Cerveau et conscience de soi par Roger Godel

(Extrait de Vie et Rénovation par Roger Godel – Gallimard, 1957)  Le titre est de 3e Millénaire Les données de l’électro-encéphalographie démontrent qu’à tout processus mental correspond une déflagration de salves électriques. Une relation incontestable, encore que fort obscure, associe certaines expériences psychiques — tels le sommeil profond, l’état vigile, la somnolence, la réaction d’éveil […]

Roger Godel ou de l’humanisme à l’humain par André Mirambel

Roger Godel était d’un caractère exceptionnel en même temps qu’un élève d’une rare qualité. Indulgent aux faiblesses d’autrui, exigeant pour lui-même, serviable, sociable, il paraissait gêné d’une supériorité qui s’imposait malgré lui sans conteste. Tout l’intéressait : les lettres, les sciences, les arts (je lui ai connu un beau talent de pianiste, et, parmi les ouvrages nombreux qu’on lui doit, il en est un consacré à la musique sous le titre Formes de la mu­sique et musique intérieure, Essai sur la création musicale, écrit en 1936). Sa rapidité à apprendre, à comprendre, étonnait. Une puissance de labeur considérable lui permettait de mener de front plusieurs travaux, parmi les plus divers, et de se consacrer dans le même temps à de multiples activités. On admirait l’étendue de ses connaissances, et aussi la maturité de son esprit : il appor­tait, aux choses et aux hommes, des réflexions dignes d’un adulte éclairé…

Expérience libératrice et connaissance de soi par Jacques Masui

Bien que fidèle à l’attitude critique et aux critères ration­nels, le docteur Godel entend se fixer dans le concret, ne jamais perdre de vue l’expérience. Démarche pragmatique ? peut-être (d’ailleurs, n’a-t-il pas fortement subi l’influence des savants an­glo-saxons ?), mais d’un pragmatisme nouveau qui veut tenir compte de toutes les données d’où qu’elles viennent et n’ériger aucun système. Encore une fois, dans la pensée grecque ce qui l’intéresse, c’est la méthode, c’est la praxis et non les systémati­sations. Seules, les pensées qui reflètent une réalité vécue, une force à l’œuvre, reconnue et apprivoisée, retiennent son attention…

Hommages à Roger Godel

Quand on demanda au sage indien combien de temps il fallait pour l’illumination, il prit une feuille sèche et la cassa en la frôlant avec l’ongle. Le même temps, dit-il, est nécessaire pour s’éveiller à la vérité. L’illumina­tion d’une heure, de la dernière heure, suffit à rédimer, à rache­ter une vie. Si elle ne vient pas, alors, les rêves néfastes s’empa­rent de l’être. J’ai vu beaucoup de morts, paisibles les unes, d’au­tres atteignant la sérénité après une heure de perturbation, et d’autres, où le cadavre a gardé pour toujours une attitude tourmentée et crispée. Si la confiance dans le bien manque, il se perd. Le Livre des Morts égyptien parle du dialogue de l’âme avec son propre cœur, demandant clémence parce qu’il a été lui-même son propre juge. Si le cœur tombe, il est dévoré par les monstres qui attendent au pied de la balance.

Retrouver le mesureur de l’incommensurable par Roger Godel

Ne consultez pas votre imagination, elle vous tromperait grossièrement. Sa fonction se déroule dans un monde de formes et l’incite à créer une diversité d’images et d’émotions. Incapable, par conséquent, d’accéder à l’altitude de l’expérience, elle bâtira pour vous satisfaire un décor de fantaisie, une mise en scène, une vision faussement mystique. Or l’expérience refuse toute vision de forme, de substance, de couleur. Sa nature est indescriptible. Aucune parole ne la qualifie authentiquement. On la trahirait à vouloir la nommer Savoir, Harmonie, Beauté, Joie ou Amour. Leurs majuscules n’ajoutent rien à la petitesse des mots.

Laisser les formes s’effacer par Roger Godel

Cela reviens à dire ceci : l’étude du champ d’observation nous livre des lois ; dans leur énoncé réside l’intelligibilité du champ ; mais on doit reconnaître aussi, à travers leur formulation, un attribut propre à ce champ. Et ma pensée formulante – comme, d’ailleurs, mon être entier – est une particularité du champ se révélant à lui-même en termes de conscience mentale. Je suis cela : l’observateur, l’instrument et l’objet d’observation tout à la fois. Notre cerveau en fonction est une singularité du cosmos. Il porte dans l’intimité de sa structure l’inscription de la loi qui a procédé à sa genèse et dont il est l’expression vivante. En déchiffrant le monde, il se déchiffre lui-même, car la loi cosmique figure dans son plan d’organisation. Elle est mani­feste dans l’arrangement du réseau et dans son jeu fonctionnel aux degrés infinis de liberté.

Spectateur devant le monde par Roger Godel

Un ferme ancrage préalable dans le socle du réel s’impose à l’homme de science s’il veut entreprendre sous d’heureux auspices l’exploration aventureuse de sa propre structure jusqu’à l’ultime profondeur. Il est souhaitable qu’une amarre indestructible, guidant sa progression dans la descente aux abîmes, lui assure une stabilité à l’épreuve des courants de dérive. Car c’est d’abord dans un monde de fluidité aux formes incertaines qu’il doit passer ; au-delà du territoire où s’élèvent encore les fugitives constructions mentales qui lui sont familières, aucun indice sensible n’apparaît. Un uni­vers sans dimensions d’espace ni de temps se laisse découvrir – paysage de figures significatives que seule une conscience en éveil peut déchiffrer. Aucun pionnier de cette expédition ne saurait procéder avec l’aide des seules ressources dont dispose l’investigation mentale au-delà des frontières extrêmes de la psyché ; et dès les premiers pas il risque de s’égarer par défaut d’épisté­mologie. L’achèvement de l’itinéraire exige que soit éveillée la connaissance – à la fois transcendante et immanente de l’intemporel.

Un psychisme animal ? par Roger Godel

C’est en témoin objectif et sans prêter à la bête ses propres émotions, que le biologiste observe la lutte. Mais parfois il se laisse entraîner dans les péripéties du drame ; s’identifiant aux adversaires il reconnaît en eux la peur, la colère, la ruse, l’hésitation. Quelle imprudence de langage ! Admettrons-nous de pareilles infractions à la règle ? Eh bien, je veux poser nettement la question une fois pour toutes. Est-ce verser dans l’hérésie qualifiée d’anthropomorphisme que d’attribuer au monde animal des émotions sensi­blement homologues de celles que nous éprouvons ? Nous est-il interdit de découvrir chez la bête l’ana­logue de nos joies, de nos douleurs, de nos craintes, de la peur, de la colère ? Qui est le Grand Inquisiteur assez sûr de son juge­ment pour légiférer sur ce point ? En voulant ignorer la conscience dont la vie emplit ses créatures jusqu’à la plus infime d’entre elles, il tarirait, il dessécherait sa propre source d’entendement…

Le cœur et l’intelligence de l’homme, instruments de son destin par Roger Godel

Notre terminologie moderne, la terminologie occidentale est confuse, elle est très vague. Le fait de se trouver contraint d’employer le mot cœur pour parler d’une connaissance est déjà une très grande source de confusion, parce qu’enfin nous avons l’habitude de considérer le cœur comme un organe. C’est donc une très grossière métaphore, une très grossière figure de langage qui nous conduit vers l’acception du mot dans le sens effusion. En général, quand on fait appel au cœur de quelqu’un, on attend de lui un sentiment, une consécration. Mais tout cela nous laisse bien loin de l’esprit. Nous sommes dans le domaine du sentiment, nous ne sommes pas dans le domaine du discernement. Eh bien, pour les anciens, le cœur c’est le cœur de l’être et le cœur de l’être c’est sa source créatrice. C’est également ce qu’on traduirait en anglais par core, le centre de toutes ses activités. Nous dirions en biologie que c’est le centre d’intégration de l’être, non pas le centre matériellement localisable bien entendu, mais physiologiquement, dynamiquement compréhensible. Et d’autre part, l’esprit. Qu’est-ce que le mot esprit évoque pour un contemporain ? Quelque chose de très vague aussi. On aspire à définir l’esprit, on n’y parvient jamais.