Roger Godel
Laisser les formes s'effacer

Cela reviens à dire ceci : l’étude du champ d’observation nous livre des lois ; dans leur énoncé réside l’intelligibilité du champ ; mais on doit reconnaître aussi, à travers leur formulation, un attribut propre à ce champ. Et ma pensée formulante – comme, d’ailleurs, mon être entier – est une particularité du champ se révélant à lui-même en termes de conscience mentale. Je suis cela : l’observateur, l’instrument et l’objet d’observation tout à la fois. Notre cerveau en fonction est une singularité du cosmos. Il porte dans l’intimité de sa structure l’inscription de la loi qui a procédé à sa genèse et dont il est l’expression vivante. En déchiffrant le monde, il se déchiffre lui-même, car la loi cosmique figure dans son plan d’organisation. Elle est mani­feste dans l’arrangement du réseau et dans son jeu fonctionnel aux degrés infinis de liberté.

(Extrait de Roger Godel – Un compagnon de Socrate. dialogues sur l’expérience libératrice. Édition Les Belles Lettres 1956).

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À MIDI SUR L’ILISSOS

CLAUDE. – Une nuit et un jour ont passé sur notre entretien. J’ai emporté en vous quittant l’impression inconfortable d’être enfermé en moi-même. Tous les paysages du monde ont accès à ma cellule. Ils m’apparaissent dans un miroir où je me reconnais ; je ne puis faire un seul pas hors des murs. Ma solitude est absolue. Vous avez éveillé dans ma tête une obsession qui ne me permet aucun repos. Lorsque j’aperçois une silhouette humaine, je sais qu’elle m’est intérieure, je sais que ma vision l’a construite, au moral comme au phy­sique, dans ses moindres détails, et que mes réactions à son égard lui font une personnalité.

J’étais fort épris d’une femme intelligente et belle. Mais la Sagesse m’a éclairé sur cette illusion. Il est certain à présent que son image, avec tout ce qu’elle éveille, était une simple, évocation de mon cœur complice des sens. Est-il possible d’aller plus loin dans la voie de la folie ?

MENON. – Un dernier plongeon vous en fera sortir.

CLAUDE. – J’hésite à poursuivre cette absurde aventure.

MENON. – Absurde en effet. Votre situation est intolérable ; cherchez une issue.

CLAUDE. – J’ai été contraint de rejeter l’illusion d’un monde objectif indépendant du champ de ma conscience. La réalité, pour moi, est maintenant au-dedans.

MENON. – L’épithète « au-dedans » sonne étrangement à mes oreilles. Au-dedans de quel réceptacle situez-vous ce monde ?

CLAUDE. – À l’intérieur de ma tête et de mon corps, quelque part dans le cerveau, peut-être un peu partout à travers sa matière grise ou blanche.

MENON. – L’univers entier, jusqu’aux plus lointaines étoiles, serait-il entré dans votre corps ?

CLAUDE. – C’est une position intenable en effet !

MENON. – Pourquoi s’effrayer du paradoxe ? Mieux vaut le résoudre. L’image de ce monde, dites-vous, prend sa source en votre corps, et de ce lieu central elle semble se déployer au loin vers tous les horizons. Consentiriez-vous maintenant au suprême abandon : à celui de ce corps et de ce cerveau que vous avez établis au centre de l’univers ?

CLAUDE. – Devrai-je aussi cesser de nourrir des pensées dans ce cerveau ?

MENON. – Je ne vous incite à aucun sacrifice ni renoncement. Voulez-vous que nous examinions ensemble l’évi­dence des faits ? C’est à eux de nous instruire.

Vos yeux sont grand ouverts ; vous leur faites parcourir l’étendue d’un vaste horizon. Dans votre champ de conscience passent les nuages du ciel bleu. Qu’apercevez-vous encore ?

CLAUDE. – L’image d’une montagne, la rivière proche avec les arbres sur ses rives, diverses personnes.

MENON. – Le paysage est-il entré en vous au grand complet ? N’avez-vous rien omis ?

CLAUDE. – Rien d’important n’a été oublié.

MENON. – Sauf vous-même ! Au moment de conclure l’inspection, nous avons négligé d’introduire dans votre champ de conscience le corps de Claude. Réparons vite l’oubli, l’image de cette silhouette manquerait à la vision d’ensemble. Pourquoi l’avoir retranchée ?

CLAUDE. – Parce qu’elle a sa place au centre de tous les rayons visuels. Vers mon corps – plus particulièrement sur mes yeux – converge l’univers entier ; du moins celui qui m’est connu ou connaissable.

MENON. – Chacun d’entre nous s’attribue ce privilège singulier. En conséquence, le monde devrait avoir des milliards de centres. Vous seriez l’un d’eux. Mais ce lieu central, le situez-vous à la surface de votre corps, ou doit-on le chercher plus profondément ?

CLAUDE. – Il est sur la rétine, ou plutôt dans le cerveau entre le lobe occipital et les noyaux gris de la base… dans la trame du diencéphale.

MENON. – Je vous demande de reconnaître le point central où viennent se perdre en vous tous les rayons lumineux. C’est à votre propre expérience que je m’adresse, non pas à des théories physiologiques. Je vous demande d’examiner à nou­veau le contenu de votre champ de vision, depuis les objets lointains jusqu’aux plus proches. Vous y trouverez, inclus, pour finir, votre propre corps au premier plan. Retirez-vous alors derrière son image.

CLAUDE. – J’exprimerai donc simplement ce que je constate. Ce centre d’observation doit être caché à une très grande profondeur de mon être – au-delà de tous les sens – puisque la forme de mon corps, mêlée aux sensations et juge­ments qui s’y réfèrent, apparaît à un témoin établi en ce poste. Il est nécessairement en retrait, et à une distance incommensurable de toutes choses intérieures ou extérieures au corps [1]. Serait-ce le centre même d’intégration de l’individualité, le point où il demeure dans son unité indivisible ?

MENON. – Dès lors qu’il vous apparaît dans cette perspective, que devient le corps de Claude par rapport au paysage ?

CLAUDE. – Une nécessité logique lui impose de prendre place dans l’univers dont il est partie intégrante. Mon corps est fait de la même étoffe que le cadre environnant. Il a puisé dans le cosmos tous les éléments physiques et chimiques dont il se compose. Sa place est dans le monde extérieur.

MENON. – Le « monde extérieur », cet univers d’objets que nous avions résolument désavoué et banni de notre présence, reprend maintenant sa place devant nous et il s’est beaucoup accru pendant que nous descendions en profondeur jusqu’à ce poste d’observation dans l’intériorité. Sa masse a absorbé le corps et toutes les pensées de Claude…

CLAUDE. – La pensée d’un homme peut-elle faire partie du monde objectif ?

MENON. – Observez le jeu de votre activité mentale lors­qu’elle naît et prend forme devant nous. Elle fait jaillir sa courbe, la développe, établit ou rompt des rapports entre un thème et l’autre au regard de votre esprit de discrimina­tion. Le contenu vous en est offert pour être retouché, corrigé et transmis à l’organe d’expression : la parole. L’élaboration et le déroulement de cet étrange phénomène se sont accomplis à distance du niveau où demeurait – en éveil – l’observateur. Et celui-ci, établi sur cette haute et dernière instance, possède le pouvoir de défléchir le cours des pensées.

CLAUDE. – Si je le perçois à partir de ce foyer distant, le cheminement de ma propre réflexion m’apparaît objectif.

MENON. – Ces méandres font surgir des formes changeantes et une durée. Vous-mêmes, sans attache avec ces choses subtiles, demeurez immuable.

CLAUDE. – Ma pensée n’est-elle pas issue de moi ? Elle me lie ; si je m’abstiens de la revendiquer comme mienne, par contre elle me revendique, moi, sa source d’émission, et m’engage dans son impermanence.

MENON. – La permanence s’affirme en vous. Vos pensées, vos attitudes peuvent bien se contredire, leur antagonisme s’exerce sur un champ limité. Plus haut, les contradictions sont résolues. Un même observateur – pure vigilance – tient sous son regard leurs termes irréductibles l’un à l’autre. Percevrait-il leur conflit si lui-même ne demeurait constant, hors d’atteinte, toujours identique à soi ? Sa nature imperson­nelle le soustrait à tout engagement.

CLAUDE. – Je tombe d’accord en m’interrogeant sur ce point. Il existe, au plus intime de l’être, un état de pure vigilance. Sa nature est indescriptible parce qu’elle récuse le témoignage des sens et de la raison. La pensée la plus subtile se résorbe dans cet axe de toutes références. C’est pourquoi il y règne un silence absolu. On peut seulement faire allusion à cela par figures et symboles, ou en termes négatifs.

MENON. – Mon cher Claude, vous parlez comme un homme à qui ces choses sont familières. Le souvenir commence à poindre en vous. Socrate se réjouirait d’entendre s’éveiller la lointaine anamnèse.

CLAUDE. – La pointe de son aube est insaisissable, elle tremble sous mon regard. Mais peut-être serait-il plus conforme à la vérité de dire : mon regard commence de s’éteindre à son approche.

MENON. – Mais après avoir subi cet éblouissement, le regard doit tomber à nouveau sur le cours de la vie empirique. Il est temps de revenir…

CLAUDE. – Pourquoi ? Aurais-je rêvé en état de veille ?

MENON. – Bien au contraire, vous avez veillé dans l’état de rêve. À partir de ce jour, la vérité va se mêler étrangement à vos songes. Restez alerte. La découverte reste acquise. Le temps ni les contingences ne peuvent l’effacer. Sa clarté demeure sous la brume.

CLAUDE. – Vous m’avez soudainement ramené sur le terrain. Il est vrai que la position en extrême pointe où j’étais parvenu, était difficile à soutenir. Plus rien n’y survit du monde. Aucune parole ne peut y pénétrer, ni en sortir. Ma chute offre, du moins, quelques avantages en compensa­tion. Je retrouve mes sens et l’instrument du langage… avec leurs imperfections dont je me satisfais. Le monde fait éclater à présent une merveilleuse splendeur à travers le manteau de magie dont il est vêtu. Dans l’abondance sans limites de ses formes, une forme unique apparaît. Elle ramène ce qui change à ce qui ne change pas, le temps à l’intemporel.

MENON. – Vous persistez à parler par symboles abstraits. Qu’est devenu le monde objectif ? Peut-il être décrit ?

CLAUDE. – La frontière a disparu qui le séparait de la vie subjective. C’est établir une division arbitraire, factice que d’opposer l’extériorité à l’intériorité, le réel à l’irréel.

MENON. – Parmi les formes innombrables dont vous observez la venue et la disparition dans la brume d’un demi-jour, il en est une qui vous touche de près : le personnage de Claude. Comment vous apparaît-il quand son rôle est porté sur la scène ?

CLAUDE. – À tout instant, il assume de nouvelles attitudes, des mécanismes à déclic le meuvent. Une pensée puis une autre, une gerbe de pensées le traversent. Il leur donne accueil. Sait-il d’où elles viennent ? Vers quel destin le conduiront-elles ? Des vagues d’anxiété ou d’espoir, de colère, de joie, de terreur, déferlent sur lui. Les contradictions ne le gênent pas, il est toujours un autre. La vie en perpétuel écoulement lui impose de passer de forme en forme sans répit.

Depuis l’instant où on le conçut dans l’union de deux cellules, il est demeuré identique à lui-même. Son nom consa­cre cette évidence de fait. Cependant, à tous les niveaux de la substance dont il est formé, des parcelles de matières vivantes le composent et le décomposent en un tourbillon incessant. Je dois, quelque part, réconcilier l’irréductible antinomie de l’impermanence et de l’immuable.

MENON. – Quelque part, dites-vous ! En quel lieu privilégié le fluide cesserait-il de couler sans stagner pourtant ?

CLAUDE. – Cette opération est inconcevable ; où pourrait-elle se réaliser ?

MENON. – Partout, sinon… nulle part. Le pouvoir du Sage consiste à réaliser cela, par nature et sans effort transcendance et immanence, présentes l’une à l’autre, sont dépassées en lui.

CLAUDE. – Socrate vous a-t-il communiqué la recette pratique de cette extraordinaire alchimie ?

MENON. – Un jour d’été, je rencontrai le Sage au bord de l’Ilissos en compagnie de Phèdre. Il nous enseigna le secret.

CLAUDE. – Vous a-t-il permis de le divulguer ? Au dire de certaines personnes qui se prétendent des « initiés », il est interdit, sous peine de sanctions sévères, de vulgariser cette connaissance. La tradition doit rester ésotérique.

MENON. – Une secte de pythagoriciens observait le commandement du secret. Elle avait ses raisons. On enjoignait le silence, aussi aux initiés d’Éleusis, à juste titre.

Socrate parlait à ciel ouvert, en plein midi [2]. Il n’a jamais craint que la vérité fût trahie. Parmi ses auditeurs, ceux qui n’étaient pas qualifiés pour le comprendre demeuraient sourds à ses paroles. Leurs oreilles, closes devant le secret, ne recueil­laient que du bruit.

CLAUDE. – Vous souvenez-vous de cette journée ?

MENON. – Il n’appartient pas à la mémoire de l’évoquer. Sa constante présence la soustrait au temps.

Le soleil, à midi, surplombe en droite li