Archaka : Retour à l’Origine


19 Mar 2014

(Extrait de Les temps pré-éternels. Édition Grasset 1985)

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Quel est ce monde où nous ne cessons de voir le Soleil tourner autour de la Terre tout en sachant que c’est le contraire qui est vrai ? Ce monde identique pour tous et que chacun voit différemment et vit à sa façon ? Ce monde de matière qui se décompose ou se métamorphose dès lors qu’en nous les appétits et les passions même les moins matériels se donnent libre cours, que flambe la colère, crépite le désir, s’abat le désespoir, ou resplendit l’amour ? Ce monde dont nous avons longtemps cru que le centre était une Terre immobile et qui, aujourd’hui, s’évade en le plan quasi aspatial de la relativité ?

Pour savoir, le devin qu’est l’artiste s’absorbe en ses rêveries, le mage qu’est le savant s’absorbe en ses calculs, l’anachorète s’absorbe en sa vision, chacun témoignant d’une queste jamais achevée, d’une foi indomptable en quelque Vérité inconnue. Soulever le voile et enfin contempler dans son éblouissante nudité l’origine de notre être, est-ce vraiment possible à certains ?  Et quel art, quelle science, quelle ascèse pourraient nous faire tous et totalement renaître en la Mère unique de tout ce qui existe? Alors, nous saurions sans doute ce qu’est le monde, puisque nous en posséderions la source incandescente. Et tout aurait un sens immédiat, dont ne nous donne pas encore l’idée la mosaïque qu’au fil des siècles l’artiste, le savant et le saint composent pour nous parler de nous et de notre délivrance.

Sans trêve, quelque chose, en nous, se tend avec eux vers ce qui est au-dessus de nous, cherche à voir ce que notre habituel aveuglement renie. Et sans trêve, ils nous enseignent un autre regard où l’impossible vient ensorceler la conscience et lui offrir les occultes réalités de notre être. Musique et théorèmes, poèmes et cilices, formes sculptées dans la pierre ou peintes sur la soie, recherches en laboratoire, extatiques immersions dans la lumière intérieure assaillent le Silence afin de le traduire.

Ainsi la Terre apprend-elle à détecter l’océan galactique où elle flotte, telle un oiseau endormi. Et les eaux de l’Être primordial, la berçant, lui inspirent un songe interrompu par rien, où l’univers lui apparaît sous des masques changeants. D’âge en âge, elle se précise à elle-même, et chaque création nouvelle, chaque nouveau règne est une nouvelle étape de son langage odysséen. Or, se multipliant à l’infini dans l’humanité, elle orchestre en ce moment son psaume et le diversifie, l’élève vers des sommets où la voix se fait séraphique, ou bien l’approfondit jusqu’aux demeures de ténèbres des titans, amplifie le moindre accent et le transforme en l’étreinte d’un amant ou en révolution, en le sourire d’un enfant ou en cathédrale, en une philosophie, une découverte ou un assassinat, en une profusion de phénomènes dont la simultanéité, de surcroît, décrit autre chose que ce qu’indiquent leurs formes isolées. Car rien ne peut être séparé de rien. Le génocide fait partie de la même œuvre que le chant du rossignol, disent les voyants.

Mais, demande l’homme effaré, si leur vision est véridique, quel est ce monde, alors, où nous avons eu accès en séparant le Bien du Mal et pour lequel le Bien et le Mal n’existent pas ?

Peu à peu, il faut apprendre une autre loi. L’artiste tire un chef-d’œuvre des plus basses obscurités de l’être ; à son commandement, l’horreur devient sublime et l’âme rayonne au milieu des enfers. Sur les traces de l’Esprit créateur, le savant inventorie le monde, ausculte l’avenir et ne voit partout qu’une Énergie probablement consciente qui, de plan en plan, se laisse définir pour se révéler plus insaisissable et livrer des secrets qui n’ont rien à voir avec le Bien non plus qu’avec le Mal. L’ermite ferme les yeux pour mieux écouter la question retentir dans ses profondeurs. Et tout, peu à peu, se fait silence. Quel est ce monde? Quel est ce monde qui défie d’autant plus l’analyse qu’on l’étudie davantage? Chaque réponse ne conduit qu’à une question plus insoluble, chaque connaissance ne s’ouvre que sur un plus âpre mystère. Quel est ce monde où je vis et qui me fait mourir ?

À force de contemplation, la question cesse même de se poser. Seul, demeure le Silence infini et lumineux, plus tangible qu’aucune matière. Est-ce cela, la réponse ? Mais alors, quel en est le sens, à supposer qu’elle en ait un ?

Le Silence est dimension parfaite où, autrement, se vit le monde : sur les sommets de la Beauté pour l’artiste, dans les profondeurs de la Découverte pour le savant, au sein de Dieu pour le mystique. Et ce qui est pour nous poème ou symphonie est pour eux corps lyrique avec lequel ils vivent en leur tréfonds, déité de chair subtile qu’ils enlacent et qu’ils aiment et dont, écho incantatoire, seule la voix magique nous parvient. Ce qui est pour nous équations est pour eux, en eux, torche divine qui brûle dans la nuit, vertige du génie aussi ardent que la fièvre d’amour. Ce qui est pour nous prière et macération est pour eux vision vivante et aventure au cœur de l’être patiemment changé en un paysage infini où, de danger en danger, se conquiert l’image du Béni, le corps du Bien-Aimé.

Folies ? Mensonges ? Nul aujourd’hui n’oserait dire qu’Homère ou Mozart ou Einstein étaient des menteurs ou des fous. Ils voyaient autre chose que nous, pourtant, qu’ils traduisaient en une langue plus haute que la nôtre et qui est à présent notre orgueil. De même — et plus encore — les voyants, qui vivent sur d’autres versants de ce monde aux strates si nombreuses.

Ainsi est-il donc vraiment des hommes, très rares, qui voient la Réalité, l’invisible auréole du monde, son assise et son acmé. Un flot pénètre en eux, comme un océan dans la grotte de l’être, et les inonde de savoir, les enivre de lumière, les transmue en cela même qui se révèle à eux. Depuis le fond des âges, ils s’élèvent et tracent patiemment le chemin. Nul ne sait d’où ils tiennent leur science, car ils disent qu’ils la tiennent de Dieu, et nul ne sait ce que cela signifie.

Au fil des millénaires, ils ont lancé le vaisseau de leur âme pour sillonner l’océan du Divin et découvrir les continents inconnus que voilent à nos yeux les apparences du monde et qu’en conséquence nous nous hâtons de nier. Mais si l’aveugle ne voit pas les couleurs, devrons-nous dire qu’elles n’existent pas ? Et si l’animal ne perçoit pas le cosmos, devrons-nous en conclure que le cosmos est un mirage ? S’il est des hommes qui peuvent voir au-delà de ce que nos sens nous permettent de comprendre, devrons-nous les tenir pour des charlatans ou des hallucinés ?

Or, il n’est justement d’au-delà que de nos sens, et au fil des millénaires ils ont vu cet au-delà. Mus par l’instinct sacré des grandes profondeurs, guidés par une présence impérieuse en eux, qui est aussi en nous, ils ont fermé les yeux, se sont laissés pétrifier vivants, ont permis que leur souffle s’amenuise au point de ne plus dépendre que d’une très lointaine pulsation dans l’espace grandissant de leur être. Alors, le Silence a déployé en eux ses ailes d’immensité, et tout s’est fait Lumière, Éternité, Vérité.

Cela aussi, ce fut le présent qu’Ève offrit aux hommes : le pouvoir de devenir conscients de Dieu, par-delà le Bien et le Mal qu’elle leur faisait découvrir. Nous ne saurons sans doute jamais comment le don fut transmis, ni combien de centaines de millénaires il y fallut. Aujourd’hui, nous n’en sommes encore qu’à déchiffrer notre plus ancienne préhistoire, découvrant avec autant d’effroi que d’émerveillement qu’il y eut un âge où un être qui n’était pas encore l’homme, savait fabriquer des outils. Mais bien sûr nous ne saurons jamais comment il en capta l’inspiration. Nous ne saurons jamais non plus comment, devenant cohérent, ce langage se fit un jour véhicule du mensonge, comment nous en vînmes à nous leurrer les uns les autres au sein de la trompeuse Illusion du monde tel que le perçoivent nos sens. Reflet de ce mensonge universel, participation inconsciente et nécessaire ? Pas davantage ne saurons-nous précisément comment le spasme brutal, aveugle et sans joie des bêtes se nimba lentement du halo de ce que nous nommons amour et qui nous confère la transparence médiumnique où un seul être vit à la fois en deux corps dont il sait tout, prévient tout, seconde tout, satisfait tout en un perpétuel sacrifice de phénix dont chaque mort ouvre les portes d’une plus haute vie.

Comment saurions-nous, alors, d’où nous vient le pouvoir de nous unir à Dieu, de Le voir et de nous fondre en Lui ? La parole est étape évolutive, l’amour est étape évolutive, l’adoration divine est étape évolutive — éclosion d’une fleur dont la semence, depuis des millions d’années, attendait, portée dans la terre enténébrée des races d’avant l’homme. Et la fleur, à son tour, donnera autre chose, se changera en fruit ; un autre don sera octroyé à l’homme qui, dès lors, ne sera plus homme.

Mais notre sanction intellectuelle ne suffit pas, il nous faut y consentir de tout notre être : nous ne sommes pas le but de cette création vieille de milliards d’années, et nos quelques milliers d’années ne comptent guère dans la balance ; un immense courant nous porte, qui a commencé bien avant nous et qui se précipite vers quelque chose qui n’est pas nous non plus, mais à l’apparition de quoi nous ne cessons d’œuvrer. Alors, une fois encore, demandons-nous quel est ce monde où nous apparaissons, issus de ce que nous ignorons, porteurs nous ne savons de quoi, et quelle peut être la réalité d’un monde dont les contours s’effacent constamment dans la brume.

Si, pour déchiffrer les runes de la Terre, nous nous penchons sur la fosse ancestrale, quel vertige nous prend ! Reconstituant des silhouettes de plus en plus simiesques à partir de quelques ossements, nous remontons une voie qui, soudain, s’évanouit dans la nuit d’autres temps. Mais est-ce là toute notre origine ? Ne sommes-nous que des singes dégénérés ? N’y a-t-il rien à découvrir avant, un filon à dégager au fond des millions d’années qui recouvrent le monde de leur mutisme hanté par les fossiles ?

En nous se résume toute l’histoire de la Terre, Mais comment comprendre vraiment, comment éprouver que le corps que, dans l’amour, nous prenons dans nos bras vient de ce monde mort des premiers commencements, que notre peau si douce, la pulpe de nos lèvres, la gemme vive de nos yeux est pierre, argile ou cendre transmuée ? La main sorcière de la vie a caressé le corps inanimé de la Terre, et des formes, dont la nôtre, en sont nées au long des âges. Mais justement, ne sommes-nous que des formes ? Et la Terre n’est-elle que la Terre ? Ou manifeste-t-elle une volonté dont nous n’avons nulle notion bien qu’en nous elle se répercute et crée les modes de notre être ? La Terre est-elle consciente pour que, précisément, nous, ses fils, soyons conscients ? La Terre est-elle un être ?

Qu’entendaient les Anciens lorsqu’ils lui donnaient des noms et l’adoraient ? Avaient-ils plus que nous, mieux que nous, l’intuition de l’origine ? Notre mère la Terre naïveté primitive, romantisme facile ou réalisme supérieur ? Remontons, pour savoir, remontons à la mère de notre mère, à la Terre de notre Terre, au Soleil, et plus loin encore, plus haut, à l’origine de notre galaxie, plus loin, plus loin encore, à l’instant où naquit l’univers. Remontons jusqu’à l’embryon d’or du tout début et, par-delà, jusqu’au Non-Temps et jusqu’au Non-Espace qui le portent et l’entourent, dont l’univers naît et qu’il contient et qu’il lègue, de sphère en sphère, de l’infiniment grand à l’infiniment petit, à toutes ses créatures. Éveillons-nous là où nous n’existons pas. Ni nous ni aucun être et aucun univers. Cela est notre origine, notre Mère que nous portons en nous et qu’en nous, nous devons redécouvrir pour savoir qui nous sommes.

« Là, le soleil ne brille point, la lune n’a point de splendeur, les étoiles sont aveugles ; là n’ardent point ces éclairs, comment dès lors y brûlerait ce feu terrestre ? Tout ce qui brille n’est que l’ombre de sa brillance ; tout cet univers resplendit de sa lumière. » (Moundaka Oupanishad, II, II, 11)

Voici le lit de tous les firmaments, le Soleil des soleils. En nous et au-delà. Partout. Voici l’omniprésente Origine, l’Origine éternelle. Voici Dieu.

Il nous faut imaginer qu’un jour, chez un être préhistorique, se révéla le pouvoir de remonter ainsi à l’origine, de percer le secret du monde, de voir Dieu face à face. De même qu’il y avait eu un temps où une main avait la première su polir un galet, de même qu’il y avait eu un temps où une voix avait la première su raconter une histoire ou chanter sur une mélodie, de même alors y eut-il une âme qui, la première, connut Dieu et se sut immortelle. Et de même que tous les hommes sont aujourd’hui capables de polir des galets — et de faire beaucoup plus —, de raconter des histoires et de chanter des chansons — et de faire beaucoup plus —, de même tous les hommes, sans exception, sont-ils aujourd’hui potentiellement capables de voir Dieu face à face et de Le vivre.

Et c’est cela, en fin de compte, le présent qu’Ève, fit aux hommes. D’abord, elle les rendit conscients des valeurs du monde extérieur. Puis, des centaines de milliers d’années plus tard sans doute, elle les rendit conscients des valeurs du monde intérieur. En sorte qu’il y eut, pour ainsi dire, non pas un mais deux péchés originels, ou que le péché originel s’accomplit en deux temps : celui qui fit de nous des hommes et celui qui fit de nous des voyants en puissance. Et un troisième péché originel doit encore être commis, ou le troisième temps, plutôt, doit maintenant advenir : celui où, en vérité, nous deviendrons des dieux. Car si nous pouvons voir Dieu, alors nous Le devenons ou plus exactement Le redevenons aussitôt, puisque Le voir c’est savoir qu’il n’existe que Lui.

Éternelle, la vision, d’âge en âge, se propose au voyant qui, dévêtu de sa pensée, dépouillé de sa vie, dénudé de son corps, est lui-même alors la splendeur qu’il découvre, l’embrasement de l’infini qui l’arrache à ce qu’il croit être et le propulse au sommet du monde. Entre ce qu’il voit et lui-même, il n’y a ni différence ni séparation. Il est un avec ce qu’il contemple. Il n’y a que l’Un qui se contemple infiniment soi-même en l’immobile océan de sa lumière. Que l’Un éternel auquel, d’âge en âge, atteignent quelques âmes lors d’instants intemporels vécus par-delà l’univers tandis que le corps continue de s’inscrire dans le flux versicolore de l’Espace et du Temps.

Corps minuscule oublié dans les vastitudes cosmiques, infime forme de chair que circonscrit l’Espace et que décrit le Temps, le voyant est simultanément l’Âme du monde qui contient et le monde et lui-même. Sa conscience, soudain immensifiée, englobe tout en sa Lumière sans limites et qui se connaît elle-même. Sa pensée s’abolit dans un silence gigantesque où, irrécusable, la gloire de l’Être se découvre sans fin en sa surpuissance et sa sérénité. Foudroyé, ressuscité, au sens de sa réalité, l’homme, alors, est Dieu, car il n’y a que Dieu depuis toujours et à jamais. Dieu, Lumière consciente infiniment partout, Lumière plus ancienne que la plus ancienne des étoiles, que le plus ancien des univers, dont aucun n’est le premier, Lumière d’avance projetée par-delà le plus lointain des univers, dont aucun n’est le dernier, Lumière d’une immobile et majestueuse véhémence, connue immédiatement et depuis toujours et pourtant toujours aussi nouvelle que l’inconnu.

Et cela que voit le voyant et qui n’a jamais cessé d’être, cela qui est lui et qu’il n’a donc jamais cessé d’être, lors même qu’il était perdu dans le tourbillon syncopal du monde extérieur et lors même, aussi, qu’il n’avait pas de corps et qu’il n’était pas né, cela qui n’a pas de cause et qui est la cause de tout, c’est la Réalité transcendante, éternelle, infinie de l’univers. Et s’unissant à cela, devenant cela, redevenant conscient de cela qu’il est de toute éternité, le voyant, symbole avant-coureur de l’humanité entière et de toute la création, connaît de tout son être que cela est lui. Il est envahi de la connaissance de son propre être véritable qui est tout et partout : Moi — et là, est la réponse à toutes les questions. Moi l’origine et la raison des choses, moi le mystère des mondes, moi l’énigme de mes jours, moi Dieu, il n’existe que moi depuis toujours et à jamais. [« Sô’ham asmi, je suis Lui. » (Îsha Oupanishad, 16) « Tat twam assi, tu es Cela. » (Tchândôguya Oupanishad)]

Le voyant rouvre les yeux. Il a de nouveau un corps, il est de nouveau dans l’Espace et le Temps. L’éternité aspatiale de la Divinité qu’il était l’instant d’avant s’est retirée comme l’océan, laissant seul visible le paysage varié de la plage du monde. Mais à présent, il sait, s’apprête à savoir avec les mots du monde ce qui dépasse toute parole : « Tout ceci est moi, tout ceci que peut embrasser ma vision est moi, et tout ce qui dépasse dans le Temps et l’Espace la vision des hommes est également moi. Je suis le ciel et la Terre, l’homme et l’insecte, et ce qui viendra après l’homme. Je suis le grain de poussière et la plus énorme galaxie. Je suis mon ami et mon ennemi et la foule qui m’ignore. Je suis celui qui aime et celui qui hait, celui qui donne et celui qui prend, celui qui tue et celui qui est tué. Je suis le lépreux, la prostituée, l’ermite, l’artiste et le savant. Je suis la pourriture et l’or, le venin dans les crocs du cobra et le baume qui apaise. Je suis la guerre et la paix, la mort et la vie et ce qui les dépasse. Je suis l’endroit où je me tiens, celui où j’étais hier, celui où, demain, me porteront mes pas. Rien ne peut m’advenir, que moi-même. Rien ne peut me surprendre, ni me blesser. Tout est moi, tout est la joie éternelle d’être moi. »

S’il a perdu la conscience de l’Infini et de l’Éternité, il en a cependant conservé la mémoire, comme nous pouvons nous souvenir, au cœur de la nuit, du soleil et de son éclat. Il ne se perçoit plus incommensurable, ne se sent plus inaccessible à la naissance et à la mort. Mais il sait qu’il l’est. Jour après jour, il apprend à se souvenir, mémoire qui médite : « À l’infini, à l’infini j’étais répandu comme un océan, comme un Soleil sans limites. Il n’y avait pas de haut et pas de bas, pas de fond et pas de surface, pas d’horizon, pas de rives, pas de dedans, pas de dehors, il n’y avait que cela qui est moi dans l’éternité.

« Et voici que, revenu dans mon corps, je comprends que cela est toujours là, à l’endroit où je suis et partout sur la Terre et partout dans l’univers, partout dans l’incalculable immensité de l’Espace et du Temps qui n’a pas de début et pas de fin.

« Cet infini vivant de mon être, cette éternité vivante de mon âme est toujours là, simplement recouverte par les milliards d’apparences du monde. Et je sais que, derrière chaque grain de poussière et chaque étoile et chaque visage, il n’y a que moi, à l’infini et dans l’éternité.

« Et je sais que, pour chaque chose et pour chaque être, il en est exactement de même, que l’âme de chaque être et de chaque chose est pareille à la mienne, pareillement éternelle et infinie. »

Mais si c’est là tout ce qu’il faut comprendre, qu’est alors cette négation de la Vérité que la vie nous impose ici-bas ? Que sont ces ténèbres qui étouffent et ce corps qui entrave ? Prison, tout est prison, folie, mensonge. Car de cet infini de Lumière consciente, il faut retourner à l’obscurité de la conscience extérieure où tout est discorde, absence et mort ; de cette Joie et de cette Paix sans cause, revenir à la souffrance sans raison ; de ce vivant Savoir éternel de l’âme, retomber dans l’ignorance et l’impuissance des jours humains ; de cet océan d’Amour sans objet, être rejeté dans l’égoïsme borné, l’ingratitude et l’hostilité de la vie sur la Terre — pourquoi ?

Peu à peu, la façon ordinaire de penser, de sentir, de vivre lance ses tentacules. Comme un soleil silencieux, à l’arrière-plan, l’âme continue de savoir, tandis que le front est investi par l’incompréhension : « Que s’est-il donc passé pour que, de la Conscience divine, j’aie été précipité dans l’inconscience humaine, et non pas seulement après cette extase que j’ai connue, mais lors de ma naissance, et non pas seulement lors de ma naissance en ce corps, mais lors de ma toute première naissance, il y a des temps incalculables ? Saurai-je jamais quel est ce monde dont, à présent, je connais l’origine et qui semble la nier ? »

Alors, à nouveau, l’homme se pose le comment de toute cette création à laquelle il appartient et dont il ne peut se déprendre, qui est lui et dont tout le sépare, dont le Maître et l’Auteur, dont le Dieu est en lui et n’est autre que lui, mais dont l’apparition lui demeure un mystère. Déité amnésique, il cherche en son tréfonds le mantra [1] libérateur. Il se force à l’ascèse pour retrouver la mémoire de ce qu’il sait déjà.

Sa vision, comment la communiquerait-il à personne ? Qui pourrait la comprendre, ou l’admettre ? Quel homme pourrait croire la Vérité ? Un tel abîme sépare ce qu’il a vu, connu, été, de ce que perçoit à présent sa conscience. Seul, l’infini peut savoir l’infini ; seul Dieu connaître Dieu. Et tout le reste est nuit. [2]

Du moins peut-il désormais savoir que, même sous le plus grossier des masques, il n’y a que Dieu, que, même travesti en haine, il n’y a que l’Amour, que, même grimée en ténèbre, il n’y a que la Lumière : « Ô infini de mon être à jamais resplendissant. » Envers et contre lui-même tel qu’il se retrouve en le monde, il peut le savoir, et que Dieu est partout et en tout, voulant ce qui se passe et conduisant l’univers sur d’imprévisibles voies qui ne peuvent mener qu’à Lui, qu’à une apothéose où la création entière s’illumine comme, en un instant d’extase, il s’est illuminé, lui, le voyant.

Alors, un sens commence de se dégager, comme si le contenu de cette extase remodelait à son image la pensée qu’elle hante et qui ne sait plus la saisir pour s’y dissoudre à nouveau. Comme si Dieu écrivait dans le cerveau humain les mots qui connaissent la réponse aux questions millénaires.

Une pensée — une sagesse — domine : invivable, irrécusable, la Vérité trône en l’homme, qui s’y soumet et apprend pas à pas à la retrouver. Dû-t-il y consacrer une éternité de recherches, il ne peut s’y soustraire ; dussent toutes les contradictions l’assaillir et saper l’édifice intérieur, nul autre destin ne lui est plus possible. Tout peut devenir obscur en lui, et l’asphyxier, n’importe, il n’y a plus rien d’autre à vivre, que cela, que le Je éternel de son être à reconquérir en l’univers entier.

Il n’a pas la foi. Il est au-delà de la foi. Il sait. Au nom du monde, il connaît Dieu et, au nom du monde, doit Le devenir toujours plus complètement. L’image, changée en nostalgie, berce ses jours assombris et lui tient lieu de phare. Ce ne sont presque plus que des mots, mais des mots vivants, dont il a, au nom du monde, éprouvé la substance : « Tout est Dieu, Dieu est tout et en tout. Ici même où je suis en ce moment, il n’y a que Dieu, et là-bas, à des millions d’années-lumière, il n’y a aussi que Dieu, exactement le même ici et là-bas, le même en l’infime et l’immense, en le monde et en moi, depuis toujours et à jamais [3]. L’Espace est Dieu, le Temps est Dieu. Tout est l’Éternité.

« Visages, ô visages fugitifs du monde contenus sans savoir en ce qui ne passe pas, constitués de ce qui n’est pas éphémère et portant ce qui n’a pas de durée. »

Jusqu’au moment où la vision, ayant tout à fait remodelé la pensée, la nostalgie se mue en évidence, la révélation en nécessité. Frappé de plein fouet, l’homme soudain comprend en son humanité quotidienne ce que son impersonnelle sagesse de voyant lui dicte et lui répète : « Ici, oui, ici où je me tiens, marchant parmi les hommes, il n’y a que Dieu. »

Et la Vérité de l’univers que, d’espèce en espèce, la Terre, au fil des âges, s’est efforcée de manifester, se trouve soudain conquise en un coup d’œil ensoleillé, qu’il faudra d’autres âges pour incarner en une espèce vraiment solaire.

Combien d’hommes sur la Terre sont-ils ainsi conscients de Dieu ? Combien ont fait retour à l’Origine ? Pour le reste de l’humanité, en dépit et à cause des religions, Dieu n’existe pas. Car Dieu ne peut exister pour la conscience humaine qu’une fois l’homme identifié avec Dieu. À défaut de quoi, c’est une idée purement ethnique de la Divinité — non une réalité vivante, mais une dépouille rutilante ou terrible animée par des prêtres ventriloques, un automate dogmatique sur les tréteaux du monde. Et cela, le voyant le sait ; face aux credo de toutes sortes, le sage accepte la défiguration et en absout le monde, comprenant qu’elle est inévitable de la part de l’esprit humain captif de l’ignorance.

Il se tait. Il sourit. Il répand sans un mot sa compassion et son amour sur chacun. Lui, qui connaît que tout est Dieu, sait que Dieu est aussi absent du monde des hommes que notre Soleil est absent du monde des bêtes. Comment, dès lors, ne comprendrait-il pas l’athée, lui qui est conscient d’être Dieu, et que Dieu qui est tout est également l’athée [4] ? Que reprocherait-il, et pourquoi, au renégat, au tartuffe ou à l’indifférent ? La mansuétude et la compréhension sourdent de lui et recouvrent la création entière. En veut-on à l’animal d’ignorer le mouvement des astres ? Justement, passe près de lui un chat ou un chien, ou bien un oiseau chante. Faut-il croire qu’en la grâce et la perfection de leur espèce, ils soient maudits parce qu’ils ignorent ce que l’homme connaît ? Pourquoi l’homme serait-il alors damné pour son ignorance de ce qui dépasse sa nature même ?

Empli d’un grandissant amour pour tout, le sage se penche sur le monde depuis les hauteurs de l’Éternel. Ses yeux sont illuminés d’une douceur que les autres hommes ressentent sans la comprendre pourtant. Il les regarde et les bénit. C’est désormais son unique tâche sur la Terre : non pas juger, non pas châtier, mais aimer, mais bénir tous et chacun sans exception. Ainsi que le fait Dieu Lui-même. Et sans fin la sagesse bat en lui comme un cœur contenant toute chose et tout être. Il sait ce qui convient à chacun pour, un jour, posséder et être la vérité que lui-même possède et qu’il est. Et il le donne sans compter ni rien demander en retour.

Un jour, tout ce qu’il voit — et tout ce qu’il ne voit pas — se connaîtra Dieu. C’est en fait la seule chose qu’il sache et pour laquelle il vive. Et l’univers qui est Dieu lui apparaît alors comme une immense Idole en gestation, comme une Divinité qui ne cesse de s’enfanter et doit peu à peu se révéler tout entière.

Non né pour la conscience terrestre, Dieu, partout présent, comme un Soleil sans orbe, berce son fruit aveugle qui, fatalement, doit Le voir un jour. Car de même qu’au fil des âges, s’est formée sur la Terre une race capable de nommer l’Espace et le Temps, de reconnaître distinctement le Soleil, de recenser les étoiles, de capturer l’image des plaines sidérales, de même viendra une autre race qui, spontanément, verra et saura et possédera ce que nous ne voyons, ne savons ni ne possédons et qui est déjà là, pourtant, entrevu par éclairs par les voyants porteurs des flambeaux dont l’humanité balise sa marche irréfléchie, l’irrépressible ascension du mystère de son être.

En fait, s’élève ici un formidable récif où s’est souvent fracassée la pensée humaine. Derrière le sourire inaltérable du sage, par-delà son regard d’amour, l’explication est-elle toujours la même de ce qu’il perçoit, à supposer que cela soit identique ? Ses mots humains, traduisant la même Réalité, formulent-ils une vérité unique ? N’y a-t-il pas maintes façons de décrire l’ineffable et de le communiquer aux hommes ? N’existe-t-il pas des moyens opposés, peut-être contradictoires, de le leur révéler ? Être et Néant ne sont-ils pas l’un en l’autre dissous dans la Lumière suprême et l’un n’est-il pas au profit de l’autre parfois privilégié dans la langue de la Terre ?

Ainsi va l’expérience du sage : « Si ce que j’ai vu, connu, été est éternel, cela est en ce moment précis, car autrement ce ne serait pas l’Éternité, qui contient tous les instants du Temps, dont celui-ci, justement. Et si cela, qui est infini, est partout, cela est ici même. »

Ici et maintenant, Dieu — l’âme ne peut sortir de cette évidence. Submergée de vérité, elle ne connaît plus que Dieu. Et c’est là que s’érige l’écueil, inattendu et fatal, où s’échoue, pour certains, l’univers : face à l’incommensurable réalité de Dieu, tout semble creux et mensonger, le monde est irréel, et l’homme qui le voit n’est lui-même qu’une illusion faisant voile sur la vide splendeur sans défaut de Dieu. [5]

Or, cela, ce sens de l’irréalité du monde, est vérité. Mais en même temps, existe une vérité contraire, car rien n’est faux, ni rien n’est définitif. Et l’âme peut multiplement percevoir les choses, apprendre que, sans être fantasmagorique, notre monde n’a qu’une réalité relative et que, de règne en règne, cette réalité, sur la Terre, tend de plus en plus vers l’Absolu.

Alors, comment savoir vraiment ? Comment exprimer cette vérité unique et fluctuante, sempiternelle et versatile ?

Si nous oublions que tout est progrès dans l’univers, que rien n’y est statique, que tout non seulement s’y écoule sans fin mais encore s’y développe à l’infini, nulle solution n’est possible. Microcosmes évoluant sans cesse, nous devons comprendre que le macrocosme lui aussi ne cesse d’évoluer. Que ce que nous voyons n’est jamais qu’un flux perpétuel et non un lac immobile, un océan figé. Et que ce flux est réel, et réel son but, comme est réel ce qui le transcende à jamais. Autrement, nous resterons enchaînés à l’énigme millénaire où nos plus grandes perceptions de la Divinité se divisent et semblent s’opposer, quand, au fond, elles se complètent.

Pourquoi ? La raison en est simple.

Ou bien le monde n’existe pas, ou bien le monde est Dieu — à ce dilemme, achoppe sans fin, lorsqu’elle veut se dépasser, la conscience qui s’exprime sur la Terre et par elle. Car l’expérience des voyants est d’une transcendance où se dissout le cosmos et ses myriades galactiques.

Ce qu’ils voient, c’est une absence de monde à l’infini, et cela est tout ce qu’il y a à connaître. Cela est la Réalité. Il ne reste plus rien, au fond de l’être, des constructions humaines, des illusions de la raison qui invente et tâtonne, affirme et doute et veut tout régenter. L’âme s’unit au Silence omniscient et s’anéantit en Dieu.

De retour à la conscience ordinaire, le voyant ou bien nie que puisse être réel le monde qui, désormais, s’offre à lui, tel un masque sur l’abstraite perfection de la Réalité suprême, ou bien pressent qu’en tout, du plus infime atome au plus énorme amas stellaire, cette Réalité est à l’œuvre et joue à se cacher d’elle-même et à se redécouvrir.

L’univers, dit l’Indien, est le jeu de Dieu, lilâ, jeu qui n’a rien de cruel, puisque Dieu seul existe et que c’est Lui qui se dérobe à Sa propre étreinte et se rejoint éternellement en ce que Plotin appelait « le vol de l’Un vers l’Un ».

Dieu se rejoindra-t-il jamais ? Telle est en fait la seule question. Dieu se reconnaîtra-t-Il jamais, non plus en quelques voyants épars, au fil des millénaires, mais en l’humanité dont les voyants ne sont que la promesse ? L’humanité se connaîtra-t-elle Dieu, à l’instar des quelques voyants qui, plus ou moins secrètement, la guident ? Un jour viendra-t-il jamais sur Terre où seul existera Dieu, non le zombie des mystagogues, mais le Divin éternel et suprême qui est cet univers et ce qui le contient et ce qui le constitue et ce qui le dépasse à jamais ?

Si la réponse est non, si la réponse est que tout doit se révéler irréel et alors se dissoudre, l’univers, qu’il soit peu ou prou le jeu de Dieu, n’est qu’un insane rêve avorté. Mais si la réponse est oui, si Dieu doit naître visiblement, être visiblement cet univers et ses créatures sans nombre, alors tout s’illumine enfin, et la Terre que, seul, l’homme perçoit distincte des cieux s’unit à leur pure infinitude et pour jamais la devient.

Faut-il dès lors parier — et non, plus, comme jadis, sur l’existence de Dieu, mais sur Sa manifestation universelle, sur cette parousie qui nous Le rendra partout manifeste et nous refera nous-mêmes à Son image ? Serons-nous Dieu un jour ? Puisque Dieu seul existe, serons-nous un jour tous conscients d’être Dieu ? Quelle heure sonnera au beffroi du cosmos, qui marquera notre nouveau destin ? À quel divin midi devons-nous aspirer ?

L’Éden animal

Tel était donc le sens du geste d’Ève : non seulement nous ouvrir les portes d’une nouvelle sphère de l’Être, mais nous y faire pressentir et rechercher cet Être même pour que nous nous fondions en Lui et que nous nous redevenions alors en notre vérité. Non seulement changer en hommes les créatures à demi animales que nous étions, mais éveiller en nos fibres le sens de la Divinité, mais semer en nous l’éperdu désir de découvrir la Déité du monde, mais nous faire porter, pour L’enfanter demain, ce Dieu qui, partout, nous échappe et, en tout, nous rejoint. Car Dieu n’existait pas avant le péché originel. Car avant le passage de la bienheureuse ignorance où sont les bêtes à la douloureuse connaissance du Bien et du Mal où vit l’homme, la conscience, qui ne percevait pas le cosmos, ne pouvait non plus en percevoir l’Auteur. C’est du geste d’Ève qu’est né Dieu, que son image a surgi dans la conscience de l’homme terrassé devant la gloire de l’univers qui le surplombait et dont, apparemment, il était séparé.

Et cette première naissance de Dieu dans la conscience terrestre, c’est cela que nous appelons péché originel. Ce pressentiment d’apothéose, c’est ce que nous appelons chute. Cette découverte qui est fatalement la plus sublime de toute l’histoire de la Terre, cette découverte par l’homme d’une Présence que rien ne circonscrit et qui, cependant, s’inscrit en toute chose et tout être, c’est ce que nous appelons notre malédiction. Malédiction, le fait d’avoir une intelligence qui devine autre chose. Chute, le don imprévisible de deviner l’Éternité sans la voir. Péché originel, le sens neuf et inné de Dieu.

Mais quel était ce Dieu, alors, qui, dans le Jardin défendit à Ève de cueillir et de manger du fruit de l’arbre ? Et comment aurait-elle trouvé juste ou injuste d’en manger, comment aurait-elle trouvé mal de faire une chose avant d’avoir la conscience du Bien et du Mal qui devait lui venir une fois, seulement, qu’elle aurait mangé du fruit ?

Jamais l’animal n’a imaginé Dieu, et les arbres ni les fleurs ne l’ont jamais fait non plus, et l’argile moins encore. Seul, l’homme, se redressant pour mesurer l’Espace qui le cernait, a senti en même temps quelque chose s’incliner en lui. Et ce devant quoi il s’inclinait, il lui a donné des noms multiples et divers qui, tous, se confondent en celui de Dieu.

Ainsi a-t-il quitté les mondes de la bête dont il était issu et s’est-il transformé au-dedans de lui-même en autel. La fange primitive est tombée de son cœur; comme un serpent qui mue, il s’est extirpé de sa peau ancienne, et il est apparu dans sa beauté d’inconnu et derrière lui, dans le passé de sa conscience, quelque chose a voulu, mais en vain, le retenir ou le rappeler. Le pas était franchi, la peau rejetée. Impossible de revenir en arrière. Alors son passé animal a maudit l’homme et, comme une ombre méphitique, a envahi et enivré son avenir.

L’histoire entière des civilisations se résume à cette plainte animale qui retentit en nous et nous affole, nous dicte nos démences et, en dépit de nos gloires, nous cloue à la frayeur. De jour en jour et d’âge en âge, ce passé de la Bête cherche à reprendre les commandes pour avoir barre sur l’homme qu’il jette dans l’orgie et le carnage où tout se défigure. Et l’homme, alors, se croit pécheur et condamné, poursuivi par un Dieu pervers et dictateur, quand le harcèle encore, avant de disparaître pour jamais, le fantôme frénétique de l’animal qu’il a jadis été. Car le sens du péché est reflet de l’animal en nous, et non perception — honteuse et craintive — de Dieu.

Le sens du péché ne peut être inspiré par Dieu qui, étant tout, ne peut être offensé par rien. Il ne peut naître que de l’impression de transgresser un ordre établi et soudain caduc. Par suite, il ne peut venir que d’un royaume inférieur à l’homme, car l’homme, pour devenir l’homme, a dû forfaire aux lois du règne animal. S’il y a eu crime, c’est non, certes, par rapport à Dieu, pour qui tout est Dieu, Éternité, Lumière, pour qui le péché n’existe donc pas, mais vis-à-vis des animaux qui, trahis, ont, en l’homme, fait retentir la voix de l’atavisme bafoué.

Il n’y a pas d’autre péché originel que ce crime de lèse-ignorance et de lèse-animalité.

Or, pouvons-nous dire aujourd’hui que nous soit définitivement acquis le statut d’hommes ? Sommes-nous définitivement et totalement dépouillés de ces anciens instincts du sang où se noie la conscience ? En ce cas, quel est ce raz de marée viscéral qui, parfois, nous affole et transforme toute existence en kermesse du vice et de la mort ?

Ou bien qu’entend-on par être un homme ? À chaque instant, on dirait qu’un spectre s’empare de notre être ; grimaçant par nos lèvres, contrefaisant nos gestes. Si fort que nous résistions, on croirait qu’un autre empire que le nôtre, que celui de notre espèce, veut, par notre ignorante entremise, s’étendre sur la Terre. Nos plus claires pensées, nos plus hautes aspirations, nos plus saintes victoires se mêlent de hideur, s’entachent d’un lancinant cauchemar qui, lors même que notre vue s’illumine, assombrit encore nos jours. Toute gloire semble d’avance ternie, toute pureté corrompue, toute beauté pourrie. Ignoble transmutation à rebours, et qui pourtant ne nous décourage pas, gravitation du passé aux doigts de singe : c’est en ce mouvement-là, qui ne dépend pas de nous, que réside la racine du Mal, c’est en cette force qui, toujours, nous tire en arrière et voudrait de nouveau et pour jamais nous engloutir dans l’obscurité de jadis, qu’est le berceau de ce que nous nommons péché.

Mais comment aurait-il pu ne pas en être ainsi? Comment l’homme aurait-il pu d’emblée devenir autre que ses ancêtres ? C’est par un lent miracle qu’ont été modelés ses membres et ses gestes dans le vivant matériau animal et qu’il a émergé de la stupeur sauvage de sa race première. Et d’une certaine façon, il n’a pas encore quitté cette race, il lui appartient toujours et lui doit allégeance, étant soumis comme elle aux diktats de la soif et de la faim, du désir et de la peur, de la naissance et de la mort comme aux lois violentes de la jungle où, cependant, il ne vit plus, fauve pris au piège invisible et tenaillant de la mentalité. Il ne peut échapper à cette règle nouvelle qu’est la pensée qui l’enserre et le meurtrit et, en sa vieille nature de fauve, il se révolte et devient furieux, prêt à détruire son carcan, sa prison et le monde.

L’homme est la prison d’une bête autrefois libre. Mais n’est-il que cela ? Ne sommes-nous que les geôliers d’animaux enterrés vifs dans notre subconscient ? Nous savons bien qu’autre chose est en nous, une lumière, un amour qui, au contraire, nous tournent vers les hauteurs rayonnantes de notre propre secret où tout redevient Dieu.

D’un côté, l’animal éperdu de chagrin d’avoir été arraché à ses vastes forêts d’antan n’accepte qu’à contrecœur et qu’au bout de millénaires sans nombre et qu’incomplètement la discipline qui doit l’humaniser. De l’autre, le dieu serein et souriant qui existe déjà guide le grand voyage et, du dedans, accepte toutes les tribulations, toutes les erreurs et tous les crimes comme les phases propitiatoires d’un sacrifice au Suprême.

Lorsque nous saurons voir en nous une bête aux abois, captive des subtils réseaux de la pensée, un singe incarcéré, malheureux et enragé, non seulement parce que sa liberté lui a été ôtée, mais parce qu’il se devine condamné à mort, alors nous comprendrons ce que veut dire le mot péché. Et lorsque, en même temps, dans notre miroir intérieur, nous saurons contempler l’éblouissant visage d’un éternel Enfant qui est Dieu, alors nous comprendrons aussi qui nous sommes en vérité et quel destin est le nôtre.

Pour le moment, nous voyons encore les choses d’un œil vitreux et n’y comprenons rien. Des êtres sont venus parmi nous afin de nous apprendre à dompter les bêtes sauvages qu’à notre insu nous abritons en nous ; des Instructeurs ont parlé afin que nous contrôlions en nous la houle d’antiques sentiments transmis par des espèces disparues ; des dieux vivants se sont mêlés à nous, se recouvrant de notre misère afin de l’éclairer, acceptant de porter les mêmes tourments que nous dans leur chair, leur cœur et leur pensée, plongeant dans notre bauge pour nous en arracher. Mais qu’avons-nous compris ? Et comment les avons-nous traités ? Ils sont venus nous délivrer de la bête prisonnière en nous et nous montrer, par leur exemple même, ce que nous allons devenir et qui est le contraire de la Bête. Nous ne les avons écoutés que d’une oreille inattentive ou incrédule et sans pouvoir comprendre. Ils le savaient et ne nous en ont pas moins aimés, sachant aussi que nous n’étions pas pécheurs, comme nous nous délectons parfois à le dire, mais simplement inconscients de ce qui bouge en nous.

Comme un peuple à l’agonie, mais encore très puissant et décidé à survivre, comme une espèce sorcière qui saurait nous murmurer les paroles de charmes aliénants, l’immense monde animal bouge sans fin en nous et nous fait agir ainsi que des animaux, crache son encre pour voiler notre conscience et oblitérer nos forces claires ; et c’est cela que nous appelons péché : l’envoûtement inévitable de notre âme par la bête que nous avons jadis été. Cela n’a rien à voir avec la morale ; c’est simplement une appartenance plus ou moins grande à notre passé pré-humain, la douloureuse liquidation de notre origine, l’ultime et long combat entre une forme qui ne doit plus exister et une autre où l’Être doit s’incarner plus totalement.

Ce pouvoir gigantesque, assise de notre vie, qui s’évertue à nous asservir, à renverser ce qui, en nous, est couronné de lumière, cette hydre sanguinaire qui se déchaîne dans nos jours et nous attelle à l’hystérie des tempêtes, cette sombre puissance léguée par les ères révolues, héritée de l’âpre combat des choses pour être, de la guerre sans quartier entre les animaux afin de subsister, c’est cela que, désormais, en ayant déchiffré la langue, après des millénaires, nous devons apprendre à ne plus accepter comme régent de nos vies. Patiemment, nous devons apprendre à voir en nous un champ de bataille où, sans trêve, s’affrontent les légions du passé pré-humain et les armées de l’avenir divin que nous devons incarner. Patiemment, humblement, nous devons apprendre à mettre enfin à mort l’animal dont nous sommes nés et dont la loi ne doit plus nous conduire.

Depuis des millénaires innombrables, le combat fait rage sous une forme ou une autre et ne peut avoir d’issue que notre anéantissement ou notre victoire définitive. Demain, une ultime guerre nous détruira — ou bien nous serons Dieu, ayant enfin vaincu la Bête aux mille têtes qui, depuis le début des temps humains, veut par tous les moyens nous détourner de notre divine destinée.

Il y eut un âge, que nous ne pouvons guère imaginer, où l’homme n’existait pas. Pour nous le représenter, nous nous servons de nos traditions, de nos nostalgies et de nos rêves, ou d’un savoir infirme. Nous ne pouvons le voir en sa vérité, tel qu’il fut vécu en son atmosphère non humaine. Mais cet âge inimaginable exista cependant, où nous n’existions pas.

Forêts à l’infini, montagnes vierges, fleuves resplendissants, prairies bornées par rien : en sa sauvage majesté, la Nature régnait alors, indiscutée, libre, tyrannique, ainsi qu’une déesse nue et innommée se parant tour à tour de fleurs et de glaciers et portant les bijoux vivants des animaux qu’elle enfantait dans un jeu disputé contre personne. Nulle part ni maison ni vaisseau, ni arme ni outil. Seul et comme éternel, le royaume inatteint, inaccessible de la farouche vie vivante avec, partout et sans témoins, le bond des gazelles, l’envol des oiseaux, ou le combat des grands reptiles. Tout était poème d’ivresse tellurique, avec des festins, sans invités, de lumière et de force : levers du soleil ou de la lune, crépuscules et nuits contemplés par nul regard. Le sang coulait dans les formes animées et se répandait hors d’elles, sous le croc de formes plus puissantes. Mais toujours, c’était l’animal qui dominait en son vertige de faim brûlante ou la torpeur de ses repues. L’animal l’emportait sur l’animal et n’était remplacé par rien dans la Nature inviolée. À jamais, la Terre serait cet immense jardin où les bêtes jouaient et s’entredévoraient sans se douter de la grandeur sidérale qui les entourait.

Mais dans ce jardin que nous nommons parfois Éden, un jour apparut l’homme. Et les animaux furent déchus de leur royauté pour avoir à leur insu enfanté une race nouvelle en laquelle se perpétuait leur règne, mais à l’état, désormais, de souvenir et d’ombre, d’inquiétude et de honte.

La lyrique sauvagerie des bêtes se trouvait étouffée, qui avait duré d’incalculables millions d’années et qu’un être obtus et balbutiant effaçait de par sa naissance imprévue et inévitable. C’est cela que nous n’imaginons pas, cette sanglante césure dans la Nuit des Temps, ce point de non-retour où furent tranchés les fils de l’ancienne vie animale et où l’homme commença de marcher devant lui tandis qu’en lui hurlait et gémissait son origine. C’est cela que nous n’osons nous avouer, les sanglots de la bête atavique, au fond de notre être, et sa révolte forcenée pour reconquérir le territoire du monde dont nous l’avons spolié.

Parfois, le cauchemar nous hante, d’une complète destruction de notre espèce. Et nous rêvons avec effroi d’une Terre que nous ne peuplerions plus, nous étant tous exterminés, mais n’ayant peut-être pas détruit toute vie. Il nous faudrait comprendre, alors, à quoi tendrait ce génocide. Par notre anéantissement, nous retournerions le monde aux bêtes. Mais ce ne serait plus un jardin que nous puissions de nouveau nommer Éden, s’il y en eut jamais un dans le passé.

Nous croyons qu’un paradis nous précède, et en avoir été chassés ; nous croyons à un monde de silence et de paix, avant nous, parce que n’y retentissait point notre voix ; et nos maux en étant absents, il nous semble qu’il était sans souffrances. Mais ce paradis-là était l’antre des bêtes qui, belles les unes et les autres monstrueuses, s’entretuaient déjà, ainsi que nous faisons, et préparaient sans savoir les plaies dont nous saignons. En nous, c’est leur meute géante qui, aujourd’hui, rugit et veut détruire, détournant nos gestes du but vers lequel nous avançons en somnambules afin que nous n’y atteignions pas et que retombant à leur état, éteignant toute clarté en nous et reformant leurs gestes avec nos membres, nous soyons hideusement les animaux du paradis d’antan au lieu de devenir les dieux du firmament futur.

Nous voyons bien, dès lors, quelle nostalgie se profile derrière notre fringale d’anéantissement, quelle simiesque rancœur saoule nos idéaux et déprave nos politiques, quel pouvoir, enfin, nous fait obstacle pour tenter de régner à nouveau sans conteste sur le monde en nous en arrachant. À nous de percevoir si ce pouvoir est conscient et comment nous y soustraire. Toute l’histoire de l’homme est en un sens définie par cette vengeance, par cette fureur d’une espèce rabaissée et dont les soubresauts nous agitent, par cette rébellion d’une Force qui veut nous extrader et reprendre possession de la Terre.

Est-ce donc cela que nous voulons, à cela que nous applaudissons lorsque nous apprêtons nos cataclysmes nucléaires au nom d’idéologies divergentes ? Dérision et vanité, alors, que tous ces mots sublimes prononcés au fil du Temps et qui, tous, ne feraient que conduire, par des chemins variés, à la résurrection de la Bête et à notre disparition ? À quoi bon pleurer le paradis perdu et quelque état peu probable d’innocence adamique ? En détruisant le monde comme nous semblons nous y ingénier, le paradis perdu serait certes retrouvé, mais ce serait un Éden de singes, la Terre sans dieu de la conscience animale que, cependant, nous croyons être la Terre même de Dieu.

Ne pouvons-nous voir ce trafic qu’une main étrangère fait sans cesse de notre être ? Ce qui, dans nos pensées, nos sentiments et nos gestes, rappelle si peu que ce soit l’animal, rien ne sert de l’appeler mal, vice, ou péché. C’est simplement notre mort, simplement le germe de notre anéantissement. Et si nous voulons vivre, nous n’avons d’autre œuvre à œuvrer que celle-ci : inlassablement nous désanimaliser jusqu’au fond de nous-mêmes.

Mais en quoi sommes-nous donc si semblables aux animaux ? Et qu’y a-t-il là de répréhensible ? N’est-ce pas la vie, après tout, la loi de la Nature ? Comment, dès lors, y échapperions-nous ?

Conformistes, raisonnables, puritaines, les questions ne manquent pas, dont les réponses, en leur suffisance pateline, voudraient nous donner bonne conscience. Chimère d’alchimistes, hallucination de mystiques, quelle est cette animalité dont nous devrions nous laver ? N’avons-nous pas conquis au prix du sang de nos ancêtres et de nos frères le droit d’être respectés comme hommes ? N’avons-nous pas conquis les secrets de la Matière ? N’avons-nous pas conquis l’Espace ? Où donc est l’animal en tout cela, et qui ose insulter à notre triomphe en y projetant la boue de l’origine ?

Derrière les frêles remparts de nos civilisations, nous avons oublié que la substance même dont nous sommes formés est ignorante et appose son sceau obscur sur toutes nos entreprises. Nous avons orné nos appétits de musiques et de poèmes, mais les avons-nous changés ? La soif de posséder, la folie de détruire sont-elles moindres chez nous que chez l’animal ? Au contraire, nous les justifions, nous les glorifions, nous en faisons le nerf des sociétés. « Avoir, c’est être » semble être depuis toujours la loi de la Nature ; et à cette loi nous nous plions, sans prendre la peine de chercher à en percer le sens. Avoir, c’est être, posséder un territoire où subsister, en chasser s’il le faut les occupants, décimer les espèces, anéantir les races — oui, c’est la loi même du monde, loi de la mort devant laquelle nous nous courbons. Avoir, c’est être : où est la différence entre le tigre dévorant et le pays guerroyant pour un plus grand empire ? Si nous n’avons rien, nous ne pouvons pas être. Absurde et inexorable commandement de la Nature auquel, malgré que nous en ayons, il nous faut obéir. Car autrement, nus et sans défense, nous nous livrerions à l’omniprésent bourreau du monde. Tuer pour ne pas mourir, point d’autre recours. Voulons-nous vivre ? Alors, il nous faut tuer cela même qu’une autre loi, plus haute, plus lumineuse, plus discrète, nous recommande d’aimer comme nous-mêmes. Avoir, c’est être. Avoir ce que l’autre possède, l’en déposséder, exister à sa place. C’est le principe même de l’évolution et qui, justement, souligne le legs, en nous, de la sombre Nature primitive. Car cela, cette implacable exigence de la Mort, cela qui est en la Nature, cela qui est en l’animal, cela, aujourd’hui, est en nous. Et c’est de cela que nous devons patiemment nous déprendre. Nous devons apprendre à être immortellement et à tout posséder infiniment en nous-mêmes; apprendre à être l’univers et l’âme de l’univers ; tuer la Mort pour être enfin et pour être à jamais.

Cette mort de la Mort, c’est donc elle la désanimalisation de l’homme. Plus l’homme s’épure, plus il se découvre immortel. Celui qui ne veut plus que son âme, que la vie et la joie de son âme, voit tomber de lui, graduellement, les écailles de l’ancienne nature, les vieilles faims, les vieux penchants, les vieux réflexes qui l’étouffent ; hâtant le processus, il jette tout le lest qu’il peut afin de prendre son essor. Cela n’a rien d’un sacrifice, cela n’est un renoncement que si on le voit de l’extérieur ; c’est purement une mue où l’être se défait du cocon jadis protecteur et qui, aujourd’hui, l’asphyxierait. Comme la chrysalide devient papillon, il devient homme clair. Et pas plus que la chrysalide ne représentait un état de chute ou de faute, l’homme ordinaire ne représente un état de péché ; il est un être de transition sur le chemin de la divinité.

À aucun moment, il ne s’agit de morale : atavisme avant et mue consciente après, d’une étape à l’autre l’homme prend simplement conscience de lui-même ; de moins en moins animal, il devient de plus en plus divin ; ce n’est qu’un épanouissement où la notion de péché n’a que faire.

Plus exactement, ce que nous appelons (ou que, dégoûtés des éthiques, nous ne voulons plus appeler) du nom sinistre de péché, est la perception de ce qui empêche notre progrès. Notre conscience, en sa mutation, pressent, puis reconnaît les obstacles et se cabre. Destinée à d’autres domaines, elle recule devant ce qui l’en détourne, ou bien s’y heurte et le stigmatise, en même temps qu’insurgé l’animal en nous multiplie les orages.

Perpétuellement en lice, deux pouvoirs semblent se disputer notre être, l’un plus fort au commencement et l’autre pour finir. Au commencement des temps humains, le sens du mal est encore imprécis, tandis qu’il est peu à peu transcendé chez l’homme qui s’achève en son âme. Mais entre ces deux extrémités, l’homme se découvre et, horrifié, affronte les colosses qui l’habitent et voudraient le renverser. Il est ivre de ces êtres qui bougent en lui comme des spectres naufrageurs, poursuivi par des voix, des regards, des haleines innommables venus de tout ce qu’il ignore et qu’il fut autrefois. Et en même temps, une lueur progresse devant lui, qu’il voit au-dedans, qui affermit sa marche, le soutient, le relève s’il tombe et lui parle d’espérance et de paix. Au début, il ne comprend pas, il ne sent rien, puis il découvre cet amour qui, sans faillir, le guide au milieu des tempêtes. Et il apprend à s’y confier et à se soustraire aux gueules du passé d’ombre. Au début, il obéit mécaniquement aux injonctions obscures, tissé qu’il est encore dans les ténèbres primitives, mais à mesure qu’il s’extrait de la matrice d’inconscience et pénètre dans la lumière, il naît douloureusement au besoin d’autre chose. Alors, les millénaires coulent sur lui comme l’eau d’un voyage infini, et son être, se confiant à d’invisibles astres, traverse en grandissant le changeant océan des choses.

Chaque pas est une erreur et une découverte ; chaque seconde enseigne l’âme qui émerge de la Nuit et, sur l’onde de l’Espace et du Temps, apprend à s’éployer. Il est vrai que nous ne sommes plus des bêtes, même si nous en gardons encore les crocs et les griffes. Après tant de chutes et de trébuchements, de crimes et de meurtres, nous nous sommes un jour éveillés à un autre besoin, à une autre conscience, et peu importe le nom que nous lui avons donné. Alors, une prière, une aspiration s’est formulée en nos cœurs : « Permets que nous ne soyons plus jamais cela. Délivre-nous de cette ignorance où nous sommes comme des animaux. Permets que nous soyons libres et purs et qu’un jour nous voyions Ton visage, car voici que le reflet vient d’en surgir en nous. »

Certes, à bien y regarder, nous sommes encore loin d’être délivrés, et même loin de vouloir tous l’être. Anges mongoloïdes, nous ne voyons pas que ce mal où nous vivons encore est commis à travers nous par d’autres mains que les nôtres. Nous ne comprenons pas qu’à suivre encore la loi qui dit qu’avoir, c’est être, et que nous avons héritée d’ères enfouies dans le passé le plus ancien, nous ne faisons qu’en nourrir le pouvoir, qui veut s’emparer à nouveau de la Terre, notre mort en fût-elle le prix. Tout notre lent et douloureux progrès ne servirait alors qu’à mieux nous dissoudre, et l’animal dont nous sommes issus serait aussi notre fin, n’aurait en fait jamais cessé, sous le masque vivant de nos traits, de gouverner le monde. Un animal à forme humaine, tel qu’il apparaît parfois dans le chaos des guerres, serait finalement vainqueur, pitoyable aboutissement des temps humains, au lieu qu’un autre avenir nous est annoncé, promis non comme une récompense pour les justes — car si tous les hommes ne sont pas justes, aucun ne peut l’être vraiment —, mais comme une simple nécessité de la vie sur la Terre : maintenant que nous avons pressenti l’Être de notre être, il nous faut comprendre qu’une autre dimension est intervenue dans le grand jeu cosmique où nous nous mouvons en funambules.

Car de même que la pensée nous a été donnée jadis, de même aujourd’hui descend sur nous une autre faculté. Un pouvoir supérieur à la pensée s’instille en nous lentement et dissout nos coutumes et nos mots. C’est également pourquoi il nous semble que tout s’achève et va périr. Et nous avons peur et nous nous débattons, repoussant de toutes nos forces nous ne savons pas quoi : la Mort qui nous écrase ou Dieu qui nous délivre. De même, il y a des millions d’années, dans sa fruste torpeur, un être s’est-il débattu contre un pouvoir invisible et immense qui, le tuant, nous a enfantés. Que savons-nous de cette fin du monde ? Y pensons-nous jamais ? Puis, nous avons grandi et découvert en nous des valeurs neuves qui nous ont été comme des pouvoirs magiques. Et d’entre ces dons occultes, il y avait le sens, qui s’est sans fin développé, du Bien et du Mal et le dégoût de l’animal dont nous étions nés et le besoin d’être purs.

Oh, ce besoin qui a fait de nous des criminels ! Ne pouvons-nous enfin le comprendre aujourd’hui et, du même coup, rejeter la dichotomie qui nous hante ? D’un seul mot — d’un seul mot d’amour vrai pour Dieu —, nous pouvons effacer à jamais ce sens de la faute qui nous torture et nous sépare de Lui. Il suffit de regarder dans le passé l’image vraie des choses et de consentir alors à ceci : au moment où, dans la préhistoire la plus reculée, l’homme a regimbé devant sa propre bestialité native, à ce moment-là Dieu est né en lui.

Au moment où lui est venu le sens de ce que nous appelons péché, et qui est donc le moment où il a commis le péché originel, Dieu, a commencé d’exister. Et c’est pourquoi, fatalement, au moment précis où il a commis le péché, l’homme a été sauvé. S’il ne l’avait pas commis, il serait demeuré une créature inférieure inaccessible à la rédemption, c’est-à-dire à la vision de Dieu. Parce que nous sommes « pécheurs », nous sommes dignes de voir Dieu. Aussi n’avons-nous rien d’autre à savoir finalement que ceci : depuis toujours, et quoi que nous fassions, dans quelque abîme que nous tombions, nous sommes tous — tous sans exception — à jamais sauvés.


[1] Sri Aurobindo définit le mantra comme « une parole de mouvoir née des profondeurs secrètes de notre être » qui peut « créer en nous de nouveaux états subjectifs, modifier notre psychisme, révéler une connaissance et des facultés que nous ne possédions pas avant. » (The Upanishads)
[2] « Ce qui est nuit pour tous les êtres est veille pour celui qui s’est maîtrisé et ce qui est veille pour eux n’est que nuit pour le sage qui voit. » Bhagavad-Guîtâ, II, 69.
[3] « De quelque côté que tu te tournes, là est la face de Dieu. » (Le Coran)
[4] « L’athée est Dieu qui joue à cache-cache avec Lui-même ; mais le croyant est-il bien autre chose ? Peut-être, car il a vu l’ombre de Dieu et il s’y est cramponné. » Sri Aurobindo, Pensées et aphorismes.
[5] C’est, en Inde, la conception de l’Adwaïta Védânta qui, moins intransigeant que le bouddhisme, reconnaît que Dieu (mais Dieu seul) est réel. L’Indien considère volontiers que le monde est une illusion, tandis que, pour les bouddhistes, ni le monde, ni l’homme, ni Dieu n’existent vraiment.