Michel Jourdan : Les chemins de la montagne


18 Jan 2012

(Revue Question De. No 35. Mars-Avril 1980)

Il faut se souvenir

de celui qui oublie

où mène le chemin.

HÉRACLITE.

Voilà comment les éditions Aryufen présente Michel Jourdan : « Michel Jourdan est né à Marseille en 1947. Marqué, enfant, par les calanques de la Côte bleue, il a entendu dès l’âge de 15 ans l’appel de la vie sauvage. En 1967, il voyage à travers l’Europe, aux États-Unis et en Grèce. Après un voyage en Inde et au Népal (à Katmandou) en juillet et août 1969, il décide de quitter la ville en 1971 pour une parcelle du Luberon où il vivra jusqu’en 1973. En avril 1973, il s’établit en Haut-Ariège, dans une grange dans la montagne, sans électricité ni voiture. Après une année en Corse en 1989, où se font ses premières expériences de vie solitaire, on le retrouve sur des îles de l’Océan indien où il se livre à la méditation et à la plongée sous-marine. De 1998 à 2003, il migre tour à tour en Grèce, en Inde, aux Antilles et au Maroc, puis, en 2004, il s’établit sur une île tropicale. Naufragé volontaire de l’ordre établi, pratiquant de la vie sauvage, Michel Jourdan se définit lui-même comme un «ermite migrateur». Ses grandes écoles sont celles de la Nature et du Livre, ce dont témoigne mot à mot son œuvre écrite. Il se nourrit et s’abrite de rien, marche, nage, plonge, lit et médite »

Ce texte est extrait de son journal paru en 1980 aux éd. Stock sous le titre « Notes de ma grange, des montagnes et des bois ». C’est un enchantement. Un texte aussi essentiel pour notre temps que ceux de Thoreau, cet immense écrivain américain auteur de « Walden ou la vie dans les bois », qui disait au siècle dernier : « Je ne voulais pas vivre ce qui n’était pas la vie. » Question éternelle.

Faut-il suivre les chemins ou ouvrir de nouveaux chemins ? Que ceux qui se disent « contemplateurs du réel » bien à l’abri dans la schizophrénie du milieu urbain, aient durant quelques mois une vie en plein dans la matière, en corps à corps avec la réalité du vent, de la pluie et du soleil. Les arbres des haies torturés chaque année par la serpe des hommes. Le réel est le nirvana, la vie ordinaire c’est la vie divine mais nous ne le savons pas…

Seul dans les bois je sens la vie couler, tout autour, que d’habitude les autres êtres humains me cachent. Les chèvres mangent de l’aigremoine sous la neige. Joie, je chemine sans but dans la neige. Ne prenez pas le même chemin sinon il deviendra boueux ! Je cours les bois sous la neige à la recherche de la réalité qui est partout sous mes pas. Si la vie c’était rester assis sous la neige qui tombe dans un bois, ce serait simple… Cloche de brebis, gui de l’érable champêtre, neige qui fond.

Ce soir, nous avons cheminé (toujours à mille mètres) et nous avons ramené pour planter chez nous : trois bouleaux, un pin, et trois sarments de vigne à repiquer (une vigne qui poussait sur une grange). J’ai trouvé un nouveau chemin pour aller au bois de La Serre. On trouve toujours de nouveaux chemins — il faut les chercher, c’est tout. Je reviens du bois et je n’y ai rencontré qu’un vol de mésanges charbonnières. Qui parle de sérénité de la nature ? Tout autour de moi dans le bois, il y avait des arbres cassés et arrachés par la violence du vent. La sérénité c’est en nous qu’il nous faut la trouver, pour jeter alors un regard différent sur la réalité — un regard neuf. En cet automne, On passe à travers l’or des feuilles des bouleaux et le bronze des fougères couchées par la neige. (Idéogramme chinois des branches d’arbres sans feuilles.)

Malgré la violence que l’on trouve dans la nature, il est un fait, expérimenté, que je trouve plus de sympathie non verbale, assis seul dans un bois, qu’avec des êtres humains. Là, personne ne juge autrui sur ses vêtements, sa propreté, ses goûts. La mousse sur l’arbre, est-ce sa mort ou sa survie ? Longtemps après que l’arbre est tombé, la mousse vit encore sur lui. Ce soir brouillard, le ciel et la terre se confondent. Le gel de cette nuit a transformé l’eau du ruisseau, qui coule sans cesse au robinet dehors et éclabousse, en une forêt de glace.

Une voie du milieu

Le bouddhisme qui est la voie du milieu, entraîne une économie écologique qui refuse l’ascétisme (le froid, la faim…) et qui refuse le luxe (gaspillage, biens inutiles, hyperconfort, vitesse…). C’est une écologie bouddhiste. Malgré mon amour pour la montagne, j’avoue ne pas avoir envie d’un retour à la vie de ces hommes de la montagne qui vivaient en autarcie, bâtissaient à dos d’homme et de mulet maisons et granges. A chacun son histoire. Je trouve qu’après vingt-cinq ans de vie en ville où nous sommes nés, pour des dégénérés nous nous défendons bien. Quand je porte sur le dos une tonne trois cents kilos de parquets en dix jours ou un arbre mort chaque jour pour le feu, tout en éditant une revue et en répondant au courrier en pleine montagne sans route ni électricité, quand je marche en sabots après vingt-cinq ans de souliers, quand nous faisons notre pain et cultivons des légumes, construisons nos propres maisons ou des cabanes où nous passons l’hiver, alors que les enfants de ces hommes de la montagne ne font plus grand-chose, à part un peu de bétail, et vont même acheter leur fromage et leur beurre qui viennent de Normandie (!!!) au lieu de traire leurs vaches, alors que nous nous faisons notre fromage avec le lait de nos chèvres. Je ne suis pas pour un retour en arrière, je suis pour une société écologique, qui instaurera une sainte oisiveté et une sainte pauvreté, qui brancheront l’homme sur la Vraie Vie, au lieu des palliatifs à la Vie que sont la consommation perpétuelle, les loisirs et le confort (la peur de la Vie). Rien ne peut égaler la joie de voir ma source.

Pourquoi les sangliers suivent-ils les mêmes pistes immuables, les mêmes passages de génération en génération, depuis la nuit des temps, comme les pierres suivent depuis des millénaires les mêmes couloirs d’avalanches qui les mènent aux mêmes éboulis ? Il y aurait tout un livre à écrire sur les chants des grillons qui changent chaque nuit, suivant que la nuit est brumeuse, noire et étoilée, ou clair de lune. Il y aurait aussi tout un livre à écrire sur le secret des chemins immuables des sangliers qui suivent peut-être des courants de force souterrains que les Chinois nommaient les veines du dragon. Tout un livre à écrire sur les mystérieux cycles des croissances des radis dans les jardins et des champignons dans les forêts. Avant, les maisons étaient faites par la nature : les pierres et les hommes. Les arbres ont aussi le droit de vivre, je le constate chaque jour. Les racines de la maladie de l’Occident sont à chercher dans la dichotomie « beau temps et mauvais temps ». Vu une couleuvre striée noir et jaune, impossible de communiquer avec elle. Nous avons perdu cette faculté (qui est en nous) de communiquer avec les minéraux, les végétaux et les animaux. Arrivons-nous à communiquer vraiment avec nos semblables ? Cette nuit, en sortant — rien — juste le bruit des feuilles qui tombent des branches — l’automne était là. Aperçu un cheval magdalénien qui broutait l’herbe. La première année, toutes nos céréales ont été mangées par les oiseaux. Nous sommes maintenant les seuls à en cultiver dans ces montagnes, alors qu’il y a cinquante ans les meilleures terres étaient couvertes de seigle, de blé et de sarrasin. Avec l’argent de la vente de nos premiers chevreaux nous avons pu acheter du blé de culture biologique (quatre-vingts centimes le kilo) de quoi faire notre pain pour une année (un kilo de pain par jour).

Oui, nous sommes quelques-uns (peu nombreux) à préférer acheter une grange en montagne avec des terres pour cinq mille francs sans électricité ni eau captée, plutôt qu’une voiture neuve à crédit. Ici, avant, ils brûlaient des forêts pour avoir de nouvelles terres disponibles au bétail. Nomadisme estival, ils partaient vivre dans les hautes granges faire les foins. Pour nous comme pour eux le bois, c’est le bois pour se chauffer et pour la cuisine, et le bois de charpente pour les maisons et les granges. Aucune peur de l’orage : il est encore de la nature, il fait partie de la vie. Artaud le disait bien : « Se mettre en rapport avec le cri d’un orage, c’est retrouver un secret de la vie ». Le blé est la base de notre alimentation : moulu en farine complète nous faisons avec du pain et des pains aux raisins, des tartes aux légumes et aux fruits, presque chaque jour. J’ai ramassé des glands qui germent, pour faire un semis de chênes. Quel espoir d’éternité dans ce geste ? La civilisation écologique que nous souhaitons : technologies douces (décentralisées, naturelles et autonomes), coopératives, transports en commun, agriculture biologique, artisanat, médecines naturelles du terrain et non de la maladie. L’homme total est celui qui assume la diversité de ses besoins : habitat, nourriture, chaleur, énergie, vêtements, santé, déchets. Il s’agit d’autogérer sa vie. C’est la nature qui fait le nid avec l’oiseau.

Toujours quelque chose à faire

Ceux qui viennent nous voir, les rares visiteurs qui montent à Brocéliande (même ceux que l’on appelle « marginaux »), s’étonnent de notre vie. « Comment pouvez-vous moudre tous les jours votre blé à la main pour faire votre pain, cela doit être fatigant ? Comment pouvez-vous vivre sans voiture ? Pour les courses comment faites-vous ? Comment pouvez-vous rester quinze jours sans bouger ? » Cela les étonne que l’on puisse vivre aussi pauvrement de céréales et de légumes du jardin, sans profiter des loisirs de la ville, sans radio. A part des livres qui sont pour nous une seconde nourriture. Je constate chaque jour l’utilité et l’écologie des petites maisons qui chauffent vite, avec peu de bois. Quand on a de multiples tâches toutes différentes à faire dans la journée, on s’aperçoit que la division du travail c’est l’uniformité, l’opposé de la vie qui est la diversité même. Sans gaz, sans égout, sans chauffe-eau, sans eau courante dans la maison, il leur semble que l’on ne peut pas vivre maintenant. Mais se sont-ils posé la simple question : « Qu’est-ce que vivre, quel critère pour mesurer l’intensité d’une vie ? » Mais aucun de leur appareil ne peut mesurer encore l’intensité d’une vie. Simplifier la vie quotidienne est une révolution. Ne garder que l’essentiel : un métier à tisser, un moulin à céréales, une hache, une bêche, une marmite, un poêle à bois et un seau. Il y a toujours quelque chose à faire : tailler un abreuvoir pour les bêtes dans un tronc d’arbre, ou une cuillère dans une branche ou un peigne en bois. Il ne fait jamais vraiment nuit.

Les étoiles brillent toujours, même si on ne les voit pas sous les nuages. Toute cette société que nous fuyons est fondée depuis des millénaires sur la peur de la nature : orage, guêpe, pluie, vent ou fumée du feu… Être assis sans rien faire, c’est le plus difficile pour ceux qui s’agitent dans cette société.

Le nomade est celui qui part chaque matin avec ses bêtes pour des lieux différents par des chemins nouveaux donnant ainsi à l’herbe le droit de pousser sur ces chemins qui ne sont jamais piétinés deux jours de suite. Le sédentaire prend le même chemin chaque jour empêchant l’herbe de pousser et le rendant boueux toute l’année. Le sédentaire ignore la phrase de Nietzsche : « Il existe mille chemins qui n’ont encore jamais été empruntés. » Amitié, alliance avec les plantes : elles nous nourrissent, nous habillent souvent, nous donnent de l’oxygène, de l’humus, teignent nos laines et nos cotons, guérissent nos maladies et nous hallucinent parfois. Beaucoup d’éditeurs publient des ouvrages sur les plantes médicinales que beaucoup de gens achètent, mais combien se soignent avec les plantes et les essences végétales ? Combien autogèrent leur santé ? Combien n’appellent pas le docteur, ce spécialiste de leur santé, à la moindre grippe pour eux ou leurs enfants ? Leur confiance dans la nature est très limitée, et ces livres sont vite oubliés. Nous, depuis cinq ans, nous n’utilisons pour soigner nos déséquilibres que des plantes que nous récoltons chaque année et des essences végétales. Le mieux encore c’est de prendre en charge sa santé par une alimentation appropriée à chaque individu. « La nature c’est le synonyme de la santé dont les saisons ne sont que les phases. » (H. D. Thoreau). Chaque acte est une expérience : un rapport avec le réel. Ils ont tué grâce aux fusils tous les ours, les aigles et les loups et maintenant ils se retrouvent seuls ici avec leurs vaches. Trop pauvres pour manger leur cochon, souvent ils le vendaient à la foire où ils allaient, transportant le cochon durant douze kilomètres sur une brouette, et ne gardaient pour eux que le saindoux et le lard. Leurs repas étaient presque toujours constitués de pommes de terre au lait, de millat : bouillie de sarrasin ou de maïs au saindoux, découpée en carré une fois refroidie sur la table et passée à la poêle. Ils buvaient leur eau-de-vie de prune tous les matins dans leur café, ne se lavaient pas de toute leur vie et vivaient jusqu’à quatre-vingts ans, s’ils avaient résisté à tout étant enfant. Certains mêmes étaient végétariens. Souvenir de l’époque cathare ?

Le chaume des toits, comme le cyprès ou le roseau, pliait sous le vent au lieu de résister comme la tôle ou l’ardoise de maintenant que le vent arrache ou casse.