Robert Linssen : Le Nirvana


28 Feb 2009
Qu’est ce que le Nirvana ? Publiée sous le nom de Ram Linssen
(Revue Spiritualité Numéros 16, 15 Mars 1946)

Il n’est pas commode de faire comprendre aux intellectuels occidentaux en quoi consiste l’état du Nirvana. Beaucoup d’hypothèses contradictoires ont été formulées à l’égard d’un tel problème. La raison de tant de difficultés se trouve dans le fait qu’il s’agit d’une expérience rigoureusement incommunicable. Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. Mais lorsqu’il s’agit d’un état d’être procédant de niveaux de conscience infiniment supérieurs à ceux de la norme les termes de notre langage s’avèrent insuffisants.

Insister sur le caractère incommunicable de l’expérience « nirvanique », ne signifie nullement postuler a priori son impossibilité, ou ses propriétés surnaturelles.
Loin de là. La notion du « surnaturel » sert trop souvent de support et de masque a l’ignorance humaine. Elle est une excuse facile pour les paresseux de l’esprit.
Ainsi que l’exprime Vanderleeuw « les vérités de l’intuition sont des paradoxes pour l’intellect ». Dans l’expérience du Nirvana, l’esprit accède à des niveaux de conscience infiniment supérieurs à ceux de l’intelligence ordinaire et de l’intuition dans l’exercice habituel de leurs fonctions.
Il faut donc s’attendre à la mise en évidence d’un ensemble de vérités paraissant à priori déroutantes et même absurdes pour certains.
Ne disons pas qu’elles sont illogiques ou irrationnelles. Disons que ces vérités sont a-rationnelles, ou, mieux encore : supra-rationnelles.
Quelle raison confère aux vérités « nirvaniques » un tel caractère? C’est que la dite expérience n’est précisément pas uniquement intellectuelle. Elle consiste en la réalisation d’un état d’être suprêmement homogène où s’évanouissent les oppositions entre le cœur et l’esprit. Ces distinctions sont absolument arbitraires. La raison et l’amour sont les deux facettes opposées mais complémentaires d’une même réalité. Disons mieux : elles ne sont même pas opposées, mais parfaitement UNE.
Elles sont UNE comme la lumière blanche est une, avant qu’un prisme vienne la décomposer et nous révéler le spectre coloré de ses composantes. Si tant de difficultés sont éprouvées par les occidentaux lors de l’assimilation des disciplines indiennes, c’est parce qu’ils sont hyper-intellectualisés. Ce développement unilatéral a pour rançon la dé-spiritualisation de leur cœur. L’une des composantes fondamentales intervenant dans la synthèse de leur accomplissement fait défaut. Pauvreté de cœur, carence manifeste d’amour véritable, tels sont les facteurs majeurs qui sont responsables de l’attitude rétive des occidentaux a l’égard du Nirvana. En effet, quelle richesse de cœur ne faut-il pas avant qu’une âme réellement capable d’embrasser l’universalité des êtres et des choses dans un élan d’amour. Le fini humain que nous sommes s’intègre dans l’ineffable unité de l’infini divin après une dépossession progressive de l’amour et de l’esprit.
Encore faut-il insister à cet endroit, sur les dangers d’une « métaphysisation » de l’amour conduisant certains chercheurs trop impatients à des extases mineures. De tels cas aboutissent aux plus étranges paradoxes qui soient : ceux notamment de certains êtres s’imaginant avoir atteint les plus hauts sommets de la vie unitive, tandis que d’autres aspects de la personne se trouvent encore entachés d’un égoïsme farouche. Trop de métaphysiciens s’escamotent eux-mêmes. Trop de mystiques ne poursuivent inconsciemment que la réalisation déchaînée d’un sensualisme subtil et opposent une fin de non-recevoir aux exigences que la Nature — à dessein — proclame tout au long de leur existence.
Si nous avons choisi pour titre de cet exposé le terme « Nirvana », c’est en guise de signe de ralliement autour d’un problème spirituel au sujet duquel s’interrogent de nombreux chercheurs. En fait, l’exposé que vous trouverez au cours de ces lignes ne s’inscrit dans le cadre d’aucun système philosophique déterminé. Et s’il nous a été donné d’en apprécier en particulier toute la prestigieuse saveur par les échos immortels de L’Inde, le Nirvana dont il sera question, transcende tous les yogas particuliers. Nous agissons dans cet esprit, non pour nier les apports du passé, mais pour mieux mettre en relief leur contribution à l’ultime sagesse qu’il nous est a tous donné de concevoir aujourd’hui. Mais concevoir ne suffit pas. Il faut réaliser. La foi sans les œuvres est une foi morte, disait Saint Paul. Et ce qui nous occupe, en l’occurrence est infiniment supérieur à la foi telle qu’elle se conçoit ordinairement.
Les conceptions ci-après constituent une synthèse de l’expérience mystique humaine, telle qu’elle fut consignée dans la plupart des cénacles initiatiques de l’antiquité, enrichie de l’actualité vivante de la pensée moderne. Une synthèse qui aurait ceci de particulier : c’est que ceux qui y ont présidé se sont toujours inlassablement efforcés de dépouiller, d’élaguer toujours et toujours, afin d’obtenir finalement un substrat quintessencié. Cette synthèse est-elle parfaite? Il n’est pas toujours aisé de mettre à nu les plus purs joyaux des vérités antiques fort souvent enrobées dans les voiles obscurs et mystérieux de l’hermétisme. II est bien plus facile d’opérer une synthèse de l’essentiel des expériences réalisées par l’immortelle lignée des sages védiques, que de s’attacher à déchiffrer les énigmes de la Doctrine Tibétaine de la Claire Lumière, ou encore ceux des antiques Mystères Egyptiens.
Les sommets du néo-platonicisme nous paraissent bien aisés à gravir par rapport aux écrits monumentaux du Lam-Rin tibétain ou des troublantes révélations d’Aia-Azis. Après avoir mis en parallèle l’essentiel de ces différentes doctrines ésotériques à l’égard de l’expérience Nirvanique, nous nous sommes efforcés de les confronter avec les récits de quelques grands mystiques chrétiens, les textes dépouillés du bouddhisme primitif et l’enseignement d’un Krishnamurti.
Et notre première conclusion peut se traduire par la certitude que l’état de Nirvana, l’état de libération « krishnamurtien » peut être le partage de toute âme ayant suffisamment de maturité pour comprendre le bien fondé de l’affranchissement des limites de l’égoïsme.
Tous les êtres d’élite, tous les saints et les mystiques de toutes les races, de tous les peuples, de tous les temps ont réalisé la même réalité. Les descriptions varient, les méthodes semblent contradictoires, mais une chose est certaine en tous cas : la réalité expérimentée est identique. Identique par sa saveur spirituelle, par son caractère transcendantal, par le rayonnement d’amour incorruptible qu’elle confère à ceux qui l’approchent, par la souveraineté de son intelligence, par l’absence de conscience de soi qu’elle implique. Peut-on honnêtement parler d’une expérience rigoureusement subjective?
Sa réalisation pour n’être qu’individuelle tend à nous faire appréhender l’universel. Et cet universel revêt dès lors un caractère de priorité tel que son ascendance, son prestige même nous font considérer le monde phénoménal a titre second et dérivé.
C’est ici que se place la révolution fondamentale qui bouleversa de fond en comble la manière dont nous envisagerons les êtres et les choses. Pourquoi? Parce que l’expérience du Nirvana nous permet d’appréhender une réalité d’une puissance et d’une omniprésence telles, que nous voyons, nous sentons, nous vivons par une prise de conscience directe qu’elle EST toute chose et que par ELLE nous sommes toutes choses.
Dès lors nos démarches extérieures ne sont plus qu’un reflet conscient ou  inconscient d’une activité souveraine : celle du Réel, qui en nous et par nous s’efforce de retrouver le caractère apparemment perdu de son infinitude première.
Et, point capital, il nous est révélé par expérience, que c’est le Réel qui s’exprime en nous et par nous, et non nous, qui exprimons le Réel. Ainsi que l’exprime Shri Aurobindo dans l’Isha Upanishad « il faut laisser le vouloir individuel s’absorber dans le vœu cosmique ».
Avec le Maharishi nous pouvons dès lors nous poser la question : « Qui » expérimente? Et nous constaterons avec le sage indou que si, dans ce monde phénoménal, il s’est trouvé un « je » limité pour commencer une expérience, l’aboutissement de celle-ci mène à la découverte du seul et unique acteur : la totalité cosmique.
Nous remarquerons que si l’expérience commence par l’individuel elle finit par l’universel. Pour employer une expression plus en rapport avec une mentalité qui nous est familière nous dirons que l’infini divin se recherche s’exprime, agit, dans et par le fini humain. L’expérience du Nirvana n’est par conséquent plus celle d’un ego isolé, mais bien l’inter-férence d’un principe transcendantal universel avec une conscience individuelle ayant atteint une maturité suffisante pour comprendre la nécessité de briser ses limites.
La question du subjectivisme de l’expérience nirvanique semble donc devoir subir une orientation totalement différente de celle qu’on lui attribue généralement. Car, ce que l’homme ordinaire considère comme subjectif est dans ce cas, la seule réalité objective.
Nous dirons donc que l’état de Nirvana est l’état d’être de tout homme qui  s’accomplit harmonieusement. Cet accomplissement est le seul au cours duquel l’homme réalise pleinement les possibilités spirituelles que la nature est en droit d’attendre de lui. Il ne comporte pas une évasion tacite du monde matériel. Avec les sages de l’Inde, tels Krishnamurti, le Maharishi, avec le psychologue occidental Carlo Suarès, nous dirons que le contenu de l’expérience connue aux Indes sous le nom de Nirvana, peut être le partage de tous les individus, de toutes les nations, quelles que soient leurs occupations. Il n’est le privilège d’aucune race, ni d’aucune classe particulière. Il a pour condition sine qua non l’abolition intelligente et consciente de nos limites égoïstes, l’affranchissement de la conscience de soi.
De telles concilions psychologiques réalisées dans un corps physiquement sain donnent l’état dit de « Nirvana ». Nous répondrons donc au vœu profond de l’élan qui nous anime en publiant ces lignes, en tentant de « dés-orientaliser » la conception d’un tel niveau de conscience en lui conférant un caractère strictement universel. Disons que voilà la conception du Nirvana intégrée à la psychologie contemporaine.
Nous estimons que toute créature répondant aux espoirs que la nature est en droit d’attendre d’elle s’accomplit harmonieusement et goûte à son échelle, la joie qu’implique cet accomplissement. Cette joie est celle de l’éclatement du « moi » au sein de la Totalité-Une dont il est l’élément constitutif.
Nous voilà en mesure d’aborder les prémices de notre réponse à la question « Qu’est-ce que le Nirvana? »
Nous l’envisagerons d’abord par rapport aux étapes psychologiques de l’évolution de l’esprit humain, ensuite par rapport au problème de Dieu, de la conscience, de l’intelligence et de l’amour, le Nirvana constituant la synthèse indivisée et l’apothéose de ces différents aspects.
1) Le Nirvana envisagé comme accomplissement naturel de l’évolution psychologique de l’ homme :
Avec Carlo Suarès (La Comédie Psychologique) nous diviserons l’histoire de l’évolution humaine en trois phases distinctes.
1) La naissance du « moi ».
2) La maturité du « moi ».
3) L’éclatement du « moi ».
1°) La naissance du « moi » peut être comparée au stade de la fécondation d’un œuf.  Psychologiquement un « moi » en formation a besoin d’affirmer son individualité. Pour rendre notre comparaison plus suggestive, nous pourrions dire que la coquille psychologique de l’ego en formation doit subir une phase de durcissement, d’affirmation, de cristallisation.
Et ceci nous offre dès lors un parallélisme frappant avec le phénomène qui s’opère dans l’œuf fécondé. La vie nouvelle qui s’y développe est fragile, délicate à l’extrême. La coquille se durcit pour abriter les nouveaux organes qui s’ébauchent à peine. Ce durcissement est nécessaire. Il répond au besoin de protection dune vie nouvelle.
2°) La maturité pourra se comparer à la maturité de l’œuf fécondé. Dans ce dernier la résistance de la coquille diminue lentement. Le poussin prêt de naître s’apprêtera à donner le coup de bec pour briser les parois qui l’enserrent. De même, L’âme mûre, pleinement épanouie dans l’affirmation de sa personnalité devra s’orienter vers la voie d’un dépouillement progressif. La coque psychologique de l’ego devra s’affranchir de la dureté de ses résistances, de l’arrogance de ses appétits. L’individuel doit s’apprêter à tendre vers L’universel.
3°) L’éclatement du « moi » offrira un parallélisme parfait avec la rupture de la coquille de l’œuf ayant atteint sa maturité. Mais ce que le poussin réalise inconsciemment il appartient à l’homme de le faire sur le plan psychologique à la lumière d’une conscience souveraine.
L’air que respire le poussin libéré semble vaste, infiniment pur par rapport à la modeste réserve enclose sous la coquille. Et l’on peut dire, que pareillement, aux hommes qui n’ont pas peur de se donner l’infini, la nature accorde béatitudes et délices. A ceux qui ont brisé la coque plusieurs fois millénaire de leur ego vient la révélation des splendeurs insoupçonnées d’un univers infiniment plus vaste aussi que celui confiné dans les limites mesquines et sordides de la conscience de soi.
L’état de béatitude qui surgit dans de telles conditions est ce que les indous appellent Nirvana. Loin d’être un état d’annihilation il est un état d’ETRE, disons même qu’il est l’état d’ETRE par excellence.
Il n’est en aucun cas surnaturel. Ceux qui le réalisent ne sont pas surhumains. Ils tendent vers l’état d’homme accompli. Il résulte de telles réflexions que la grande majorité des individus peuplant actuellement la Terre doivent être considérés comme sub-humains. L’animalité fut une aide. L’animalité est une entrave. (Voir Suarès, Krishnamurti, Aurobindo).
L’éclatement du « moi » est-il une contradiction des lois habituelles de la nature ?
Nous considérons au contraire qu’il en constitue le parachèvement. La graine doit mourir à sa propre vie de graine si elle consent à la mission que le destin est en droit d’attendre d’elle. La naissance d’une vie nouvelle a pour gage l’abdication  de sa vie de graine. De même, l’homme psychologiquement mûr doit abdiquer en tant que conscience égoïste et limitée s’il vent se faire l’instrument fidèle d’une vie cosmique illimitée.
Telles sont les raisons de l’étymologie étrange, paradoxale du mot Nirvana. Ce terme signifie « sans vie », « sans feu », « sans bois ».
C’est pourquoi de nombreux penseurs et sanskritistes européens ont interprété le Nirvana comme un état d’annihilation, comme l’anéantissement pur et simple de la Vie, de la conscience et de l’intelligence.
Le Nirvana est la cessation d’une vie, sans doute celle qui s’inscrit dans les frontières restrictives de l’égoïsme. II n’est pas la cessation de la Vie. Sa réalisation consacre le triomphe de l’universel au sein de l’individuel. C’est la victoire de l’illimité par et dans le limité.
Conscience et intelligence du Nirvana.

Le candidat à la vie Nirvanique est celui dont l’intuition affinée a perçu l’impermanence de l’ego, la fausseté de ses limites, l’illusion et le ridicule des prétentions en vertu desquelles il s’arroge illégitimement les seuls droits à l’existence. Cette cessation de la vie égoïste loin d’être une annihilation de la Vie en constitue l’apothéose dans un élan d’amour qu’illumine la lucidité de la plus haute intelligence. Loin de se perdre, l’homme appréhende au dedans de lui un principe transcendant et cosmique soutenant l’universalité des existences. II se retrouve idéalement ennobli, sanctifié par la présence d’une « joie en face de laquelle toutes les autres joies ne sont que souffrance » (Nolini Kanta Gupta).

Le Nirvana est l’état d’émerveillement qui s’empare de ceux qui, ayant brisé leur « moi », parviennent au seuil d’une vie nouvelle s’écoulant au rythme d’un amour tellement émouvant que l’univers entier semble se réjouir dans le cœur de celui, qui étant devenu comme rien EST TOUTES CHOSES.
Mais l’accès de ces cimes exige de notre part une transparence de cristal. Il s’agit pour nous d’atteindre l’état de la plus parfaite spontanéité. C’est ici que les mots nous trahissent. Car en fait, la spontanéité est peut-être tout, sauf un état.
Aucune pensée ne peut venir ternir la transparence du mental si nous voulons que ce dernier soit le réceptacle de l’ultime confidence des grandes profondeurs. Aucune image ne peut s’interposer entre l’extrême lumière des hauts sommets et notre attentive ferveur.
« Ne pense pas.. N’imagine pas » nous dit un vieil adage initiatique tibétain. En pareille matière L’imagination est le pire ennemi. Les préfigurations, aussi sublimes soient-elles sont un danger. Et il faut dire que le danger se corse encore en raison même de sa sublimité.

RAM LINSSEN.

Le nirvana et la conscience (suite) par Ram LINSSEN
(Revue Spiritualité Numéros 17, 15 Avril 1946)

Le nirvana est-il l’inconscience? N’est-il pas plutôt une conscience infiniment sublimée?

De la conscience de soi ordinaire il n’est pas question. La conscience présupposant en général la perception de contrastes, implique la multiplicité. Elle résulte de l’interférence active de principes opposés. Et nous savons que l’expérience nirvanique abolit toute multiplicité. L’une de ses caractéristiques est l’évanouissement de l’illusion de la séparativité. Arrivé à un tel état, l’homme sent et voit l’Unité. Mieux encore, il la vit. Etant devenu comme rien, s’étant affranchi de l’illusion d’être une entité indépendante, séparée, il est en toutes choses. Il vit en tous les êtres, en toutes les choses d’essence profonde qui constitue leur plus précieuse richesse. Comment peut-il y accéder? Parce qu’étant affranchi de son égoïsme, il a pu saisir en dedans de lui-même, au delà de lui-même, l’essence de son être qui est l’ETRE de toutes les choses, l’ETRE de tous les êtres.
Cette expérience peut revêtir un caractère d’une telle acuité, que soudain, par une étrange magie, l’Univers des profondeurs révèle au chercheur la lumineuse splendeur de son intériorité. Il s’agit ici d’une des plus curieuses expériences de la vie unitive. Elle constitue l’un des plus troublants paradoxes pour l’intellect. Parce qu’au cours de cette expérience, l’organe de la contemplation, le sujet spectateur et le spectacle lui-même s’évanouissent. Ils font place à l’ineffable unité d’un océan de Lumière.
La puissance d’une telle expérience est au-delà des mots. L’éclat fulgurant de la vision nouvelle emplit à jamais l’âme du chercheur d’une Joie divine. Cette joie n’est pas la sienne, mais Celle du Réel, qui en lui et par lui se retrouve. L’homme sent qu’il a touché la substantialité profonde du monde. Il sent qu’il a appréhendé la source de toutes les grâces dont se sont abreuvées les âmes de tant de mystiques. Et point capital : l’homme dans cet état, sent, voit et vit dans une acuité de perception extraordinaire, une réalité en face de laquelle le monde extérieur semble s’évanouir. Il ne commettra pas l’erreur de le nier, mais au-delà des apparences transitoires de celui-ci il aura senti, vu et vécu, la Réalité éternelle dont l’univers extérieur n’est qu’une émanation.
Un tel homme accède a des cimes d’une tellement émouvante beauté, que son intelligence se métamorphose miraculeusement en amour. L’amour qui jaillit d’un Cœur aussi vaste, revêt un caractère d’une telle transcendance, d’une telle sagesse, qu’il se transmue en la plus souveraine intelligence. Le nirvana n’est donc ni spécialement, intelligence, ni spécialement amour. Il résulte de La synthèse de ces deux pôles du Réel.
Une image pourrait nous faire comprendre davantage ce qui précède.
Lorsque la lumière blanche traverse un prisme, celui-ci la décompose et révèle dans le spectre coloré les nuances de ses diverses composantes. Le prisme est un transformateur d’énergie. Mais l’homme est également un transformateur d’énergie, nous pourrions dire un prisme vivant. On pourrait comparer l’énergie universelle, ou l’essence profonde du monde, à la lumière blanche. L’homme, étant un prisme vivant, fait subir à cette énergie de multiples transformations. Il la décompose en un certain sens.
Cette essence profonde révèle ainsi la nature de ses différentes composantes qui ne sont plus des couleurs mais forment un « spectre psychologique ».
Les termes d’amour, d’intelligence, de conscience ont été donnés aux différents éléments formant ce « spectre psychologique ».
La lumière blanche est la synthèse, l’apothéose des différentes couleurs révélées par le prisme. Elle n’est pas spécialement le bleu, ni le rouge, ni le vert. Elle conserve cependant le principe de sa « brillance », sans que celle-ci ne soit teintée par des coloris particuliers.
Dans l’expérience du nirvana, l’homme accède à l’essence profonde des choses, qui, à l’image de la lumière blanche, n’est ni spécialement amour, ni intelligence, ni conscience de soi.
Comme la lumière blanche est la synthèse, l’apothéose indivisée de ses différentes composantes, ainsi, l’expérience nirvanique révèle la suprême homogénéité d’un état d’être dans le quel s’évanouissent toutes les distinctions opposant l’intelligence et le cœur, l’esprit et la matière. Nous pourrions dire, par analogie, que lorsque l’homme accède au-dedans de lui-même, au flux initial de l’énergie qui l’anime et le soutient, il appréhende dans sa spontanéité première la flamme d’une réalité vivante et cependant rigoureusement homogène, indivisée.
Si, en partant du spectre coloré, nous parcourons un faisceau lumineux en sens inverse de celui dans lequel s’est opéré la décomposition du prisme, nous découvrons au-delà de celui-ci, indivisée de la lumière blanche.
Et de même, dans la mesure où l’homme est capable de se dépouiller de ses limites, de se dépasser, de s’effacer devant la réalité de profondeur qui forme l’essence des choses, il parviendra à la saisir, au dedans de lui-même, au delà de lui-même, dans son homogénéité première.
Nous pourrions également comparer les teintes particulières du spectre coloré aux différentes nuances caractérisant les multiples consciences de soi.
Et par contraste établir un parallélisme entre la pure blancheur de la lumière et la conscience sublimée de l’essence profonde des choses. Mais si nous voulons être plus précis, plus sévère dans notre langage, nous devrions cependant nous interdire de parler de conscience, lorsque nous évoquons l’essence des choses et l’expérience du Nirvana.
Nés dans le monde munis de la soi-conscience, nous sommes déformés par la nature de cette spécialisation.
La conscience telle que nous la concevons habituellement n’est qu’une dégradation de la plénitude de l’ETRE.
Elle n’en consiste qu’un reflet limité.
Le Nirvana n’est ni l’inconscience ni la conscience. II est infiniment plus. II est l’état d’être par excellence de l’homme accompli, vivant dans l’émerveillement des plus hautes formes de l’intelligence et de l’amour.
La plupart d’entre nous concevons difficilement la possibilité de réaliser un état d’être absent de conscience de soi et cependant intensément lucide. Nous sommes dominés par un préjugé qui nous fait supposer une équivalence entre l’affranchissement de la conscience de soi et l’anéantissement.
Ces différentes craintes ne sont que des excuses tacites encourageant le refus de se dépasser, de se donner.
Elles manifestent l’existence des résistances qu’offre l’ego à sa propre libération.
Ainsi que l’exprime le sage indou Bhagavan Maharishi « dans l’état sans ego » l’homme bien loin de se perdre se retrouve enfin, tel qu’il fût toujours, tel qu’il sera à jamais. Telle est la seule signification d’une authentique résurrection. Résurrection qui n’est en tous cas pas celle de l’ego, et qui apparait beaucoup plus comme une découverte de CE qui EST, de CELA qui n’a jamais cessé d’ETRE au cœur de ce qui passe.
Le « péché originel » ne serait que l’illusion mentale de la conscience de soi, dont l’homme s’affranchit par le « baptême » dans l’océan de : lumière cosmique formant l’essence profonde des choses. Cette illusion étant née dans le mental, lorsque l’homme « mangea le fruit de l’arbre de la connaissance » ne peut être dissipée que par une forme souveraine de discernement où se trouvent étroitement unis l’intelligence et l’amour.

(à suivre)                    RAM LINSSEN

Le Nirvana et le Présent
(Revue Spiritualité Numéros 18, 15 Mai 1946)

L’expérience nirvanique consiste dans le fait d’être présent au Présent. La pleine présence au Présent implique la cessation de l’ego, l’affranchissement de la conscience de soi. Le Présent est impersonnel.  Il est la marque distinctive de la conscience transcendantale du Tout. Ce qui nous en sépare réside dans l’activité mentale. La conséquence d’une telle attitude est importante au point de vue pratique.

Une efficience décuplée résulte de toute attitude objective à l’égard des problèmes que posent la vie.  L’impersonnalité nous affranchit instantanément des réactions personnelles, et des préférences égoïstes qui ternissent normalement la clarté du jugement. C’est pourquoi Krishnamurti nous dit que l’homme libéré est le plus pratique qui soit, car il discerne la vraie valeur des choses. L’expérience du nirvana est donc loin du nihilisme intégral. L’absence de conscience de soi qu’elle implique résulte d’un envahissement de la conscience limitée par le charme indicible de l’illimité. Loin d’être le néant, elle en constitue l’antithèse. Mais son prestige exerce une magie tellement fascinante, que l’homme ayant le bonheur d’y accéder se trouve arraché aux rythmes de son ego, pour s’insérer davantage dans le lumineux sillage d’un éclair éternellement présent.
C’est a ce moment qu’il vil l’émerveillement des plus hautes formes de l’Amour et de l’Intelligence. La sublimité de la béatitude inhérente à de tels niveaux de conscience est telle qu’un véritable interdit se trouve jeté sur l’activité mentale. Et loin d’entraîner La disparition de l’intelligence, cet interdit mental confère à cette dernière les caractères les plus transcendantaux.
L’homme étant psychologiquement complet en lui-même, demeure rivé au Présent.
Nous nous évadons dans le passé et le futur en vertu de notre incapacité de saisir les richesses inépuisables qui résident au plus intime de notre être, à chaque seconde qui passe. La présence au Présent, la cessation des rêves stériles de l’intellect implique pour les orientaux la disparition du « karma ».
En effet, celui qui vit pleinement dans le Présent n’est plus esclave du désir. Chaque seconde pour lui, se suffit à elle-même. Il n’ébauche plus de projets, ne formule plus de vœux. Etant comblé par la richesse de chaque instant, il ne désire plus rien. II est libre du fruit de ses actes. Sa vie est un chant d’adoration continu, fervent et silencieux. II ne s’enchaine plus. Ainsi que l’exprime Shri Aurobindo « son vouloir individuel s’est laissé absorber par le vœu cosmique ». L’essentiel ne peut en être saisi que dans chaque instant présent. II est dans le Présent, car la divine pensée est au delà de nos distinctions entre passé, présent et futur.
Certains lecteurs réagiront en objectant que l’absence de mobile, de but dans l’action entraînera l’abandon, la fuite du monde. Rien n’est plus contraire à la vérité. La preuve la plus péremptoire nous en est fournie par les textes védiques eux-mêmes.
Les sages indous que l’on taxe de rêveurs n’ont-ils pas écrit dans l’« Isha Upanishad » que « l’homme est dans un corps pour se réaliser par l’action. »
Nous sommes tellement corrompus par une civilisation basée sur le calcul, le profit, l’intérêt, qu’ils nous est impossible de concevoir un rythme de vie gratuit. C’est cependant dans la gratuité et le don que se trouve La source de toutes les richesses. II est heureusement dans ce monde des trésors qui ne s’achètent pas, qui ne s’acquièrent pas par la lutte fratricide, par la coercition. Ils résident enfouis dans le cœur de tout homme. Et chaque être suffisamment pur et simple, affranchi des limites de son égoïsme, peut se compter parmi ceux que l’on nomme à tort les privilégiés de la Joie Eternelle.
Nous sommes tellement loin d’apprécier la richesse de la spontanéité que beaucoup d’intellectuels la méprisent en la taxant d’inintelligence. Ne perdons pas de vue que ce n’est pas, parce que cesse la conscience de l’ego, que cesse la Vie. Celle-ci s’épanouit précisément dans la mesure où disparait celle-là.
Et qu’est-ce que la Vie, sinon action pure, mouvement perpétuel ?
La plupart d’entre nous sont limités par la « conscience de soi » ordinaire. Lorsque nous aurons compris et senti que cette dernière n’est qu’un reflet d’une Réalité immense, embrassant l’universalité des êtres et des choses, un grand pas se trouvera réalisé dans la voie de notre réalisation et du Bonheur. Nous comprendrons que le présent perçu par la conscience limitée n’est qu’une caricature d’un Présent transcendantal et la découverte de ce dernier illuminera désormais notre vie relative et périssable d’une lumière absolue, éternelle.
L’expérience du Nirvana n’est rien d’autre que cette découverte. Elle n’est pas un acheminement vers l’inaction. Dans la mesure l’homme y tend réellement, une Force nouvelle, irrésistible s’installe en lui, lui commande d’agir, de reconstruire, de réformer à tel point, qu’il a le sentiment de devoir se multiplier par mille afin de poursuivre les tâches urgentes que la contemplation d’un monde désaxé lui ordonne impérieusement de mener à bien.
Disons pour conclure : que l’action pour l’homme libéré ne cesse pas. Une chose cesse pour lui : l’acte taré de l’illusion de l’ego, l’acte incomplet. Et cette abdication de l’acte égoïste a pour rançon un épanouissement infiniment joyeux de la Vie Universelle pouvant enfin agir librement, dans et par l’acte individuel. Le limité est devenu un fidèle instrument de l’illimité.
Un tel homme peut vivre l’extase insondable du Présent, tout en ne quittant pas le monde. Car au-delà des aspects éphémères de celui-ci, il sentira, contemplera et sera lui-même l’éternelle plénitude des profondeurs.

Ram LINSSEN.

Le Nirvana et le Problème de Dieu
(Revue Spiritualité Numéros 19-20,  Juin-Juillet 1946)

L’état de Nirvana est-il divin ? Reconnait-il même l’existence de Dieu ? Avant de répondre à cette question il est nécessaire de procéder à une mise au point préliminaire. Le mot « Dieu » se rencontre assez rarement dans les écrits védiques. Quant aux textes bouddhiques, ces derniers ne le mentionnent jamais. Est-ce à dire que ces tendances de la pensée se refusent à admettre l’existence d’un Principe éternel de nature divine ? Loin de là. Cette réalité centrale, cet absolu de profondeur reste au contraire le but fondamental vers lequel convergent tous les efforts des penseurs védiques et bouddhistes. Mais ces derniers ont été à tel point hantés par la nostalgie de l’infini, de l’absolu, qu’ils l’ont inlassablement dépouillé de tous les noms, de toutes les formes, de tous les attributs que nous serions trop facilement enclins à donner. Cette sévérité exceptionnelle explique la perception d’un contraste contenant un caractère d’une telle violence, que la plupart des penseurs européens n’ont pas hésité à traiter les doctrines orientales, soit d’athéisme soit de nihilisme.

Pour définir l’expérience nirvanique dans ses rapports avec un principe divin nous devrons définir ce qu’est « Dieu » dans la pensée bouddhique et védique.
Ce que les hommes nomment « Dieu » comprend la totalité des aspects visibles et invisibles de l’Univers. Dieu est la somme de l’esprit et de la matière. Rien n’est en dehors de Lui. Tout est fait de Lui. Il est l’énergie-Une dont les mouvements alimentent l’innombrable hiérarchie des sphères, depuis l’atome jusqu’a l’étoile. Dieu est cette indéfinissable « Totalité-Une »; indivisible dont l’une des faces est constituée par l’univers matériel apparemment immobile, et l’autre face, par les lumineuses splendeurs des mondes spirituels.
Encore faut-il insister sur tout ce que ces divisions du « Tout divin » en esprit ou en matière ont d’arbitraire. Il s’agit là, tout au plus de divisions nécessaires pour les commodités de l’exposé. Dieu est en Lui-même suprêmement-Un, infini, éternel. Seul, notre esprit égaré, victime des illusions perçoit une multiplicité d’aspects qui semblent irréductiblement contradictoires. Et l’un des plus grand mérites de la science actuelle consiste à nous démontrer de façon péremptoire tout l’arbitraire de nos compartimentations.
Si Dieu est cette Totalité-Une, quelle est notre situation, notre relation a son égard ? Nous en sommes les éléments constitutifs. Nous ne sommes que les parties du Tout. Et par ignorance, nous avons tendance à nous croire des personnages rigoureusement autonomes, isolés, totalement indépendants. Nous nous arrogeons illégitimement de ce fait les seuls droits à l’existence. La nature nous a érigés comme autant de vases clos, et nous pourrions dire qu’en un certain sens, la plupart des occidentaux pensent qu’ils se limitent à leur peau. Etant donné que nos premières manifestations d’intelligence et de conscience se sont élaborées au cœur même d’une citadelle d’égoïsme façonnée au cours de millions de siècles, est normal que nous inclinions, par une sorte de vitesse acquise, à ramener tous les faits de l’existence à nous-mêmes. Mais le « moi » n’est pas une « fin de soi ». II ne marque qu’une borne sur la route infinie d’un devenir évolutif en perpétuelle gestation. Et la science nous démontre avec éloquence qu’il n’y a pas, à proprement parler d’existant indépendant, tant au point de vue biologique, que des points de vue physico-chimiques et astronomiques. Tout est solidaire de tout. Et cette immense interdépendance, cette solidarité prodigieuse étend son rayon d’action depuis la plus dense matière jusqu’aux plus ultimes confins de l’esprit. L’homme n’est donc qu’une partie du grand tout matériel, faite de matière, et partie du « Grand Tout Spirituel », faite d’esprit.
Et ce que le destin attend de nous pour nous élever à la condition d’homme accompli n’est rien d’autre que notre acceptation de l’évidence de cette vérité et surtout de la mise en pratique de ses conséquences. Il va de soi que l’évidence de la totale unité du monde est pleine de conséquences. Mais notre égoïsme ne veut pas les admettre. Il faut cependant que nous nous inclinions devant l’évidence de l’Unité. Il faut que nous nous insérions à la juste place que le destin nous a conférée dans la hiérarchie des mondes et des règnes de l’esprit et de la matière.
Le nirvana n’est ni plus ni moins que cette réponse intégrale et parfaitement naturelle au fait de l’Unité. Nous parlions d’une réponse intégrale. Rien dans l’ego ne doit se réserver, aspirer secrètement à la perpétuation de ses égoïstes limites. Il faut nous dépouiller « du vieil homme ».
Le nirvana est donc l’état d’être dans lequel cesse le vouloir individuel au bénéfice du vœu cosmique. Il consacre l’abdication de l’émotion et de la pensée personnelles en vue de l’affirmation de l’émotion et de la pensée divines. Ceci, loin de constituer l’anéantissement de l’homme contribue à son accomplissement intégral selon les vœux les plus profonds de la nature. Car ne perdons pas de vue, que si le dynamisme spirituel qui alimente un homme affranchi de l’illusion de son ego, est absolument un, universel, indivisible aux ultimes profondeurs, les conséquences ne s’en manifestent en surface que dans et par l’homme individuel.
Il est bon de ne pas perdre de vue, pour être complet, que la caractéristique de la Réalité transcendantale que nous nommons « Dieu » est d’être pure joie. La participation au délice de cette infinitude divine à pour rançon l’abdication des limites de notre ego. Le seul obstacle à la perception de l’harmonie divine réside en nous-mêmes. Dés l’instant où  nous nous affranchirons de l’illusion d’être un existant indépendant nous nous intégrerons automatiquement dans l’harmonie du Tout dont nous ne sommes qu’un élément constitutif. Mais cette intégration ne peut se limiter au simple concept intellectuel. La seule adhésion de notre pensée à une vérité dont nous percevons le bien fondé est insuffisante. II faut que nous y donnions le meilleur de notre cœur. La Totalité-Une de l’Univers pourrait être comparée à un corps. Lorsqu’y règne l’unité et l’harmonie, aucune souffrance ne s’y décèle. Chaque homme est un organe de ce grand corps. L’illusion de la soi-conscience plonge cet organe dans un état de souffrance comparable a celui qu’éprouve tout organe déséquilibré dans un corps quelconque : à l’état normal nous ne sentons pas les organes constitutifs du corps, ils ne se révèlent à nous que dans l’hypothèse d’un déséquilibre. Certains penseurs indous comparent la soi-conscience individuelle exacerbée au déséquilibre d’un organe malade.
Si nous désirons participer à la joie divine, il est nécessaire que nous nous affranchissions de l’illusion de la conscience de soi. Dès l’instant où nous nous libèrerons de l’encombrement de nous-mêmes, l’euphorie cosmique de la Totalité-Une s’installera en nous spontanément.
La joie de l’unité nous inondera de son délice. La perception de son charme infini est ce que les occidentaux appellent la grâce.
La grâce est réellement un toucher divin. Par elle, la substantialité de la réalité divine nous devient accessible. Un nouveau sens s’éveille chez l’homme qui s’achemine vers sa réalisation spirituelle. Une nouvelle faculté tactile s’installe en son âme.
Il peut par une sorte de préhension subtile, et cependant infiniment précise, saisir par contact direct la substantialité des mondes spirituels.
Ainsi s’accomplit lentement mais sûrement le premier pas : celui reliant la vie individuelle de surface aux ultimes profondeurs de !’essence universelle.
La seconde étape à franchir est celle de la matérialisation des énergies de profondeur, ici à la surface. II s’agit de leur expression dans la matière et par la matière.
La première étape est symbolisée aux Indes soit par le Savikalpa Samadhi (s’il y a image), soit par le Nirvikapa Samadhi (s’il n’y a pas d’image). Ce dernier samadhi est de loin supérieur au premier.
La seconde étape s’appelle fréquemment Sahaja Samadhi.
Au cours de son développement l’homme accompli l’épanouit complètement selon les vœux de la Totalité-Une de l’Univers.
Il en a perçu les lumineuses splendeurs par les mondes spirituels des ultimes profondeurs. Ceci n’est qu’une face. II en matérialise ensuite les richesses dans la matière. Ceci est l’autre face. Mais il aura compris, senti et vu dans un émerveillement sans borne qu’au delà du voile apparemment épais de la matière se cachent les ineffables béatitudes de l’esprit. Au delà du temps, où il vit à la surface, il contemplera la gloire prestigieuse de l’Eternité. Tel est le Nirvana : le plus haut sommet de la vie mystique où se fondent en une synthèse apothéotique les plus hautes cimes de l’Intelligence et de l’Amour.

Ram LINSSEN.