Archaka : La fin du péché originel


10 Feb 2014

Archaka (1942-1996) de son véritable nom Jehan De Visme a écrit sous le pseudonyme « Alexandre Kalda ». Il a vécu à Pondichéry depuis 1975 jusqu’à sa mort. Il a été traducteur de Sri Aurobindo et professeur au Centre international d’éducation Sri Aurobindo (en 1986). Auteur de nombreux livres sur la vie intérieur et l’évolution de l’humanité selon la vision de Sri Aurobindo…

(Extrait de Les temps pré-éternels. Édition Grasset 1985)

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Ô mort, tu regardes un monde pas encore terminé.
Sri Aurobindo, Savitri

L’univers entier est un acte de Dieu, même le simple fait de vivre est son mouvement.
Sri Aurobindo, Essais sur la Guita

Prologue

L’homme et Dieu vont de pair. Avant l’homme, pas de Dieu auquel il faille croire ou ne pas croire. Non que Dieu, alors, n’existe pas, mais l’animal n’a ni pouvoir ni besoin de s’en occuper. Et l’homme lui-même ne s’est pas immédiatement douté qu’il y eût quelque part une Divinité. Tout dépend, bien sûr, de ce que nous appelons homme. Les savants, pour leur part, le font remonter à homo erectus, il y a un million et demi d’années. Avant, ce n’est pas l’homme, bien que l’on ait retrouvé des outils de pierre taillée datant de quatre millions d’années [1] et que de récentes découvertes nous aient donné un aïeul non humain mais parfaitement bipède, âgé de trois millions et demi d’années [2]. C’est dire le temps considérable qu’il a fallu pour qu’un être émerge de l’animalité primitive et devienne la souche de notre race.

Mais pour scientifiquement humain que nous le reconnaissions, quel rapport homo erectus a-t-il avec nous ? En quoi nous est-il semblable, et en quoi étranger ? Que son physique et certains de ses modes de vie le rapprochent de ce que nous sommes, c’est possible et même probable. Son apparence nous effraierait ou nous dégoûterait peut-être, mais avec les savants nous pouvons quand même lui concéder le nom d’homme. Quelque chose lui manque cependant pour être plus que cet ancêtre obscur et vaguement monstrueux, pour être plus, même, que notre frère de chair et de sang : notre compagnon d’idéal et d’amour. Et ce quelque chose, — il est difficile de le définir; ce n’est pas exactement la mentalité il devait en posséder une, si rudimentaire qu’elle fût —, ce n’est pas le langage — que, justement, on date en général de son apparition —, c’est un usage plus subtil, plus complexe, plus raffiné, plus abstrait du langage et de la mentalité, une façon non seulement de découvrir le monde extérieur et de le nommer, mais de l’inter­roger, de pressentir, au-delà de l’apparence, une autre réalité : ce que nous appelons les dieux, derrière le rayonnement desquels se cache un plus haut mystère encore, qui est Dieu Lui-même.

À partir de quel moment l’homme a-t-il com­mencé de soupçonner l’existence de forces supérieures qu’il lui fallait adorer ? Est-ce il y a huit cent mille ans, lorsqu’il maîtrisa le feu ? Est-ce avant ? Ou est-ce beaucoup plus près de nous, lorsque les néanderthaliens commencèrent d’enterrer leurs morts, prouvant par là leur prémonition d’un au-delà du monde et qu’ils avaient capté un élément non matériel, ou moins matériel en leur être ?

Quoi qu’il en soit, il est évident, d’après les données mêmes de la paléo-anthropologie, que plus l’homme a évolué plus Dieu s’est révélé. C’est, dirait-on, un même mouvement, un unique phénomène de conscience à la fois extérieur et intérieur. L’homme grandissant, Dieu grandit pour lui. Autre­ment dit, l’homme comprend de mieux en mieux la Divinité, même s’il semble parfois la nier. Il la possède de plus en plus clairement et, dès lors, la devient de plus en plus intégralement.

À cette progressive conquête de l’univers qui nous entoure, puis de ce qui le dépasse — et qui est très exactement ce que nous enseigne l’étude de la Préhistoire —, nous donnons le nom d’évolution, mais sans toujours voir qu’elle se poursuit en ce moment précis et qu’elle a fatalement un sens divin du fait même qu’il s’agit de maîtriser toujours plus par­faitement le monde, son origine, son assise et sa fin. Or, jusqu’à présent, les religions n’ont guère proposé à l’homme d’explication satisfaisante de sa présence sur la Terre. Toutes lui ont imposé, plutôt, des palliatifs et des expédients, parfois sublimes, parfois naïfs, toujours destinés, en tout cas, à lui faire accepter son séjour mortel en rêvant d’immortalité. Mais le pourquoi de ce monde et de l’humanité de­meurait sans réponse. Et c’est que la science de l’évolution est toute nouvelle, même si Napoléon écrivait déjà que « la plante est le premier anneau de la chaîne dont l’homme est le dernier [3]», et cor­respond à une nouvelle étape de la conscience, à de nouveaux pouvoirs et a de nouveaux besoins.

Un être, toutefois, a maintenant élevé la voix pour répondre : l’œuvre entière de Sri Aurobindo n’a, en effet, d’autre but que d’expliquer la raison de notre présence ici-bas et l’enchantement de cette évolution où c’est Dieu Lui-même qui, involué dans les choses, en évolue peu à peu. Du coup, des centaines de millénaires sans objet se trouvent illuminés. La vanité des choses se mue magiquement en une occulte nécessité. Notre mort a sa raison d’être, qui est d’apprendre à ne plus mourir. Et le mal qui nous hante à chaque instant est peut-être notre mentor le plus efficace et le plus vigilant.

Jusqu’à cette notion de péché dont nous ne voulons plus, vêtement désormais trop petit et usé pour notre conscience, jusqu’à cette notion, surtout, de péché originel qui, s’élucidant, s’effondre et nous libère, nous délivrant par là même de l’empire des religions — et de ce qui les nie.

Car le temps n’est plus aux religions et à l’ado­ration des dieux ; il est à la spiritualité et à l’union avec Dieu, à une union plénière et absolue avec Lui jusqu’à Le devenir.

« L’animal, avant qu’il soit corrompu, n’a pas encore mangé du fruit de la connaissance du bien et du mal ; le dieu n’y a pas touché, il a préféré l’arbre de la vie éternelle ; l’homme se tient entre le ciel supé­rieur et la nature inférieure.»

La Mère, commentant cet aphorisme de Sri Aurobindo, fit un jour allusion à la parabole de la Genèse : « Cet occultiste dont j’ai parlé disait que la tra­duction vraie de l’histoire de la Bible (du paradis et du serpent) est que l’homme a voulu passer d’un état de divinité animale, comme les animaux, à l’état de divinité consciente par le développement mental (et c’est cela, le symbole, quand on dit qu’ils ont mangé du fruit de l’arbre de la connaissance). Et ce serpent (il disait toujours que c’était un serpent irisé, c’est-à-dire qu’il avait toutes les cou­leurs du prisme), ce n’était pas du tout l’esprit du mal, c’était la force évolutive — la force, le pouvoir d’évolution — et que, naturellement, c’était le pouvoir d’évolution qui les avait fait goûter au fruit de la connaissance.

« Et alors, selon lui, Jéhovah était le chef des asouras [4], le suprême asoura — le dieu égoïste qui voulait tout dominer et que tout soit sous son con­trôle — et du moment où il a pris la position de seigneur suprême par rapport à la réalisation terrestre, il ne lui a pas plu, naturellement, que l’homme fasse ce progrès mental qui lui donnerait une connaissance lui permettant de ne plus lui obéir ! Ça l’a rendu furieux ! Parce que cela permettait à l’homme de devenir un dieu par le pouvoir d’évolu­tion de la conscience. Et c’est pour ça qu’ils ont été chassés du paradis.

« Il y a beaucoup de vérité là-dedans, beaucoup. Et Sri Aurobindo était pleinement d’accord ; il disait la même chose : c’est la puissance évolutive, mentale, qui a mené l’homme vers la connaissance, une connaissance qui était une connaissance de division. Et c’est un fait que l’homme est devenu conscient de lui-même avec le sens du Bien et du Mal. Mais naturellement, cela a tout gâté et il n’a pas pu rester ; il a été chassé par sa conscience elle-même ; il ne pouvait plus rester.»[5]

La souillure est-elle donc enfin effacée ? Enfin clarifié le péché originel, cancer de l’Occident ? Que de si simples mots y parviennent, on n’en saurait douter, tant ils nous rendent tout limpide, ni que devienne alors possible le rêve doré de notre avenir.

Bien des paroles, depuis des siècles, ont été prononcées pour nous flétrir ou nous racheter en vertu d’incompréhensibles politiques. Mais à présent, la faute est purement et simplement abolie sans qu’il nous soit rien demandé en retour. La tare a disparu, que nous trouvions d’autant plus infamante qu’elle n’était fondée sur rien et qu’à vouloir nous en laver nous ne faisions que l’ensevelir dans les cryptes du subconscient, où elle pouvait mener sa vie fan­tomale et tisser son angoisse.

Car même si nous nous pensions détachés des anciens dieux et des vieux dogmes, leur ombre régnait encore en nous. À telle enseigne que l’athée d’Occident porte encore en lui la tache de l’Église qu’il a pourtant reniée : le matérialiste le plus convaincu, l’agnostique le plus sincère agissent selon des normes religieuses périmées. Les races occidentales — et les races d’Orient qu’elles ont évangélisées sur le plan religieux ou social — ont été coulées dans le moule du péché originel. Sans doute les siècles ont-ils peu à peu effacé les signes mystérieux qui recou­vraient le moule. Sans doute le sens en a-t-il été perdu à tout jamais. Néanmoins, le moule n’a pas été brisé. Si torturant et inapproprié qu’il soit, les hommes d’Occident et d’ailleurs continuent d’y être coulés.

Au fond de sa conscience l’ouvrier soviétique, sans même s’en douter, est aussi imprégné du sens de la faute que les illuminés du Moyen Âge ou que les racistes du Sud-américain pour qui l’homme noir incarne le péché. La Chine elle-même, si sou­cieuse, pourtant, de remodeler sa pensée…

Critique, auto-critique, chasse aux sorcières, chasse aux chasseurs de sorcières, fanatisme, intolérance en vue de bâtir sur Terre un nouveau paradis d’où seront exclus ceux qui n’adhéreront pas au credo du vainqueur ; le système policier des régimes totalitaires, l’Inquisition, le nazisme, ou toute forme de ségrégation face aux diverses ethnies, face aux couleurs de la peau, du statut social ou de ta pensée : racisme anti-impérialiste, anti-bourgeois, anti-communiste, où l’on oublie, de part et d’autre, la simple qualité d’homme — tous ces épouvantails de notre temps plongent leurs racines dans le jardin d’Éden et, comme Jéhovah, diaboliquement, au nom d’un bien supérieur, interdisent, extradent, anéantissent.

Le droit à l’existence est par eux contesté comme il le fut, dans le mythe, par le premier Dieu de la Bible. Car c’est en vérité de cela qu’il s’agit et dont nous retrouvons d’âge en âge l’écho à l’échelle de l’individu autant que des nations, des castes ou des races : avons-nous le droit d’exister ? Devons-nous courber le front devant une Loi injustifiable qui nous condamne, ou bien nous insurger ? Cette parabole du péché originel n’a pas d’autre sens : il n’est pour nous de vie possible qu’au prix d’une révolte qui est aussi une immolation de notre être.

D’où le baume des paroles de la Mère : le péché originel est le contraire d’une faute, il est la marque d’un progrès, une étape sur la route royale de l’évo­lution planétaire, et le Dieu qui proscrit l’acte évolutif ne peut être que démoniaque. Trois mille ans de fable ténébreuse conjurés par quelques phrases. Et à en prendre connaissance, l’âme qui, sous ce dieu du mal, a offert l’oblation de la sueur, des larmes et du sang, l’oiseau transparent de l’âme prend soudain son essor vers un ciel dont tout mal a disparu — car une fois remis le péché originel, nul péché n’existe plus. Le mal tout entier se trouve déraciné. Les yeux de l’homme s’ouvrent, et d’autres temps commencent. Il n’est plus question que d’évolution — d’élévation — depuis une conscience inférieure vers une conscience supérieure. Grâce à quoi, un jour, nous saurons tout et le pourquoi de tout.

*** ***

« Du non-être à l’être vrai, des ténèbres à la Lumière,

de la mort à l’Immortalité, ÔM, Paix ! Paix! Paix! »

Brihadâranyaka Oupanishad, 1.2.28.

1. La fin du péché originel

L’Espace et le Temps déferlaient immesurablement. Mais la Terre n’existait pas. Et l’Espace et le Temps continuèrent de déferler comme une vague perpé­tuelle portée par un invisible océan. Puis, la Terre commença d’exister. Et pendant des milliards d’an­nées, ni l’Espace ni le Temps n’existèrent pour la Terre. Puis, elle commença de percevoir leur exis­tence. Et il y eut les jours et les nuits, les saisons et les années. Et il y eut la distance qui sépare et qui rapproche, il y eut les plaines, les gouffres et les monts, les mers, les fleuves et les lacs, le Soleil et la Lune et les peuples d’étoiles. Et tout devint mystère.

Tout cela qui existait jusqu’alors sans personne qui pût s’en effrayer ou s’en émerveiller, devint aventure sacrée, conquête interminable. Des yeux se posèrent sur chaque chose, y découvrant ce que nul être auparavant n’y avait su percevoir. Les signes se multiplièrent, qui avaient toujours été là, mais que nul être n’avait encore eu besoin de comprendre et de déchiffrer. Peu à peu, de sa gangue d’oubli, la Terre émergea, recouverte d’un immémorial al­phabet, grosse de rêves taraudants et intarissables. De son coma, elle naquit peu à peu à la conscience d’elle-même et du cosmos. Et sa conscience était en un être qui éructait des sons obscurs où, toute­fois, se préfigurait la psalmodie de l’âme.

Déjà, comme en un songe, l’aventure avait commencé dans le torrent des âges ; déjà, des formes avaient tenté la découverte afin de s’établir et de survivre. Et il y avait eu d’immenses époques où le monde somnambule s’était lentement extirpé de l’oubli. D’interminables ères s’étaient écoulées, où la vie semblait ne pas exister, où la Terre, sous son armure de monts et de rocs, vacillait, endormie, dans l’Espace que rien, à sa surface, ne voyait. Puis, la planète de pierre avait délivré ce qu’elle ne parais­sait pas contenir, et son corps de gisante s’était recouvert d’eau et couvert de forêts. Et pas plus que les basaltes, les arbres ni la mer n’avaient perçu le ciel ou deviné la durée des choses et leur aboli­tion. Mais, le miracle, s’était poursuivi, scandé par les séismes.

Idole après idole avait été offerte au jour étin­celant et à la nuit d’or et de jais. Et le mouvement qui n’était pas visible dans les minéraux mais y or­chestrait la cristallisation de l’informel et de l’intan­gible, le mouvement qui demeurait à peine dans les premières algues de la mer mais y inspirait le fou désir de croître et de se modifier, le mouvement aux ailes de feu s’était peu à peu répandu comme un vent inexorable et transfigurateur. Et la surface de la Terre avait frémi de la vie des arbres et s’était mise à bouger sous le pas effaré de multitudes animales. Mais les animaux non plus n’avaient pas éprouvé la profondeur du firmament ni le commencement, le milieu et la fin des choses. Le ciel n’existait pas pour eux, ni l’avant ni l’après. Ni rien en eux ne les distinguait vraiment du monde où ils apparaissaient et disparaissaient. En ce temps-là, la Terre et ses créatures étaient un seul être, et un seul être la Terre et le Ciel.

Puis, avec une lenteur titubante, l’un des ani­maux remua — ou il sentit remuer en lui un songe qui le faisait sentir différemment et vouloir autre chose. Une force descendait de hauteurs insoup­çonnées et redressait à mesure la silhouette animale pour la transmuer en un monde nouveau. Et peu à peu, en effet, ce monde naquit. Peu à peu, cet animal apprit à se dissocier de l’immense sein des choses, à s’extraire de la torpeur de la prime Nature, à s’arracher au corps qui le contenait et avec lequel il était un. Peu à peu, au fil de millénaires incalcu­lables, au fil de centaines et de centaines de milliers d’années, à tâtons, cet être apprit irréversiblement à se retrancher des profondes entrailles du monde endormi. Erreur après erreur, terreur après terreur, il se déprit du tégument de narcose qui lui recou­vrait l’âme et, fendant les voiles de l’amnésie maté­rielle, il naquit peu à peu à l’individualité.

Alors, peu à peu, il y eut lui et le monde, lui et chaque chose du monde, lui dans sa solitude inquiète et irrémédiable face à la multiple immen­sité du monde terrestre et de l’univers sidéral. Et le sens irréfléchi de l’unité s’effaça de son être. Tout devint innombrable. Et il y eut alors le Temps, il y eut alors l’Espace. Car, à présent, l’homme était né.

Or, ce terrible et minutieux prodige dont l’accomplissement prit des millions d’années, cette création nouvelle issue du labeur tellurique, ce farouche enfantement de l’homme, cette naissance à une neuve perception du monde où, brusquement et sans merci, tout repose sur la dualité et où tout est poursuite d’une impossible unité, c’est cela qu’aujourd’hui une partie de la Terre appelle le péché originel.

Ce regard étonné d’animal qui ne reconnaît rien et se sent différent, cette hébétude et cette douleur d’être né hors de ce qui, jusque-là, était le bienheureux enclos de la vie, le jardin, la matrice, ce patient polissage de la conscience pour qu’enfin elle sente l’Espace et le Temps, la Vie et la Mort, le mien et le non-mien, le plaisir et la peine, le jour et la nuit, le oui et le non des choses, le Bien et le Mal de l’univers, cette lente métamorphose de l’innocence obscure en promesse de science et qui, d’abord, aboutit à la stupeur avant de desceller au fond de l’être les portes cachées de la connaissance, — c’est donc cela, le péché originel ? Et à cause de cela que l’homme nouveau-né fut, pour son châti­ment, chassé du paradis de l’indifférencié où il vivait nu parmi les animaux qu’il comprenait et les fleurs qu’il aimait ? Ce degré nouveau de la création divine, cette étape nouvelle de l’odyssée des astres et qui, lui donnant pour vivre des instruments plus précis, rapproche la créature de la Divinité — si c’est bien cela, le péché originel, que bénie soit alors la main qui cueillit le fruit, symbole de cette nouvelle cons­cience, et consentit au sacrifice.

Ève, au pied de l’Arbre, est la première déesse du genre humain. Prenant sur elle le risque de défier l’ordre établi dans la Nature, transgressant la loi de ce qui, pour perdurer, veut empêcher tout progrès, confiante en la Lumière qui la guide, elle tend la main vers l’aube qui vient et, s’offrant en holo­causte, commet le crime inexpiable d’ouvrir des chemins neufs en le vaisseau d’argile où s’incarne son âme et qui doit enfanter la race des hommes [6].

Depuis la somnolence diaprée du règne animal, elle scrute le royaume de l’éveil où nul n’a pénétré encore. D’avance, elle consent à la douleur que l’inconnu recèle et s’abandonne à la Force qui la meut et la rend visionnaire et qui, à mesure que s’écouleront les centaines de milliers d’années, para­chèvera son geste, façonnant corps après corps la définitive forme humaine. Fidèle, la Voix en elle retentira de corps en corps et, de ses injonctions, retouchera sans fin l’ordonnance de l’effigie future. Nulle civilisation, si glorieuse soit-elle, n’aura duré aussi longtemps que la perpétration de ce crime sacré. Nulle apothéose n’aura été aussi éclatante que ce que la mémoire d’une résistance énorme en la Nature appelle aujourd’hui la chute.

Mais du jardin d’Éden, Ève a, dit-on, été bannie, ainsi que l’homme, qu’elle a entraîné sur les sentiers déchirants du futur. Divinement insurgée, elle a osé vouloir l’intelligence et accepté l’exil. Et toute l’Histoire du monde est son histoire, est le poème qu’au long des siècles elle compose et qui doit s’achever dans le silence illuminé de l’âme enfin maîtresse de la Matière. Car le péché originel n’est autre, en réa­lité, que le premier acte de l’âme en vue de son ultime extase en Dieu.

Combien de temps fallut-il pour que des yeux s’ouvrissent au sentiment des formes telles qu’elles nous apparaissent aujourd’hui en leur indubitable précision ? Et quelles formes voient donc les animaux, dont nous sommes issus ? En quel monde vivent-ils, qu’au prix d’une faute allégorique Ève nous fit pour jamais quitter ? En quels souterrains de la conscience rampent ceux qui nous semblent pourtant courir et galoper et voler ?

Règne après règne, la Terre a ausculté le lieu de son être. Et peu à peu, comme une fleur s’ouvre jus­qu’en son cœur, la conscience s’est déclose et, d’étape en étape, a recréé le monde. Du néant de l’incons­cience initiale, la conscience a lentement émergé, s’exprimant à travers d’impuissants et sublimes ins­truments, cherchant de plus en plus par leur chenal à capter la vérité du monde. Et le fruit de ses couches a été la cendre et les roches aveugles, a été l’herbe et la forêt aux harpes végétales, a été la larve et l’insecte, le fauve et la bête innocente, mi­racles myriadaires. Mais aucune de ces formes n’a pu nommer le monde, ni encore moins en deviner l’au-delà. Perdue en un songe insondable, l’âme de la Terre a sans relâche aspiré à la consciente étreinte du ciel, à l’union avec le Soleil dont elle vient et dont ses flancs conservent la mémoire comme en un sanctuaire interdit : en son tréfonds, parmi le feu des magmas sans fin renouvelés, se forment imprévisiblement le visage et le corps des nouvelles créations, des cristaux arachnéens, des fleurs enchantées, des animaux magiques, mais dont la beauté est frappée de cécité ou de stupeur — et pendant des milliards d’années, la Terre a prié et enfanté, sans que lui naquit celui qui saurait voir.

Quelle montagne, en effet, a vu le ciel ? Ni sommet ni poussière n’en furent jamais capables, non plus que de discerner le passage ininterrompu du Temps. Et quelle fleur ou quel arbre a pressenti les constellations ? Ni lotus ni séquoia ne l’ont jamais pu, qui toutefois ont répondu à la lumière et se sont tournés vers le soleil pour croître et devenir parfaits. Et quel animal a compris le mouvement de la Terre dans son cocon d’étoiles ? Ni le serpent qui rampe, ni le poisson au fond des eaux, ni aucun quadrupède, ni même l’oiseau qui se jette dans l’océan d’azur n’en ont rien deviné. Et pourtant, le ciel était là, le Soleil était là, les étoiles étaient là, que l’homme, le premier, a connus et nommés.

Or, pour qu’il y eût l’homme, il fallut rompre les scellés apposés sur les portes du sanctuaire secret, au centre de la Terre, et que montât de son sein une lumière jusqu’alors séquestrée et que cette lumière s’unît à une autre, qui descendait et l’appe­lait. Toute la beauté du monde terrestre était là, dans son lyrisme sauvage et sa suprématie. Et née de cette beauté, partageant ses pouvoirs, associée sa geste puissante, une créature se mouvait parmi les autres créatures, n’ayant apparemment pas une destinée différente de la leur. Mais la nouvelle lumière la choisit. Et du dedans, un être invisible commença d’organiser autrement le moindre geste, la moindre position du corps, le moindre désir, le moindre rêve. Peu à peu, quelque chose se déchira dans la conscience animale ; peu à peu, l’animal se mua en un être qui, après d’innombrables tentatives, sentit ce qui nous est, à nous, évident.

Les yeux des bêtes ne voient pas, n’ont pas besoin de voir les choses comme nous les voyons. Et leur vision diffère d’une espèce à l’autre. Les couleurs ne vibrent pas de la même façon dans leur monde et le nôtre. Tout est nimbe et halo pour l’animal, brume animée où nulle silhouette n’est absolument tranchée. Plus il évolue, cependant, plus lui est acquis le sens de la forme. Depuis les origines terrestres, où l’univers existait avec ses remous d’or en feu sans que rien, sur la Terre, le pût distinguer, à la contemplation des galaxies par l’œil humain qui discerne et divise, s’est opérée la conquête partielle de la Lumière. Chaque règne a marqué un pas, chaque espèce gravi un degré, établi une nouvelle dimension, au prix d’efforts et de luttes dont rien ne saurait nous donner une idée.

L’arrachement à la ténèbre première dura des temps incalculables. Dans son berceau cosmique la Terre dormit longtemps avant que, fièvre et désir, la Vie ne s’emparât d’elle, ne la gonflât de sève, n’exigeât d’elle les cohortes ludiques d’innombra­bles enfants. Et chaque naissance fut douleur, fut combat contre l’assise obscure, victoire sur l’im­possible, car chaque naissance détrônait une loi précédente, soulevait la résistance impitoyable du passé menacé par l’avenir. La forme nouvelle devait périr ou être la plus forte. L’hégémonie animale fut ainsi défiée par Ève qui, en son triomphe, fut rejetée dans une autre sphère, avec interdiction de jamais revenir à l’innocence des premiers temps.

Toute la puissance de l’antique Nature était mise en péril par la venue de l’homme. Et son veto fut for­midable. Le maitre de cette Nature qui allait devenir inférieure du fait même que l’homme la dominerait voua celui-ci à la mort s’il enfreignait les comman­dements de son royaume. Sa voix interdit : « N’entre point dans le monde où les choses sont divisées, ne discerne ni le Temps ni l’Espace, ne connais ni le Bien ni le Mal, demeure en deçà, ou je te ferai mourir.» Mais en vain. Alors, sa voix condamna, proscrivit. Et cela voulait dire que, contre la résis­tance de la Nature, Ève avait gagné et mis l’homme au monde. La Lumière l’avait emporté sur la Nuit.

Et pourtant, tout nous a été légué sous forme de souffrance, de honte et de châtiment. C’est l’histoire non d’un miracle, mais d’un crime qui nous a été transmise. Preuve qu’en vérité une Puissance a bien cherché à barrer la route du progrès et qu’en nous, le souvenir de sa défaite s’est traduit par des images d’épouvante, car c’est en nous que se livra le combat dont nous sortîmes vainqueurs, en notre substance même que résista cette Puissance qui régnait sur la Terre et que nous devions renverser.

Une semi-humanité à l’innocence obtuse vagabon­dait parmi la Nature énigmatique et redoutable ; elle ne cherchait pas à s’en dissocier, elle en faisait partie, communiquait avec ce qui la constituait, comprenait les bêtes dont, sans doute, elle parta­geait les sens, touchait l’âme végétale du monde, s’immergeait dans le sommeil des pierres. Elle n’a­vait d’autre volonté que celle de son espèce, réduite à des instincts primaires. Pas de rêves, étant elle-même un rêve, pas de désir et pas d’aspiration. Le dispositif n’avait pas encore été installé en elle, qui allait lui faire lever le front vers le ciel et s’inter­roger.

Mais parmi ces clans de bêtes nues qui n’étaient déjà plus des bêtes, une Force se mit à l’œuvre et, dans la matière endormie de leur être, fora les chemins de la pensée. La pensée précéda ce qui devait l’émettre et l’édifia dans les animaux hypnotisés de l’intérieur, dont les uns furent détruits et les autres lentement transmués. Chaque geste, pour être enregistré, pour devenir naturel, prit des milliers d’an­nées. Et sous les yeux somnolents, peu à peu s’organisa l’univers de l’éveil, où tout gagna en trans­parence. La peau devint plus fine, et plus fin le voile qui recouvrait le monde. Maintenant, à la place du chaos indistinct des choses aperçues en la torpeur de l’âme, on pouvait voir chaque objet se dessiner dans une clarté nouvelle.

Combien de temps fallut-il pour distinguer la ligne de l’horizon et comprendre, effrayé, que la Terre était séparée du ciel et pour découvrir le sens du passage de la lumière à l’obscurité et pour savoir que, toujours, la lumière revenait, pour apprendre la naissance de tout ce qui vit et sa mort inéluctable, et pour apprendre cette loi nouvelle que certaines choses donnent la joie et d’autres la souffrance, que certaines choses, en cette perception du monde, sont le Bien et d’autres le Mal ?

C’est alors, en tout cas, au bout de centaines de milliers d’années, que les hommes connurent qu’ils étaient nus — distincts du reste du monde, mis au ban de l’ancienne harmonie par la puissance à la­quelle ils venaient d’arracher leur victoire. Ève avait écouté la Voix et donné le fruit à l’homme. Archontes et grands-prêtres pourraient plus tard flétrir l’avène­ment de ce plus grand règne, parler de péché : le seul péché aurait été de repousser le fruit.

Car il n’est d’autre faute en cet univers où tout est mouvement que de ne pas avancer, que de ne pas évoluer, que de ne pas se transformer sans trêve en la plus haute image de soi qui, tel un aurige, fouette les chevaux de la vie sur les avenues de l’être. Mais si l’aurige veut faire franchir des précipices aux chevaux, ou les lancer à travers le feu ? L’évolution est cette ordalie par laquelle il nous faut passer et à laquelle tout notre être, horrifié, cherche à se dérober et ne peut néanmoins que se soumettre. Une invisible main, — sans cesse, nous pétrit, nous martèle, nous tourne dans les flammes sans cesse nous blesse et nous meurtrit, nous brise et nous met à mort afin de nous parfaire et de nous donner une vie plus haute. Comment ne nous débattrions-nous pas, comment ne refuserions-nous pas de toutes nos forces le fouet ou le fer rouge qui s’abattent sur nous ? Comment la Nature entière ne se serait-elle pas érigée contre cette Volonté qui allait la sacrifier encore une fois pour lui faire enfanter l’homme ? Comment n’aurait-elle pas trouvé perverse cette Volonté qui fouillait sa chair somptueuse et amorphe ? Comment ne lui aurait-elle pas donné le nom de Mal et n’aurait-elle pas jugé mauvais l’acte auquel elle l’obligeait ?

Tant de souffrance, et si longtemps, a précédé l’apparition de l’homme. Comme s’il avait fallu rompre le corps dont il naissait et le reconstituer différemment. Comme s’il avait fallu tourner les os dans un autre sens et donner à chaque chose une fonction nouvelle. Et c’est bien ce qu’il a fallu faire. Nous imaginons-nous quel martyre ce serait pour nous s’il nous fallait apprendre à nous modi­fier physiquement, quel tribut de torture il nous faudrait quotidiennement verser pour devenir ce que nul n’a jusqu’à présent imaginé ?

Or, qui nous dit qu’en ce monde de progrès perpétuel, nous n’avançons pas vers un autre état de nous-mêmes, qu’il ne nous est pas demandé d’accoucher d’un être nouveau et que le bain de sang où les guerres et les maux de toutes sortes plongent l’humanité ne sont pas, justement, les premières affres de cette future naissance ?

S’il est un Dieu, cependant, qui prend plaisir à nous jeter vivants à la géhenne et à nous immoler, nous L’appellerons mauvais et, au contraire, hono­rerons ce qui veut L’en empêcher. La splendeur nous terrifie. Diabolique nous semble la voix qui nous invite à renverser l’équilibre crépusculaire où nous vivons d’habitude. Et nous voudrions nous réfugier aux pieds de ce qui nous y maintient par la contrainte et lui promettre allégeance éternelle. Mais autre chose, en nous, élève sa voix inexorable et douce, exigeant l’aventure. Un conquérant de feu respire en notre cœur, et ses yeux visionnaires sondent des firmaments dont nous ne nous doutons pas. De triomphe en triomphe, il monte et s’en­soleille. Chaque victoire arrachée à la résistance du monde obscur devient lueur nouvelle. Chaque pro­grès de la Terre est maîtrise d’un interdit. Chaque pas en avant de l’homme est sacrilège par rapport au passé, mais par rapport à l’avenir sanctifie la Nature et la délivre de ses antiques chaînes.

Taxée d’apostasie, la victoire est dégradée. Les héros en demeurent inconnus, ou sont traînés aux gémonies. Les puissances du cosmos se liguent et brandissent leurs oukases, imposent leurs châti­ments. Dieu morne et satisfait, le passé trône sur toutes les choses créées. Énorme, il les paralyse et interdit qu’elles croissent vers davantage de lumière. Il est le Temps qui les engloutit, il est la Mort qui les fige en le sarcophage de leur forme imparfaite et leur dénie le droit de vivre encore et de changer. Mais la Vie est plus forte. L’Esprit de la Mort a beau immobiliser les innombrables corps où joue le mouvement de la Vie, il a beau pétrifier chaque créature pour l’empêcher d’avancer, aucun de ses charmes ne peut prévaloir contre l’Esprit de la Vie qui enfante, libère et se répand.

Sans fin, l’Esprit de la Mort qui règne sur la Nature oppose sa résistance et menace : « Tu ne mangeras point du fruit.» Et sans fin, la Vie brave la Mort et sans fin la défait. Telle est la loi de l’évolution. En la forme qui semble définitive, une force nouvelle s’insinue, une lumière descend, instaurant un autre mode. Les corps résistent, se contractent et s’effondrent — ou se transmuent. Le minéral se change en l’herbe, le lézard en l’oiseau, et l’animal en l’homme. Tout est miracle dénouant l’enchantement de la mort.

En nous, se résume l’histoire de la Terre, des agonies et des conquêtes depuis la Nuit des Temps. Les reliques invisibles de ce qui nous mit au monde sont en nous, en nous les images du grand combat qui nous fit naître, en nous les phases de la guerre entre l’Esprit de la Mort et celle qui devait être la mère du genre humain. Il n’est que d’écouter en nous le bruit de la vie, l’ample rumeur du souffle en nos poumons, le bruissement du sang dans nos veines, le gong mystique de notre cœur ; il n’est que de considérer l’arpège de la pensée ou l’envol de l’amour; il n’est que de voir notre main qui œuvre et notre corps qui apprend à se jouer de ses propres lois, à se dompter ou à dompter l’Espace — que sont cette conscience, cette maîtrise et cette joie, sinon les trophées qu’Ève arracha jadis à l’Esprit de la Mort qui nous interdisait de naître ?

Portée par les milliers et les milliers d’années que nul ne calculait, sa victoire se répandit sur la Terre. Et dans un corps différent de tous les autres corps, façonné pour obéir à d’autres besoins et pour exprimer d’autres pouvoirs, l’homme com­mença d’être — et il était pareil à un enfant nouveau-né endormi sur les genoux d’une déesse. Et le berçant, lui chantant l’alphabet de l’instinct supé­rieur qui allait le guider, la déesse incarnée dans la femme contemplait le nouveau Ciel et la Terre nou­velle qu’elle avait donnés à l’homme. Longtemps, elle regarda ainsi. Et longtemps, l’homme dormit avant de se découvrir ; longtemps, la vie lui fut un rêve où il apprit à se rejoindre dans l’inexploré. Puis, il y eut un moment où il fut définitivement de l’autre côté des choses ; le grand passage était accompli ; dans une autre sphère, il ouvrit les yeux, pour jamais distinct du reste de la Nature et cons­cient de l’être, et il comprit le sens de ce qu’il avait parfois entraperçu et le sens de ses gestes somnambules et des sons qu’il articulait. Et il sourit à la déesse mère.

Ce sourire, à l’aube du monde humain, est sou­rire intérieur, reconnaissance spirituelle, élan de l’âme dont rien, peut-être, ne traduisit extérieurement la douceur et l’amour. Il n’empêche. La divine alchimie a produit son chef-d’œuvre. Le fils de la boue primitive, des pierres insensibles, des végétaux et des bêtes, l’ultime rejeton de la dynastie terrestre, le voici debout en la nef de ce nouveau corps tout à la fois robuste et souple, autonome et soumis, capable de percevoir et de pressentir, de découvrir et de créer. Hier, il n’exis­tait pas et, enjambant l’abîme, il existe aujourd’hui. D’où venu ? Et pourquoi ? Il ne peut être que le descendant de cette matière ignée qui, se refroidis­sant, devint la Terre autrefois. Mais comment ? Comment cette peau et cette chair sont-elles issues de l’argile ? Comment cette bouche qui sourit et qui parle vient-elle du mutisme buté des granits ? Et comment ce regard où, parfois, luit une flamme de bonheur a-t-il été transmis par une planète aveugle ?

Est-ce soudain trop de beauté ? Nous y sommes depuis si longtemps habitués que nous oublions de nous émerveiller. Et pourtant, il y eut vraiment ce moment mirifique où la création sauta au-dessus du vide, se jeta dans l’inconnu et, au prix de douleurs immenses, progressivement, inexplicablement, irré­cusablement, devint l’homme. Et l’homme vit ce que nulle créature terrestre avant lui n’avait vu et qui, pourtant, d’une certaine manière, avait toujours existé. Il vit le ciel et le Soleil [7], la Lune et les étoiles et, avec une lenteur incrédule, apprit à séparer la Terre de l’Espace qui l’entourait, à déchiffrer l’hiéroglyphe de la Nature, à entrer en possession du monde et à s’en croire le maître sans toutefois en percer la véritable raison d’être ni l’ultime réalité.

Quel est ce monde, en effet, que nous sommes seuls à percevoir et qui s’évapore à peine changeons-nous de conscience, glissant au fil des eaux du songe ? Quelle est la réalité de ce monde qu’ignorent tous ses autres habitants ? De quel mirage sommes-nous captifs ? Ces continents d’étoiles au-dessus de nos fronts, ces milliards de fleurs d’or ouvertes dans la nuit ne sont-elles que phantasmes ? Comment affir­mer qu’est seul réel l’univers que perçoivent nos sens et notre pensée et que le reste de la création se trompe ? Et si nous aussi nous nous trompions ? Si nous ne voyions pas tout ? S’il y avait, ou s’il devait y avoir un jour une conscience qui connaisse sans erreur, une raison supérieure à la nôtre, qui, d’emblée, sache le sésame de l’univers et, sciem­ment, le prononce ?

Nous sommes devenus l’homme en acquérant d’autres yeux, et voici qu’il nous semble que ces yeux ne voient peut-être pas davantage ni plus clairement que ceux d’autres espèces qu’en notre innocence et notre futilité nous nommons infé­rieures. Le monde est-il donc un dédale où l’on passe d’un ensorcellement à l’autre, plus subtil et raffiné, sans espoir de délivrance ni de rémission? Ou bien est-il un temple immesurable où l’on naît sans cesse à une divinité plus haute?

Dans le clair-obscur de l’aube humaine, ces questions, bien sûr, n’existaient pas encore. La pensée n’était pas encore formée. Le doute n’était pas encore venu. Il n’y avait que l’homme instinctif, pareil à un petit enfant se découvrant et découvrant le monde. Puis, il y eut le temps où la brute avidité du chasseur devint plaisir de regarder les bêtes s’ébattre dans les clairières. Et il y eut le temps où l’offrande fleurie de la Terre devint bonheur des yeux. Et il y eut le temps où la beauté des femmes et la force des hommes et la gaieté des enfants devint paisible joie de l’âme.

L’homme n’a jamais cessé de naître et de se préciser à lui-même — et peut-être n’est-il pas encore tout à fait né. D’ébauche en ébauche, il avance et s’évanouit pour reparaître, enrichi de neuves décou­vertes et de nouveaux mystères. Celui qui sonde aujourd’hui l’Espace prolonge celui qui, jadis, redoutait la foudre et le tonnerre. Quels désirs sourdaient en lui à la vue de choses qui ont perdu pour nous toute saveur ? Quelles rages impuissantes s’emparaient de lui lorsqu’il ne comprenait pas ce que nous savons depuis toujours ? Quels rêves l’habitaient, dont nous sommes la magique incar­nation ?

Ce qui l’avait suscité d’entre les animaux nous traverse à présent. À l’infini, se répand l’onde de la Vie. La force créatrice ne s’est pas arrêtée, une fois l’homme apparu. Au contraire, elle a poursuivi en lui son travail plus librement qu’avant, car il était un matériau plus plastique pour l’exécution de ce qu’elle avait entrepris et dont notre déséquilibre montre qu’il y manque encore le principal, peut-être. Sans cesse, elle a travaillé en lui et, en nous, continue maintenant [8].

De quoi sommes-nous alors le prologue, qui, en dépit de notre résistance, existera un jour ? (Car nous résisterons ; le passé, d’ores et déjà, résiste ; tout ce qui a tant souffert pour s’établir et qui ne veut pas disparaître, qui est prêt à pirater nos élans vers de plus hautes sphères, tout cela s’accroche à ses fiefs menacés, résiste en ce moment précis dans notre pensée, dans nos sentiments et jusque dans notre corps à la poussée de ce qui veut naître et doit nous dépasser.)

À peine engagé — et c’est à notre insu —, le nou­veau combat est d’avance gagné par cela qui nous meut et, né au début des temps, devient plus clair en nous, éclairant de mieux en mieux le monde hors de nous. Quelque résistance que nous opposions à notre transcendance, si violemment que nous outragions la Grâce qui s’épand sur nous pour nous laver et nous donner d’autres yeux, capables de percevoir ici même un autre monde encore, si traî­treusement que nous niions l’essence de notre être et la réalité primordiale de notre substance, qui est lumière, la victoire, d’avance, est inscrite en le moindre de nos mouvements. Nous portons en nous ce qui nous efface et qui nous transfigure.

Ainsi, depuis le début, ne cessons-nous de nous donner le jour, d’acquérir et de parfaire toutes sortes de maîtrises pour nous mieux devenir et exprimer l’ineffable secret qui brûle et chante au fond de nous. Depuis la première aube de la Terre, tout progresse aveuglément, mais infailliblement vers un destin formidable où n’existe que Dieu, nous disent les voyants. Que nous nous retournions, en effet, et nous ne voyons que victoires toujours plus éclatantes jalonnant l’histoire de la Terre. N’en pouvons-nous déduire que, devant nous, dans son avenir, autant de triomphes, pareillement, nous attendent en une identique ascension, chaque nou­veau combat contre l’antique gravitation, contre l’Esprit de la Mort, se situant plus haut et chaque nouveau succès nous transportant plus haut encore ?

Quel monde, alors, est à nos portes ? De quel univers sommes-nous gros ? Qui sommes-nous donc, par-delà l’apparence des jours, pour que pareilles questions se puissent formuler ? Animaux hier, aujourd’hui thaumaturges, que serons-nous demain ? De la léthargie animale, nous sommes passés à l’humaine vigilance, donnant ainsi, et sans nous déplacer physiquement, un visage nouveau à l’infini. À un complet éveil que n’interrompra nulle rechute dans le sommeil obscur, à un Jour intégral que ne borneront plus les voix de la Nuit, nous devons maintenant accéder, donnant encore un nouveau visage à l’infini [9]. Nous allons changer, et l’univers changera pour nous sans cependant changer pour le reste de la création. Car au même endroit, existent simultanément bien des univers. Et il en est un, totalement inconnu, qu’il nous faut à présent conquérir, de même que, jadis, devenant hommes, nous avons conquis celui où nous vivons aujourd’hui. Car l’animal, près de nous, en perçoit un qui n’est pas celui que nous voyons ; les plantes, autour de nous, vivent en un monde différent ; et en un autre monde encore, sommeille la matière qui, tous, nous constitue. Au même endroit, les plans différents s’enchâssent sans se confondre, et l’évolution con­siste, dirait-on, à glisser comme sans bouger d’état d’être en état d’être, d’univers en univers. Jusqu’où cela doit-il se poursuivre et où est alors la réalité ? N’est-il rien que nous puissions nommer absolu ? Se peut-il vraiment que notre ciel et ses myriades de constellations n’existent que pour nous, que pour l’esprit humain ? Au seuil d’un nouvel inconnu, le sphinx une fois encore interroge : qui sommes-nous et quel est donc ce monde où nous vivons, qui existe sans doute et cependant n’existe pas ?

2. Retour à l’Origine

Quel est ce monde où nous ne cessons de voir le Soleil tourner autour de la Terre tout en sachant que c’est le contraire qui est vrai ? Ce monde identique pour tous et que chacun voit différemment et vit à sa façon ? Ce monde de matière qui se décompose ou se métamorphose dès lors qu’en nous les appétits et les passions même les moins matériels se donnent libre cours, que flambe la colère, crépite le désir, s’abat le désespoir, ou res­plendit l’amour ? Ce monde dont nous avons long­temps cru que le centre était une Terre immobile et qui, aujourd’hui, s’évade en le plan quasi aspatial de la relativité?

Pour savoir, le devin qu’est l’artiste s’absorbe en ses rêveries, le mage qu’est le savant s’absorbe en ses calculs, l’anachorète s’absorbe en sa vision, chacun témoignant d’une queste jamais achevée, d’une foi indomptable en quelque Vérité inconnue. Soulever le voile et enfin contempler dans son éblouissante nudité l’origine de notre être, est-ce vraiment possible à certains ? [10] Et quel art, quelle science, quelle ascèse pourraient nous faire tous et totalement renaître en la Mère unique de tout ce qui existe ? Alors, nous saurions sans doute ce qu’est le monde, puisque nous en posséderions la source

[1] Gisement de l’omo, en Éthiopie.

[2] Australopithecus afarensis, dont les ossements fossiles ont été exhumés en 1978, en Éthiopie. Il ne mesurait guère plus d’un mètre et pesait environ vingt-cinq kilos. On tenait jusqu’alors la station, debout (bipédie) pour l’apanage de l’homme — théorie qui a été renversée par cette découverte.

[3] Cité par Élie Faure dans son Napoléon.

[4] Pouvoirs anti-divins. Il y en a quatre : l’Inconscience, La Souffrance, le Mensonge, au sens d’Illusion, et la Mort.

[5] La Mère, Commentaires sur les Pensées et Aphorismes de Sri Aurobindo.

[6] Le sens du nom d’Ève, en hébreu, est vie.

[7] D’Indra, le dieu du plan mental (qui est celui de l’homme), le Véda proclame : « Il a amené le Soleil à naître » et, s’adressant directement à lui, reprend : « Tu as fait briller le Soleil et l’Aurore.»

[8] « L’animal est, dit-on, un vivant laboratoire où la Nature a mis l’homme au point. Il se peut de même qu’à son tour l’homme soit un laboratoire pensant et vivant, et qu’en lui — et avec sa consciente collaboration — elle entende élaborer le surhomme, le dieu. Ou plutôt ne doit-on pas dire : manifester Dieu ?» Sri Aurobindo, La vie divine.

[9] Ainsi, dans l’extase de Saint Jean, la Jérusalem céleste, descendant sur la Terre, établit-elle un ordre nouveau : « Puis je vis un ciel nouveau, une terre nouvelle.» Apocalypse.

[10] Connaître ce qui est l’origine, c’est saisir le point nodal du Tao.Tao tô king, XIV.