoire, et jusqu’aux convulsions que cette civilisation devra encore avoir demain, ne sont que des variations sur ce seul thème.

La Fille

Au début, si la fille a un rôle, ce n’est qu’en sa qualité de sœur du fils. Elle épouse Pharaon son frère, qui est le fils de la divinité, donc divin, tout comme la « sœur » religieuse épouse aujourd’hui mystiquement le fils sous son nouvel aspect. Elle se déclare sa sœur, donc elle épouse sa cause. Bien que le simulacre ait changé, la situation est sensiblement la même. La fille n’a que de très rares contacts avec le père. La première femme, bien qu’issue d’Adam, n’est en aucune façon sa fille, mais son épouse, et semble n’avoir été faite à l’image de personne, n’avoir pour ainsi dire pas de parents, n’être pour ainsi dire la fille de personne. La chose la plus importante en ce qui concerne la fille semble être, dans toutes les civilisations, sa virginité. A part ce point capital (au sujet duquel nous reviendrons maintes fois) le Mythe ne s’en occupe guère, si ce n’est pour lui nier, à travers les siècles, jusqu’à son âme. C’est que la fille représente le danger de retomber dans la termitière à moins qu’elle ne s’arme de sa virginité, ou qu’elle n’épouse le fils en se soumettant à lui. La vierge sacrifiée, la vierge guerrière, ou la vierge céleste (la Walkyrie) ne viendront que plus tard, dans la « distribution des rôles ». Nous en reparlerons.

Le Fils

Ce personnage domine tout le Mythe méditerranéen, depuis Œdipe jusqu’au Christ, car il se trouve dans une situation extraordinaire. En effet, chaque individu humain au monde, quel que soit le groupe auquel il appartienne, est un être égoïste. Même s’il veut, cela arrive, comme aux Indes, que son  « je » égoïste et transitoire disparaisse pour céder la place au « soi » cosmique, il est pris dans une pseudo entité constituée d’une succession d’états de conscience, qui s’efforce, par son égoïsme, de ramener l’univers à elle, en un mouvement centripète féminin. Par conséquent l’homme participe par ses désirs et ses émotions à la nature féminine centripète. Pourtant ses désirs le portent au dehors en un mouvement centrifuge. Son corps est de sexe masculin, mais de chair, donc féminin par rapport à son intellect. Celui-ci, bien qu’essentiellement masculin et centrifuge, se laisse constamment entraîner à tourner sur lui-même en un mouvement analytique qui est le raisonnement.

Cette situation impossible est à l’origine même de sa nature « fils ». Tout est double en lui, inextricablement mêlé, chaque élément est masculin d’un côté, féminin de l’autre. Il est plus que pétri de dualités il est la dualité même. Sa situation s’est dramatisée dans les civilisations méditerranéennes du fait de leur équation féminine, qui ne lui a pas permis le hautain « je ne joue plus » métaphysique, mais qui l’a traîné dans la représentation de sa passion. Là plus qu’ailleurs le fils au début a pris fait et cause pour sa mère, son ennemie irréductible, en épousant sa propre chair et son « je » individuel. C’est le triomphe initial du ventre, de ce ventre dont toute la fécondité tend à l’étouffer, LUI, au bénéfice d’une république femelle de termites. Le fils, pour avoir tué son père, a été pris, s’est fait l’ouvrier de sa propre mort, l’esclave du ventre prolifique, alors qu’au contraire, son rôle était de le combattre et de le vaincre. Le Mythe commence par le plus sombre désespoir!

Le « je » prolifique

Le « je » individuel crée dans la succession des temps une succession indéfinie de « je » ; chaque « je » à un instant déterminé est le fils du « je » précédent, et la mère du « je » qui suit. Ainsi, dans l’interminable déroulement analytique des états de la conscience individuelle, le fils devient la mère, pour redonner naissance au fils qui redevient la mère, et ainsi de suite indéfiniment jusqu’à la fin des temps.

Le secret du Sphinx, Œdipe a fait beaucoup plus que de le crier à tous : il l’a joué pour que chacun le connaisse. Mais c’était trop facile, trop simple, trop lumineux : l’inconscient pendant des millénaires y a jeté les voiles de son envoûtement, pour que demeurât caché ce qui était le plus apparent.

Le péché originel

Le fils pris dans le vortex procréateur de la mère-femelle y engendre indéfiniment de la chair et des « je » successifs. Lui qui devrait se souvenir pour vaincre, lui qui devra plus tard dominer en tant que « fils de l’homme », le voici entraîné dans les abîmes d’une aventure où il perd la lumière. Le péché originel n’est pas autre chose que cet « oubli », si dramatiquement joué par Œdipe, de sorte que nous pouvons dire que le péché originel n’est autre chose que le complexe d’Œdipe. Il s’agit toujours de la même aventure. Si nous ne l’avons pas encore retracée dans le livre de la Genèse, c’est qu’elle s’y présente, bien qu’en mots très simples, avec une complexité si redoutable, que même parvenus à ce point de notre exposé nous ne pouvons que l’aborder très graduellement.

Adam, à l’image de Dieu, donne naissance à la femme, sa côte, sa chair, donc à la fois anime sa chair, et constate qu’elle est séparée de lui. On voit tout de suite dans cette image frappante, plusieurs profondeurs. Ensuite l’homme épouse sa chair, qui est « jouée » par la femme, et celle-ci l’entraîne à connaître la science du bien et du mal (des dualités), à cause du serpent issu des entrailles de la terre (la terre c’est encore la femme), et qui d’ailleurs est bien semblable à des entrailles vivantes.

La connaissance des dualités s’oppose à la connaissance de la non-dualité, qui est l’arbre de vie (nous verrons plus tard que puisqu’il y a deux arbres c’est déjà une dualité, à l’intérieur de laquelle est l’autre…, etc…). Le fruit est mangé, c’en est fait, la longue, longue pérégrination à travers le temps a commencé. Mais la femme enfantera. Qu’enfantera-t-elle dans la douleur, et comment se terminera cette aventure?

Caïn et Abel

Elle commence par enfanter Caïn, puis elle enfante Abel qui est tué par Caïn. L’Éternel, en effet, ne pouvait se satisfaire des « fruits de la terre » que lui offrait Caïn, par contre ce que faisait Abel était bien fait. Abel, en sacrifiant la chair animale se soumettait au Mythe. Caïn, en offrant les fruits de la terre ne faisait pas assez.

Abel avait agi conformément au Mythe créé par Ève, au cycle féminin, tandis que Caïn ne s’était pas soumis. Caïn ne savait pas, ne voulait pas savoir pourquoi la chair devait être sacrifiée, et puisqu’il fallait qu’elle le fût, puisque cela plaisait à l’Éternel qu’on sacrifiât la chair il tua son frère. En examinant attentivement ce mythe nous découvrirons tout à l’heure qu’il exprime la séparation des deux mythes Orient et Occident. Caïn en effet sera chassé à l’Orient d’Éden, et le Mythe méditerranéen reprendra avec un troisième fils, Seth, qui viendra remplacer Abel. Le Mythe Orient, Caïn, est le frère aîné. Seth s’associe à Adam et Ève, et la première malédiction du péché originel retombe sur lui de ce fait; Caïn qui se dissocie de ce Mythe-là reçoit une autre malédiction : « tu seras errant et vagabond sur la terre », mais en même temps, et c’est très significatif, il reçoit l’assurance la plus formelle d’être protégé par l’Éternel. Aux inquiétudes de Caïn l’Éternel le protège en le marquant du signe de l’immortalité de sorte que Caïn emporte avec lui ce que l’Éternel a de plus précieux : l’éternité, la non soumission à la branche femelle du Mythe, la branche mâle originelle, le fils aîné très redoutable, absolument redoutable, puisque « quiconque le tuera, lui dit l’Éternel, Caïn sera vengé sept fois ». Pourquoi l’Éternel défend-il avec tant de véhémence la cause de Caïn jusqu’à menacer de le venger sept fois? C’est ce que nous tâcherons d’expliquer.

Par cette protection l’Éternel bien qu’il agira souvent en démiurge dans le mythe femelle, bien qu’il se montrera souvent désespérément esclave du déroulement du Mythe, se place au-delà de ce mythe particulier, à la racine même du Grand Mythe humain.

Caïn et Abel sont présents aujourd’hui

N’oublions jamais que tous ces récits mythiques appartiennent au présent, même s’ils racontent des événements passés. S’ils se rapportaient à des légendes très lointaines ou s’ils ne symbolisaient que des choses passées ils ne nous intéresseraient que comme des distractions, tandis qu’ils touchent aux racines les plus essentielles de notre inconscient. Les mots père, mère, fils, épouse, etc… quels que soient les « personnages » qui occupent la scène, touchent toujours les mêmes nœuds inconscients, les mêmes résonances. Nous avons déjà dit souvent que toute l’histoire historique des hommes n’est que la projection sur la scène du monde de l’histoire du Mythe, c’est-à-dire des rapports entre l’inconscient et le conscient, rapports dont nous avons trouvé l’origine à l’origine des temps, dans une équation à deux termes.

Or il est évident que seule une conscience parfaitement consciente parvient à identifier très exactement le personnage humain, quel qu’il soit, dans un quelconque de ses rôles (de père, de mère, de fils), à ce rôle mythique lui-même, ainsi que l’a fait Jésus. Ce qui se produit toujours au contraire c’est que le personnage mythique devient une entité indépendante de l’être humain, entité dont le nom commence avec une majuscule, et où le personnage humain, frappé d’inconscience, ne se reconnaît pas. Il ne sait pas qu’Œdipe c’est lui, que ce qu’Œdipe a fait il le fait à chaque instant de sa vie, pas plus qu’il ne sait que le Christ c’est lui, que la Mère, le Père, que tout le monde, toute la famille, tous les acteurs, c’est encore, et toujours lui, dans ses différents rôles. Il en résulte un phénomène très naturel que nous avons déjà étudié : un renversement des rôles, qui est très exactement représenté par la projection de l’image dans l’eau (l’eau étant toujours, ne l’oublions pas, la matière dans laquelle le « je » est individualisé). Cette projection que l’on retrouve partout et toujours dans les textes authentiques doit être considérée comme un phénomène psychologique qui définit exactement l’inconscient.

En voici un exemple, au sujet de Caïn et d’Abel. Le thème judéo-chrétien est reparti sur Seth qui remplaça Abel, c’est-à-dire sur Abel, avec la donnée suivante : celui qui s’est soumis au mythe, Abel, a été tué par son frère. Donc chaque homme, à l’intérieur de ce mythe-là, représente celui qui, parce qu’il se soumet au mythe doit être tué par son frère. Il joue et doit jouer ce rôle parce qu’il est Abel et non Caïn. Il doit être tué? Non pas : il est tué d’avance. Il est tué par définition, il n’est là que pour remplacer le mort, pour faire semblant d’être lui. Il est le simulacre du mort, il est le mort dans son rôle de mort. L’Éternel ne protège pas Abel. Abel est mort, pour avoir fait quelque chose d’agréable à l’Éternel, et sans que l’Éternel l’ait protégé en aucune façon pour cela. Bien au contraire, c’est l’assassin de son frère qui est protégé par un signe redoutable. Si l’Éternel peut si facilement protéger Caïn, que ne commence-t-il par protéger Abel, au lieu de lui porter un « regard favorable », qui au contraire perd Abel, en irritant son frère? Non seulement il ne le protège pas, mais pourquoi, par une étrange duplicité, lui porte-t-il ce « regard favorable » qui doit lui être fatal? N’est-il donc pas capable de lui porter un « regard favorable » un peu moins public? un peu moins compromettant?… Ou plutôt ne le fait-il pas exprès pour le faire tuer? Le vrai assassin n’est-ce pas lui? Et son petit discours alambiqué à Caïn avant le meurtre, ne porte-t-il pas déjà en lui l’insinuation du crime, ne le suggère-t-il pas un peu? Et ne dit-il pas (sans presque le dire) que Caïn peut dominer les désirs et le péché, donc qu’il est le plus fort, et qu’en somme tout cela s’arrangera?

« Pourquoi es-tu irrité? demande l’Éternel à Caïn, et pourquoi ton visage est-il abattu? Certainement, si tu agis bien, tu relèveras ton visage, et si tu agis mal, le péché se couche à ta porte, et ses désirs se portent vers toi : mais toi, domine sur lui »… Que comprendre?

L’Éternel récompense Caïn

En réalité, cette scène, comme toutes les descriptions authentiques des rapports entre l’inconscient et le conscient, contient, dans son renversement de valeurs, à la fois l’image et son reflet, la contradiction primordiale, tout comme la scène antérieure dans le jardin d’Éden, où l’Éternel Dieu dit : Voici l’homme est devenu comme l’un de nous (remarquer le pluriel), pour la connaissance du bien et du mal. Empêchons-le maintenant d’avancer sa main, de prendre de l’arbre de vie, d’en manger, et de vivre éternellement » etc…, et où il met à l’Orient du jardin d’Éden des Chérubins avec des épées flamboyantes pour garder l’arbre de vie.

Or c’est précisément vers cet Orient-là que s’en va Caïn, après le crime, et après avoir dit sa crainte d’être tué, et après que l’Éternel eut mis un signe sur Caïn pour que quiconque le trouverait ne le tue point!

On ne peut dire plus clairement que l’arbre de vie fut offert à Caïn, que la vie éternelle lui fut donnée parce qu’il sut comprendre qu’il devait tuer, et parce que, dominant son désir de ne pas tuer, il tua. Ainsi, à cause de la fin de cette histoire le petit discours ambigu que lui tint l’Éternel devient très clair : il voulait que Caïn tue. Et si le discours était ambigu, c’est parce qu’il était impossible qu’il ne le fût pas : le Mythe se présente toujours sous un double aspect qu’il faut comprendre.

Reflets

Si on regarde le Mythe en se plaçant du côté du reflet on le prend à l’envers en croyant le prendre à l’endroit, mais c’est tout de même exact puisque l’endroit du reflet c’est l’envers. Seuls peuvent le prendre directement à l’endroit ceux qui sont du côté de la vérité; mais si par malheur ceux qui sont du côté du reflet s’avisaient de prendre le mythe à rebours en pensant ainsi le rétablir, c’est alors que tout serait horriblement brouillé. C’est là l’origine de tous les « satanismes ». Il est plus qu’évident (et cela ne vaudrait même pas la peine de le dire si le point de vue de la Vérité ne suscitait toujours des réactions très violentes) que les textes ne peuvent être rétablis que du point de vue des grains qui sont déjà morts, sur lequel nous avons à dessein tant insisté au début de notre exposé. Sans cette purification, sans cette conversion totale, on ne peut que déformer le point de vue de la vérité en constatant, par exemple, cette monstruosité : qu’il faut tuer son frère pour gagner la vie éternelle. Mais avant d’expliquer ce mystère il nous faut analyser les personnages principaux du drame, qui sont beaucoup plus nombreux dans la scène du meurtre qu’on ne pourrait le croire si on ne savait que dans certains récits des Écritures chaque mot a une signification très précise qui, comme une clef magique, peut soudain ouvrir un univers.

Constatons en passant que les récits mythiques ont ceci d’étonnant qu’une fois ouverts, pour ainsi dire, ils deviennent si violemment lumineux que celui qui les lit dans leur vérité a tout d’un coup beaucoup de mal à expliquer des choses trop simples en des termes trop compliqués. C’est que les symboles s’identifient soudain à des vérités fondamentales, qui, parce qu’elles sont fondamentales, se retrouvent partout dans le monde. Un récit devient le récit de tout l’univers, que des explications trop longues ne peuvent reproduire que confusément, et que des explications très succinctes ne reproduisent pas du tout.

Dieu

De tous les personnages de la Comédie mythique le père est celui dont le caractère jusqu’à présent est le moins clair. En effet, son rôle dans la scène du meurtre d’Abel était inattendu. Le véritable assassin c’était donc lui, mais si habilement caché que sans la récompense accordée à Caïn on eût pu toujours le mettre hors de cause. Il y a là un mystère que nous tâcherons d’éclaircir grâce à la connaissance que nous avons maintenant du thème général de la pièce.

Pour tenter une analyse du caractère du père il nous faudrait le prendre à sa première entrée en scène, à la cosmogonie. Mais n’oublions pas l’origine métaphysique et psychologique de la Comédie : les cosmogonies bien qu’elles se placent toujours par définition, en vertu d’une évidente logique, au lever du rideau, ne sont jamais que des conséquences, les conséquences de la cause pour laquelle il est nécessaire que la cosmogonie commence dans le temps. Au commencement Dieu créa les cieux et la terre, cela ne dit pas pourquoi il y a ce commencement, ce que c’est que ce commencement, et qui est ce premier personnage Dieu, dont l’intervention suffit à rendre mystérieuse une chose qui pourrait ne pas l’être.

En effet, si la phrase était le commencement créa les cieux et la terre, elle exprimerait d’une façon suffisante la nécessaire présence de la dualité à la naissance du temps, ou la nécessité de la modalité temps à l’apparition de la dualité. Ce double commencement n’est pas autre chose que la définition de l’homme, la naissance de l’homme dans la nature, telle que nous l’avons étudiée, ou en d’autres termes la naissance simultanée de la conscience du temps (l’origine des temps), de la conscience isolée (en fragments individuels), et de la notion des antinomies. Ainsi, le commencement créa les cieux et la terre signifierait le commencement créa les antinomies.

Mais au lieu de s’attacher à décrire le mystère du « commencement des commencements », le premier chapitre de la Genèse, avec Dieu au tout premier plan, ce Dieu-personnage inexplicable, achève la cosmogonie sans rien nous révéler sur la cause de cette aventure. Si nous savons que l’homme est créé à l’image de ce personnage mystérieux, nous ne savons pas le pourquoi de la Comédie métaphysique, nous ne savons rien. La cosmogonie n’est donc pas le commencement des commencements, la nature du personnage Dieu, antérieur à l’univers, ne s’y révélant pas.

Au deuxième chapitre de la Genèse cependant, tout change. Il s’agit de la formation de l’homme et de la femme, c’est-à-dire de la dualité consciente. Et alors que tout était déjà créé, nous revenons à la création, mais cette fois-ci immédiatement dans un autre registre, métaphysique. Dieu qui avait déjà créé l’univers entier, y compris l’homme et la femme en tant qu’êtres participant à la nature, Dieu qui avait déjà tout fait, change tout d’un coup de nom : il s’appelle l’Éternel-Dieu, tandis que tout au long de la cosmogonie il ne s’était pas une seule fois appelé autre chose que Dieu tout court. Ce changement de nom au deuxième chapitre de la Genèse est une véritable révélation de la nature des personnages, car si Dieu a créé « au commencement » tout l’univers, l’Éternel n’y est absolument pour rien, l’Éternel n’a aucun rapport avec ce qui a été créé dans le temps puisque l’Éternel ne commence ni ne finit aucune création.

L’Éternel-Dieu

Nous sommes bien obligés de marquer l’entrée en scène d’un second personnage là où au début il n’y en avait qu’un. Éternel n’est en aucune façon un adjectif, ce n’est pas une qualité que l’on attribue au personnage Dieu, c’est un nom, un nom que le Dieu de la cosmogonie n’a eu à aucun moment. Un nom, c’est-à-dire le symbole d’un autre personnage qui vient se superposer au premier [1]. Pendant quelque temps (exactement pendant le deuxième et le troisième chapitre de la Genèse), il y a sur la scène les deux personnages, Dieu et l’Éternel, sous un seul déguisement.

C’est une inépuisable source de quiproquos, qui transforme le drame, lorsqu’on démasque les personnages, en une admirable farce, qui se déroule jusqu’à la naissance de Caïn. A ce moment précis la substitution se fait, ce n’est plus l’Éternel-Dieu qui est en scène, mais cette fois l’Éternel. Comme toujours, comme dans le mythe chrétien plus tard, cet événement formidable ne peut avoir lieu, que grâce à une phrase dite par la femme : elle conçut et elle enfanta Caïn, et elle dit : « J’ai formé un homme avec l’aide de l’Éternel ». Phrase inouïe de la femme, qui pour la première fois décide du sort du Monde, phrase qui est la clef de voûte de tout l’édifice mythique, qui est l’aboutissement du mythe, phrase que le personnage féminin devra arriver à connaître jusque dans ses entrailles, jusqu’à la conception immaculée, et qui aussitôt prononcée permet à l’Éternel d’agir, car il l’attendait.

Il ne pouvait rien faire sans ces quelques mots, ces quelques mots très simples, aussi simples que ceux que prononcera Marie aux noces de Cana, et qui de nouveau décideront du sort du monde en apportant la possibilité de terminer enfin le Mythe immémorial.

L’Éternel

Le deuxième personnage « père » l’Éternel cette fois-ci, est celui qui conduit toute la scène Caïn-Abel d’une façon inattendue et sublime. Ce n’est plus Dieu, car l’Éternel prend sa place. Mais avant de disparaître c’est Dieu, qui maudit Caïn, c’est Dieu qui intervient dans la scène entre Caïn et l’Éternel, pour être le porte-parole de l’ennemi de l’Éternel. Voici la façon exacte dont intervient chaque personnage (il suffit de lire le texte, ceci n’est pas un commentaire, car dans le texte chaque personnage est appelé de son nom, sans erreur possible) : les sacrifices se font à l’Éternel; celui-ci agrée le sacrifice d’Abel et non celui de Caïn; il incite cependant Caïn à tuer Abel; après le meurtre il lui demande « où est ton frère? » mais Caïn ne le sait pas plus que lui : ni l’un ni l’autre ne sait où est Abel; alors intervient Dieu qui dit « qu’as-tu fait? La voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu’à moi » etc…, puis la malédiction. Caïn croit que ce cri d’horreur et cette malédiction ont été proférés par l’Éternel; il ne s’est pas aperçu de la substitution; alors il se désespère car il ne peut pas vivre sans l’Éternel. N’a-t-il pas été son bras? N’est-il pas le seul et unique fils de l’Éternel? Sa mère n’en a-t-elle pas témoigné? N’est-il pas la Vérité?

Mais Dieu lui a transmis la malédiction de la terre : « tu seras errant et vagabond sur la terre », etc… Voici déjà que le fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête, et que la Vérité est crucifiée. Alors, de la bouche de Caïn sort la plus douloureuse des lamentations, comme plus tard sur la Croix, ce cri pathétique du fils de l’Éternel à son père dont il se croit abandonné. « Mon châtiment est trop grand pour être supporté. Voici, tu me chasses aujourd’hui de cette terre; je serai caché loin de ta face, je serai errant et vagabond sur la terre, et quiconque me trouvera me tuera ». Mais cette fois-ci c’est l’Éternel qui répond. Il est rempli de colère contre la terre qui a maudit Caïn, mais il ne peut effacer l’anathème. Puisque le drame doit se jouer malgré lui, voici qu’il protégera son fils; non seulement il le vengera chaque fois qu’on le tuera, mais il le marque d’un signe pour qu’on ne puisse pas le tuer, ce qui veut dire qu’à chacune de ses morts il ressuscitera. Alors Caïn s’en va à l’Orient où est l’arbre de Vie.

Mais cette histoire extraordinaire ne finit pas là : « Adam connut encore sa femme; elle enfanta un fils, et l’appela du nom de Seth, car, dit-elle « Dieu m’a donné un autre fils à la place d’Abel, que Caïn a tué ». Voici la deuxième fois que la femme explique, voici la deuxième fois qu’elle témoigne. Et que dit-elle? que Caïn est le fils de l’Éternel, mais, qu’Abel et Seth sont les fils de Dieu. C’est essentiellement différent, et essentiellement important. Et, aussitôt que se perpétue la race des Abel, c’est-à-dire dès que Seth a un fils, c’est alors, dit le texte, que l’on commença à invoquer le nom de l’Éternel. On l’invoqua parce qu’il n’est plus là, et dès lors il devient le Dieu : les deux personnages tendent à se rejoindre, et à se mêler de nouveau pour des raisons que nous dirons plus loin.

Orient-Occident

L’Éternel en effet n’était plus de ce monde, Caïn s’était caché, et l’Éternel, disparu, invisible, ne pouvait être qu’invoqué. C’est l’obscurcissement, c’est le commencement de la religion. Les fils de Caïn, de l’éternel métaphysique caché en Orient, n’ont eu au contraire aucun besoin de religion. La religion ne peut exister que lorsque l’Éternel est absent, lorsqu’on ne peut que l’invoquer. C’est pourquoi seule la branche judéo-chrétienne de ce double mythe peut vraiment s’appeler religieuse. La tradition de l’Éternel ne peut en aucune façon s’appeler une religion. Cette distinction fut déjà faite par M. René Guénon dans son « Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues », que nous avons cité en étudiant le thème du Mythe oriental. Mais s’il est vrai que Caïn, le fils de l’Éternel, est le frère aîné, il résulte cependant de l’analyse des quatre premières pages de la Genèse que celles-ci partent d’un Mythe primordial, antérieur à l’arbre de la connaissance du bien et du mal (celui du Mythe d’Occident, ou Abel) et à l’arbre de vie (celui de Caïn), puisque nous assistons à la formation de ces deux arbres. Ce qui revient à dire ce que déjà nous disions au sujet de la non-dualité métaphysique hindoue, que celle-ci n’est pas le tout, puisqu’elle existe déjà au sein d’une dualité.

Nous examinerons plus tard, après l’exposé de l’« affaire » Caïn-Abel les deuxième et troisième chapitres de la Genèse, qui indiquent la naissance du Mythe primordial.

Les deux sacrifices

Caïn et Abel ne sont donc que des demi-frères. Ils nous donnent le thème suivant : le fils de l’Éternel doit tuer le fils de Dieu, afin de demeurer éternel. Il suffit d’avoir établi la parenté exacte de ces deux fils, pour que les pères nous livrent non seulement leur secret métaphysique, mais aussi le déterminisme historique des deux branches ennemies dans leurs rapports entre elles.

En tant que fils de Dieu, personnage démiurgique de la Genèse, qui crée dans le temps et l’espace, Abel ne peut, conformément au Mythe, que sacrifier de la chair et de la graisse à l’Éternel. Mais en tant que fils de l’Éternel, également pris dans le Mythe, Caïn n’a pas le droit d’ignorer le Mythe, de sacrifier à l’Éternel ce que normalement il lui eût sacrifié en dehors du Mythe : les fruits de la terre. Il n’a pas le droit d’ignorer que le Mythe est là, il ne peut pas se soustraire à l’aventure en disant « suis-je donc le gardien de mon frère? » Il ne peut pas trouver la délivrance hors de la « Maya », en abandonnant la terre, en ne la fécondant pas. Le sacrifice d’avant « le péché », d’avant l’ignorance, ne vaut plus rien devant le fait accompli : la femme, la terre, a enfanté un homme avec l’aide de l’Éternel, elle l’a dit, elle le sait. Les fruits de la terre ne valent plus rien, ces fruits végétaux que s’obstine à sacrifier Caïn, Caïn qui veut ignorer l’aventure, Caïn fils de l’Éternel, qui veut s’aveugler dans sa sérénité végétale, qui s’irrite quand l’Éternel exige que la terre soit fécondée par le sang. Caïn veut vivre tranquille, le sang lui répugne, il ne veut pas que sa mère ait su qu’il est fils de l’Éternel. Désir impossible! Les deux demi-frères sont liés entre eux par une fatalité à laquelle ils ne peuvent échapper; l’un doit tuer l’autre.

Le fils de Dieu

En effet, le fils du Dieu créateur dans le temps et l’espace n’est autre que le personnage que nous avons déjà appelé le « je » progressif, celui qui meurt sans cesse pour que renaisse sans cesse un autre « qui le remplace » : à Abel mort succède indéfiniment Seth qui le remplace. Fils charnel de l’homme et de la femme, il est spirituellement fils de Dieu, c’est-à-dire que l’équation primordiale se pose à lui sous la forme « je-cela » du Mythe judéo-chrétien, et que son « je » loin de chercher à se dissoudre, cherche à s’amplifier, et à résoudre à sa façon l’antinomie, en faisant semblant de créer le « cela », d’en être le démiurge. Les personnages de ce thème que nous avons étudié plus haut n’ont pas changé mais s’appellent maintenant Dieu et fils de Dieu (ou donné par Dieu). Abel est dans la position de la créature qui ne connaît pas son créateur, mais qui croit en avoir un, et qui accomplit un rituel conforme au Mythe. Ce rituel n’a qu’une valeur mythique, mais il est nécessaire, puisque le Mythe est commencé. Le sacrifice de chair et de graisse est la conséquence de la soumission de l’élément féminin, soumission qui fut exprimée par la phrase d’Ève à la naissance de Caïn « j’ai formé un homme avec l’aide de l’Éternel ».

La chair et le sang

La chair est féminine puisqu’elle est produite par la femme, mais le sang est masculin, puisqu’il est pour la femme la période où sa chair n’est pas fécondée. Cela veut dire qu’il y a antagonisme entre le sang et la chair, puisque quand il y a du sang il ne peut pas y avoir de prolification. Cette opposition prend dans le mythe judéo-chrétien l’aspect le plus dramatique. Elle s’attache au peuple juif avec l’interdiction la plus véhémente de se nourrir de sang : la chair étouffée avec son sang ne peut en aucun cas être mangée, mais la bête doit être saignée. Le sang est le feu vivant, le symbole de l’Éternel, l’élément qui doit féconder la terre femelle. Il s’oppose à la procréation, mais sans lui l’être procréé serait inanimé, sans lui la chair est une chose morte. Le sang est encore l’objet du culte de millions de personnes. Le sang du Christ est dans l’inconscient de toute une civilisation; le sang d’Abel est dans l’inconscient de tous les hommes depuis l’origine des temps. Le sang « sacré », le sang « impur » des ennemis, le sang toujours et partout, l’attrait du sang, l’ivresse du sang, la répulsion physique qu’il peut inspirer, tous ces aspects, tous ces rôles, ont pour origine l’antagonisme mythique du sang et de la chair.

Si l’on ne comprend pas le rôle profond que joue le sang dans l’inconscient mythique on ne peut pas comprendre la portée du meurtre commis par Caïn sur l’instigation de l’Éternel.

Le meurtre que commet Caïn

C’est par les symboles que la Comédie métaphysique se projette dans l’Histoire. Nous voyons constamment tous les individus humains manipuler des symboles qu’ils ne comprennent pas et dont ils sont les esclaves hypnotisés. Avec les siècles les symboles finissent par modifier l’inconscient à force d’être répétés, et à son tour l’inconscient modifie ces symboles, et ainsi de suite.

Caïn n’a aucune raison spéciale pour tuer Abel. Il ne le tue que lorsque l’Éternel, son père lui révèle que sa vraie nature est de le tuer. Il est le fils donné à la femme par l’Éternel, c’est-à-dire qu’il est le « cela-je », dans lequel « je » s’est soumis à l’éternel. Dès lors tout contact entre ce « je » réel et le « je » progressif, démiurgique, d’Abel ne peut que tuer ce dernier, tout simplement parce que ce dernier est irréel. Ainsi par son seul contact la réalité tue l’irréel. Mais le Mythe intervient avec ses symboles pour transposer cet assassinat métaphysique sur la scène du monde. Quand il s’agit de « la voix du sang d’Abel » c’est Dieu cette fois, de l’intérieur de ce Mythe, qui parle : (le meurtre a été commis dans les champs c’est-à-dire au contact de la terre) « Qu’as-tu fait? (dit Dieu à Caïn). La voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu’à moi. Maintenant tu seras maudit de la terre qui a ouvert sa bouche pour recevoir de ta main le sang de ton frère. Quand tu cultiveras le sol il ne te donnera plus sa richesse. Tu seras errant et vagabond sur la terre.

La terre a ouvert sa bouche pour boire le sang d’Abel fils de Dieu, pour en être nourrie, mais elle maudit la main qui l’a nourrie, elle chasse Caïn, et lui refuse sa richesse matérielle. Elle refuse de le nourrir et de l’abriter. Nous trouvons là, encore, toujours, le même thème, ce thème qui demeura dans l’inconscient judéo-chrétien pendant des millénaires, et qui ne fut « joué » littéralement qu’au début de l’ère chrétienne. Les périodes de « grandes révélations », ou « d’intervention divine » ne sont pas autre chose que des périodes où le Mythe dont on racontait le thème au passé entre dans le présent de la conscience quotidienne. Mais nous ne voulons pas trop anticiper ici sur des faits auxquels nous reviendrons. Il y a identité entre le thème Caïn-Abel et le thème Christ, non seulement par les personnages, mais par ce qui s’y accomplit, avec cette seule différence que la scène Caïn-Abel est au premier acte de la Comédie, et que la scène Christ est au dernier acte. Entre les deux actes les individus humains feront tout ce qu’il faudra pour que se déroule la Comédie.

Le discours de Dieu à Caïn explique pourquoi l’Éternel n’avait pas agréé son sacrifice : la terre (la femme) attendait le sang (l’homme) pour s’en nourrir et pour être fécondée spirituellement. Étant en antagonisme avec la richesse matérielle, le sang exige à son tour que la terre lui refuse ses moissons et ses refuges. Le sang du fils ne veut pas féconder charnellement, matériellement, la mère, mais il veut amener la mère à lui jusqu’à en faire un jour son épouse apocalyptique. Voilà ce que demandait à son fils Caïn, l’Éternel, l’Homme, au lieu de ses sacrifices des fruits de la terre, des fruits matériels de la terre. Il le lui demandait mais sans ordonner : en le laissant libre de comprendre. Plus tard, en un seul personnage, Christ, le fils de l’Homme ordonne qu’on tue Jésus le fils de Dieu, et en est glorifié : Jésus-Christ = Abel + Caïn.

Conséquences historiques

Les civilisations construites autour du nœud psychologique Abel sont tout à tour démolies par l’éternel, par le sens de l’éternité qui vient d’Orient, tout comme le « je » individuel est constamment tué pour renaître. Les prêtres du Mythe « je d’abord » sacrifient à l’Éternel, car les prêtres sont d’avance frappés de mort. Ces prêtres, tous les prêtres du « je-cela », ont tour à tour été renversés parce qu’ils étaient morts avant de naître. Les Grands Prêtres d’Ammon ont été vaincus par Moïse, les prêtres d’Israël par le Christ, et ceux du Christ sont mis en déroute aux premiers signes historiques de l’Apocalypse, en U. R. S. S. Le destin des fils d’Abel est de fonder des églises sur les eaux rapides du temps, images irréelles dont le Mythe lui-même exige qu’elles soient détruites pour que leur sang féconde la terre. Les Grands Prêtres d’Israël et du Christ jouent si bien le sacrifice d’Abel qu’ils transforment le Mythe métaphysique en un Mythe charnel. Les voici spontanément alliés d’avance à tous les rois de la terre, aux rois politiques d’abord en qui ils reconnaissent le droit divin, puis aux rois de la finance. Le Mythe « je d’abord » sacrifie vraiment la chair et la graisse des meilleurs du troupeau, cependant que Caïn, l’éternel justicier de l’Éternel, est frappé d’ignominie par tous ces puissants de la terre.

Ainsi se défend l’inconscient à travers les âges, en érigeant des civilisations autour de sa terreur. Le « je » individuel, mort avant de naître, n’aspire qu’à durer, qu’à se défendre contre l’éternel qui l’égorge, contre la Vérité qui, elle, ne peut être à son égard que révolutionnaire.

Quelles que soient les formes qu’assume son Dieu, le Mythe n’a qu’un seul processus biologique. Le Mythe a aussi bien érigé le traité de Versailles sur le « je d’abord » en multipliant à l’infini les murailles des frontières, qu’il a érigé les barrières confessionnelles. C’est lui qui morcelle et qui tue l’Europe en raidissant les frontières, en resserrant tous les problèmes humains qui aspirent au contraire à s’élargir. Par une admirable fatalité ce Mythe ne peut rien accomplir en construisant, mais il s’accomplit par son propre écroulement, et ce qu’il construit est précisément ce qui appelle sa destruction, comme le sacrifice d’Abel attire le « regard favorable » qui le fait tuer. Ce processus est absolument inhérent au Mythe. Chaque nouvelle phase accomplit toutes celles qui la précèdent, et s’oppose à elles tout en les contenant. Ainsi s’est établi le Christianisme sur les ruines de Jérusalem, ainsi s’écroule la civilisation chrétienne sur tout ce qui l’a précédé. Le Christianisme est frappé de mort, il est mort d’avance comme tout ce qui a toujours exprimé le Mythe. Si l’on peut bien comprendre que mourir veut dire « nourrir la terre » (… buvez et mangez…) on verra que tous les Abel devraient se réjouir de leur propre écroulement. Mais à cause du renversement des valeurs du Mythe, dont nous avons déjà parlé, ils ne peuvent amener leur mort qu’en devenant les assassins véritables de leurs frères, c’est-à-dire qu’ils ne peuvent se tuer qu’en se tuant dans leur frères. Ainsi se font les guerres. Toutes les guerres sont des Croisades voulues par les pontifes du Mythe, prêtres, capitalistes, empereurs ou politiciens.

On ne pourrait vraiment pas demander au pape de fermer boutique « pour cause de liquidation volontaire ». En cette même année où nous annonçons la fin du Grand Mythe, il réinstalle au contraire son pouvoir temporel et se remet à battre monnaie. Ces nouvelles pièces d’or du pape demeureront comme témoignage. Leur millésime marquera la date à laquelle la fin du Grand Mythe a projeté dans l’inconscient papal la mort de l’Église. L’Or intérieur, le symbole le plus sublime de la transmutation, pour le Vatican comme pour le reste du monde n’est plus qu’une monnaie. Et sur cette monnaie vomie par l’Esprit, le Mythe admirable veut aujourd’hui que soit prostituée l’effigie de Jésus-Christ, de Jésus-Christ déguisé par son vicaire en « roi de ce monde ». Le « Jésus-Christ » fait prime sur le dollar : son vicaire l’a vendu en faisant une très bonne affaire.

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1 C’est à dessein que nous ne donnons pas dans cet exposé les noms des personnages mythiques en hébreu. Cela nous entraînerait trop loin et pourrait faire perdre de vue au lecteur notre but immédiat.